CHAPITRE PREMIER
CRAO.
II y avait, ce soir-là, bal chez le comte de Lussan, qui habitait un fort bel hôtel de la rue Saint-Dominique ; une longue file de voitures stationnait dans les rues adjacentes, et une foule de laquais, vêtus des livrées les plus connues , encombraient le péristyle de l'hôtel tout éblouissant de lumières , tout verdoyant de fleurs et d'arbres verts.
A une étroite et basse berline brune , traînée par deux magnifiques chevaux gris de la plus haute taille, un instant arrêtée devant une immense porte de glaces, succédait un coupé jaune dont l'intérieur était si brillamment éclairé par ses deux grandes lanternes , qu'on distinguait parfaitement les traits d'une ravissante jeune femme qui était seule.
Au moment où les valets de pied ouvrirent la portière, un jeune homme descendu d'une voiture
qui suivait ce coupé, vint offrir son bras à cette jolie femme, qui, s'appuyant svelte et légère, ramena sur ses belles épaules les plis de son manteau pourpre , et dit à voix basse : k Que je vous sais gré du sacrifice que vous m'avez fait, Georges , en insistant pom' me laisser seule dans ma voiture, et venir dans la vôtre avec M. de Cérigny ! Sans votre attentive précaution, c'était fait de ma toilette...
— C'est pourtant pour d'aussi graves intérêts que j'ai perdu le bonheur d'être quelques instants de plus auprès de vous, Hortense! — répondit Georges en souriant.
— ilon Dieu , n'est-ce donc pas pour vous que je me pare, Georges..., et mes succès ne sont-ils pas les vôtres! i> répondit Hortense avec un sourire enchanteur. Mais le damné Georges, ingrat comme un obligé, allait peut-être combattre cette naïve logique de coquetterie qui fait le désespoir des maris et encore plus celui des amants. — Il n'en eut heureusement pas le temps, car un homme d'un âge niùr et d'une tournure encore très-élégante , vint l'interrompre en lui disant : s Georges , voulez-vous bien donner le bras à madame de Cérigny; j'ai deu.v mots à dire à M. de Mersac, qui vient de demander ses gens. »
L'homme d'un âge mùr était le mari d'Hortense , XI. le marquis de Cérigny. — M. Georges de Verneud, qui donnait son bras à la marquise, était un peu parent de M. de Cérigny, et fort l'aman l de sa femme.
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Pendant qu'Hortense rajustait devant une psyché les longs rubans qui flottaient sur ses manches , et que M. de l erneuil la débarrassait de son manteau, on entendit des éclats de rire assez distincts quoique confus, et au même instant deux jeunes gens et une autre très-jolie femme entrèrent dans l'antichambre en riant et répétant : u En vérité, c'est Quasimodo. . . » Puis apercevant madame de Cérigny : a Eh, bonsoir, ma chère Hortense, — lui dit familièrement la nouvelle venue, — a!i, mon Dieu, nous venons de voir la plus étrange figure du monde... un monstre. .. tenez, le voilà qui traverse le péristyle, poursuivi par les huées des domestiques. »
En effet, un bossu , le plus déplaisant bossu qu'on put s'imaginer, vêtu d'une espèce de carrick, mouillé, trempé, armé d'un énorme parapluie, et portant une lumière éteinte, traversait le vestibule, afin de chercher la petite porte qui conduisait au grand escalier de l'étage supérieur ; mais cette malheureuse porte étant cachée et obstruée par les caisses et les arbustes, l'infortuné bossu ne pouvait arriver à la découvrir, et les ris des valets et les épithètes bouffonnes allaient crescendo ; au salon , c'était Quasimodo, à l'antichambre, c'était ]\Iayeux.
Enfin , le misérable perdant la tète, traqué comme une bète fauve qui cherche son repaire, fit un crochet, grimpa les marches du rez-de-chaussée oîi se donnait le bal , et se trouva face à face avec les deux jolies femmes et les trois jeunes gens...
Cela fit en vérité un contraste étrange.
114 I.A COICAUATOHA.
D'un côté, ces femmes loules fraîches, toutes roses, aux épaules nues, aux bras nus à moitié couverts de leurs gants blancs, ces femmes étiucelantes de pierreries, embaumées par le suave parfum des fleurs qu'elles avaient à la main, au corsage, à la tête , ces femmes chaussées de satin , foulant des tapis éclatants. — ■ Ces hommes beaux , bien faits, élégants, parés. — Ces laquais qui tenaient leurs manteaux de soie, ces chasseurs au costume vert tout chamarré d'or, avec leurs panaches ondoyants. Tout ce groupe inondé de lumière, entouré de feuilles et de fleurs, pendant que la pluie ruisselait dans la rue sombre et déserte. Tout ce groupe personnifiant lopulence, la joie, la jeunesse, le rang, la beauté, le goût , la vie enfin.
Et de l'autre côté, un être seul, hideux, affreux à voir, mouillé, sale, grotesque, laid, repoussant, se trouvant jeté par son mauvais destin dans cette atmosphère de luxe et de joie, comme un hibou au milieu d'une fête de village en plein soleil, au bruit des violons et des cris d'ivresse, — un être difforme enfin, qui personnifiait, lui, la laideur, la privation, l'envie, la haine, en un mot, résumant toutes les misères humaines, comme le groupe éclatant résumait toutes les félicités de ce monde.
Je le répète, ce- contraste était si frappant, que les jeunes gens et les jeunes femmes n'osèrent plus rire , car ils avaient cotte pudeur de la riches.se de bon goût qui se voile toujours le plus possible devant l'infortune.
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Le bossu', d'abord sdipcfié à la vue de tant de beauté, comme les autres l'avaient été à la vue de faut de laideur, fut rappelé à lui par l'exclamation de l'un des jeunes gens qui s'écria : m Mais c'est Crâo , le secrétaire de M. de Lussan. i
Le bossu fit alors un nouveau crochet, sortit de l'antichambre , trouva enfin la bienheureuse porte (ju'un des gens de l'hôtel avait ouverte par pitié, enjamba une caisse de grenadier et disparut, mais non sans avoir jeté aux heureux du jour un regard qui les terrifia presque, tant il y avait de haine implacable et d'envie désespérée dans ce regard de vipère.
Une fois le bossu parti, l'impression que cet incident avait causé disparut ; les portes du salon s'ouvrirent, de nobles noms furent annoncés, et AL de Lussan vint prendre les bras de madame de Cérigny et de son amie pour les guider au milieu des appartements les plus somptueux, où s'était réunie l'élite de Paris.
116 LA COUCARATCIIA.