CONVERSATION
Caosoiis DD peu.
Goethe.
On l'a dit , la figure de Marcel était plus sombre que de coutume ; il posa sa carabine sur le lit de Crâo et se jeta sur un fauteuil.
Il Bonjour, monsieur Marcel... Vous n'êtes donc pas à la chasse avec tout le monde. . . — demanda le bossu.
— Non...
— Vous aimez pourtant bien la chasse, monsieur Mai'cel.
— Oui, mais il y a des gens avec lesquels je ne l'aime pas...
— Pourtant madame de Lussan est bien bonne pour vous, monsieur Marcel.
— Je le sais...
— M. de Cérigny et ces autres messieurs
aussi M. Georges de V erneuil aussi i Et le
bossu appuya sur ces derniers mots.
Marcel fit un mouvement.
(1 Celui-là je ne puis le souffrir — dit-il
avec vivacité.
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— Oh ! ni moi non plus , monsieur Marcel.
— Pourquoi cela, Crào?. ..
— Parce que... je ne sais... moi... mais il a l'air si fat, si impertinent... si vain !
— C'est bien vrai, Crào... un air évaporé, des manières de femme. . . Ce n'est pas un homme cela. . . «—dit vaniteusement .'liarcel, et rejjardant ses mains nerveuses , qu'il comparait mentalement aux mains blanches et eOilces de Georges.
— Je suis sûr qu'il met un corset , monsieur Marcel.
— Pas possible! ji Et après l'affirmation du bossu, Marcel partit d'un long éclat de rire que celui-ci partagea.
Après un moment de silence, Crào reprit d'un air mystérieux :
« Toutes ces fadaises-là, voyez-vous , monsieur Marcel, n'en imposent pas aux femmes... elles aiment un homme qui soit homme... qui enfin ait l'air
d'un homme — Et Crào accentua longuement
ces mots.
— Tu te trompes, Crào , elles admirent un air efféminé, et ces sottes recherches de parure...
— Pas toutes, monsieur Marcel.
— Ma foi, le plus grand nombre. — Mais il me semble an contraire, que, si j'étais femme, je voudrais pour mari on pour amant un homme... qui...»
Il hésita.
Il Comme je vous l'ai dit, un homme qui ait l'air iïan homme , monsieur .Marcel , — dit le bossu en
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l'interrompant, — uu homme robuste... basané... brun. . .
— Un homme qui ait un bras pour hi porter ou la défendre, Crào.
— Un homme qui ne chasse pas comme les femmelettes, mais comme vous, monsieur llarcel, qui lasseriez un sanglier à la course.
— Tu me flattes, Crào.
— Non, monsieur Marcel, si j'étais femme je
voudrais un amant comme vous...
— Toi , je le crois bien ; mais que le diable m'emporte si je voudrais d'une femme comme toi. »
Un éclair imperceptible brilla dans les yeux de Crâo ; mais il continua sans sourciller :
« Oh ! monsieur îlarcel, je dis moi, moralement s'entend ; car je sais bien que physiquement, je suis laid et repoussant, — ajouta-t-il avec tristesse et humilité.
— Allons, j'ai eu tort, — dit ^larcel, — j'ai eu
tort, Crào, ne m'en veux pas de t'avoir dit cela
mais je suis d'une humeur...
— Vous, monsieur Marcel?
— Tiens, il faut te le dire, j'aurais plus de plaisir à mettre une balle dans cet habit rouge que dans l'épaule d'un daim...
— Et moi, je vous dis que c'est très-mal, et que c'est plutôt lui qui devrait avoir cette pensée à votre égard.
— Et pourquoi? n'est-il pas heureux? n'est-il
pas... »
U8 LA COUCARATCHA.
Ici Marcel se tut.
« Il est, — il est, — car je devine votre pensée, et je puis vous le dire entre nous ; il est l'amant d'une femme que vous aimez ; eh bien ! ce n'est pas vrai. Il n'en est rien... je vous le jure... moi.
— Tais-toi, Crâo... tais-toi... — dit violemment Marcel.
— Et bien mieux. Je vous dirai, moi, qu'il ne tiendrait qu'à vous de...
— Crâo... ne i-aillez pas... — dit Marcel avec colère.
— J'ai des preuves, — articula rapidement Crâo.
— Des preuves ! des preuves ! — répéta Marcel en se levant de toute sa hauteur et attirant le pyfjmée près de lui et le regardant bien en face : — des preuves, Crâo!... ne répète pas une pareille parole sans montrer tes preuves, ou je te tue...
— Je ne puis pas vous les montrer... mais vous les dire... monsieur Marcel... mais lâchez-moi.
— Mensonges... — dit le géant, en repoussant Crâo avec dédain.
— ^lensonges. . . mensonges. . — répétait le bossu avec un air d'intime conviction... — Mensonges, à la bonne heure... comme si je ne l'avais pas vue vingt fois, dans les premiers jours de son arrivée au château, vous suivre du regard, comme si elle ne vous soutenait pas toujours contre les autres, quand
ils se moquent de vous comme si elle n'était
pas toujours la première à vous appeler dans le salon.
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— C'est vrai, Crâo, dans le commencement
mais c'était pour me tourmenter et rire à mes dépens...
— Sans doute, monsieur Marcel, elle rit à vos dépens, maintenant peut-être, parce que vous n'avez pas su la comprendre. Elle rit à vos dépens , parce que vous ne concevez pas qu'un homme comme vous plaît toujours , lors même que ce ne serait que par singularité... Elle rit à vos dépens, parce que vous ne voyez pas que son M. Georges l'ennuie à périr avec ses prévenances et ses attentions, parce qu'après tout, qu'a-t-il pour plaire ? Une Ggure de fdie, des cheveux frisés, un jargon, des fadeurs... Au lieu que vous, monsieur Marcel, vous, vous êtes hien plus beau de celle beauté mâle et forte dont nous parlions ; si vous lui racontiez vos chasses dans les Pyrénées, comme vous me les racontez à moi, elle ne cesserait pas de vous entendre... Vous pouvez me croire, moi, qu'est-ce que cela me fait, à moi, de vous dire tout cela; moi, toujours seul, isolé, méprisé, laid, repoussant, aussi loin de la beauté de 1\I. Georges que de la vôtre. Je n'ai aucun intérêt à vous donner la préférence... n'est-ce pas?... je dis ce que je sens et ce que je sais... voilà tout.
— Ce que tu sais... Crào !... — dit Marcel, cette fois d'un air seulement dubitatif.
— Mais, monsieur Marcel, résumons, n'est-il pas vrai que dans les premiers temps elle vous recherchait, vous engageait à venir au salon , au lieu de rester dans les bois?...
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— C'est vrai. . .
— \"est-il pas vrai qu'après cela elle a été froide et réservée avec vous, et qu'elle ne vous parlai! plus que (le loin en loin?...
— C'est encore vrai.
— Et enfin, que maintenant elle a l'air de ne pouvoir pas vous supporter elle vous évite autant
qu'elle le peut ?
— C'est encore vrai, — dit Marcel avec un soupir.
— Eh bien ! n'est-ce pas clair, vous lui avez plu, elle vous l'a laissé voir, vous n'avez pas voulu la comprendre, et elle est furieuse... elle qui était si bien disposée pour vous, qu'un jour. .. mais je me tais... vous diriez... menson<{es. ..
— Xon, non... dis, Crào, dis...
— Xon, vous ne me croyez pas...
— Crào !
— Eh bien donc , un jour, madame de Céri}{ny, en me rappelant la peur que je lui avais faite un soir qu'elle était venue au bal à l'hôtel, elle me dit, je l'entends encore : «■ Que veux-tu, mon pauvre Crào, je suis fâchée de ce premier mouvement, qui t'aura blessé , mais tu sais bien que tu n'es pas beau, que tu n'as pas la taille de, monsieur Marcel...
— Elle a dit cela... vrai... vrai... Crào!
— Et bien d'autres choses, ma foi.
• — Tiens, tais-toi... je m'en vais, car tu me rendrais fou , y dit Marcel en sortant prccipila/umenf.
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Crào le regarda d'un air satisfait, et laissa échapper cette seule exclamation :
. Ah! ah! x
Mais le son était si guttural, si rauque, si fauve, qu'on eût dit le rire d'une hyène... Puis il ajouta en frottant ses mains maigres et jaunes l'une contre l'autre :
K J'aime beaucoup le bossu Rigaudin de la Maison en loterie, je veux faire à peu près comme lui, et mieux, si je puis.»