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vrant... pendant qu'il restait là, lui Crào, seul, oublié, chétif, laid, difforme, repoussé; lui, bouffon dont on riait, lui, qui n'aura jamais ni cbevaux , ni femmes, ni plaisir...
Et ajoutez , pensait le bossu , que ce n'est encore là qu'une petite fraction de leur délicieuse existence ! Ils vont revenir de la chasse , alors ce sera la toilette, une table exquise, — et puis, après dîner, ce sera une fraîche promenade sur l'étang , autour du pavillon où se donne le concert , dont l'écho répète l'harmonie. — Après le concert, ce sera le bal, — et puis le soir, sous les allées sombres, ce seront des baisers d'amours ardents et défendus , — des soupirs de l'attente,... des promesses passionnées de rendez-vous pour la nuit. — Et enfin , la nuit, des voluptés enivrantes. — Et tout cela sans crainte , sans remords ; pour eux la morale et les lois, tout est muet!... — Et dire que jamais, mais jamais je n'aurai , moi , non pas la certitude , mais seulement l'espoir d'un pareil bonheur... Je ne serai pas seulement comme le valet ou le chien qui jouissent du luxe du maître... Oh! que c'est affreux à penser... affreux... affreux...
Et puis, il ajoutait en se regardant et en riant d'un rire atroce : — Ah ! ah ! mais aussi comme je suis fait... mire-toi donc, monstre, mire-toi sans t'effrayer. . . Compare-toi donc à ce Georges avec sa taille svelte , avec sa figure de femme. . . Monte donc comme lui un cheval fougueux! Va, bossu,... va tournoyer dans une valse... et presser comme lui
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dans tes grandes mains sèches le corps amoureux (ic sa maîtresse, madame de Cérigny. .. \a. .. pourquoi donc pas?... ou te regarderait sur ma foi autant d plus qu'on ne regarde ce Georges,... ce serait nouveau, et on s'en amuserait, sauf le dégoût... Ah... ah...
Il y avait presque du délire dans le ricanement de Grâo... Puis il reprenait d'un ton plus calme: — Oh! ce Georges... cette Hortcnsc... oh! je 1rs hais... ils sont si heureux... Mais qui pourrait donc me venger d'un bonheur aussi atroce pour ceux qui ne le partagent pas?
A ce moment on frappa un coup à la porte du bossu. « Qui est là? — dit-il avec impatience. — Moi, 1 répondit une voix nuile et forte. — Une étincelle illumina soudainement les yeux verts du bossu. — Il ouvrit.
CHAPITR!': VI.
L K B A R 0 M Al A R C K L 0 E 1, A L .V A V.
Que ii'ai-je ou de bonne kcare un ange (Uns ma lie '. Saivte-Heivk , Connolnlions.
Gelui qui entra chez Grâo était un jeune homme hrun, basané, d'une taille athlétique et massive,
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d'une tournure gauche, empêchée, sans aucune distinction. Ses traits paraissaient communs , rudes , et ses yeux noirs étaient voilés par d'épais sourcils. Prodifjieusement développé pour son âge, on lui eût donné trente ans et il n'en avait que vingt. — De longs et larges favoris touffus d'un noir roux entouraient sa figure carrée, ses épais cheveux cpars retombaient sur son front large et proéminent ; somme foute, il était laid.
Puis , il avait dans son costume autant de négligence que dans sa personne. — Il portait de hautes guêtres de cuir jaune luisantes de vétusté, une culotte de peau , et une vieille veste de velours vert, tout usée , sur laquelle se croisaient les cordons de sa poudrière et le baudrier de son carnier, la chaînette de sa fourchette, et une foule d'autres ustensiles de chasse ; joignez à cela qu'il était coiffé d'un énorme berret basque, rouge-sang, et que ses deux larges mains tannées et velues reposaient sur le capion court et un peu évasé d une carabine à un coup, et vous aurez le signalement complet du personnage.
C'était M. le baron Marcel de Launay, fils du comte de Launay, fort proche parent de M. de Lussan.
Le père de Marcel passait sa vie dans une fort belle terre qu'il possédait au milieu des Pyrénées. • — Chasseur déterminé, depuis vingt ans il n'avait pas quitté cette retraite, mais comme il voulait que son fils se façonnât aux bonnes manières, depuis
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quatre ans il l'envoyait pendant quelques mois à Lussan, sachant que madame de Lussan y recevait la meilleure compagnie.
Malheureusement Marcel avait le monde en horreur; élevé dans ses montagnes, irascible, emporté, habitué à faire supporter sa colère à ses gardes, j\ ses fermiers, ou à ses paysans qui conservent encore, dans cette partie de la France , les habitudes et les traditions féodales, — Marcel se trouvait fort gêné, fort mal placé au milieu de l'élégante société du château de Lussan.
Sa sauvagerie d'enfant amusa d'abord. — Madame de Lussan et ses amies parvenaient quelquefois à le retenir dans le salon, alors on l'entourait, ou le taquinait, on le faisait danser, on jouait i mille jeux, — et Marcel se prêtait à toutes ces gentillesses avec autant de grâce qu'un ours en pareille société. — Puis , quand il s'ennuyait par trop , s'il ne pouvait s'échapper par la porte, il saulait par une fenêtre.
Mais à mesure qu'il grandit, on se lassa de ce caractère farouche, ce dont Marcel se soucia peu , enchanté qu'il fut de pouvoir alors passer sa vie dans les bois à chasser tout seul ; — car il ne comprenait pas et méprisait souverainement la chasse telle que l'entendaient les hôtes de Lussan. « Chasse de petites filles. Il disait-H.
Le père de Marcel avait voulu élever son fds près de lui. — Le curé de sa terre s'était chargé de l'éducation de Marcel. — C'est avec toutes les peines du monde qu'il était parvenu k lui apprendre le fran-
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çais à peu près correctement. — Le caractère , les impressions, les désirs de ce jeune homme étaient donc dans toute leur naïveté et leur énergie natix'c. — La lecture n'avait pas même modifié l'organisation première du moral de Marcel. — C'était un l'iomme d'une nature vierge et abrupte, avec des sens neufs et purs. — Une intelligence étroite , mais juste. — Une volonté de fer, — l'imagination ardente, et quelque peu poétique des gens qui vivent dans la solitude des bois et des montagnes. — C'était enfin une nature toute primitive qui avait conservé SCS aspérités, n'ayant pas encore subi le frottement du monde.
Chez un tel homme, les passions ne pouvaient être ni précoces, ni factices , ni calculées. Arrivant à terme, elles devaient être naturelles, instinctives, mais aussi d'une violence indomptable. Le complément moral de ce caractère était une timidité et une défiance sans bornes, — qui prenaient source dans un singulier mélange de modestie et d'orgueil.
Quand Marcel comparait sa tournure gauche , épaisse, embarrassée, aux formes sveltes et élégantes des autres jeunes gens du château, si lestes dans un bal, si gracieux à cheval, si coquets, si aimables, il se sentait inférieur et humilié. — Puis, quand il venait à perdre , par la pensée, ces êtres si frêles et si jolis au milieu de ses montagnes des Pyrénées hautes et sombres, parmi leurs précipices sans fond , et leurs forêts de pins noirs et tristes... à les exposer à la rencontre d'un ours... avec lequel il fallait lutter
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corps à corps ou périr... alors Marcel se sentait grandir à ses propres yeux, et souriait complaisaminent, en redressant sa haute taille au souvenir de maints combats pareils, dont il était sorti victorieux, et méprisant profondément ces jeunes gens efféminés ; c'est à lui qu'appartenait alors toute la supériorité.
liais comme, excepté lui, — personne n'eût peutêtre apprécié cette différence, — il s'isolait le plus possible et attendait avec une inconcevable impatience le terme de ses malencontreux voyages à liUssan.
Depuis quelque temps, son goût pour la solitude paraissait encore avoir augmenté. — C'était le premier été qu'Hortense venait passer à Lussan, et je ne sais s'il était donné à cette insouciante et jolie femme (!e faire ressentir à Marcel les premières émotions de l'amour. Mais alors, chez lui cette passion semblait se manifester comme chez les bètes sauvages, car depuis l'arrivée de madame de Cérigny, jamais il n'avait paru plus irascible , plus taciturne et plus farouche.
La seule personne du château avec laquelle Alarcel se sentait à l'aise, c'était Crào ; auprès du bossu il avait une supériorité positive, et puis lui soupçonnant à peu près Icis mêmes motifs que ceux qu'il avait pour haïr les autres, — il s'en était rapproché. Ce fut donc à Marcel de Launay que Gr>\o ouvrit sa porte.