LA PAGODE
u Oli ! se croire aimé... (îrimiii !
. — Se voir aimé , Diderol !
— Le sentiment, — le cœur... l'àme... que peut-on préférer à cela , Grimm ?
— Les yeui... la bouche... la gorge... Diderot...
— Matcrialisie !
— Spiritualisie I »
Le fuit osl , mnnsicnr Diderot, (pie Grimm avait raison : — ce qu'il y a de plus vrai dans l'amour , ce sont les faveurs.
Oialoyues ennjelojH'diques.
II est poui-tant un âgp , — non pas un âge du cofps, si l'on peut s'exprimer ainsi , mais un âge du cœur, car alors que le corps a trente ans le cœur en a souvent soixante; il est pourtant un âge oii le moment d'un rendez-vous fait palpiter tout notre être, il y a des transes, des angoisses, des voluptés indéliiiissaljles dans l'attente,... il y a un épanouissement d'âme impossible à rendre,... dès qu'on voit arriver celle qu'on désire , — légère , — furtive , — (ou(e rouge, toute tremblante, et qu'elle vous dit : - Mon Dieu, si tu savais quelle frayeur j'ai eue,... ma mère est passée près de nioi à me (ouclier,...
CRAO. 173
heureusement elle ne m'a pas vue, tiens,... sens mon cœur comme il bat de crainte. — Et toi , mon ange,... sens le mien comme il bat d'espoir et d'amour... j
Et ce sont alors des frémissements , des baisers sans fin, — un bonheur irritant,... des terreurs ravissantes, car on peut elre surpris à chaque instant... — Et puis Ion se sépare pour se retrouver bientôt avec la même ivresse... Heureux... heureux âge,... car plus tard, — les mêmes incidents vous trouveront froid,... ou s'impatiente bien d'un retard,... mais c'est en regardant sa montre qu'on s'aperçoit que le temps s'écoule , et non plus en sentant son cœur défaillir à chaque minute passée.
Aussi le jour de la représentation d'Othello , Georges étendu sur le divan d'une petite pagode , fraîche , obscure , voilée , silencieuse , située au fond du parc de Lussan, dans l'endroit le plus solitaire du bois, Georges sommeillait — à demi... de temps en temps il disait : » Pourquoi diable me fait-elle attendre,... moi qui encore ai eu la précaution de ne venir qu'une demi-heure plus tard... n
Enfin la première porte de la pagode s'ouvre timidement, et l'on entend le bruit sonore du verrou, puis les seconde et troisième portes se referment,... et Hortense est devant Georges.
Jamais peut-être elle n'avait été plus jolie , — sa longue promenade avait rosé ses joues toujours un peu pâles , sa robe blanche d'organdi était de la plus éblouissante fraîcheur , et sa petite capote de paille
m LA COUCAKATCHA.
doublée de satin mauve donnait le plus suave reflet à sa délicieuse figure , et encadrait sa belle cbevelure brune. Ayant posé son ombrelle et dénoué les longs cordons de son chapeau que Georges plaça délicatement sur une chaise , la jeune femme ôta ses gants , et passant le revers d'une de ses petites mains blanches et potelées sur le lisse bandeau de ses cheveux, elle secoua sa tète en arrière,... et tendit l'autre main à Georges qui la baisa...
m Comme tu es venue fard, Hortense,... — dit doucement le jeune homme en fatlirant sur le sopha. ..
— Mon Dieu!... Georges... ce n'est pas ma faute... il était arrive une caisse de modes de chez Palmire, et sans vous...
— Tu l'aurais regardée !...
— Regardée, c'est ce que j'ai fait... Mais j'aurais essayé un canezou et une pèlerine d'un goût parfait... mais que ne vous sacrifierais-je pas!... ingrat que vous êtes, aussi j'accourais vite... lorsque j'ai trouvé dans mon chemin le fils de M. de Mersac , ce maudit lycéen... ce n'est qu'au bout d'un quart d'heure qnc j'ai pu m'en débarrasser., enfin me voilà, — dit-elle en prenant dans ses mains la tète de Georges et baisant ses cheveux. De sorte que Georges passa ses bras autour de sa faille , qui aurait tenu dans un bracelet... et fit asseoir Hortense à côté de lui.
— Oh! quelle fraîcheur... quelle bonne obscu-
CRAO. 175
rite... » dit-elle eu s'accoudant sur un des côtés du divan.
Et ce qui me fait souvenir que je n'ai pas parle de la chaussure d'Hortense , c'est que dans ce mouvement elle allongea ses jolis pieds et les croisa l'un sur l'autre — Ces pieds d'enfant étaient chaussés d'un tout petit brodequin , dont la peau violette à reflet d'or se dessinait sur la blancheur mate d'un bas de soie.
« Oh ! j'aime aussi l'obscurité , mon Horf ense. . . il semble qu'on soit plus seuls, n'est-ce pas?... et la solitude avec toi... c'est le bonheur, » dit Georges en prenant le bras d'Hortense , et se le passant autour du cou.
Alors sa joue touchait la joue d'Hortense et son menton s'appuyait sur une épaule demi-nue...
Hortense tourna un peu la tête, et plongeant sa main dans la chevelure de Georges , elle s'amusa à en arrondir les boucles brunes et à les séparer sur le front de son amant...
K Tiens , que je t'aime avec cette coiffure , Georges... Oh! que cela te va bien... et puis tes cheveux sont si doux... tiens, c'est ma passion que tes cheveux... — Et elle les baisa ardemment.
— Et moi , — disait Georges en rendant les baisers avec usure , — ma passion c'est toujours cette jolie bouche, avec ces dents de perle, et encore cette petite fossette au menton , et encore ce cou si arrondi. »
Et le voluptueux jeune homme , tantôt effleurait
à peiue de ses lèvres toutes ces perfections , tantôt y imprimait de délicates morsures, de l'acon qu'Hortense sentit un frcmissement délicieux courir partout son corps.
— Georges...
— Hortensc...
— Mon Dieu!... Georges,... tenez-vous! j'ai entendu quelque bruit. Ecoutez... écoutez... v dit tout à coup Hortense.
Georges écouta...
Ils n'entendirent plus rien... (i J'avais pourtant cru , — dit Hortense , — entendre du bruit du côté de la porte du souterrain.
— C'est impossible, Hortense, j'en ai la clef... la voilà... C'est par le souterrain que je suis venu...
— Alors vous me rassurez , mon ami , u dit Hortensc.
La pagode avait deux entrées : l'une , par le parc... et c'est par celle-là qu'Hortense était arrivée, l'autre par un souterrain... construit en galerie , qui allait aboutir à une grotte fort éloignée de ce charmant pavillon si savamment construit.
Georges avait en effet la clef de la porte du souterrain qui communiquait à la pagode, — mais l'entrée de la grotte était restée ouverte, — et Crào, qui épiait depuis longtemps les deux amants, — ayant enfin surpris l'heure de ce rendez-vous , — et voulant ce qu'il appelait désabuser Marcel , — avait amené ce mallicurcux à cette porte, et l'y
CRAO. ni
avait laissé en lui disant d'écouter, — qu'il entendrait quelque chose d'intéressant pour son amour...
Or, pendant ccUc scène... Jlarcel était là... — peut-être...
a Ah! mais je ne reviens pourtant pas de la terreur que j'ai ressentie , — dit Hortense.
— Peureuse... — dit Georges en faisant jouer nonchalamment dans ses doigts les lonjrues girandoles cmaillccs des boucles d'oreilles d'Horfense... — Oui , peureuse ; c'est un reste de souvenir de ton rôle de Desdcmona; mais ce n'est pas cela, non, je gagerais que vous n'êtes ainsi peureuse que parce que vous savez que la peur vous sied... à ravir... Voyez la coquetterie...
— Ah! toujours ce vilain mot...
— Il est en effet laid... laid... comme une vérité, Hortense !...
— ?Jon Dieu! peux-tn me faire ce reproche... Voyons... quand ai-je été coquette...
— Dans les répétitions d'Othello,
— Oh ! la bonne folie... Coquette avec .11. de Cérigny peut-être... ou avec M. de Alersac ! ou cet élégant AI. d'Alhy?.,. le plus singulier lago qu'on puisse voii'. ..
— Du tout... Vous avez été toquette avec Othello... — dit Georges avec un sérieux affecté.
— .'\vec Marcel... Ah! le pauvre garçon! M. de Verneuil , — répondit Hortense avec une dignité également affectée, — me suppo::.er un pareil goùf. ..
178 1. A CorCARATCHA.
ce serait plus que de la médisance... ce serait de ht calomnie...
Puis riant comme une folle et s'asseyant sur les «{cnoux de Georges :
a Ah, mon Dieu ! qu'il m'a donc amusée hier soir. Tu sais que je me suis retirée de bonne heure. Ëh bien! mon Othello... s'était placé en face de ma chambre... c'est Fanny qui m'a dit cela... en face de ma chambre, grimpé dans un énorme acacia... et ce qu'il y a de fort curieux, c'est que le fils de M. de ^îersac est venu s'asseoir justement sur le banc qui est placé au-dessous de cet arbre , avec celte bonne madame d'Alby...
— Avec madame d'Alby!!!...
— Avec madame d'Alby...
— En vérité, ma chère, l'adolescence ne respecteplus la vieillesse, même dans les femmes... Ce jeune de Mcrsac va se faire une querelle à mort avec les petits enfants de cette dame qui sont dans la même classe que lui... quand ils vont savoir qu'il peut compromettre leur grand'mère...
— Taisez-vous donc, fou... — dit Horfense en riant, — et écoutez la fin... Il parait que le tète-àtèle dura longtemps et tu juges de la position de i'Otiielio pendant ces doux entretiens... i>
A ce moment des éclats de rire vinrent interrompre les amants... Par-dessus tout on distinguait la voix mordante de AI. de (]érigny, et la voix voilée de l'adolescent fils de M. de Mersac. C'était encore le maudit lycéen.
CKAO. 179
u Ah, mon Dieu! ton mari, Horteuso — dit
Georges, en prenant à la hâte le chapeau et l'ombrelle de madame de Cérigny... — Vite... je vais ôter le verrou; passe par la porte du souterrain... je te suis...
— Dépêchez-vous, Georges... car j'aurais une peur horrible dans cette galerie...
— Viens... viie... »
Et Georges prenant la main d'Hortense disparut avec elle par le côté .souterrain de la pagode.
Marcel n'y était pas, ou n'y était plus.
A peine cette porte était-elle fermée , que M. de Cérigny monta l'autre escalier du pavillon, accompagné de madame de Lussan et du lycéen qui ne les quittait pas.
ï Enfin nous voilà dans notre jolie pagode, — dit madame de Lussan avec une humeur mal dissimulée. — La trouvez-vous de votre goût, Jules? — ajouta-t-el!e en s'adressant au jeune lycéen...
— Je crois bien, madame... Mirahile visu...
— Que dit-il donc, monsieur de Cérigny? — demanda madame de Lussan.
— Admirable à voir C'est du latin Vous
voyez, madame, qu'il ne perd pas son temps...
— Ah , mon Dieu! — dit madame de Lussan en cherchant avec anxiété dans une petite corbeille de jonc du Mexique... — je ne trouve plus mon alkali. Si j'étais piquée par ces affreux cousins du bord de l'étang?...
— Permeifez-moi d'aller vous le chercher, ma-
180 LA COUCARATCHA.
dame... — dit M. de Cérigny en courant vers la porte...
— Comment... je ne le souffrirai pas Jules
il faut être «râlant.,, allez-y... mon ami, vous m'obligerez... si vous ne nous retrouvez pas ici, nous serons à la balançoire...
— Oui, madame, j'y vais, — dit Jules d'un air recliijjné... Puis il ajouta en descendant chaque
marche : Fasfifliosus , fastidiosa , fdsthVtosinn
Quelle scie !!...
— Maudit lycéen. .. c'est qu'il ne s'en va pas souvent...
— A qui vous en plai(i[nez-vous... Victor... ajouta tendrement madam.e de I.ussan...
— Après la toilette du dîner, tout le monde était réuni dans le salon ; on attendait avec impatience l'heure de se mettre à table, car on jouait Othello le soir même, comme on sait, lorsque le damné Jules arriva bruyamment... roucje et essoufflé...
tt Ah bien! di!-il à madame de Lussan... vous m'avez joliment fait trotter... Je suis venu h la pagode... j'ai eu beau cojjner. .. beau cojjner. .. ouich ! personne... Xcmo... Je vais à la balançoire... personne Alors je me suis balancé; et me voilà
Ego ipse !
— J'avais retrouvé l'alkali, Jules... et nous avions pris par l'étanj^ , s répondit madame de Lussan en échan'^eant un coup d'reil avec M. deOérifjny, peu-
CRAO. ISI
daut que Georges et Hortense éclianjjèreut un sourire...
— Bon Dieu... comme il a chaud, dit l'excellente madame d'Alby...
— iladame la comles.se est servie, s annonça le maître d'hôtel.
ISi LA COIC.IUATCIIA.
CHAPiTllE Xîli.
e.vth'actk.
■■ Comment \eii\-lu que m<i iiiailiessc puisse me liomper, Jebaa Pol , — quand les mêmes rideaux nous enveloppent au seio d'uue nuit profonde?
— Aujourd'hui, soit, maître, — mais hier? mais demain ?
— Songe- creo\ venu du Tjrul .' — que me font l'avenir et le passé, si le présent est i moi? — C'est le plaisir et non l'amour que je cherche , Jehan Pol. — Or, ce ne sera jamais sons les rideaux de ma maîtresse que j'aurai dispute avee mou rival... elle a trop de vertu pour faire à la fois trois parts de son oreiller...
— Dites donc cela à la femme du hurgra\e, maître.
— Fils de sot , qui ressembles tant à Ion père I lu jalousie est la politesse des liaisons ; et je ne songe jamais à mes soupçons que lorsque j'en parle à Tchariclle pour savoir vivre.
— Mais si Tcharlctîe vous dédaignait, maitrc?
— Crois-tu pas , Jehan , qu'elle soit la seule à Muuich qui ail des épaules blanches, la peau douce et les dents perlées ?
— Mais son àmc, maitrc ! son ànic ?
— Est-ce que les femmes ont moins d'àme pour cela , triple sol ! :<
jKin\ Pol. , Oubli et l'.unsolatioii.
Le pelit théàti'e du cliàteau (ie Liissan était brillamment éclaire. On avait quitté la table de bonne
CllAO. ISS
heure. Ino foule de personnes de la ville prochaine avaient été invitées, et, jusqu'aux moindres places, tout était occupé dans cette jolie salle de spectacle.
Oa le sait, le spectacle se composait ^Othello de Shakspeare et de La Maison vn loterie. — Dans cette dernière pièce, Crào avait absolument voulu se charger du rôle du bossu Rigaudiu.
C'était pendant un entracte, car déjà les quati'c premiers actes de Tcouvre admirable de Shakspeare, avaient été entendus; mais avec quelle froideur, mon Dieu !... Ces auditeurs provinciaux étaient incapables de te comprendre, grand Williams.' Les hôtes de Ijussan eux-mêmes n'avaient été tirés des accès de somnolence qui les engourdissaient quelquefois, que par le débit burlesque et emporté de jVîarcel, Othello, et par la délicieuse romance du saule, empruntée à l'opéra de Rossini, et chantée par Horfense avec une expression ravissante.
Que Ion ombre dut sourire, grand Williams ! si elle entendit le propos de ce Bourguignon, qui, dissimulant un atroce bâillement avec sa main, murmurait :
K Enfin, plus qu'un acte... mais au moins on le dit amusant celui-là. . . car les autres sont d'un bète. . . Ah! je vous demande un peu qu'est-ce que tout cela signifie... C'est absurde.
— Parbleu ! je le crois bien , — dit un avocat de petite ville, — c'est d'un romantique forcené, du Père aux autres, un enragé, ti
Kuragé parut 1 épithète justement choisie ; car un
184 LA COl.iJAUATCH.l.
léger frisson courut dans tous les membres des auditeurs... rien qu'à la pensée d'avoir écouté l'œuvre du romantique le Père aux autres. (Hist.)
Encore pardon, o[rand Williams, enveloppe dans la même clémence AI. de La Harpe, les auditeurs et l'avocat.
Enfin la toile était momentanément baissée, on causait, on riait, on attendait, et l'on se promettait de terminer «raiement la soirée par un bal.
Et puis pour se divertir on parlait d'Olliello ; car on pouvait être certain qu'il s'agissait de Marcel, si l'on cntoiîdait un éclat de rire perçant.
Pourtant ilarcel avait, à mon avis, surpassé l'attente générale. Des gens moins prévenus eussent peut-être remarque des moments d'admirable expression dès qu'il parlait de soupçons, de jalousie, ou de vengeance ; alors sa voix tremblait, ses traits étaient altérés, et il y avait jusque dans ses mouvements cette soudaineté de geste, ces tressaillements imprévus qui (raliissaient plutôt l'ànie de liiomme que l'Iiabileté de l'acteur...
Pendant cet entracte, sous prétexte de rajuster (juelque cliose à son costume, Marcel s'était retiré dans une petite tourelle assez voisine de la salle de spectacle.
Il était assis sur le rebord d'une i'enètre ; sa tigure déjà ba.sanée, rendue encore plus dure par une couche de bistre, contrastait avec la blancheur éclatante des plis de son turban. In fort beau costume
CRAO. 185
moresque, rouge et or, cachait ce que sa taille avait (le lourd et de fjauche.
Ainsi vêtu, son cou nerveux et découvert supportait ricrcincnl sa tête, et ses larges épaules prenaient de la noblesse sous le palaniporc oriental ; somme toute, avec son œil fixe, son front soucieux, sa puissante stature qui se drapait sous la coupe grandiose et la richesse magnifique de ce vêtement, llareel avait un air sombre et fatal, profondément empreint de l'esprit funeste de sou rôle.
Il paraissait piongc dans je ne sais quelles rc- (lexions : son regard élait fixe, et lorsque Crào frappa deux coups, pour l'avertir qu'on allait commencer, Alarcel fit un mouvement pareil à celui d'un homme éveillé en sursaut.
Le bossu entra; il était vêtu, lui, du costume noir de Rigaudiu, sa ligure maigre, ordinairement paie, était livide ce soir-là.
» Ecoutez-moi, monsieur Alarcei, — dit le bossu d'un air mystérieux.
— Oii! \a-î'cn... la-t en, Crào, la-t'en, tu es mon mauvais génie...
— Silence... — répondit le bossu en levant son doigt, — silence; je vous ai prouvé ce matin qu'on vous [rompait, je vous ai prouve que comme vous j'avais été dupe de l'amonr que cette femme vaine et insolente semblait vous porter ; je vous ai dit qu'elle s'était jouée de vous... que, grâce à elle, vous serviez maintenant de risée à tout ce monde imbécile... Maintenant, je... s
l.-C LA COLCAU.liCHA.
Mais Alarcel lui serrant les poignets à les lui écraser, l'interrompit :
t Je devrais te tuer pour tant de mensonj^es, vois-tu, Crào... car je ne puis y croire... misérable. Ce serait trop horrible... Que lui ai-jo fait pour me vouloir rendre aussi malheureux?... Kncore une fois c'est impossible. .. tu mens... laisse-moi... va-t'en...
— Ah! je mens... Eh bien donc ! au nom de l'enfer... silence et venez.., car ce sont encore eu.\, vous dis-je, » répondit Crào d'un air d'imposante conviction.
Marcel se leva en regardant pourtant Crào d'un air de doute.
Mais le bossu lui renouvelant par un geste le signe de faire silence , conduisit Marcel en dehors de la tourelle, dans un passage étroit et obscur qui conimunifjuait à la porte d'une petite galerie faiblement éclairée.
Arrivés près de la porte qui séparait cette galerie du passage, Crào écarta un peu les plis du rideau et fit voir à Marcel Hortense vêtue de son costume blunc de Desdémona, et Georges un bras passé autour de sa taille, et sa bouche sur la sienne.
Il Eli bien, je mentais !... — murmura le bossu...
El .Marcel ayaut collé son oreille au treillis doré de cette petite porte, il écoutait.
Il entendit , car Hortense et Ceorges s'arrêtèrent auprès, pour échan;fer un voluptueux baiser, et Georges dit tendrement :
u Tu as été charmante, Hortense.
CRAO. 1X7
— Ai-je été aussi touchante que notre Othello ;i été amusant?
— Tu as été aussi adorable...
— Qu'il a été ridicule, — interrompit Hortense. — C'est beaucoup dire, car il y a eu un moment , au troisième acte, où j'ai failli d'éclater de rire. Enfin, jai fait danser l'oi/rs , vous devez être content; maintenant , quand me débarrasserez-vous de ce brutal adorateur?... C'est qu'il finirait par prendre tout ceci au sérieux, au moins.
— Bah!... un jeune homme sans conséquence.... Va puis tout le monde sait bien que tu t'en amuses.
— A la bonne heure, mais moi je me blase sur cette espièglerie; je dirai plus... je l'ai en dégoût, il faut que vous me trouviez autre chose pour passer le temps. Mais avant tout, renvoyez-moi ce sauvage dans ses montagnes, car, je ne sais pourquoi, mais quelquefois j'en ai comme peur... Il a une physionomie saisissante.
— Enfant! — dit Georges en la baisant au
cou.
— Ah! mon Dieu, Georges, j'entends le signal du lever du rideau, je me sauve. Adieu, mon Georges, encore un baiser, car Desdémona va bientôt mourir, • — dit-elle en souriant...
— Adieu donc, ma jolie bientôt morte, — répondit Georges avec un nouveau baiser ; mais cette nuit. . . à deux heures, tu revivras, dis, mon ange!... à deu.x heures, n'est-ce pas?
ISS LA COL' Ci il au; H. A.
— Oui, à deux heures, mon Geor<fcs ; ir.ais viens doucement, j dit Horlense.
Et ils quittèrent la ffalerie.
Et Marcel restait à la porte , appuyé sur le mur, inondé d'une sueur froide...
u Je mentais, » dit encore Crào...
Mais Marcel ne l'entendit pas.
Cet être si robuste se sentait défaillir sous le poids de la douleur et de l'étonnement. Pour son premier cl]af][rin celui-ci était au-dessus de ses forces. Aussi Marcel était-il inerte ; il croyait rêver, et machinalement passait la main sur ce rideau, comme pour s'assurer que c'était bien une réaiilé.
u Je mentais, — dit encore le bossu avec sa voix ;jrêle et stridente.
— Ohî non, J!
Et Marcel revenait i lui.
K Xou, mais c'est bien infâme!... n'est-ce pas, Crào?... 11 dit-il avec accablement
Et Marcel pleura.
Car Aia'rcei tenait encore à l'enfance par la simplicité de sou caractère. D'un enfant il avait eu la confiance naïve et sans bornes, la joie innocente de se croire aimé, l'abnéfjation et le dévouement pour celle qui lui souriait. Aussi c'étaient ces sensations si douces à jamais perduf s qu'il pleurait si amèrement. j\Jais, quand l'enfant eut bien pleuré son jouet brisé, que ses pleurs furent sécliés, l'homme voulut lenjjer son injure.
Alors ce ne lurent plus des larmes , mais des
«'•clairs d'un feu sombre et ardent, qui roulèrent dans les yeux de Marcel... car maintenant la haine et la jalousie dévoraient son àme... son âme tombée d'un si beau ciel dans un affreux abîme de malheur et de désespoir.
Car maintenant !Jiarcel se voyait joué , moqué , méprisé ; maintenant il se rappelait les ris étouffés , les rejrards railleurs, les attentions perfides qu'il avait si faussement interprétés, le malheureux!
Aussi ne croyez-vous pas alors qu'un homm.e , si en dehors de notre civilisation des salons, à demi sauva;(e, seul, sans un ami auquel il put confier sa haine et demander que faire ? forcé de prendre conseil des sentiments de vengeance désespérée qui rnnfjent son cœur, que cet b.omme ne puisse se porter à quelque épouvantable excès... car il faudra bien qu'il se venge enfin!
j\Iais comment se venger ! Marcel ne pouvait rien combiner : les pensées se heurtaient confuses dans sa pauvre tête qui se perdait... il était comme fou. Va quand il entendit Grào l'appeler et lui dire qu'on n'attendait plus qu'Othello, il regardait autour de lui d'un air slupide.
— Othclîo.... Quel Othello?... — disait-il.
— îlais on n'attend plus que vous pour jouer. .. — criait encore Crâo ; — descendez-donc, monsieur Marcel.
— Pour jouer !... jouer quoi?... Ah oui!... je me souviens... je joue avec elle... je le lui ai promis au nom de son amour, — ajouta Marcel avec un rire
liKi LA COrCARATCH A.
amer. — Oui , je joue Othello, — Othello où j'amuse tant, — Othello où je suis si boulTon... — Othello le sauTaf(e, le farouche Othello, si plaisant sous mes traits... Damnation! Croient-ils donc que je vais supporter le mépris jusqu'au bout... qu'ils ne me feront pas grâce d'une raillerie... Mais c'est une dérision enrcrilé... que de compter encore sur moi... Oui, j'irais compléter la fête et leur joie... j'irais continuer; j'irais lui dire à elle, si moqueuse : — Arez-roits fait votre prirre ce soir, Desdimuna ? — Qu'ils ont dû rire de moi ! Suis-je assez foulé aux pieds!... Oh!... Hortense!... Oh!... Georges!... ? Puis il s'arrêta un instant et reprit :
t Oui , — j'irais lui dire encore : Si roiis roux sourenez dans rotre nme de que/que crime, devmiidtz gr/îre sur-le-ctianip , Desdtinona. »
Et il s'arrêta encore, c Fatalité ! — s'écria-t-il, — je n'oublie rien de ce rôle. .. rien... .le pourrais le jouer... si je le roulais... je pourrais... t
Puis, après un nouveau silence, il ajouta arec un air d'effrayante résolution :...
< Oh!...' mais!... oui, je jouerai... je jouerai. » Et il descendit.
Et ce n'était pas étonnant qu'il n'eut rien oublié de ceWe scène (lu'il allait jouer. — Shaksprarc avait trop proIuDdemcnt creuse cette horrible jalousie et ce besoin de vengeance qui torturent Othello pour que Marcel pût trouver autre chose à dire , lui. — Car dans cette scène qu'il va réciter avec Hortense — (f ne sera plus Othello, mais Marcel, qui pariera.
(Il AU Mil
Où KU imiakIoii <'lif<«'<>li(<i'Mil pIIo tl'itiilrr)) Iimiiii'» '
<ln(l(' m't'^iu' , Il l'iiviUI tl(\|i\ it|i|ii'iiii< t — itittU tli"»!» (>o
iniiiiK'itl l'Ilft r^l l\ |tuintiq (|ri«( Oo <li<it>i nii ItMc , piu'*'(<
tiui' rol(t< nt't'^iH' (<»( If IoidI r( li< liM'mc de »« jm'iiuco,
•'<<llo N('|N||(> oVhI nU pofillioit i\ lui , ri ni nit nuiiiiiiii' 11' ixtcl , s'il ii'iutltllo |titn , «il no pool oiiIiImm' MM iniil tic ce l'(Mt» , ('('«1 <|II0 t'0 l'tMt» lt'f'*l (iliin un ii\li' |ninr lui , ("'«'»( ('<> i|ni o«l, c'i'nt nue n'ulilô ; vA\' :\l(M'i'ol ('«1 (Hlu'llt» vt'iti , (Mlu'llo lUtH" su Itulll!' ittVi't^d, (MIw'IIm iW'fiiS non t'i«;(itriU l'iiuvcN (<t IuIaiuiIn I iininii< ciniv ilo l.'i Ityi'^iu' <|ni lient en iniiii'
Cil MMTHK DMHMKIl
U'UTUK 1,1,0.
H(('M i('m( hcrtl» ij»<f Je «'tMii' — II* «'("«li Kl"!»/ (•«* rtiiHiiWi Oit I «l |0 |iiittvitl« l'inliii i\ litit iiittiiiiv, ^ t>i>4 Uli>i<ii ili>
llmllt' l'I tl<' ltll>|Hl!l «Il VllHItltftllMtl |II19 Itt'llMAillii •'' "S
iltiitc t)itit l'y |ttii<i»t> m\W I Itt tnt kau It) tttttyt'ii > l«l>t ,, ttit iit>\ll tlliil lit* t(t mititi,,,
,)tiiit\ )*m , ituhli .1 r'.iiM.i;,i/t,...
!,('« liAlcx lit' l.tinsiiii et li'iii''» iimm i'('nt|ilismiuMil Iti itulli', cMmiiK' |ii'M(linil li'n tiolt'i |ii'c«('(mI('iiIm I,cm
ltiuilt'*i>r!< KolnlilliiiiMil , II'» l'ou(Mri'« muvim'Ich ItuHxiUiMil l'iilrcv li> |iiu'l\uii ili'i (liMit'R ! \vn II^iii'oh <Mitlou< himi"
192 LA COl'CARATCHA.
1 iantes , dcridces par la certitude que la mortelle tragédie allait finir, et que l'amusante comédie allait commencer...
Georges , M. de Ccrigny et madame de Lussan, qui n'avaient pas pris de rôle, étaient assis au premier rang.
Lors([iic Marcel entra en scène, il y avait sur sa figure une impression si puissante , que les spectateurs les plus froids l'admirèrent; Hortense ellemême ne put s'empêcher de dire : u Qu'il est beau !■>
C'est qu'en effet, il était sublime ; — car dès que le désespoir a mis sa brûlante empreinte au front d'un homme, cet homme devient beau, d'une effrayante beauté, — beau... de la beauté de Caïn!...
Aussi , on était bien disposé à rire , bien prévenu contre Marcel, et pourtant on se sentait subjugué par l'expression de tristesse fatale "et de mélancolie amère avec laquelle ?\Iarcel récita son monologue. — Xous transcriions Shakspeare. — Seulement nous dirons Marcel et Hortense, au lieu de Desdémona et Othello.
Après la scène d'Iago et d'Kmilia , on le sait, le théâtre change et représente une chambre à coucher. — Desdémona est endormie sur son lit, cachée par les rideaux.
HORSFA'SE cmhnme , MARCEL.
MARf.Ki,. — C'est la cause, c'est la cause : ô mon iutie! ne permettez pas que je l.i dise devant vous,
rliasles étoiles! — Ccpendanl jo iif voudrais pas verser son sang. — Je ne voudrais pas déchirer sou sein plus blanc que l'albâtre des tombeaux... Pourtant il faut qu'elle meure! autrement, elle trahira encore d'autres hommes... Eveillons-la... (// l'éreille. )
HORTKXSE. — Qui est là?... Othello!
MARCKi,. — Oui, Desdémona. .. Avez-vous fait votre prière, Desdémona?
HORTEXSR. — Oui , morscigucur.
MAUCEi,. — Si vous vous souvenez dans votre àme de quelque crime, — demandez grâce au ciel , surle-champ...
HORTENSE. — Hélas ! monseigneur, que voulezvous dire?
MARCEL. — Faites ce que je vous dis : je ne voudrais pas tuer votre àme — avant qu'elle fût préparée.
HORTEVSE. — Vous parlez de tuer?
iiARCEi,. — Oui , j'en parle.
iiORTEXSE. — Que le ciel ait donc pitié de moi !
MARCEI-. — Pitié!... Oh! non; — pas do pilic pour toi !
HORTENSE. — Si VOUS parlez ainsi, j'espère que vous ne voudrez pas me tuer!...
MARCEL. — Espère,... et prie toujours...
A ce moment, Hortense presque fascinée par les regards froids et fixes de lUarcel , sentant sou cœur battre, ses yeux se voiler, se jeta à genoux, et pâle,
1!V. LA COIOARATCHA.
égarée , ac[itée d'un affreux pressentiment , fendit ses mains suppliantes à Marcel, qui, debout, — imposant et terrible, les bras croisés, lui jetait un affreux sourire du haut de sa grande taille...
On cria bravo dans toute la salle , ce bruit rappela Hortense à elle ; pourtant ce fut avec un accent de terreur indéfinissable qu'elle récita en balbutiant :
« Othello... je sais que vous êtes falal quand vos yeux roulent ainsi... Pourquoi craindrais-jc'.'' Je n'en sais rien, car je ne me connais pas de crime ; cl pourtant je sens que je crains. . . •■
Puis Hortense , ne pouvant surmonter la terreur ([ue lui inspirait Marcel, ajouta du (on le plus déchirant : (I Oui ] ai peur ; . . . oh! Jai peur... n VA elle tomba à genoux presque anéantie... toute palpitante.
L'auditoire sembla partager cet effroi ; par un instinct singulier quelques personnes se levèrent à demi ; il y avait au fond du cœur de chacun comme une conviction que ce n'était plus Othello et Desdémona , mais Hortense et Marcel ; — qu'il s'agitait li\ entre eux deux, si isolés au milieu de fout ce monde , — une question de sang et de vengeance. — On éprouvait un serrement de cœur , un trouble indéfmissaljle ; mais chacun restait ébahi, altribuaii! à l'admiration ce qu'il éprouvait d'incompréhensible.
Madame de î.nssan elle-même ne put s'empêcher
(îo (liiT : II Cotte scène mr fait un mal affrrnx ! — si l'on cessai! ? — Du tout... ils sont admirables, j (lit {ieor<{es. — On continua.
JIARCEL. — Pense à tes pécliés !
HORTEXPK. — C'est l'amour (jue je vous porte!... MîRCEi,. — Et c'est pour cela que lu meurs, femme parjr.rc et friiole... n
Dit enfin Marcel hors de lui , qui s'était monté avec le rôle et sentait bouillonner une raj^e profonde et vraie dans son àme.
Et i! abaissa sa main sur Hortense , qui commençait à se rendre compte de ses pressentiments, et à lire dans les regards de Marcel, que ce n'était plus nn rôle appris qu'ils allaient jouer. ..
AiAiiCEL. — Tombe... tombe, infâme créature! n
Et Koriense éperdue , sentant son cœur défaillir, n'eut que la force de crier : «■ Au secours... grâce... au secours... monsieur Marcel !
— C'est superbe... ellecoiJond le personnage avec l'acteur, » dit-on dans la salle...
Et comme Hortense se débattait sans rien dire, tant cette pauvre jeune femme, si frêle et si légère, «e sentait écrasée par l'horrible situation de cette scène... Marcel continua en s'écriant : a II est tt-op innl. " Et, comme dans Shakspeare, il la traîna sous les rideaux et les referma sur lui.
Alors une horrible idée vint tout à coup luire dans cette àme exaspérée , comme nn éclair an milieu
19(! LA COL'CARATOH.s..
d'un oiajjp... Il pensa rapidement qu'il pourrait se venger là, presque aux yeux de tout ce moiide dont il avait supporté les dédains. — Se venger en rendant presque ce monde son complice. — Se venger en forçant ce monde à crier bravo quand il la tuerait. De sorte qu'aux cris desespérés que pousserait celte mallieureuse femme on ne saurait plus s'il faudrait crier grâce pour Desdémona ou pour Hortense... — Et puis... les rideaux la cachaient... Ce n'était qu'un moment... Mais pendant ce moment il serait aussi seul qu'au fond d'un désert...
Seul!... et Hortense, écheveléc, pâle d'effroi, suppliante, était là, à sa merci...
IL Te voilà donc enfin en ma puissance..., — dit le monstre à voix basse ; — tu ne railles plus maintenant, hein!... Je sais tout... J'étais à la pagode... j'étais à la galerie... Tu vois bien qu'il faut que je sois vengé et que tu meures, entends-tu?...
— Georges... mon Georges, i murmura faiblement Hortense.
Ce nom sembla redoubler la fureur de Marcel, et, entourant de ses deux mains crispées le cou d'Hortense, il s'écria sourdement en écumant de rage :
<i Ah oui!... ton Georges... Mais ris donc, maintenant, toi qui m'as raillé sans me connaître... ris donc, mais ris donc... ris donc... ;'
Et, en disant : « Ris donc, » le monstre l'étouffail.
il l'étrangla!... comme dans Shakspeare.
Puis, quand il eut vu qu'elle était morte, il lira un couteau, se le plongea dans le cœur, comme dans
cu.io. l'.n
Shakspeare, et tomba au pied du lit en s'écriaiit ;. (i Georges... viens donc voir... »
Pendant l'effroyable scène qui se passait derrière ces rideaux si blancs et si tranquilles, toutes les poitrines étaient oppressées comme par un cauchemar au milieu d'une nuit lourde et chaude.
C'est avec une inexprimable angoisse que chacun attendait le moment où Othello reparaîtrait... sans pouvoir se rendre compte de cette crainte, on avait peur en le sachant là.
Mais quand la voix râlante de Marcel appela Georges, mais quand les rideaux s'agifant laissèrent voir ce corps qui tomba lourdement et s'affaissa sur luimême, il n'y eut qu'un cri d'effroi.
D'un bond Georges fut sur le théâtre, s'approcha des rideaux, les entrouvrit, et, les refermant aussitôt avec épouvante, s'écria, pâle comme la mort en se soutenant.à peine :
«■ X'approchezpas... Gérigny... n'approchez pas... que personne n'approche, n
Mais il n'était pins temps... et M. de Gérigny venait de reconnaître l'affreuse vérité.
Il est inutile de dire quel trouble, quels cris, quelle terreur suivirent cet horrible événement. — Tous les soins que l'on essaya de prodiguer à Hortense furent inutiles ; — et quand on pensa à Marcel, — il n'était plus temps. —
Xous ne donnerons non plus aucun détail sur la cruelle douleur des hôtes de Lussan. — Seulement,
I'j8 LA COICARATCHA.
le soir, Crào, en regagnant sa tourelle, disail a;ec son affreux ricanement :
a J'avais bien dit que je ferais mieux que Rijraiidiû ! — Aussi , ils avaient trop ri à ce bal de cet hiver... et rire un vendredi porte malheur. — .Aîais cet imbécile de ilarcci s'est frappé trop tôt. — Il laisse le Georges. »
COXCLLSIOX.
Georges et AI. de Cérigny sont inconsolables. .-Iprès avoir voyagé pendant six mois en .Allemagne et en lialic, ils se sont arrêtés quelque temps à Berlin. — Là, M. de Gérigny a pour toute distraction de fréquentes lettres de madame de Lussan ;' — et Georges se livre à ses douloureux souvenirs...
J'oubliais : ils ont encore — (par pure contenance) chacun une danseuse du grand théâtre royal. —
MON AMI UOLK.
KiiAOiiK.\r.s Ht JOLR.vu. i)"i.\ i.\co\\r.
— Aliils eomiiie cello uouvcUe voloulé ne faisail pour aiusi diic que de naîlrc , elle n'élail pas encore assez furie pour vaincre l'autre , qui avait toute la furec qu'uuo lougue Labilode peut donner. Cependant ces deux voionlés, l'une ancienne et l'auire nouvelle, l'uue cliarnelle et l'autre spiriluelle , se combattaient dans mon cœur , et chacune le tirant de sou coté , elles le mettaient eu pièces.
('o)ifessionii ilc saint Aitijuitin , liv. VIII , cil. ô.
Pendaut une relâche que nous fîmes ù ilalie
eu 18.. , les officiers du vaisseau anglais /c (îeiiôa voulurent recevoir à leur bord l'éfat-major de uofrc frégate.
A diuer, je me trouvais placé entre deux officiers supérieurs ; mon voisin de gauche était un grand homme sec, à cheveux grisonnants, taciturne, peu buveur, et ne parlant pas uu mot de français : — je lui versai à boire trois fois, et n'y pensai plus. —
.Mon voisin de droite était un homme de trente ans au plus , d'une belle ligure , brun , svcltc , clé-
•200 L:\ (;uij(;au.iï<;ha.
;;ant, s'exprimant dans notre langue avec une nierleilleusc l'acilité , — quoiqu'un accent presque imperceptible trahit son origine étrangère. — Il m'apprit qu'il était Danois , mais naturalisé Anglais.
Il fallait qu'une singulière attraction me portai vers lui, car avant le dîner nous ne nous connaissions pas du tout et au pudding nous étions déjà fort liés ; — enfin , plus tard , quand on enleva la nappe pour servir les fruits secs et les vins de France, nous n'avions, je crois, plus rien à nous apprendre sur notre passé, notre présent, je dirais presque notre avenir.
Suivant l'usage, l'inlimitc commença d'abord par lin échange confidentiel d'horreurs et de calomnies sur les personnes de nos commandants respectifs, et par des remarques satiriques sur nos inférieurs ; après quoi vint la relation impartiale des injustices et des passe-droits qu'on nous avait fait subir, des grades qu'on nous avait volés. — Puis, comme nous linîmes par maudire notre élat, après nous être muluellcment prouvé qu'il n'en était pas au monde de plus détestable , — ce fut entre nous à la vie et à la mort.
D'après la coutume admise dans les repas que nous nous donnions avec les Anglais , on commciirait par casser les pieds des verres à patte ; de façon qu'il était impossible de laisser son verre plein après avoir salué du geste à chacun des innombrables loasts que l'on portait ù l'union des deux pavillons. — Or, comme les loasts se succédaient sans intei-
.M0.\ AMI UULI'. iOI
riiplion toutes les cinq minutes, et qu'il y avait ù peu près trois heures que nous étions ik table ; — comme après les vins on avait servi le punch , et qu'en fumant nous avions prodigieusement bu de ce punch, nous finîmes par être, sinon gris, au moins fort communicatifs et disposés les uns envers les autres à une confiance sans bornes.
Mon nouvel ami surtout, qui , selon ce qu'il m'apprit, ne buvait ordinairement que de l'eau, avait voulu faire ce jour-là, en mon honneur, une exception à son régime, — malgré les paternelles remontrances du vieil officier de gauche qui lui répétait sans cesse en anglais : — Xe buvez pas , voilà deux ans que nous sommes embarqués ensemble, vous n'avez pas avalé une goutte de grog ; — ne buvez pas, vous vous tuerez, n'en ayant pas l'habitude.
Mais mon intime improvisé , que je nommerai \\ olf , ne tenait nul compte de ces exhortations ; — il paraissait se trouver fort bien de l'effet du puncli , sa figure d'abord pâle s'anima , se rosa peu à peu, ses yeux brillèrent, sa conversation devint plus vive, plus énergique, plus intime enfin. — Cet homme, que j'aurais d'abord cru froid, s'exalta peu à peu , et je trouvai chez lui les signes de cette impétuosité concentrée des gens du Xord , si différente de la vivacité molle et éphémère des Méridionaux.
Le punch flambait toujours et nous faisions un furieux tapage à bord du Geiioa, on parlait bruyamment , on disputait , on criait , et le thème de cette
202 LA <JOUCARATGHA.
discussion ora<^euse était , autant que je puis m'en souvenir , l'amour et les sacrifices qu'il impose parfois.
C'était une question bien amusante à entendre discuter par une vingtaine de marins fort débauchés qui d'ordinaire s'occupaient très-peu «le la théorie de ce tendi'c délassement ; mais comme l'importance que l'on attache à une discussion est toujours en raison inverse des connaissances que l'on peut y déployer, — on échangeait de pitoyables raisons — pour et contre — avec un acharnement singulier.
(i Bah , — dit Wolf en posant son verre sur la table avec tant de force qu'il le brisa , — ils sont stupides , ils parlent de cela comme les aveugles des couleurs... Venez-vous faire un tour de dunette ?
— Volontiers , — répondis-jc>... — car il l'ait horriblement chaud ici... u
Nous montâmes , l'air était tiède , le temps lourd, et les pavillons des navires pendaient collés le long des mâts.
u Tenez , — '■ me dit mon ami Wolf en ra'ari-ètanl par le bras et fixant sur moi ses yeux étincelants , — nous nous entendons si bien tous deux qu'il faut que je vous dise une histoire qui m'est arrivée ; mais ceci est entre nous au moins, — ajouta-t-il avec un regard presque féroce, — que le bon Dieu m'étrangle si je sais pourquoi je vous fais cette confidence , si c'est le punch, ou l'air, ou la fatalité, ou le diable (jui m'y force, mais je ne puis inempccher de vous raconter cela, et pourtant , quand vous m'aurez en-
MON AMI U 01, F. ■Hy.i
tendu , je suis sur que vous nie regarderez comme le deruicr des misérables, — mais, c'est égal, encore une fois, je ne puis m'en empêcher... n
Il y avait dans l'expression de la figui-e , dans l'accent de la voix de mon ami Wolf , un tel caractère de vérité, que je compris parfaitement cette influence de l'ivresse qui vous pousse à l'indiscrétion ; influence fatale dont on se rend compte , que l'on mandit , mais qu'on n'a pas la force de combattre , s'agirait-il d'un secret sacré.
Aussi dis-je prudemment à mon ami : s J'aimerais mieux attendre à demain , nous serions plus calmes et alors...
— Pardieu, je crois bien que nous serions plus calmes ; mais alors je ne vous dirais plus mon histoire , et il faut que je vous la raconte... Pourtant, voyez-vous, il est possible que demain, quand je penserai à la folie que je fais étant gris , il est possible que je vous propose de nous brûler la cervelle à pair ou non , afin que mon secret soit éteint par votre mort, ou rendu sans importance parla mienne... Je sais bien que vous allez me dire que c'est ridicule, mon cher, mais que voulez-vous y faire, c'est comme cela... y>
Ce diable de Wolf avait tant de naïveté et d'abandon dans ses manières que je n'eus pas la force de lui en vouloir, moi, et encore moins la pensée de reculer devant une confidence dont les résultats prometlaieut autant... — Je me disposai donc à écouter.
■2tn LA CULCAllAXCHA.
nous nous assîmes sur le couronnenieiil , cl il cominença après m' avoir affectueusement serré la main.
.<i II.
i: Il y a environ deux ans de cela, me dit \\ oU ,
— c'était pendant la guerre, je commandais une fioëlette dans la Alédilerranée, ma mission se bornait à convoyer de temps à autre des bâtiments marchands. — Je me trouvais alors mouillé à Porto- Vencre, petit port d'Italie, entre le golfe de Gènes et celui d'Especia , près des îles Palmcries. —
■n J'avais la plus entière confiance dans mon second, et j'allais fréquemment à terre, quoique la ville de Porto-V^enere fût horriblement triste , mais le fait est que j'y avais fait la connaissance d'une fort jolie demoiselle dont le père était capitaine de port.
n Je ne sais comment diable elle était venue en Italie , mais elle était Péruvienne et s'appelait Pépa.
n Figurez-vous , — mon cher , — dix-huit ans ,
— un teint orange, — des lèvres rouges comme du corail , — des dents bien blanches, — une taille... à tenir là-dedans , — une gorge un peu forte , — c( des hanches... ah! des hanches comme une Andalouse , — et puis des yeu.v... vous savez, toujours
MON AMI VVOLF. -ior.
rcriiK-s à demi , comme ceux de quelqu'un qui sommeille... et puis une forêt de grands cheveux noirs cl épais... et puis encore des sourcils à l'avenant.
i> Aussi, mon ami, si vous l'aviez vue avec un peignoir serré seulement autour de sa taille par une ceinture , nu-tète , et se balançant au frais dans son hamac de jonc... Vrai Dieu!... c'était à en devenir fou. — Aussi j'en devins fou. —
1) Sa mère était morte , et son père était un vieux brave homme, assez bntor; je me trouvais avec lui en relation continuelle de service , je m'arrangeai pour lui être utile , il m'en sut gré , m'ouvrit sa maison , c'est tout ce que je voulais. —
1) C'était beaucoup ; — mais Pépa avait une vertu fort tenace et des principes religieux, profonds el arrêtes ; pour tâcher de me racler à leur influence , — je les partageai. —
1) Je m'agenouillai donc avec elle pour invoquer Dieu , et vous ne sauriez croire combien je trouvais de charme dans ces prières ; car je lui avais di! une fois : —
■s Pépa, il y a ce me semble une pensée d'égoïsme à prier pour soi... Si vous vouliez, vous prieriez pour moi, Pépa, et alors, moi, je prierais pour vous?,.. —
1 La pauvre enfant accepta l'échange ; et comme elle me demandait un jour la forme de l'invocation que je faisais pour elle , je lui dis franchement qu'elle consistait en ceci : lilon Dieu ! faites donc qu'elle m'aime , car je l'aime bien. —
:>CB LA COrCARATCHA.
D Elle me bouda , rougit et finit par me dire qu'elle au contraire ne demandait ardemment qu'une chose au ciel: — c'était de ne pas m'aimer. —
I) \''ons jugez que cet aveu me rendit plus amoureux que jamais , je ne la (piiltais pas, je l'obsédais, et enfin je pariins à la convaincre de ma passion , qui, entre nous, je l'avoue, était aussi violente qu'on puisse l'imaginer. — Jusque-là , voyez-vous , je n'avais eu que des filles ; aussi j'aimais pour la première fois, j'aimais avec délire : parce qu'il y avait un cœur et un noble cœur chez cette femme-là. — Savez-vous qu'un jour elle me dit : — Je suis bien contente que vous soyez marié, W'olf ; comme je suis pauvre , — au moins vous ne penserez pas que je vous aime pour vous épouser, — que je vous aime parce que vous êtes riche.
— Vous êtes donc marié? — dis-je à mon ami Wolf.
— Pas du tout, — me répondit-il ; — mais j'avais dit cela pour voir au juste quelle espèce d'amour on me portait, car j'aurais toujours craint, sans cette précaution , d'être aimé comme futur mari : — ce qui , entre nous , est fort abject, d
Je continue. ï In jour, le père de Pépa ayant voulu aller lui-même visiter en mer un navire suspect, il le trouva rempli de malades qu'on n'avait pas d'abord déclarés , et fut ol)!igé de partager aver eux une quarantaine de huit jours, veillé, gardé à vue par les gardes sanitaires.
ï Vous pensez ma joie : Pépa restait seule avec