‹ La coucarachaChapitre 29 sur 84 · MON AMI WOLF · texte numérisé non relu

MON AMI WOLF

une vieille [gouvernante. — Après avoir consolé le père en me tenant à une honnête distance de son navire, je me rendis à terre pour rassurer la fille et lui demander... ce que je lui demandais toujours; — car elle ne m'avait encore rien accordé , craicfnant , disait-elle , qu'une fois mes désirs satisfaits je ne me lassasse d'elle... et qu'au bout de quelque temps la satiété ne vînt me glacer. Car, vois-tu, — me disait-elle naïvement , — je t'aime nour moi et non pour toi... et j'éprouve un plaisir inouï à être désirée.

1) Pendant les six premiers jours de la quarantaine du père, mêmes demandes de ma part, mêmes refus de la part de Pépa.

t Or, le malin du septième jour, j'étais littéralement résolu à me brûler la cervelle , si elle me refusait encore; mais, comme j'ai toujours fermement voulu ce que j'ai voulu , j'aurais possédé Pépa de gré ou de force avant de mourir. — Elle m'avait avoué son amour ; — la possession n'était donc plus qu'une formalité, n'est-ce pas? n

Je répondis à mon ami Wolf par un hvm... légèrement dubitatif, et le priai de continuer.

tt Comme j'allais me rendre à terre , on signala un aviso au large, j'envoyai mon embarcation, et un aspirant m'apporta des dépêches de mon amiral ; il m'ordonnait de mettre à la voile le lendemain au point du jour, sans me dire pourquoi, et de rallier l'escadre.

■» Je fus atterré; je me croyais, moi , mouillé là

>m LA (:0LC.\R.\TC11A.

jusqu'au jugement dernier, cl je n'avais pas mi instant pensé à mon départ ; — je donnai néanmoins les ordres pour appareiller le lendemain, et j'allai à terre apprendre cette nouvelle à Pépa; — sans m'ètre décidé à rien , j'avais toujours pris des pistolets avec nooi.

» Je pars demain,... Pépa,... peut-être pour ne plus nous voir, — lui dis-je.

— Vrai,... vrai,... lu pars,... et demain! — s'écria-t-elle avec une joie qui me rendit sombre.

— Il part demain ! Oh! mon Dieu, je te remercie !

— s'écria-t-e!lc en se jetant à <]enou.\.

— Pépa!... — lui dis-je.

» Mais elle, se précipitant à mon cou avec délire, fut la première ii me couvrir de baisers. Tu pars,...

— me disait-elle, — mais tu ne pars que demain ;... mais celte nuit,... celte nuit est à nous! — elle est à nous tout entière, cette nuit que tu regretteras. — Oh! oui,... parce qu'elle sera la première el la seule, oui, ainsi tu regretteras ta Pépa,... lu la regretteras , disaït-elle avec une joie d'enfant et une exaltation de femme passionnée, — tu la quitteras en la désirant encore,... en la désirant plus que tu ne l'auras jamais désirée,... car tu ne sais pus, non, tu ne pourras jamais savoir combien je l'aime, et ce qu'il m'en a coûté pour te résister jusqu'ici. — Alais, vois-tu, c'est toujours ainsi que j'avais rêvé l'amour ; — avoir à moi un jour, un seul jour rempli des plus ardentes et des plus inexprimables voluptés; — mais un seul jour, — afin qu'il fut unique dans tous mes

MON AMI VVOLF. j(j!i

jours ! car, si ce jour avait des lendemains, vois-tu , W'olf, auprès de lui,... chaque lendemain serait pâle et lui ôtcrait de sou prestige et de son éclat,... et songe donc que je dois vivre toute ma vie de ce seul jour ; car, si mon pressentiment ne me trompe pas,... je ne te verrai plus ,... et, s'il me trompe, tu n'obtiendras pas plus de moi dans l'avenir!

— Sacredieu, — dis-jc à W oU , — votre Pépa était un peu originale; mais, maigre cela, j'auraLs voulu me trouver à votre place... vous deviez être un homme bien heureux.

— Heureux à perdre la tête, aussi, vite, je retourne à bord afin de donner mes dernières instructions pour le lendemain matin.

)) Il était à peu près trois heures de l'après-midi, je fais préparer une petite yole que je manœuvrais moi seul pour me rendre à terre sans témoins ; je passe encore le long du navire du père de Pépa , afin de bien m'assurer que la quarantaine ne finirait que le lendemain ; je vois le digne capitaine, il me charge de ses tendresses pour sa fille ; je lui fais signe de la main , et je me dirige vers cette partie de la côte où aboutissait le petit jardin de la maison de Pépa...

• — Ah çà ! mais vous ne me parlez pas des scrupules que vous dûtes avoir, — dis-je à mon am U'olf , — des scrupules que vous dûtes avoir quand vous vîtes ce bon homme si confiant , dont vouf< alliez séduire la fille... »

i>10 \..\ COL'C.VU.ITCH.A.

Mais 111011 ami me répondit avec mie violence que c rae plais à attribuer au punch :

ti Xe me dites donc pas des choses que vous ne pensez pas , et auxquelles \ ous n'eussiez pas sonjjé non plus à ma place î

ï Des scrupules!... — est-ce qu'on a des scrupules quand on va posséder une femme comme Pépa ! mais rappelez-vous donc qu'elle nl'aftendail , (ju'elle avait éloi'jné sa vieille gouvernante, qu'elle était seule... toute seule... que je la voyais d'avance couchée sur son divan rou<;e avec son grand peignoir blanc et ses cheveux noirs, la gorge palpitante , — les yeux voilés ; — car, quoiqu'elle m'eût résisté, elle m'aimait autant que je l'aimais, et ses désirs étaient aussi violents et avaient été aussi comprimés que les miens. Or, vous concevez, moucher, les délices que je rêvais , lorsque, sur le point d'arriver à la plage , je crus a|)ercevoir un homme qui nageait vers moi, venant du large en contournant les rochers qui bordaient la passe.

T) Bientôt je n'en doutai plus, et je vis un homme, nu, basané, crépu, qui, toujours nageant, me faisait signe de l'attendre.

s Amenant ma misaine, je restai en panne ; il me rejoignit et me demçiuda en anglais si j'étais un officier de la goélette.

— J'en suis le commandant, — lui dis-je.

— Alors, capitaine, je n'aurai pas la peine de nager jusqu'à votre navire, voici pour vous seul, — et il décrocha de son cou une petite boîte de plomb,

M0.\ A Ail U ULI'. 21 1

qu'il me donna d'une main tandis qu il s'appuyait de l'autre sur le jjouveruail de mon embarcation , restant ainsi soutenu à fleur d'eau sans nager. — Je cassai la boîte avec la lame de mon poignard, et je lus... Savez-vous ce que c'était?...

— Xon , mon cher W'olf...

— Un nouvel ordre de l'amiral, qui m'enjoignait de mettre à la voile , non pas le lendemain, comme l'autre , — mais à 1 instant où je recevrais ma missive. — La vitesse de ma goélette était connue , et il m'ordonnait de me rendre immédiatement auprès de lui pour remplir une mission de la dernière importance. J'avais , me maudait-il , encore le temps de sortir du port. Mais le lendemain, mais la nuit, mais le soir même , mais d'heure en iieure , cela me deviendrait peut-être impossible , car les Français devaient venir croiser devant Porto-l encre !... Ils y croisaient peut-être déjà. — Aussi , dans cette crainte, l'amiral m'envoyait, de Specia, son patron, homme sur, à lui dévoué, lui ordonnant de laisser son canot le long des rochers en dehors de la passe, et d'entrer à la nage dans la rade , s'il le pouvait , afin que son embarcation ne donnât pas l'éveil à l'ennemi , dans le cas où il aurait déjà établi sa croisière aux environs du port.

n EuGn ce patron maudit avait réussi à exécuter les ordres de son amiral , et il était là une main appuyée sur le gouvernail de ma yole , fixant sur moi ses yeux gris , et me disant :

» Puisque nous allons partir , capitaine , voulez-

213 l.A OOl CARAiOH \.

VOUS nie prendre avec vous , l'amiral m'a ordoimé (le revenir a bord de votre goclelle si j'échappais aux requins et aux Français., et de vous recommander encore de partir aussitôt (pic je vous aurais remis cette babiole qui me pesait luriouseiiicnt au cou. — J'ai échappé aux Français , non sans peine , car j'ai vu au vent uue frégate et un brick, et, pour peu que nous ne filions pas nos câbles par le bout , d'ici à une demi-heure... il sera trop tard, capitaine. — Mille diables, et... Pépa? ■' dis-je à \\ olI.

S ni.

Il chaugcail de visage. — Il si'iiluil ses icints bmlein sa poitrine s'pmbrascr et .ses pieds se glacer. 1,m parole expirai! dans sa bouche , la pensée dans son cerve^iu... il résista un moment.

i'.-L. J\c;on, /(/ Danse Wiictilirc,

R Alais P(!pa , l*épa ? — demandai -je encore à mua ami \l olf.

— Attendez , — me répondit-il. — Puisque je suis comme à confesse, il laut que je vous dise touf ce qui me passa par la tète dans ce moment diabolique, — et je ne sais pas comment cela se fait, —

Page 1