M0\ AMI WOLF
■le ne pus dire un mot, — et je regardai W'olf en pâlissant : il était impassible et froid.
Wolfconfinua d'une voix seulement un peu sourde : li Je dois vous avouer que si j'avais suivi mon premier mouvement, j'aurais jeté ma gaffe à cet homme pour lui sauver la vie.
— Alais le second. . . , Wolf. . . , — m'écriai-je. . . — quel fut votre second mouvement.
— IVÎon second mouvement, — répondit Wolf , — fut de n'en rien faire et. de roi)-, au ro/itraire, ceile mort, avec joie. ^— Aussi le patron disparut en m'appelant : — assassin ; il avait raison, car sa vie avait (•té entre mes mains , — et il m'eût été aussi facile (le le sauver, — que de boucler mon ceinturon... :<
Je me levai violemment mais Wolf me retint
et me dit en souriant avec amertume :
a. Je vous l'avais bien dit que j'étais un misérable. Mais, vous, l'homme au\ scrupules, descendez dans votre âme intime... tout au fond... déroulez un de ces plis secrets et cachés que l'homme de sangfroid ose à peine interroger... acceptez toutes les chances de ma position , toute l'ivresse de mon amour forcené, auquel j'avais fait le sacrifice de ma vie ; — persuadez-vous bien que l'impunité la plus entière m'était assurée, qu'un mystère profond... profond comme le gouffre sans fin qui avait englouti le patron enveloppait mon crime.... qui après tout n'était qu'un déni d'humanité ; dites-vous bien que le hasard seul avait tout fait, — que je ne connaissais pas cet homme, moi; dites- vous d'ailleurs ces mots
216 LA COUCARATCHA.
dei ant lesquels se briseraient des vertus bien rudes : — Personne ne pouvait le savoir — car souvent la vertu c'est la peur du scandale ; — dites-vous enfin tout ce que je pouvais me dire de consolant dans ma fatale position. — Songez surtout que j'aimais avec fureur, — songez à ce que j'avais été sur le point de perdre et à ce que la mort de cet homme pouvait me rendre... — Une nuit avec Pépa ! ! ! — Et après cela osez me jurer par votre mère que vous n'eussiez pas agi comme moi , s s'écria U'olf avec un regard perçant et froid qui me traversa le copur.
J'ai le courage ou la honte d'avouer que je ne pus (rouver un mot à répondre.
\\ olf , n'ayant pas l'air de s'apercevoir de mon silence, continua :
« Je ne vous parlerai pas de la nuit que je passai avec Pépa, — il y a deux ans de cela, — Pépa est morte, — et pourtant , à ce souvenir seul , voyez comme mes artères battent et comme je pâlis... car, je le sens, je pâlis encore.
j Le lendemain ce que l'amiral avait prévu arriva, une croisière française était établie au vent de Porfo- Wncre.
s Je regagnai ma goélette au point du jour, et je dois encore vous avouer que j'eus la plus entière indifférence pour les pauvres gens que j'allais faire hacher par ma désohéissance; car, si j'avais suivi les ordres de l'amiral, notis eussions évité un combat bien meurtrier.
•'Mon équipage c'iait excellent, — • j'exajtai encore
MON AMI WOI.K. 217
son courage, et nous sortîmes de la passe décidés ù nous faire couler, — moi surtout — comme vous pensez. — Ma goélette marchait comme un poisson, — j'avais des pièces de dix-huit allongées en cou- Icvrines, — nous aperçûmes un hrick et une frégate, — le brick au vent, — la frégate sous le vent.
■uLe brick nous appuya la chasse et nous joignit. — Après un combat sanglant où je fus blessé deux fois, il nous abandonna presque entièrement désemparé.
11 La frégate dut courir des bordées pour ;ious atteindre, elle commençait à nous canonner, et c'était l'ait de nous, je crois, — lorsqu'un coup du sort nous fit la démâter de son grand màt... — Xous n'avions que quelques agrès coupés , — rien d'essentiel d'endommagé. — \ous prîmes chasse à notre tour, et nous ralliâmes l'amiral vers le soir.
» J'avais quatre-vingts hommes d'équipage et quatre officiers avant le combat. — En arrivant auprès de l'amiral , il ne me restait qu'un aspirant et vingt-trois matelots, — le reste était mort.
11 L'amiral, tout en me félicitant sur mon courage et en me promettant un grade supérieur, ne put s'empêcher de regretter son patron, qu'il supposai! avoir été dévoré par un requin , ou pris par une crampe avant d'avoir pu gagner mon bord.
n Quel dommage! — me dit-il, — si le malheureux avait réussi à vous porter mes ordres, — nous n'aurions pas à regretter la perle de tant de braves gens... ]\Iais aussi, — ajonta-t-il par forme de com-
•.>1S LA COICARATCHA.
pensation, — nous n'aurions pas à vous féliciter d'un si glorieux combat , capitaine W'olf.
» Deux mois après , le grade de capitaine de frégate vint me récompenser de ma belle fiction, comme (lit le ministre dans sa lettre.
)i Voilà mon histoire, mon cher , avouez donc
après cela que je puis parler de (léroiietnent en malière d'(imom\ — me dit W'olf d'un air tristement moqueur, — puis il ajouta : — Mais voilà nos convives qui montent, où en sont-ils de leur discussion ? D
Les convives n'y pensaient ma foi plus. — On convint de se rendre à terre. ■ — Comme je me trouvais séparé de Wolf par un groupe, — je fus forcé de me placer dans une embarcation où il n'était pas. — Descendu au débarcadère, ne le rencontrant pas non plus, je supposai qu'il était resté à bord, — enfin , pour chasser les idées un peu sombres que m'avait laissées la confidence de mon ami VV^olf, j'allai passer la nuit chez une danseuse portugaise appelée Loretia, que j'enlrelenais assez magnifiquement depuis notre station à Malte.
MOV AMI WOLF. '>I9