‹ La coucarachaChapitre 35 sur 84 · CHAPITRE · texte numérisé non relu

CHAPITRE

POURQUOI CL.ILDK liKLlSS.U , HOAIMK , UKCHKRCliA 1, A SOCIÉTÉ d'uX VKAU, KT CE (Jl'll, E\' ADVIMT.

Un mois après sou embarquement à bord de In Comtesse de Cèrirjiiy, Claude Belissan était déjà borgne ; six semaines après, il avait perdu deux dents molaires , plus une incisive ; quatre mois ensuite , il avait eu trois côtes d'enfoncées comme on doublait le cap Honi ; enfin, ce fut un bien beau jour pour lui que le jour oit l'on mouilla à Callao : car si la traversée eût duré plus longtemps, Claude Hclissau , lm)iimc . eût l'Ic dissip('' en di-lad.

VOYAGES I)K BELISSAN. 2/il

Ces accidents variés avaient eu pour cause la tendance philosophique et philantliropique du jeune homme, sa soif du bien général, son horreur des inégalités sociales et son rêve de perfectionnement universel.

Et, d'abord, ayant vu un grand, gros et large matelot, fouetter un mousse, parce que le mousse n'avait pas assez vite serré le petit cacatoès, Belissan s'écria :

<i Horreur! Frémis, ô nature!... voici un frère (|ui bat son frère ! ^larin , ce mousse est ton frère et ton égal ; laisse ce mousse, ô marin ! »

Et le matelot , mordant sa chique avec insouciance , répondit honnêtement à Claude , sans abandonner son mousse :

«Bourgeois, ce mousse n'est pas mon égal, vu qu'il est mousse et que je suis gabier, vu qu'il est enfant et que je suis homme, vu qu'il serre mal une voile et que je la serre bien. Quand il sera gabier, il fouettera les mousses à son four. Or, bourgeois, je lui dois quinze coups de garcette , je suis au septième, laissez-moi finir... car je lui apprends son état, voyez-vous, bourgeois !

— D'abord , je ne suis point bourgeois , je suis homme, simplement homme, et, comme homme, je te dis que tu ne finiras pas, et de lâcher cet enfant , Ion frère et le mien, tyran, despote, anthropophage ! — hurla Belissan en tâchant d'étreindre dans ses petites mains le large bras du marin... — Tu ne finiras

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pas ! car je suis ton égal , et comme ton égal, je t'ordonne de finir I c'est-à-dife de ne pas finir!

— Bourgeois, — répondit le marin avec union stoïque, — vous n'êtes pas mon égal, parce que je suis de mer et vous de terre ; vous n'êtes pas mon chef non plus, aussi... s

Et, comme Belissan l'interrompit avec une prodigieuse violence :

(1 Aloi's , — di! le marin , — puisque nous sommes égaux, voici uti coup de poing, bourgeois, rendezmoi son égal... «

Duquel coup de poing Belissan ne rendit ])as l'égal, et fut borgne, comme on sait.

Un autre jour, Belissan malmena furieusement le capitaine, qui, pendant la tempête, avait toujours tenu son équipage sur le pont. Claude pérorait , Claude se démenait pour prouver à ces braves gens qu'ils avaient bien le droit de ne pas manœuvrer du tout, et qu'étant nés libres ils avaient la liberté de se laisser couler à fond. Fatigués des cris du petit homme , ils le bâillonnèrent et l'envoyèrent dans la cale ; mais comme Claude résista pendant l'Opérafion, il y laissa les dents (|ue vous savez.

La conséquence immédiate de cet accident fut pour Claude un accès de misanthropie la plus prononcée et la plus dédaigneuse. Claude se prit à haïr l'humaine espèce, u Kt tu n'es ainsi dégradée , infâme société, — hurlait Claude avec un sifflement aigu qu'il devait à la perte de ses incisives ; — tu n'es ainsi dégradée, — continuait-il, — que par la

VOVAUES 1)K It KL ISS AN. -lU

civilisation et par la féroce iiillueuce des grands, des rois , des prêtres , des coureurs et des chevaux danois! c'est la civilisation qui t'a perdue. Ali! qu'ils t'avaient bien jugée , les immenses philosophes qui, pour te régénérer, te renouveler, voulaient te ramener à la loi naturelle, à l'état de nature, car c'est là le bonheur, le vrai bonheur. 0 état de nature! je t'ofTrc en holocauste tous mes tourments, mes soulfrances , mon œil et mes trois dents! 0 Olahity !... Otahily ! tu seras mon paradis , car je fais ici mon purgatoire ! et je ne me sers de ces ridicules mots de païadis et de purgatoire que parce que je n'en ai pas d'autres, » ajouta Belissan avec dégoût. Puis Belissan eut une idée.

Belissan se dit : » l'oilà sur ce bâtiment une partie, un segment, une iraclion de la société. Qui m'cmpècbe d'humilier la société tout entière dans ce segment! de l'écraser!... Qui m'empêche de la mettre sous mes pieds, de la fouler sous mes pieds... en lui prouvant que j'aime mieux vivre avec un animal, un brute et stupide animal , que d'endurer plus longtemps son contact flétrissant , impur et dégradant. » Et à la grande mortification de cette société qu'il méprisait , Belissan élut pour domicile un endroit du faux pont où l'on avait renfermé un veau destiné à la nourriture de l'équipage. Il vécut avec ce veau , parlait h. ce veau , mangeait avec ce veau, s'ébattait avec ce veau , et s'écriait parfois, en roulant avec le veau dans son fumier. . . «■ Rougis et pleure. . . pleure. . . société! voilà le cas que je fais de toi! » et l'équi-

■2i', LA CurCAIt ATCH.A.

page uc fondait pas en larmes ; non , l'équipage se pàmail d'aise, car cette nouvelle folie de Belissan l'avait débarrasse de l'ancien clerc.

Mais à force de se rouler et de causer philosophie et perfectionnement avec son veau , Belissan vint à vouloir distraire son ami ; il lui souftla dans les yeux, lui entra des fétus de paille dans les narines, tant et si bien, que le veau se fâcha, s'irrita et d'un coup de tête enfonça trois des meilleurs côtes de Belissan. Or, arrivant à Callao, il était mourant. On comptait sur sa mort ; mais, grâce aux soins du supérieur de la Mission à Lima, le damné clerc en revint, et fut prêt à retourner à bord au moment où le bi-i(K appareilla pour les Aloluqucs.

Le capitaine étant trop honnête homme pour laisser Belissan au Pérou, le reprit à son bord eu jurant ; mais pensant qu'il touchait au ferme de son voyage et voulant l'abréger encore , il proposa à (Claude de le débarquer aux îles Marquises, reconnues, visitées par Jlarchand, et à son dire au moins aussi cythéréennes que les îles des Amis.

I>eur nom aristocratique éloi;(na bicni un peu Belissan ; mais ayant navigué sur la Coiiilcxsr de Crrifjiiij, il pouvait bien aborder aux îles M.injiiàcx. Il consentit donc avec joie à ce changement, surtout quand ou lui eut nrontré sur la carte que ces îles Marquises étaient infiniment plus rapprochées qu'Ofaliily.

Deux mois après une relâche à Acapulco, le brick mit en panne au vent des îles les plus orientales du

VOYAGKS UK IIKLISSAX. -245

jjroupe des Marquises ; on fiivoya un canot bien armé, qui déposa, à la fjrandc joie de ré(|nipugc, Claude Belissan à la poin(e méridionale de l'île Ha~ (ouhougou, un peu avant le lever du soleil , et puis l'embarcation rejoignit le brick qui fit voile vers le sud.

CHAPITRK IV.

COM.AIE\r CL.UDE BELISSA.V TROUVA KM'IX LA TKKRK PROMISE DE L'Égi ITK K^ DE LA l'HILANTHROl'lE.

a Enlin je te ioulc... — cria Belissan, — sol de la liberté, de l'égalité! Je te foule, sol natal des fils de la nature restés hommes de la nature! ici l'eau des fontaines pour boisson, les fruits des arbres el quelques coquillages pour nourriture ; pour lit ce gazon parfumé, pour vèlemenls... non, pas de vêtements. Est-ce que la nature m'a donné des vêtements à moi?... C'est du vêlement que naissent ces infâmes inégalités sociales. Ici, c'est la nature... ici donc le costume de la nature. Arrière l'Europe, nargur' de la civilisation, mépris pour la France, foin des rois, des courtisans et des chevaux danois ! — hurlait Belissan en jetant bien loin et sa culotte de gourgouran, et son habit de ratine, et sa veste piquée.

» Vive la nature ! — reprit-il , — la nature (]ui

i'id LA COLCAKAiCUA.

n'emprunte lion à cetlc ridicule et mesquine iiuluslrio d'eux aiilrcs ciulisés. »

Ici Claude fut interrompu par l'explosion dune arme à feu ; il trcssaiilil... puis, comme le soleil s'était levé, et qu'il pouvait parfaitement dislinjjuer les objets, il eut une peur aifreusc à la vue de Toa-ka- Magarou , chef souverain , autocrate , empereur ou roi de l'île de Hatouhougou.

(]e di[jnc seigneur était d'une haute et puissante stature, tatoué de roujjc et bleu, avait !e nez droit et long, le iront déprime, et la lèvre inférieure prodigieusement allongée par le poids d'une espèce de |)clile échelle de coco qu'il y avait suspendue au moyeu d'un anneau passe dans les ciiairs. De pins, Toa-ka-Magarow tenait à la main un fusil anglais, et marchait fièrement vêtu d'un vieil uniforme galonné ([u'il possédait probablement par écîiange ou par vol; du reste, excepté une pagne scri-ée autour de ses reins, il était absolument nu. Je ne parle pas d'une croix de Saint-Louis dont l'anneau passait par le cartilage du nez, cet ornement étant de mauvais

Dès que Toa-ka-AFagarou eut tiré son coup de fusil, il poussa un cri sauvage et guKural qui stu|)élia I)clissan , car c'était à l'aspect de l'ancien clerc (lue ce cri avait été^)oussé. Toa-ka-Magarou poussa un deuxième cri, mais celui-ci fut conri ; puis une espèce de rire ou de grincement de dents agita la petite écuclle de coco, et fit osciller la croi\ de Saint- Louis d'une narine ù l'autre.

VOV.AGKS 1)K UKLISSAX -Ji'

(liauclc lîclissan, un peu rassuré parce (|uc la crosse u'élait plus clans une position horizontale, ne recula pus.

« Après tout, — se dit-il, — c'est mon égal, je suis son égal, son frère, pourquoi donc craiudrais-je. »

Et Claude s'avança bravcnieut en tendant la main au grand chef.

A celte démonstration amicale et familière de Belissan, à cette démarche inouïe, bizarre pour l'autocrate de Hatouhougou , celui-ci poussa un troisième cri, mais si fuiicux, mais si colère, mais si aigu, que Claude lit un bond énorme de surprise.

Et sa surprise se changea eu terreur lorsque le grand chef, par une pantomime aussi expressive qu'effrayante , montrant au clerc son habit galonné , sa croix de Saint-Louis et de vieux morceaux de cuivre attachés à ses bras avec des ficelles, lui fit entendre claircn. eut qu'il était chef, roi, maître, et que Belissan lui devait respect , soumission cl obéissance , ce qu'il exprima par une demi-gcuunexion , et la position de SCS bras croisés sur sa poitrine ; enfin , la péroraison fut un terrible tournoiement du fusil dont la crosse bourdonnait aux oreilles de Belissan , tant le sauvage maniait celte arme avec dextérité.

Et Belissan s'agenouilla trempé de sueur, et ce fut un tableau bizarre que de voir ce sauvage d'une taille athlétique , avec sa figure mi-partie rouge et bleu, ses yeux ardents, ses lèvres gonfiées, ses dents noircies par le bétel , ses haillons galonnés, sa che-

iiS LA COICAKATCHA.

velurc crépue, hérissée, nouée, mêlée et toulc couverte d'une poudre orange et semée de coquillages de mille couleurs, que de le voir imposant, debout, la tète dédaigneusement penchée, considérer Belissan, nu, grelottant de frayeur, vert de terreur, agenouillé, les bras croisés et les yeux fixes.

11 faudrait être un bien profond psychologistc pour ajialyser les pensées tumultueuses qui luttaient alors dans la tète de Belissan, lutte acharnée, impitoyable, des anciennes idées du clerc contre l'éxidence des faits. Kt dans un espace de temps incommensurable, Helissan se fit mille reproches, Belissan préférait les mouchetures des chevaux danois, les sarcasmes du grand coureur, la coquetterie de Catherine , à l'effroyable susceptibilité de son ami, de son frère, de son égal, l'homme de la nature.

Et ce qui l'irritait davantage, c'était encore moins de s'être prosterné devant l'emblème du pouvoir que de voir cet emblème formulé par un vieux habit européen qui lui rappelait si cruellement les distinctions sociales qu'il voulait fuu*.

On ne sait dans (|iiolle haute région spéculative Belissan eût été entraîné par sa pensée, si Toa-ka- .MagaroH ne lui eût fait signe de se relever, et en manière d'ordre ne lui eut donné un coup de crosse au milieu des reins.

Et les deux égaux arrivèrent aux cases.

Et si Belissan eût eu la force de contracter les mâchoires , il eût indubitablement grincé des dents en \ oyani une case élevée, haute, peinte de couleurs

VOYAGES l)K BKI.ISSAX. Jl!)

Irancliaiiles, eu toiil ciiCm disfiujrucc des autres, case aristocratique, case seigneuriale, case princière, case royale, s'il en fut.

C'était la case de Toa-ka-Magarou.

Et Claude Relissan , marchant toujours devant l'homme de la nature, descendit sur son indication dans uue espèce de petit caveau assez proche do l'habitation du chef.

Claude Belissan fut enfermé dans le caveau.

Pendant huit jours il n'eut pour société qu une espèce de bambou, auquel on attachait une corbeille de jonc remplie de cocos et de fruits d'arbres à pain. Ce bambou arrivait et sortait par une petite fenêtre.

Pendant ces huit jours, les idées politiques et. sociales de Claude subirent de bien nombreuses variations. Mais ces pensées sont tellement intimes que nous ne les développerons pas par discrétion.

Ces huit jours passés, ou tira Belissan de sa cave, on le baigna, on le parfuma, on le tatoua, on lui serra le ucz et les oreilles, on lui mit des bandelettes de toutes couleurs autour du front, on l'éfondit sur une espèce de ciiièrc, et deux vigoureux sujets de Toa-ka-AIagarow le portèrent au sommet d'une montagne, sur laquelle était bâti un temple en roseaux.

.; Ils \ ont me canoniser à leur manière, ou jouer à colin-maillard, ^ pensait Deiissan qui n'y voyait plus, ayant les yeux cachés par des bandelettes, et commençait à perdre la tète de terreur.

Arrivés là, on mit Claude debout, et on l'attacha à un poteau.

•ioO LA COIJCAKAICUA.

Au-dessous du poteau élail une auye de pierre.

Va on clianta une multitude d'hyniucs , de cantiques et de prières.

Et Toa-ka-AIagarou , qui unissait le pouvoir théocratique au pouvoir despotique, lit quelques contorsions , et s'avança tout près de Claude Bclissan , en brandissant un long poignard l'ait d'une arête de poisson.

Va le sang du clerc coula dans l'urne.

Et à cette sensation aigui', douioin-euse et froide, Claude, par une rétroaction singulière de la pensée, vint à songer à sa petite cliarnbre et à cette plui(! d'été qui avait seule déterminé la série de causes et d'effets qui l'amenait sous le couteau des anthropophages ; et par une soudaine pui.ssance intuitive, il put embrasser tout cet espace de temps en moins d'une seconde.

Et dans !'( spèce de vertige fanlaslicpie qui le saisit, il lui sembla voir des chevaux danois , le grand coureur et Callieriue qui tournoyaient autour de lui en poussant de singuliers cris.

Et il ne lui sembla plus rien.

Et ce fut l'ait de Claude Belissan, e.\-clerc de procureur, homme de la nature, duquel les naturels de Flatouhougou se régalèrent, après avoir respectueusement offert ses oi-cijics à Toa-ka-AIagaroxi , comme la partie la plus délicate de l'indiiidu.

ri\ l>U TO.MK l'HKMIKU.

TABI.E DHS CHAPITRES.

La CllMllATCHA I

Lk BoWET de MAITRE 11 lUK >)

\'OYAOES KT AVFATIBES SI U ME1\ IlE XaRI.ISSE GeI,1X, 1>AI\ISIK\. 2'i

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