CHAPITRE PRKiMIEK
Albert a dix-huit ans, et déjà le front d'Albert esl triste et soucieux.
Il est pâle ,• et fuit les jeux et les compa<jnons de son âge. — Comme autrefois il n'attend plus , inquiet, le réveil de sa mère pour être le premier à lui sourire, et disputer ce doux privilège à sa sœur, qu'il chérit pourtant. — Mais il pouvait tout cédera sa sœur, hors le premier baiser do sa mère ; pour ir. 1
i LA COIJCARATCHA.
sa ci'édulité naïve, c'était un présage de bon ou île mauvais jour.
Maintenant, dès que l'aube a biancbi les nombreuses tourelles du château, Albert monte son cheval favori, jette en passant un regard sous les fenêtres fermées de l'appartement de sa mère, soupire, et pressant sa monture de l'éperon, franchit le vieux pont qui tremble, fait crier la grille sur ses gonds i( gagne avec rapidité les bois sombres et touffus qui s'étendent au loin comme un vaste océan de feuillage, dont le ver.t fait aussi bruire et balancer le» (lots, qu'un soleil ardent nuance aussi de lumières changeantes.
Mais ainsi qu'une clarté vive et pure est doulou~ reusc aux vues affaiblies par les larmes , ainsi ces jours bleus et dorés de l'été paraissent maintenant insupportables à l'àme sombre et chagrine d'Albert.
Los jours qu'il aimerait à cette heure , seraient les jours nébuleux de l'automne , où les feuilles rougies et desséchées par le vent tombent lentement une à une sur un sol humide ; où les montagnes se dessinent au loin noires sur un ciel gris ; où les plaines , dépouillées de leur riante couronne de frèlles verts ou de blés jaunissants , sont labourées par de tristes sillons bruns et glacés.
.^ussi , à défaut de .celte iiadue pâle et di'coloréc que rellèlait si bien sa tristesse, — Albert recherche au moins le silence et l'obscurité de la forêt, le.s ténèbres profondes que traverse parfois la lueur incertaine d'un rayon de soleil.
IN IIKJIOIUJS 3
Alors il cpi'Oiue une sorte de l)icu-ètic iiiclaiicolique à se sentir ainsi isolé , à entendre le chant nionoloue du ramier venir se mêler seul au bruit sonore et retentissant des .pas de son cheval.
Alors Alberl , laissant flotter ses rênes , — insouciant de sou chemin , s'ensevelit dans une cruelle rêverie, et souvent sej sourcils contractés, la rou- {jeur qui coloi'C tout à coup ses beaux traits, annoncent que ce cirur d'enfanl connait déjà la soulfrance.
CHAnTUK H.
La soulïrance .' quoi, si jeune ! — oui, la soulïraacc, — car il sait ce que c'est qu'un remords.
Ln remords, ce souvenir fatal de chaque minute de votre vie , — qui s'accouple à vos rêves , qui vous éveille eu sursaut,... qui, comme la main fatale du festin de Baltliazar , s'écrit partout au sein du luxe et des fêtes, et, s' accroupissant au fond le plus intime de votre âme, précipite on suspend à son gre les battements de votn; cœur.
Le remords, enfin, qui n'est pas un vain mot, Albert le sait bien.
Le remords ! — ilais encore quel crime a-t-il commis , — ce pauvre enfant , si candide , si croyant aux nobles choses , si aimant cl si doux , — si gi-a-
i LA COL'OARAïCHA.
cieux et si beau, — car la laideur de i'ànic uai( souvent des conséquences de la laideur du visage.
Encore une fois, quel crime Albert peut-il avoir commis? — lui , élevé par une mère si tendre et si éclairée qui , par une incroyable puissance d'amoui' maternel, s'était pour ainsi dire faite de son âge, de son sexe, pour deviner ses goûts, ses penchants, et les diri<)jCr ou les combattre...
Oh! Albert commit une de ces fautes qu'on se reproche toute la vie , et sur lesquelles on ne peut pas plus étendre le voile épais de l'oubli que l'on ne peut regagner un jour passé ;
Une de ces fautes irréparables dont le souvenir , au lieu de s'effacer avec l'âge , s'envenime do plus eu plus , et finit par devenir incurable ;
Une de ces fautes contre lesquelles les lois n'ont pas de cours, parce que le coupable étant à la fois criminel , juge et bourreau, est encore abandonne au mépris du monde, punition plus sanglante que la hache de l'échafaud.
Mais ne pren.cz pas ceci pour un parado.xe au moins! écoutez plutôt ce qu'il advint à Albert.
CHAIMTRI'J 111.
Il y avait bientôt un an de cela.
Une amie de la mère d'Albert était venue passer