‹ La coucarachaChapitre 59 sur 84 · CHAPITRE IX · texte numérisé non relu

CHAPITRE IX

M. DE XOrRVîMK \ \\. IHMOXT, AVOCAT.

l'iiris, ce.

» FJi bien , mon cher Dnmonf , quand je te disais que la maifjreur de ma pauvre femme me jouerait un tour!!! depuis sept jours je suis veuf. Hélas! oui , je suis veuf, mon pauvre Dnmont; et bien certainement que si j'avais pu prévoir cet événement-là, je ne me serais pas marié pour avoir encore à recommencer au bout de dix-huit mois; car je ne veux pas rester veuf,- et il n'y a rien au monde de plus désagréable que les pourparlers d'un mariage.

v Suis-je donc assez à plaindre , Dnmont ! Moi , qui croyais en avoir fmi pour une boime fois, voilà (|ue je me retrouve garçon comme il y a dix-huit mois ; et encore il faut attendre la fin de mon deuil,

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qtii ost dp six mois, oii un an ; non, je crois bien que le deuil n'est que de six mois; mais enfin c'est é{i[al, six mois , c'est toujours très-lonf{ , pour moi surtout qui m'étais si bien habitue k ne me mêler de rien ; car ma pauvre défunte , à part ses défauts, sa pruderie , sa taciturnité, sa bigoterie, était un ange pour l'administration d'une grande maison comme la mienne, et maintenant c'est sur moi que cet ennuyant fardeau va retomber.

1) Mon Dieu ! mon Dieu ! que c'est donc pénible d'être veuf! aussi c'est la faute de cet imbécile de notaire qui m'a dit un tas de sornettes sur la parfaite santé de ma femme. Aussi pourquoi n'ai-je pas écouté mes pressentiments qui me disaient que cette pauvre Cécile était trop délicate pour moi ; j'avais bien besoin d'aller me fier à cet animal de notaire : car, après tout, qu'est-ce que ça leur fait à ces genslà? Ce qu'ils veulent, eux autres, c'est un contrat à faire; et parbleu! ils vous marieraient à des mourantes tout exprès pour avoir le plaisir de recommencer le lendemain.

D Xon , tu n'as pas d'idée comme je suis triste, Dumont, et pourtant je me suis fait une raison : que diable ! me suis-je dit, que diable ! il faut être homme et savoir prendre son parti, surtout quand il n'y a plus de remède, n'est-ce pas, Dumont? Car enfin, quand je serais là à geindre, à gémir, à me désespérer, ça ne rendra pas ma défunte à la vie, toutes les larmes du monde n'y feront rien... ça n'empêchera pas (]ue ma pauvre femme ne soit morte, et bien

l'iO 1,.\ CorCAllATClU.

iiioi'te ; ça ne fera donc qiio de nio causor à inoiinèmp encore plus de chagrin que je n'en ai , ça ne fera que m'attrisler, et pourquoi? à qui ça servira-til'?... à personne,... qu'à me chagriner bien inutilement; sans compter que les arrangements de sépulture ne m'ont pas déjà rendu très-gai, et pourtant je n'avais voulu m'en mêler que pour me distraire de mon chagrin dans les premiers jours ; car, vois-(u, Dumont, d'avoir à discuter intérêt avec ces scélérats de croque-morts , ça occupe la douleur, tandis que, si j'étais resté sans occupation , seul avec mon chagrin, je suis sur que j'aurais été par trop malheureux.

■ !i Mais je suis là à bavarder comme une pie borgne, sans t'apprendre comment j'ai perdu cette pauvre Cécile ; cai' il y a déjà près de deux mois que je ne t'ai ("cril. -Ainsi que je le l'avais dit dans ma dernière lettre, la santé de ma pauvre femme allait toujours de mal en pis ; ce qu'elle éprouvait, c'était une grande laiblesse, pas d'appétit du' tout, un besoin extraordinaire de solitude et surloiif d'obscurité; car le moindre jour u!i peu vif lui faisait iiu horrible mal au\ nerfs , de sorte qu'elle restait comme ça des heures entières dans ce qu'elle appelait son parloir, assise dans un grand fauteuil,; tous les rideaux et les persiennes fermés, si fermés que c'était un véritable casse-cou et qu'on y voyait à peine; et, comme je te dis, elle restait là des heures entières, toute seule, assise dans l'obscurité , sa tète dans ses mains , s'aniusant à rêvasser à je ne sais quoi.

l \K flO.U.M K IlEL'KLl S K. I 11

" Quelquefois je la surprenais pleurant... ; mais, comme le médecin disait que c'était ses nerfs qu'elle avait très-agacés, je ne m'en inquiétais pas beaucoup : car, n'ayant rien à me reprocher à son égard, sachant qu'elle était la plus heureuse des femmes, (■a ne devait pas m'effraycr, n'est-ce pas, Dumont?

s ('a n'allait donc ni pis ni mieux, lorsqu'un jour, que nous avions fait un dîner de garçons au rocher de (lancale avec Berconrt et ce farceur de Roublet, cl qu'après ra nous aiions été aux Variétés rire comme des bossus , je m'apprêtais à entrer dans la cliambre de ma femme , pour me coucher ; car, comme je te l'ai dit, nous vivions tout à fait à la bourgeoise, sans lit à part, malgré les supplications de ma pauvre femme , qui avait là-dessus des idées ridicules; car, entre nous, si on se marie, ce n'est |)as pour se coucher tout seul , n'est-ce pas , Dûment?

') Or donc, ce soir-là, je trouvai la femme de chambre qui me dit que ma femme était souffrante, et qu'elle avait ordonné qu'on me fit désormais un lit dans ma chambre, à moi. Ça ne me convint pas, j'avais la tête montée , j'eus peut-être tort , mais enfin j'étais piqué ; je voulus entrer, la porte était fermée eu dedans ; je dis à ma pauvre femme que, si elle ne m'ouvrait pas, j'allais enfoncer la porte ; on ne me répondit pas , j'envoyai mon valet de chambre chercher un merlin , et en deux coups la porte fut rn dedans : une porte de bois de citron incrustée de ])alissandre. Je m'apprêtais à rire ou à me fâcher,

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selon que ma pauvre femme aurait pris cela , lorsqu'en m'approchant de son lit je vis quelle éUiit évanouie ; nous la fîmes revenir, cl elle tomba dans une horrible attaque de nerfs,... qui se calma, et je fus coucher dans ma chambre sot comme un panier.

ï Depuis ce jour-là, votre serviteur de tout mon cœur, la porte de la chambre de ma pauvre femme me fut à jamais fermée, malgré ma résolution ; car elle rae dit que, si j'insistais, elle se jetterait par la feuètrc; elle me dit cela, Dumont, d'un tel ton que je pâlis, car je voyais clair comme le jour qu'elle l'aurait fait comme elle le disait : car par moments elle avait une résolutiou du diable.

T Le sacrifice fut d'ailleurs d'autaut moins fjrand que, de ce jour, sa sauté s'affaiblit de plus en plus ; elle ne se leva que peu, ses yeux se creusèrent d'une manière effrayante, elle qui était déjà très-maigre devint comme une ombre ; enfin un beau jour elle envoya chercher des prêtres... Mais voyons, ne va pas te moquer de moi, D.umont ; je a'ai pas de préju'fés, lu le sais bien, comme toi je méprise les jésuites, j'ai lu mon Touquet, et je suis philosopiie ; mais enfin un désir de mourant, ça ne peut guère se refuser... Puis, que veux-tu?... c'est une faiblesse, je l'avoue , mais enfin c'est fait, ainsi n'en parloi.s plus : si bien que toute la séquelle de calottins entra chez moi ; mais je recommandai bien à mes domestiques de ne pas les saluer, entends-tu bien, Dumont ? voilà qui rachètera peut-être ma faute k tes yeux. Enfin on administra ma pauvre femme ; elle fit uiettr

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sur le pied de son lit le portrait de sa mère cl de sou père, me prit la nyiin et me dit qu'elle me pardonnait tout le mal que je lui acais J'ail... regarda encore le portrait de ses parents, lit un effort comme pour leur tendre les bras , ouvrit énormément les yeux, et puis retomba sur son oreiller. J'étais veuf, mon pauvre Dumont !

j Tu vois au moins que sa Un a été douce comme sa vie ; car, pour le mal que je lui avais fait, et (juclle me pardonnait, c'était sans doute le délire (|ui la faisait divaguer, car je défie de trouver une femme plus lieureuse qu'elle... Mais, entre nous, maintenant qu'elle est morte, on peut dire cela, elle avait un de ces caractères guincheux qui ne sont contents de rien, et puis elle avait été très-mal élevée par sa bigote de famille, car elle était remplie de préjugés et de superstitions ridicules ; mais enfin n en parlons plus qu'avec reconnaissance ; car elle menait supérieurement ma maison, et elle ne m'a jamais donné l'ondire de jalousie : il est vrai que je ne recevais presque personne ; mais c'est toujours très-bien, et je conserverai toujours un bien bou souvenir de ma pauvre Cécile.

!) \'oilà où j'en suis, mon clier Dumont ; comme je te l'ai dit, j'ai pris assez sur moi pour ne pas me laisser trop abattre, et je n'ai presque pas changé depuis l'événement ; l'appétit se soutient, et même, dans la crainte que le chagrin ne me dérangeât l'estomac , je me suis mis à prendre un consommé au sagou entre mes repas, et je m'en trouve très-bien.

l'il LA COLCAK.ATCll A.

Somme loule, je supporte assez bien ma trisle position. Il n'y a que les soirées qui me paraissent longues ; car je ne puis encore aller au spectacle à cause de mon deuil; aussi je compte voyager pouiattendre la lin , parce qu'en voyage , au moins , on ne sait ni de qui ni depuis quand vous êtes en deuil, et ça ne fait ni bien ni mal à ceux qui n'y sont plus que vous alliez vous distraire de votre chagrin ; et d'ailleurs le deuil est dans le cœur et non dans l'habit, n'est-ce pas, Dumont?

» Je voyagerai comme cela sept ou huit mois pour pouvoir attendre le moment de me remarier ; car je suis bien décidé à ne pas recommencer ma vie de garçon : ainsi j'attendrai ; après tout , même un an de veuvage ce n'est pas la mer à boire, et j'aime mieux ne pas me presser, afin de bien choisir cette fois et n'avoir pas à recommencer de sitôt.

s J'oubliais aussi de te dire que dans mon département j'ai toutes les chances possibles, et que je suis même certain d'êtrenommé députe; je n'ai pas besoin de te dire, à loi, Dumont, que je serai pour l'ordre de choses actuel , d'autant plus que je suis commandant de la garde nationale de chez moi, et que j'ai été très-bien, mais très-bien accueilli à la cour.

■n Aussi lu sens bien, mon cher Dumont, que tous les bons Français doivent s'unir contre la république, comme me le disait un de ces messieurs du château, Iri's-lort en politique cl parfaitement instruit des menées de ces monstres de républicains :

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T Vous ne croiriez pas, monsieur de Noircille, ([uc vous êtes le neuvième sur la liste des gens que la rcpuhliquc doit faire guillotiner si elle a le dessus : car la liste de proscription comprend dixsept mille trois cent quarante-quatre ])rop7-ictaircs, dont les propriétés sont destinées à former le domaine national que l'on partagera aux prolétaires.

V Tu m'avoueras, Dumont, qu'il n'y a pas à reculer devant une pareille atrocité , car ce monsieur du château est fort bien instruit ; que diable ! dixsept mille trois cent quarante-quatre propriétaires! on n'invente pas un nombre comme celui-là , n'estce pas, Dumont? Aussi faut-il que tous les bons Français se rallient derrière le trône de Juillet, comme dit ce monsieur du château ; car nous ne pouvons que tomber de Gharybde en Scylla. Et la preuve que le juste-mdicu est la seule route, c'est que ce même monsieur du château me disait encore que, du côté des carlistes, c'était bien autre chose ; car, le croirais-tu, Dumont? dans le cas où Henri V reviendrait, ce même monsieur du château m'a dit qucy't' suis aussi sur la liste de proscription de ces misérables-là , cl que f ai le numéro 19; car cette liste s'étend aussi îi seize mille deux cent trentecinq propriétaires, dont les propriétés doivent faire la pâture de ces iufàmcs tartufes sous le titre de domaine du clergé , afin d'être partagés aux jésuites.

■n Ainsi, tu le vois, Dumont, d'un côté les répull. 10

I iii \..\ i;uL(, .\K.Aï(;ii A.

blicaius, de raiitrc côte les jésuites, comme disait ce monsieur du château. Il ne reste donc à un honnête homme, à un bon Français qu'un parti à prendre, celui qui lui <]arantit ses propriétés cl lui assure des privilèges; car, ainsi que me le disait toujours ce même monsieur du chùteau, il ii ij a plus maiiitcudiil (/k'iiiic (iristocralie possible, celle dont cous êtes , monsieur de Xoirrille, en un mol relie de In fortune, qui vous met maintenant au fuite de l'rdijice social , et qui vous plore aussi haut que l'étaient les grands seit/neurs et les maréchaux de l'Empire.

ti Tu m'avoueras que voilà un système politique qui répond aux besoins du pays, et qui classe chacun à sa place. Aussi j'y suis tout dévoué d'avance ; j'attends ton retour à Paris avec impatience pour que tu me retouches un peu ma profession de loi aux électeurs. Une fois cela fait, je voyage et je reviens pour les élections et pour me remariei'.

■' Adieu, ujon cher Dumoul : plains bien Ion ni,i!hcureuv ami.

5 Aooi.i'iii-; DK XniKvii.M:. -

i m; 11-, \i M !•: Il Kl 11 K L>i;. I r.

CHAIMTUK \.

COXC I, L SIOX.

-M. (le Xoinille s'ost reinarié fort riclieiiieiit.

Il est députe, il siège au ceuli-e, il est heureux, il engraisse.

il rit parfois des superstitions et des préjugés de sa pauvre défunte, lorsqu'il en parle avec sa seconde l'einnie, (jui, dit-il, est au moins une fameuse commère, une grosse réjouie, (|ui à coup sur ne mourra pas de mélancolie, celle-là I

LUS M0\ l'AGXES DE LA KO\DA.

KRA(i\lK.\T DL JOI H.VAI, I) L'\ I\COX\U.

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