CHAPITRE PRKMIKR
.... J'avais alors sci/e ans, je crois, et j'étais embarqué à bord de la frégate "*** comme aspirant de marine. Xofro bàliment vint stationner à Cadix, où il resta environ huit mois. J'avais emporte de Paris un assez bon nombre de recommandations pour les personnes les plus distinguées de cette ville ; mais, hormis la lettre qui était adressée à un banquier chargé de me donner de l'argent, je ne remis aucune des autres missives à sa destination.
Comme je savais que notre séjour devait être assez long dans ce port, je m'arrangeai pour passer à terre, et le plus agréal)lomcnt possible, fout le temps que je pourrais arracher à ce service de rade, le plus ennuyeux, le plus détestable de tous les services. Je louai donc sur le rempart, près le quartier d'artillerie, un joli appartement, et j'achetai un cheval undalou de cinq ans, entier, gris, sanguin, à crins noirs.
J'avais voulu prendre cet «nimal au pré, afin de in'amuser à le dresser à ma façon , n'ayant rien de
LES MOXTAnXKS DE LA RO\DA. I 'i9
luicux à faire pour (ucr les heures, qui, je l'avoue, avaient la vie diablement dure.
Tant qu'il fut, pour ainsi dire, sous l'influence molle et réfrigérante du pâturage, Frasco (c'était le nom de mon cheval) se montra d'un naturel aussi aimahle que conciliant ; mais lorsque je l'eus dans mon écurie, et que, contrairement à l'usage espagnol, j'eus substitué l'avoine à l'orge, ce fut tout autre chose ; Frasco devint un démon incarné et se mit en état de rébellion ouverte.
.'\yant assez l'habitude du cheval , je goûtai peu les espiègleries de Frasco : aussi nous commençâmes à lutter de colère et d'opiniâtreté. A la moindre faute , je le rouais de coups ; alors lui de se cabrer, de ruer, de bondir comme un chevreuil et de me prodiguer les pointes et les sauts de mouton. Il avait !)eau faire , je le serrais si fort entre mes genoux et mes cuisses que je restais comme vissé sur son dos. Or, à la (in, voyant qu'il ne pouvait me désarçonner, il prit le parti de tâcher de mordre ; et ne pouvant y parvenir, il fit mieux, quand je le montai, il se coucha. Les choses en vinrent à un point tel que je désespérais de le rendre jamais traitable , ce dont j'enrageais , car c'était bien le plus beau , le pins noble, le plus vigoureux étalon qui fût jamais sorti des prairies de Saiute-AIarie.
J'étais donc à peu près décidé à lui casser la lète à la première incartade, lorsqu'un de mes amis, le seigneur Hasfh'y , me tira d'embarras. Ici je dois •avouer que je n'avais pas, comme j'aurais pu, choisi
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mes connaissances dans la nioillfiirc coinpajjiiic de Cadix. Mon ami Haslh'y était simplement un cavalier bohémien , jïraad amateur de combats de coqs et de chiens, maqiii<;non effréné , joueur comme les cartes, (rès-adroit au tir, à l'escrime, et par-dessus (ont écuyer ; vivant d'ailleurs assez noblement el fort retire du monde , sans posséder un réal au soleil. Haslh'y avait à peu près quarante ans, était petit, sec, nerveux ; son nrz , comme ceux des gens de sa caste, était mince et recourbé en bec d'aiale, ses yeux vifs et noirs; ses cheveux grisonnaient, et il portait d'habitude le costume national espagnol connu sous le nom de vèlcnienl de Alajo ; enfin , en homme prudent, qui pense aux cas imprévus, Kasih'y aimait à avoir toujours sur lui un grand couteau à deux tranchants bien émoulus , dont la lame s'emboîtait fort proprement dans un manche d'ivoire.
Au reste, la manière don! je (îs connai.ssance aiec Ilaslh'y est assez bizarre.
In jour, je me promenais sur la jetée (|ni conduit de l'île de Léon à Cadix, et je m'amusais à tirer à balle des mouettes et des goélands. Je me servais pour cet exercice d'une excellente carabine tyrolienne dont la portée était merveilleuse ; tout à coup je vis venir à moi avec une rapidité effrayante un homme qui paraissait emporté par son cheval.
l'onr concevoir le péril de cet homme, il faut savoir que la jetée sur laquelle il courait ainsi était assez, étroite, sans parapets, et haute de chaque cMc (l'.)u moins soixante pieds au-dessus du nivet;;i -!e