LE CADEAU
KRA(i.MK.\T.
« — Je suis à toi, d avait-ello dit enfin... et notre loidire roulait sur la route de Dieppe. Fati<[uée des émotions de la journée, elle s'était appuyée sur moi, je pouvais compter les battements de son cœur, cl les «{rosses boucles de ses cheveux bruns , soulevées par le vent du matin , venaient caresser mon front.
Bientôt une vapeur lumineuse éclairant l'iiorizon annonça le retour de l'aurore, les sommités des montagnes se colorèrent d'une teinte pourpre, et les rayons dorés du soleil de mai dissipèrent le brouillard qui étendait encore son voile léger sur la plaine. En s'éveillant, ses lèvres murmurèrent mon nom, elle regarda avec étonnenient l'intérieur de la voiture ; puis, semblant rappeler ses idée», elle rougit et cacha sa jolie figure dans mon sein.
J'assistais au réveil de la nature ; en tenant dans mes bras une femme adorée , j'étais plongé dans je ne sais quelle vague extase, les idées d'amour et de printemps se confondaient dans ma tête, mon àme
nayeait daus la joie ; je ne savais comment exprimer cette plénitude de félicité, cet épanouissement du Cd'ur qui dispose aux sensations les plus douces, aux actions les plus touchantes.
Xotre voiture s'arrcfa pour relayer : il fallut attendre, tous les chevaux étaient pris.
Un vieux pauvre et son chien s'approchèrent , levèrent la tête d'un air suppliant et inquiet, tendaiil l'un son chapeau et l'autre sa tasse de fer-blanc. Elle me prévint, car, mettant délicatement le pouce et l'index dans une petite bourse de soie , elle en lira une pièce de monnaie qu'elle jeta dans le chapeau du vieillard, en accompagnant son aumône d'un de ces sourires qui semblent dire aux malheureux : pardonnez-moi le bien que je vous fais. Le pauvie la comprit, son regard reconnaissant disait : Béni soistu, jeune couple! que (on bonheur se prolonge,
que tes plaisirs durent longues années ! l']lle
entendit le regai-d du vieillard, car sa douce main pressa la mienne.
Le pauvre et son vieux chien furent s'asseoir sur un banc de pierre, à côté d'un soldat qui possédait aussi un chien , mais jeune, fier et regardant les passants avec assurance. Le soldat, accablé de fatigue, avait déposé ses armes et partageait son frugal repas avec son compagnon de voyage.
In bruit sourd, d'abord éloigné, devenant distinct, nous vîmes arriver une brillante voiture pré-
■2:,0 LA GOLCAHATCH A.
ccdcc d'un courrier qui demandait des chevaux à •jrands cris. Il n'y avait pas de chevaux; les nouveaux venus attendirent comme nous.
Je jetai un coup-d'œil dans cette hrillante voiture : elle renfermait un homme jeune encore et une fort belle femme ; mais à leurs traits contractés, à l'expression de leurs figures, je vis qu'ils se disputaient avec aigreur et emportement... Bientôt l'homme, tournant brusquement le dos à sa compagne, mit la tèle à la portière. Le pauvre et son chien s'approchèrent alors, mais avec crainte et méfiance, implorèrent la pitié du voyageur, et n'en reçurent qu'une réponse brutale et humiliante ; une larme brilla dans les yeux du vieillard, et il fut lentement se rasseoir sur sa borne.
On attela; les domestiques avaient jeté quelques débris de leur déjeuner ; les chiens du pauvre et du soldat se précipitèrent dessus , les chevaux partirent... un chien fut écrasé... ce fut celui du pauvre ;
il jeta un cri et son dernier regard fut pour son
maître, pour son maître plongé dans un morne désespoir ; son maître qui, agenouillé auprès de lui,
ne pouvait trouver une larme Tenez, brave
homme, lui criai-jc. .. et deux pièces de monnaie
roulèrent à côté de lui ; il n'y fit pas attention il
regardait son chien.
Le vieux soldat pleuVait et paraissait combattu ; enfin, semblant faire un effort sur lui-même, il s'approcha brusqueiyient du vieillard, et lui mettant
dans la main le lien qui attacliail son chien : u Teiic/, mon brave, je vais bientôt atteindre la cliaiitniorc
de mon père... je vous laisse mon fidèle Hector
Adieu! -n Et, essuyant ses yeux du revers de sa main mutilée, il prit son sac et s'en alla précipitamment. Elle pauvre caressait son nouveau compajjnon; mais ses rejjards étaient toujours fixés sur son vieux chien mort... Hélène me dit: « (]e soldat est plus heureux que nous, il donne un ami à cet infortuné... nous n'avons pu lui offrir que de l'arj^ent... s
L'AliaGLE 1)K TILLINS.
Tous les voyageurs qui ont parcouru la délicieuse vallée du (îraisivaudan ont, sans doute, remarqué un vieil aveugle qui a établi son domicile sur la route de Saint-AIarcellin à Grenoble ; mais peu de personnes ont daigné s'arrêter pour causer un instant avec lui. Pourtant la conversation du père Roger est spirituelle et enjouée. Souvent il laisse éciiappcr des saillies piquantes ; et son inépuisable gaieté, sa philosopbie douce et consolante , ajoutent un nouveau cliarme aux anecdotes curieuses dont il a pu recueillir une ample moisson pendant le cours de sa longue carrière. Pour moi , j'avoue que mes entreliens avec ce respectable doyen des aveugles ne sont pas classés dans mes souvenirs comme l'épisode le moins intéressant de mes courses vagabondes et romantiques. Voici donc comment je fis connaissance avec lui. Je m'étais arrêté quelque temps à Valence pour explorer plus à mon aise le site délicieux de cette belle partie de la France. In jour que je m'étais levé avec les premières clartés de l'aurore , je dirigeai mes pas eiTants du côté de Tullins. Tout à coup je fus tiré de ma rêverie par l'aigre fausset d'un violon qui faisait retentir au loin l'écbo de la mon-
I/AVEUGLE DE TlILLINS. 253
tagne. Je levai la tèle et j'aperçus le père Roger qui, assis à sa place accoutumée, saluait le lever du soleil en enfonnanl l'hymne du matin. Un épais noyer ombrageait sa tète ; son visage riant et calme portait l'empreinte d'une conscience pure; une brise légère agitait sa barbe blanche, que l'acier avait respectée depuis longues années. .. k Vous êtes bien matinal, père Roger, dis-je en m'arrêfant un instant pour contempler cette figure digne du pinceau de Rembrandt. .. Eh! mon bon monsieur, il y a des voyageurs qui le sont encore plus que moi ; et si j'étais paresseux je risquerais souvent de perdre de bonnes aubaines. » Je m'assis à ses côtés , et la conversation s'engagea peu à peu. Le père Roger, qui d'abord s'était tenu sur la réserve, devint plus communicatif; et, soit qu'au son de ma voix il eût reconnu que je méritais sa confiance, soit qu'il trouvât du charme à se reporter eu souvenir aux jours de sa jeunesse, il ne tarda pas, après quelques questions de ma part, à me faire, en ces termes, le récit des vicissitudes qui l'avaient conduit dans la chétive habitation de la route de TuUins :
IL Je suis né au pied de ce clocher que vous voyez là-bas fen me parlant ainsi , il montra de la main le village de Tullins ; ses yeux ne pouvaient le servir, mais le cœur guidait son bras). Je fus élevé avec (îeorgette. A seize ans, Georgetle était la plus jolie fille du hameau ; on disait que j'étais le garçon le mieux fait : j'aimais (Ieorgette , et je lui plus. Nous étions pauvres tous deux, mais au village on ne cal-
254 LA COUCARATCHA.
Cille pas, et nos parents furent bientôt d'accord pour notre mariage. Cependant je venais d'atteindre ma vingtième année ; la patrie était en danger, elle avait besoin de défenseurs. Le sort me désigna pour aller aux frontières repousser l'ennemi. Georgette pleura beaucoup ; elle promit de m'ètre fidèle, et moi je jurai de n'aimer jamais d'autre femme. Je partis le c<pur gros ; et pourtant je ne pus me défendre d'un sentiment d'enthousiasme à l'aspect de ces phalanges intrépides dont j'allais partager le sort et les glorieux travaux. A cette époque, les soldats d'antichambre ne faisaient pas fortune ; l'avancement n'était le prix que du mérite et de la valeur, et je pouvais y prétendre comme un autre. Il était écrit là- haut que toutes mes espérances seraient déçues. A la première affaire à laquelle j'assistai un coup de feu me ravit pour jamais la lumière. .l'entendis bien autour de moi les cris de victoire , mais je ne pus voir la fuite des ennemis. Laissé pour mort sur le champ de bataille, je ne dus la vie qu'à la sollicitude de quelques camarades qui me transportèrent à rhôpifal. .l'étais désormais incapable de servir. Ces braves gens donnèrent une larme à mon malheur, et, lorsque je fus en état de marcher, ils me fournirent un guide et firent entre eux une collecte pour m'aider à retourner au pays...
Je revins au village : mon vieux père était mort , et deux ans d'absence avaient suffi pour me faire oublier de tous mes anciens amis, (leorgelle seule me reconnut ; elle dé|)lnra ma catastrophe et me
l/AVKU(iI,K I)K TILLIXS. 255
|)i-o(li<{ua les soins les plus touchants. Dans ma triste situation, je n'osai plus lui parler de mariage; ce fut elle la première qui me rappela nos promesses mutuelles. Je lui témoignai mon ctonnement. — Si j'étais devenue infirme , me dit-elle , m'auriez-vous abandonnée ? — Oh non ! m'éeriai-je. — Eh bien ! pourquoi voudriez-v ous donc que j'agisse autrement ! Vous avez reçu ma loi, vous serez mon mari. Ces paroles me firent oublier ma souffrance, et me rendirent le plus heureux des hommes. Hélas ! ma joie ne devait pas être de longue durée ! In jour que j'(''tais assis contre la fenêtre, j'entendis causer près de moi ; c'était Georgette, sans doute elle me croyait absent ou endormi. In homme lui parlait avec feu, et je reconnus lavoi-v de Justin, un des plus riches garçons du pays. — \ os refus ne sont pas raisonnables, (îeorgette, lui disait-il; vous êtes pauvre, vous ne serez pas toujours jeune et jolie, et vous devez songer à votre avenir. — Justin, répondit-elle, ne parlons plus de cela J'avais donné ma foi à Roger
avant de vous connaître. — Roger... Eh quoi ! vous songez toujouis à l'épouser? — Pourquoi pas ? Il est malheureux, souffrant, seul au monde; à coup sûr je ne l'abandonnerai pas. — Nous pouvons assurer son existence. — Oui , mais personne ne me remplacerait près de lui. Je vous le répète, Justin, ne parlons plus de cela. — Et cependant vous m'aimez ? — Je ne crois pas vous l'avoir dit, reprit-elle d'une voix émue; mais si cela était, je tâcherais de vous oublier : rar rien au monde ne jn'empèchera d'ae-
256 LA COUCARATCHA.
complir un devoir que je regai'de comme sacré.
Un devoir !... ce mot me fit mal. J'en avais assez entendu ; (îeorgette en aimait un autre ! Mais cliez elle la vertu , plus forte que l'amour, la faisait renoncer à ce qu'elle avait de plus cher pour remplir ses serments , pour devenir la compagne d'un pauvre aveugle. J'admirai la géncrosilé de son sacrifice ; mais je me serais cru le plus lâche des hommes si j'en avais profité. Je dissimulai ma douleur ; et un matin , tandis que tout le monde reposait encore , je dis un dernier adieu au toit qui m'avait vu naître, à tout ce (|ue j'aimais, et je m'éloignai... pour toujours...
Ici le vieux Roger s'arrêta , un souvenir cruel parut l'oppresser , mais bientôt il se remit. « Que vous dirai-je de plus? ajouta -t-il ; Georgette, après m'avoir fait chercher partout , se décida à épouser Justin , et leur union fut longtemps heureuse. » Depuis ce temps, j'ai parcouru bien du pays; mon violon est mon gagne-pain , mon chien ma seule compagnie. Il y a quelques années , un homme qui venait du pays m'apprit que Justin avait éprouvé des malheurs : un incendie et une mauvaise année l'avaient complètement ruiné, il était tombé malade ; et sa femme , toujours bonne et vertueuse , était devenue , par son travail , l'unique soutien de sa famille. Cette nouvelle me décida ; je me faisais vieux, et je sentais le besoin de respirer encore l'air natal avant de mourir. Je revins dans nos montagnes ; mais je ne pus me décider à retourner à 'l'ullins. Je
LAVKIMILK \)l'. TLLLINS. -257
tn'plahlis ici. .J'avais fait quelques économies ; je les lis passer à (îoor;ieltr par une voix inconnue , elles ont servi à marier l'aînée de ses deux filles. Maintenant je chante encore pour doter l'autre ; mais je serai plus long à amasser la même somme , car les aumônes deviennent moins abondantes. & D'où vient cela? lui demandai-je. — Je l'ignore, répondit-il ; seulement je me rappelle qu'autrefois je chantais la gloire et les triomphes de nos armées ; chacun alors m'écoutait et me donnait quelque chose. Aujourd'hui je chante des cantiques... et tout le monde s'éloigne. — Mais pourquoi ne chantez-vous plus comme autrefois ? — On a trouvé , reprit-il en baissant la voix , que mes vieux refrains étaient séditieux ; on m'a menacé, et... Georgette a encore une fdle à doter. »
La réponse du père Roger me fit sourire. Je glissai une pièce d'argent dans sa tasse, et je m'éloignai pour me dérober à l'expression de sa reconnaissance. De loin, je l'entendis saluer mon départ en raclant de toutes ses forces l'accompagnement d'un cantique , sur l'air de Rohin-des-Bois.
Adieu , bon vieillard , tu occuperas toujours une place dans ma mémoire. Et vous, passants, que le hasard conduira sur la route de Tullins, allez entendre l'histoire du pauvre aveugle ; apprenez de lui à être nobles et généreux , et surtout faites-lui l'aumône : songez que Georgclle a encore une fille à doter.
GAXDIUM LE \01H.
Jeunes filles du \iolo , pourquoi vous hà(ez-vous (le rassembler vos troupeaux épars sur la colline ? Pourquoi les ramenez-vous dans la vallée avant le coucher du soleil, en jetant derrière vous des rcj^ards pleins d'épouvante?
Vieille Maria, n'avcz-vous pas entendu le pàfrc Belino prononcer le nom de Gandrini le .Voir / 11 a paru , dit-on , dans la montagne à la tùtc de sa bande formidable, et cette nouvelle nous a glacées d'el'froi.
Jeunes fdles, pourquoi le nom de Gandrini le Xoir est-il donc pour vous un objet de terreur? Jamais il ne vint en ennemi dans nos paisibles contrées ; jamais son apparition parmi nous ne fut le signal d'un malheur.
Quelquefois même , on l'a vu tromper la surveillance des sbires et braver tous les dangers pour venir dans les villages porter des secours à quelques malheureux ruinés par l'incendie ou par la chute de l'avalanche.
Jeunes lilles, vos cj-ainles sont dciuiées de fondement, (iandrini le Noir n'est pas un brigand. Sous le poids d'une injuste sentence , il a dû mettre en siirelc sa tctc promise au glaive du bourreau ; mais
(jA M)KI X I LE \()1K. -.'SO
SCS mains sont pures du sanjj innocent ; il n'emploie la force que pour repousser la force et pour se défendre contre les embûches de ses ennemis.
Si mes discours ne vous persuadent pas, venez, ce soir k la veillée vous jjrouper autour de mon rouet. Mon âge me donne des droits à votre confiance , je vous conterai l'histoire toute técente de la jeune \ olohé , et peut-être mon récit déterminera-t-il la terreur que vous inspire le nom de Gandrini le \oir.
Ainsi parla la vieille ]\Iaria : chacun dans le canton l'écoutait comme un oracle ; et le soir à la veillée , après que les troupeaux eurent été renfermés dans l'étahle , toute la jeunesse, docile à sa voix, vint te grouper atitour de son rouet pour entendre l'histoire de Vololic , qu'elle conta en ces termes :
« A dix-huit ans , V'olohé était la 'merveille des bords du Liamone. Ses cheveux étaient noirs comme l'ébène , ses yeux bleus comme l'azur du firmament, ses dents blanches comme l'émail , sa taille droite et sonple comme le jonc qui croît dans les marais.
1) Il n'était bruit dans tout le canton que de la belle Volohé ; on disait même qu'un chàtelaiu des environs , le farouche baron de Vico, en était devenu amoureux ; mais tous ces propos flattaient peu les oreilles de \ olohé , parce qu'elle aimait son fiancé Ludovic , auquel ses parents devaient l'unir à la moisson prochaine.
j A cette époque , on reçut la nouvelle que Gandrini le Xoir avait paru avec sa troupe non loin de V'ico. Dès lors l'alarme fut dans les familles , et l'on
im LA COl'CARATCHA.
défendit aux jeunes filles de jamais s'éloigner seules du village aux approches de la nuit.
i Un soir cependant , l'olohé , plongée dans une rêverie profonde , porta ses pas jusqu'au bois de Vico ; elle pensait à son fiancé , et la recommandation de ses parents ne revint à son esprit que lorsque les épaisses ténèbres qui l'environnaient l'eurent fait repentir de son imprudence.
1 Alors la frayeur la saisit, et elle pressa le pas pour regagner le village. Déjà elle avait atteint la lisière du bois... Tout à coup un homme sort du taillis et vient se placer sur son passage. Un large manteau l'enveloppait ; sa taille était gigantesque , et ses yeux , surmontés d'épais sourcils rouges , brillaient dans l'obscurité comme ceux du chacal qui guette sa proie.
D — Volohé , dit-il d'une voix rauque à la jeune fille qui s'était arrêtée toute tremblante , Volohé , je t'aime depuis longtemps ; je ne sais pas faire de beaux discours, mais si tu consens à venir avec moi , je te donnerai plus d'or qu'il n'en faudrait pour acheter la baronnie de Vico.
j — Seigneur , répondit Volohé , tout l'or de la Corse ne pourrait me séduire ; j'ai donné mon cœur et ma foi à mon fiancé Ludovic , et l'automne ne se passera pas sans qu'un nœud indissoluble ne nous ait pour jamais ench-aînés l'un à l'autre.
, — Je connais tes folles amours , reprit le farouche étranger, mais peu m'importe ; j'ai juré de te posséder, je te tiens en ma puissance, et, de gré
(iAXURIM LE NOIR. J61
OU (le force , tu seras à moi ; réfléchis donc bien avant d'opposer une résistance inutile à celui qui n'en éprouva jamais. Tremble par tes dédains d'irriter ma colère, car je suis (îandriui le Xoir.
» A ce nom redouté , la pauvre \ ololic sentit ses forces l'abandonner ; elle tomba à genoux en implorant la pitié du brigand ; ses cris et ses prières furent inutiles : l'écho seul y répondit... L'infortunée s'évanouit, et l'infâme ravisseur, après avoir consommé le crime le plus affreux, abandonna sa victime et s'enfuit dans l'épaisseur du bois.
« V^olohé revint à elle et se traîna péniblement jusqu'au village ; son sein était meurtri , ses cheveux épars, son visage ensanglanté. En la voyant paraître dans cet état, ses parents furent saisis de frayeur ; ils l'accablèrent de questions , et la malheurense enfant raconta , en fondant en larmes , l'horrible attentat de Gandrini le Xoir.
D Tout le monde frémit d'indignation , et tous les jeunes gens jui-èrent , avec des serments terribles , d'aller chercher le brigand dans ses repaires les plus cachés et d'en tirer une vengeance éclatante. Armés de piques et d'arquebuses, ils allaient partir poiu" exécuter leur projet, lorsqu'un inconnu parut au railieu d'eux.
j! 11 comptait à peine cinq lustres ; son visage était d'une beauté parfaite , et de longs cheveux noirs flottaient sur ses épaules : a Un grand crime a été commis, leur dit-il, et j'approuve votre soif de vengeance. \'ommez-moi le roupable et peut-
62 LA COUCARATCHA.
être pourrai-je vous aider dans vos recherches.
j) — C'est Gandrini le Noir qui a déshonoré ma fiancée ! s'écria le bouillant Ludovic ; fout sou sang versé goutte à goutte n'assouvira pas ma vengeance, n Et tous ses compagnons répétèrent avec fureur : « Mort à Gandrini le \oir. »
T) A ce nom, le jeune inconnu ne put retenir un mouvement de surprise, et un léger sourire vint effleurer ses lèvres. « Vous avez raison , dit-il , un pareil forfait mérite la mort ; mais si lous m'en croyez , vous attendrez encore un jour avant de vous mettre à la recherche du coupable. D'ici là je promets de le livrer entre vos mains , et voici mon anneau pour gage de ma parole, n
B En parlant ainsi , il jeta à leurs pieds un anneau d'or ciselé, et les jeunes gens, entraînés par l'ascendant irrésistible qu'il exerçait sur eux , consentirent à différer d'un jour leurs projets de vengeance.
V Le lendemain , en effet , on le vit revenir au village ; quatre guerriers l'accompagnaient et portaient sur une civière un homme qui paraissait grièvement blessé, et dont la tète était couverte d'un voile noir. Le jeune inconnu fit écarter tout le monde et commanda qu'on lui amenât Volohé.
1) — Jeune fdle, lui dit-il, pourriez-vous reconnaître votre indigne ravisseur?
I — La nuit était bien sombre, répondit la pauvre fille ; mais je crois que je le reconnaîtrais.
j — Regardez donc, reprit l'étranger; en même temps il souleva le voile qui couvrait la tète de son
GANDRINI LV. \'OIR. iiCl
prisonnier, et Volohé poussa un cri d'horivur. Kllp avait reconnu cet œil étincelant dont le regard l'avait fascinée pendant la nuit fatale.
j — C'en est assez, reprit le jeune inconnu, qu'on aille chercher un prêtre et qu'on pare l'autel ; jeune fille , il ne vous reste qu'un moyen d'échapper au déshonneur, c'est de devenir l'épouse de votre ravisseur. Hàtcz-vous donc , car le temps presse , et bientôt peut-être il aura cessé de vivre.
t On s'empressa d'obéir aux ordres de l'étranger, car son air noble et plein de franchise lui avait gagné tous les cœurs. Volohé, pâle et tremblante, fut conduite à l'autel, et la cérémonie commença.
» Le prisonnier avait paru rassembler toutes ses forces pour répondre au prêtre consécrateur ; mais à peine la bénédiction nuptiale fut-elle prononcée qu'il poussa un profond gémissement et qu'on le vit tomber inanimé sur les marches de l'autel.
1) Alors le jeune inconnu s'élança et arracha le voile noir qui avait constamment couvert le visage du prisonnier, et tout le monde fut glacé d'épouvante en reconnaissant le châtelain de Vico.
» — Habitants des bords du Liamone, s'écria l'inconnu , je vous avais promis vengeance et j'ai tenu ma parole. Voici le ravisseur de Volohé ; surpris dans son château , il tenta de se défendre ; je l'ai frappé d'un coup mortel. Avant d'expirer, son âme s'est ouverte aux remords; il a voulu réparer son crime et faire à sa victime une donation entière de ses biens.
•2C4 LA cou(;aratcha.
s En voici l'acte authentique. Jeune Ludovic, lu aurais rougi d'épouser la jeune fille déshonorée par (îandrini le \'oir, mais lu peux sans honte donner ton nom à la veuve du haron de l'ico. Et vous, jeunes tjens, apprenez à vous défier des apparences.
î) Si vous n'aviez obéi qu'à votre aveugle fureur, celui dont on a emprunté le nom pour commettre un crime en eût porté la peine ; vous auriez répandu le sang innocent, le sang de votre ami, de votre protecteur, car c'est moi qui suis Gandrini le Noir...
1) En achevant ces mots il fit un signai , et en un instant une troupe nombreuse l'entoura comme par enchantement; puis, reprenant le chemin des montagnes, il se déroba aux actions de grâces et aux bénédictions des villageois. »
Tel fut le récit de la vieille Maria. Depuis longtemps elle avait cessé de parler, et toutes les jeunes lilles groupées autour de son rouet semblaient encore l'écouter. On voyait des larmes couler silencieusement sur leurs joues, et chez elles l'attendrissement avait succédé à la terreur.
Depuis ce temps, le nom de Gandrini le IVoir a cessé d'être un objet d'épouvante pour les vierges du \iolo. On dit même que quelques-unes d'entre elles ne peuvent retenir un mouvement de joie quand le bruit de son arrivée se répand dans le pays, e( (|ue plus d'un cœur est secrètement agité par l'espoir de toucher nu jour le cœur du généreux vengeur de \'nlnhé.
CliTileau (le Sainl-Biice, 15 aoiil ly^-J.
— Une fois son œuvre (erminée, — il est, je crois, pour l'écrivain deux manières de relire son livre : — La première est de le lire avec son esprit, à lui ; la seconde de le lire avec l'esprit du public , si l'on peut s'exprimer ainsi.
De ces deux lectures si opposées — résultent deux critiques bien distinctes.
La critique intime, personnelle de l'écrivain, qui est toujours, quoi qu'on puisse penser, la plus acre, la plus incisive, la plus désolante.
Puis la critique qu'il suppose exercée par le public,— celle-ci moins amère, plus bienveillante, plus facile et plus juste.
Alais il arrive souient que ces deux critiques diffèrent essentiellement dans leurs résultats ; car la critique du public blesse ordinairement à mort ce qui était la joie, l'espérance, la conscience de l'écri- \ain.
Où il voyait, lui, un bu( utile et élevé, le public \ oil une pensée mauvaise el (lan<i[ereuse.
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Cette idée m'est venue hier, — en relisant ce recueil de contes, dans lequel la morale, — comme on dit, — ne paraîtra sans doute pas assez respectée.
Or, — comme il n'est pas, à mon avis, — de rôle plus abject, plus infâme que celui d'un homme qui spécule sur l immoralité, — je dois, non m'en défendre, car je ne crois pas qu'on puisse m'atfaquer sous ce rapport, — mais bien poser ce que j'entends par la morale.
A mon sens, — la condition première de toute œuvre morale est la vérité.
Des critiques, gens de goût, de conviction et de haut savoir, m'ont reproché, — de m'être attaché, — dans la Salamandre, à prouver que le plus souvent il n'y avait que vice et infamie sur la terre : — et qui pis est, vice heureux et vertu souffrante. — lis m'ont encore reproché de ne rien montrer de consolant,— et d'être désespérant.
Mais aucun n'a attaqué la rérité de ce que j'avançais.
Cela ne pouvait être autrement.
Maintenant que cette vérité a été adoptée , — me permettra-t-on d'essayer de démontrer que les conséquences que je tâche d'en tirer, en montrant la société telle que j'ai cru la voir, — que ces conséquences sont peut-être — coîisolantes , — au lieu d'être désespérantes, -;- ainsi qu'on l'a dit'/
Il sera donc irrévocablement démontré... que, dans tout état social on harliare , la rertu est une rare et précieuse exception, nne anomalie, un plié-
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nomcne, tandis que toits les hommes naissent organiquement envieux et égoïstes.
— Ceci est le vrai.
— Or, dès qu'un homme retrace avec naïveté le vrai, — 011 l'accuse d'émettre un système désesj)èraiit.
— Il s'est trouvé au contraire des philosophes qui, pénétrés de ce dicton — qu'on ne doit point parler d'échafaud devant un condamné, — ont voilé cette vérité , et l'ont remplacée par cette fausseté fla- (jrante :
— Dans notre état social les hommes enfin rapprochés, polis par la civilisation, sont serviahles, purs, généreux, dévoués; — le vice seul est une rare et odieuse exception. Nous sommes régénérés.
— Ceci est \efaux.
Or, on a vanté, loué les philosophes qui émettaient un système si consolant.
A mon avis c'était à tort ; — car ils agissaient, ce me semble, comme ces gens qui pour chasser la peste brûlent des parfums au lieu d'employer des sanifiants, dont l'àcrelé pénétrante blesse l'odorat, mais rend l'air pur et viable au lieu de masquer sa corruption et sa fétidité.
Et ce qui m'a toujours paru fort singulier, — c'est que ces dangereuses utopies , ces rêves de perfectionnements anti-naturels soient justement éclos de cette école philosophique du dix-huitième siècle; — école fausse, athée, impie, régicide, dont les adeptes
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joignaient aux vices élégants de la cour les passions envieuses et brutales de la populace.
Or, ces systèmes sociaux et politiques basés sur la perfectibilité — ont , je crois , opéré l'effet tout contraire à celui qu'en attendaient les inventeurs.
Car il y a dans les sociétés qui déclinent des instants de vertige tels, que des rhéteurs, ne se contentant plus des systèmes faits pour les hommes, sont nécessairement obligés d'inventer des hommes pour les systèmes nouveaux qu'ils créent.
Oui, alors on suppose l'hommo perfectionné, éclairé, dépouillé de son limon primitif, entraîné vers le bien , comme l'aiguille aimantée vers le pôle — et l'on part de cette menteuse et déplorable théorie pour lui donner des droits , pour élever des codes politiques destinés à régir ces êtres réçjéiu-rés, comme on les appelle.
Malheureusement il ne manque aux nouveaux Prométhées que le feu qui puisse animer ces produits fantastiques de leur imagination, autrement dit la vérité.
Aussi qu'arrive-t-il , — vous comptez sur des anges à conduire , et pour cela que faut-il , mon Dieu ! une rêne d'or ou do soie, un sceptre d'ivoire... à peine quelques liens fragiles... et encore cachés sous des fleurs... et encore... doux anges pourquoi les diriger? Leurs ailes nacrées ne tendront-elles pas à les porter vers un ciel d'azur, — leur âme immortelle ne s'élancera-t-elle pas vers l'infini! — livronsles donc à In noble impulsion de leni' »*ture ; en-
corc une l'ois croyez aux anges... c'est si consolant, cela épanouit tant le cœur... il y a tant de poésie dans celte conviction.
— Et l'on croit aux anges.
Alors comme on croit aux anges, on devient philanthrope, ami de l'homme, bienfaiteur de l'humanité, — apôtre de la liberté et de l'égalité.
Malheureusement il se trouve que les beaux anges sont des démons hideux, sordides, implacables, stupides qui , d'un bond , brisent rênes d'or et chaînes de Heurs, — incendient, pillent, égorgent, et, ivres de sang et de vin , se vautrent au milieu des débris fumants d'une société tout entière , — jusqu'à ce qu'un mors de fer et un fouet sanglant tenus par une main rude et forte les ramènent à leur joug.
— Voilà ce qui est arrivé plus d'une fois, — et voilà ce qui m'a dégoûté de croire aux anges ; — car, ainsi que tout homme d'âme généreuse , j'y ai longtemps cru, — mais je n'y crois plus.
Au contraire , maintenant , — rien ne me semble plus pernicieux , plus anti-social , que de faire voir l'homme eu Ocdu.
— Les hommes qui ont bien gouverné, — ou qui du moins ont exercé la plus grande influence sur les hommes ; — car qui peut juger du bien ou du mal gouverner? — Ceux-là, dis-je , qui ont agi le plus puissamment sur les hommes — sont ceux qui ont le mieux étudié , connu , approfondi leur natuie , — qui se sont le plus rapprochés du vrai , — et se sont convaincus de celle maxime que je donnerais peut-
être comme juste et simple si elle n'était pas mieuue : — que lorsqu'on goucerne des hommes , il ne foui jdDKiis penser qu'à leurs rires.
Parce qu'ainsi que nous l'avons dit, l'éducation, la civilisation la plus avancée, — ne modifieront jamais ces deux principes organiques et vitaux de notre existence physique et morale : — l'enrie el l'èifoisnte.
— Charlemagne , — Louis XI , — Richelieu , — Mazarin, — - Louis XIV, — Bonaparte, — avaient d'abord commencé par apprendre l'algèhre des passions, — si l'on peut s'exprimer ainsi. — Puis ayant fait la somme des vices et des vertus , — ils avaient agi d'après le total.
Mais voici, encore, que pour justifier la pensée morale de quelques contes frivoles , je m'égare dans des questions d'un ordre bien élevé...
Pour redescendre à mon sujet, je ramènerai la discussion dans un cadre plus étroit. — Il ne s'agira plus de nations , mais du cercle de monde dans lequel nous vivons chaque jour.
Figurez-vous un homme agissant sous l'influence de la lecture d'un livre, — ce qui n'arrive ordinairement pas ; — mais enfin, je l'admets.
— Cet homme aura lu un livre consolant, — dans lequel l'auteur ayant prouvé en phrases sonores que tout est parfait dans le monde , aura dit à notre homme en manière de résumé : —
Allez, monsieur, la prointé, la chasteté, le dévouement sont des plus communs ici-bas. — Si une
Icumie vous soiuil, — croyez à la iemiiie ; — si un ami lous lend la main , — croyex à l'ami. — Si un homme politique vous dit : j'ajjis sans aucun intérêt passé, présent ou futur; ce que je dis, c'est ma conscience qui me le dicte. — Croyez à la conscience de l'homme politique, — monsieur, — croyez-y. — Allez, monsieur, ne vous défiez de rien, ne redoutez rien , sortez la tète haute , souriez à tout propos, épanouissez-vous Fàmc au .soleil de ht confuuice. Les hommes sont justes, les femmes chastes. — Ne fermez pas votre caisse, monsieur... Les verrous sont inventés par les pessimistes — et si vous êtes députe, monsieur, demandez bien fort l'abolition de la peine de mort. — ■ Prenez en main , sans rougir, la cause de tout ce qu'il y a d'infâmes , de voleurs et de meurtriers dans le monde. — Les bagnes vous en sauront gré, monsieur, car vous débarrasserez ces braves gens du dernier dieu vengeur et de la dernière providence auxquels ils crussent encore.
— Je veux dire le bourreau — et la guillotine.
— Allez, — encore une fois, monsieur, — nous sommes tous frères, et si on vous a volé votre mouchoir ou votre montre, — c'est un de vos frères — qui, voulant avoir un souvenir de vous, son frère,
— se sera exagéré les devoirs de l'amitié , voilà tout.
De sorte que le croyant, le consolé, s'en ira tranquillement, promener partout sa bonne et confiante figure , rira à chacun , comptera sur sa maîtresse, sur son ami ; — dira eu parlant du peuple : ce bon.
cet excellent peuple; appellera les procureurs du roi, des buveurs de sang, — et se pâmera d'aise devant le flasque et mon bavardage des avocats.
Des avocats qui dans l'intérêt de l'humanité vous prouveront — qu'un homme arrêté, ayant encore le couteau dans la gorge de celui qu'il vient d'assassiner, que cet homme, dis-je,... a bien tué si vous voulez , mais si peu , si peu , — et puis c'était vraiment sans y penser, le brave homme,... il n'y avait pas préméditation , je vous jure , c'était l'occasion, l'ivresse, la folie;... ■ — enfin, l'avocat termine en invoquant Xhumanitè à propos d'un assassin.
Je parle des avocats au criminel , qui plaident ayant la conviction intime de la culpabilité de leur client, — qui défendent l'auteur d'un meurtre flagrant. Je me hâte de déclarer que j'ai toujours admiré sans la comprendre cette sublime abnégation de l'avocat.
Mais, pour eu revenir à notre consolé, voilà que le soir même du jour où il a lu ce beau livre si consolant, il court avant l'heure accoutumée chez sa maîtresse, pour lui dire comment il croit en elle, — de sorte qu'il trouve, chez cet ange descendu des cieux, un rival en train d'être heureux , et ce rival est un ami intime qu'il a obligé de son crédit et soutenu de son épée...
Le lendemain son bon vieux fidèle serviteur, qui tout à fait né pour le prix Monthyon , — et jusque-là, vrai modèle de vertu , — parce qu'il n'avait pas é(é (enté, — son iidèle servilcur s'approprie une boiu'sc
(jLic son inallre a laissé errer ncfjligcmnioiil , depuis qu'il a foi aux hommes.
El puis le surlendemain , ce( excellent peuple, prenant noire consolé pour un empoisonneur , parce qu'il a l'air distrait et marche rêveur, pensant aux réalités pou consolantes qui viennent de l'accabler, cet excellent peuple le met dans la dure alternative d'être assommé, ou d'avaler un llacon de vinaigre anglais, trouvé sur lui, afin de prouver en le buvant, que cet anti-cholérique n'était pas du poison destine à éclairci cette estimable population.
L'homme consolé , naturellement fort perplexe, se décide enfin pour le vinaigre , et en meurt, ou peu s'en faut.
Or, s'il en revient, — il me semble qu'il commencera d'abord par maudire l'écrivain consolant, qui l'avait ainsi lancé nu , désarmé , souriant et crédule, — au milieu d'un monde armé de haine , de cupidité, de luxure, d'envie et cuirassé d'égoisme. Il me semble qu'il aura le droit de haïr les hommes de toute la confiance qu'on lui avait inspirée à leur égard , — et que peut-être le but consolant Au. livre aura été manqué.
Que si au contraire , on avait dit à notre désolé consolé , défiez-vous des hommes, — monsieur, — ici-bas chacun joue pour soi , — on ne saurait trop vous le répéter, monsieur, — l'envie et l'égoïsmc — sont les deux grandes sources d'où découlent toutes nos passions , tous nos sentiments, et encore, monsieur, — il est inutile de diviser ce qui fait un H. 18
(out, l'envie n'est que la manifestation de l'égoïsme, — car l'envie exprime ce que l'égoïsme pense.
Ainsi, monsieur, pénétrez-vous bien de ceci : — Ce qui vous bat dans la poitrine, — ce qui à chaque pulsation semble vous dire : — tu vis. — C'est Ycf/oïsii/e, — c'est le iiioi.
L'égoïsme, — admirable Protéc qui prend toutes es formes , qui joue tous les sentiments , — semble se plier à toutes les abnégations , parce qu'au l'ond il y trouve sa pâture et sa vie — comme ers hideu.v vampires qui savent revêtir les formes les plus séduisantes pour mieux pomper au cœur de leurs victimes le plus pur d'un sang chaud et vivifiant.
Quant au bien (juc fait l'égoïsme, monsieur, cela ressemble assez aux effets salutaires de la foudre, — qui après avoir lue dix personnes, rendra par hasard le mouvement à un paralytique.
Ceci est triste , triste , je le conçois ; — mais cela est. — \e comptez donc jamais sur un sacrifice de la part des autres, — et attendez-vous à être sacrifié si vous tenez mal vos cartes dans cette partie où chacun tire à soi. — Je vous le répète , monsieur, ceci est triste, — et nos régénérateurs patentés n'ont obtenu aucune amélioration morale, — jusqu'à présent, — parce que les hommes ne seront vertueux que lorsqu'on leur prouvera qu'il est matériellement de leur hitcrci d'être vertueux. — Or ici est la dilticulté, monsieur, — car qui dit vertu dit dévouement aux autres ; — et qui dit iiilèrci , dit dévouement à soi-même.
L]ii l'ail d'amour et d'ainifié , de relations sociales ou polili(|iics, il faut donc choisir, être dupe ou fripon,— vous voilà prévenu, monsieur; maintenant mettez vos mains sur vos poches , et entrez dans le coupe-jjorge.
Alors notre homme déxexpérr, comme on dit, par cette vérité hrulale, — se hasardera dans le monde, mais avec défiance , calcul et soupçon. — Il examinera, il craindra et il atteindra enfin ce point culminant de la sagesse, — /c doute. —
Une déception qu'il aura prévue , — une séduction intéressée à laquelle il aura échappé , — une arrière-pensée qu'il aura déjouée , — ne le consoleront pas, il est vrai, de la dégradation humaine, — mais lui donneront le moyen de lutter contre elle.
Chaque découverte qu'il fera dans le cœur social ne changera pas cet abîme noir et profond en prairie verte et riante , — mais au moins elle donnera au déscspcré le moyen de se conduire ù travers ses circuits ténébreux.
Ou bien , comme , après tout , l'égoisme n'est pas toujours au vif, — comme, gnice à la civilisation, le vice a ses coudées franches , que le champ de la corruption est vaste ; comme il y a mille manières , mille espèces de démoralisation, comme on en a fait un échange fort avantageux , comme il existe au fond du cœur des hommes une touchante sympathie qui les porte à s'unir pour tromper leurs semblables
De ce que la collision des vices n'est pas inévitable ; de ce que n'ayant par hasard — marché dans
Ic soleil de personne ; de ce que les voleurs partagent scrupuleusement entre eux, voleurs, le butin qu'ils ont pillé ; — de ce qu'ayant passe à côté du reptile sans le froisser, — le i-eptile ne l'aura pas mordu...
Xotre dcscs.péré — conclura peut-être que le* serpents sont sans venin , — et les hommes sans cupidité , sans haine, sans égoisme.
— Alors les trouvant d'autant meilleurs qu'on les lui avait montres plus méchants , ne scra-t-il pas plus véritablement console que celui qui les trouvera envieux et cupides , croyant les trouver bons et dévoués ?
Me scra-t-il enfin permis de conclure... que le système qu'on attaque comme drsespcnnit a pourtant, ce me semble , deux avantages réels ?
— Ou les faits reconnus — prouvent sa vérité , — et alors ils donnent l'avantage de pouvoir se tenir en garde contre une société qui vous est hostile, — par cela même que vous êtes un de ses membres ; — ou les circonstances font que cette vérité ne s'aperçoit pas tout entière : — alors on a l'avantage de pouvoir accuser la vérité d'exagération , — ou a foi aux hommes , — et la croyance est d'autant plus douce que la méfiance a été plus amcre.
Et puis d'ailleurs, pour dernière raison, — je dirai que je ne crois pas (quant à moi) qu'un écrivain puisse adopter, à son gré, tel ou tel système, consolant ou dé.scspérant.
Il Cil esl (le cela comme du sciitimciil de la coii- Iciif chez un peintre.
— C'est un phénorni'Mie (ont organique chez le peintre , — tout intime chez le poète.
— Conformation d'optique chez l'un , — disposition d'àme chez l'autre ; — mais chez tous deux — hi réaction de ces influences est iiTcfragahle.
lluhens voyait fjlaiic et roxc , — le Murillo voyait jaune, — Michel-Antje voyait r/iix ; — et ces tons prédominent dans leurs œuvres.
11 est inutile de dire que je cite ces grands noms comme preuves, — et non comme points de comparaison ; mais il est, je crois, une façon de von* dominante chez tout homme intelligent — qui imj)rimc à ses pensées , à sa logique et à ses créations un caractère identique.
L'éducation, l'expérience, le savoir, pourront modifier ou exagérer, mais jamais changer ce cachet , — bon ou fatal pour l'écrivain.
Encore une fois, — l'on se tromperait, en pensant que c'est de gaieté de cœur , — par caprice d'imagination ou fantaisie d'artiste, qu'on se voue à telle croyance.
Xon , non , ce n'est pas une œurre d'art comme on dit, — qu'une conviction profonde, ardente et douloureuse qui fait corps avec vous, qui se révèle dans vos joies et dans vos larmes , — qui vous tient sous son implacable obsession, et colore tout de son reflet puissant...
— Non, non, ce n'est point une question de poésie,