‹ La coucarachaChapitre 9 sur 84 · II · texte numérisé non relu

II

Prédia est un riche , riche village de cette belle Andalousie si brune et si dorée; la jolie rivière de Ouadalcla le traverse et roule ses flots d'argent sous les noirs et gothiques arceaux d'un pont autrefois bâti par les Alaures. Il y a sur les piliers de ce pont de belles campanules vertes, à fleurs roses qui courent sur les sculptures effacées , et jettent chaque année de nouveaux germes dans les cassures de ces vieilles pierres tristes et sombres.

Au bout de ce pont, du côlé de la plaine, est une maison silencieuse et isolée. — Des palmiers et des acacias touffus, formant un épais rideau de verdure, voilent et ombragent ses murailles ; aussi de cette maison on aperçoit seulement la terrasse, et encore la lente dont elle est couverte ne se déroule-t-clle qu'au souffle de la brise du soir, brise fraîche et parfumée qui, venant de la mer, traverse de grands bois d'orangers eu fleurs. — Cette maison est celle de Romcro.

De Roméro, fds de Madrid, et personne, pas

même M. l'alcade , ne sait pourquoi Roméro , fils (le Madrid , s'est retiré dans un t)bsciir village de l'Andalousie. — Roméro a pour tous compagnons un vieux serviteur bohémien , un beau cheval noir de Cordoue et un lévrier blanc de la Sierra. Le cheval est digne de la mangeoire de marbre des royales écuries d'Aranjuez, et le chien eût été payé bien des quadruples par feu monseigneur le duc de Sidonia, qui fit bâtir une maison complète et magnifique pour Mugardos , son grand lévrier blanc à pattes noires et à tète orange.

Tout ce que les oisifs de Prédia savaient de Roméro , c'est que personne n'avait meilleur air que lui , lorsqu'il traversait le pont de la Guadaléta , monté sur son beau cheval noir, son cheval noir tout bruyant de sonnettes dorées, tout éclatant de houppes et de tresses de soie rouge , avec un beau bouquet de fleurs de grenadier fièrement posé de chaque côté du frontail, avec son mors d'acier qui brillait au soleil comme de l'argent, et dont les branches étaient si longues , si longues , qu'elles touchaient presque au poitrail.

Les oisifs savaient encore que le cheval s'appelait Péliéko, et le beau lévrier Arsa. .. Car, lorsque ce beau chien, bondissant à côté de son miiître, sautait ([uelqupfois jusqu'au cou de Péliéko ou appuyait ses

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pattes fiues et nerveuses sur la croupe de ce noble animal, Roméro lui disait d'un air courroucé : — Andate, Arsal — Et le pauvre chien, triste et soumis, suivait d'un air résigne, modérant sa folle joie et levant de temps en temps vers Roméro ses grands yeux noirs qui brillaient au milieu de sa tête si blanche et si effilée.

]\Iais ce que les oisifs de Prédia ignoraient, et ce qu'ils auraient bien voulu savoir,... c'était quelle main mystérieuse attachait les fleurs de grenadier au frontail de Péliéko ; — quelle main avait brodé cette petite image de la V^ierge que Roméro portait à son cliapeau ; — quelle main avait tressé ce collier de joncs bleus encadre dans une bordure de corail noir qui entourait le cou du beau lévrier. — Ils auraient voulu savoir encore quelle voi\ avait dit à Roméro la couleur de son écharpc ; — quel nom Roméro portait gravé sur la lame de son large couteau qu'il ouvrait si souvent et qu'il essuyait quelquefois; — quel nom enfin il invoqua, lorsqu'un jour, au milieu d'un pressant danger, il eut l'air de s'adresser à son bon ange.

Mais comment pouvait-on le savoir? Roméro avait un air si sombre et si altier, qu'il repoussait la confiance et l'indiscrétion. — Tous les soirs, tous les soirs, dès que le soleil se couchait derri4re l'église

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de Saint-Jean, on voyait bien Romcro, suivi de son lévrier blanc et monté sur sou cheval noir, tourner la tète du noble animal vers ilédina. .. Mais aucun oisif n'eût osé suivre Romcro, parce que, des qu'on le suivait... ses regards ctincelaient, — la vitesse de Péliéko devenait grande , — et les dents blanches que montrait Arsa semblaient bien aiguës.

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