‹ La coucarachaChapitre 10 sur 84 · S III · texte numérisé non relu

S III

Un soir donc, Roméro traversa le pont de la Guadalcta , au moment où cette jolie rivière ne paraissait plus rouler des flots d'argent , mais des flots d'or, tant le soleil l'inondait d'une dernière et vive clarté. — A cette heure tout scintillait de lumière , tout, jusqu'au vieux pont mauresque lui-même, lui toujours si triste et si noir, qui, coloré d'une teinte vermeille, déroulait alors les sculptures délicates de ses merveilleux arabesques , comme un vieillard soupçonneux montre parfois les riches trésors qu'il tient soigneusement enfouis et cachés.

Un soir donc, Roméro laissant flotter ses rênes de soie rouge , la mam passée dans sa ceinture couleur du ciel , s'en allait sur la route de Médina , chantant

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et roulant dans ses doigts le tabac pariumé de son cigaretto. Un soir donc, lloméro s'en allait chantant une de ces anciennes ballades si naïves composées par Ortcga le chasseur , sur chaque jour de la semaine.

« Samedi me plaît , samedi me plaît bien plus que » tous les autres jours , parce que c'est le jour où le D chasseur, descendant des montagnes, essuie le ca- 1) non de sa longue escopctie aux ciselures d'argent, i> et secoue la corne de buffle qu'il porte attaciiée à 71 un cordon de mille couleurs : il secoue sa corne )i de buffle, car la poudre eu est épuisée; aussi les 1 daims de la Sierra peuvent sans crainte bondir deï vant le chasseur.

D Samedi me plaît comme le souvenir, parce qu'il D suit les jours de course solitaire dans les bois , les j) jours où le chasseur gravit la montagne , arrive » au faîte, et là, s'appuyant sur son cscopelte , reï garde au loin, au loin un village qu'il dislingue à 1) peine tant il est inondé de vapeurs. — Kt le cluis- !) seur regarde ce village , parce que celle qui lui a 1) donné le cordon de mille couleurs dont il est si î> fier, habite ce village. — Il regarde en disant : » — Se souvient-elle '!

CAlîALLO NEGRO Y PEKRO BLAXOU. 55

Il Samedi me plaît comme l'espérance, parce que Ti c'est le jour où l'on revoii celle dont les yeux clier- I) client \os yeux, celle qui rougit lorsque votre t bouche effleure son oreille ; car elle sait que si î vous lui dites bien bas : Cette nuit sous les amant diers, — elle sait que demain elle sera toute rêveuse et confuse quoique heureuse en entendant 7) vos pas. — Samedi est donc le plus beau des jours, ï puisqu'il plaît comme l'espérance et comme le souï venir. — Aussi samedi me plaît , samedi me plaît ti plus que tous les autres jours.

1 Dimanche me plaît moins, parce qu'on regrette 11 déjà samedi, et qu'on pense avec amertume à » lundi; dimanche me plaît moins... "

Mais Roméro s'interrompit tout à coup et n'acheva pas sa ballade , car la nuit était sombre , et il avait marché une lieue dans le chemin de Médina. — Roméro retourna brusquement la tète de son cheval du côté de Prédia, d'où il venait, siffla d'une façon particulière, flatta le cou nerveux de Péliélto , et lui ayant fendu la main, ce noble animal partit comme un trait , suivi du lévrier qui le dépassait en se jouant.

Où va donc Roméro? Retourne-t-il à Prédia? on le dirait... mais non... car au lieu de traverser le village, il fait un long circuit, le tourne, le dépasse

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et court, court rapide dans la direction d'el Puerto , il court... baissé sur sa haute selle en excitant de sa voix l'ardeur dePéliéko, qui redouble de vitesse; il court ! — Et dans cette course désordonnée, la longue ceinture de Roreiéro se déroule au vent, les flancs de Péliéko saignent, tant les éperons qui le pressent convulsivement sont aigus, et Arsa dépasse à peine le cheval;... car Roméro a les yeux fixés sur une maison blanche qui devient de plus en plus visible , à travers les ombres transparentes de la nuit ; car Roméro donnerait peut-être Arsa et Péliéko et son vieux serviteur ])ohémicn , pour avoir vécu cinq minutes de plus, parce que dans cinq minutes il aura atteint cette maison blanche.

Cette maison était celle de don Balthazar, le plus fameux lauréador de toutes les Espagnes , un vaillant gentilhomme de Murcie qui, un jour, ayant tu6 de sa propre épéc sept taureaux dans le cirque , fut doue par la reine d'une royale chaîne d'or pesant cent doublons... un homme qui d'un coup d'œil vous jugeait de l'âge d'un taureau... — un homme qui, en voyant sculcmeot la corne d'un novillo , vous disait s'il venait de Castille ou d'Aragon. — Mais, par la couronne de la Vierge! pour venir le visiter au Puerto , il faut que Roméro ignore que don Ralthazar est allé le matin même à Sévillc pour la magnifique course de taureaux de demain, et que, après avoir aiguisé sa tranchante et lourde cpée... don

Baltliazar s'est endormi en rêvant Banderillas et Ghulillos.

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