L. Vitet
N’est-on coloriste que d’une seule façon ? C'est là le point à éclaircir... Celui-là seul passera-t-il pour coloriste qui cherche à monter sa palette au même ton, à la même puissance que Rubens ou Rembrandt, qui donne au relief toute la saillie possible, qui vise à l'illusion, au trompe-l'œil? Pour notre part, nous ne le pensons pas. Nous admirons autant que qui que ce soit les magiques beautés de ces rois de la couleur : nous aimons jusqu’à leurs excès, parce qu'il n'y a rien dans leurs œuvres qui puisse en être compromis, parce qu’ils n'aspirent qu'à nous peindre la vie, l'âme extérieure de ce monde ; mais s'ils avaient une autre prétention, s’il était dans leur génie de
parler à l’esprit en même temps qu’aux yeux, s’ils avaient à nous communiquer les mystérieux secrets de la vie invisible, oseraient-ils nous inonder de cette lumière éblouissante ? nous imposeraient-ils ce modelé qui provoque et harcelle notre attention ?
... Autre chose est donc la couleur des coloristes purs’ des peintres qui renoncent à tout un côté de leur art, autre chose celle que comporte et qu’exige la peinture élevée à sa toutepuissance, c’est-à-dire aspirant à son double but, à sa vraie raison d’être, la représentation vivante aussi bien des âmes que des corps.
Études sur V histoire de l’Art (Calmann-Lévy, éditeur).
Ch. Blanc (I813-1882).
Les coloristes de pur sang n’hésitent jamais à sacrifier le ton local en tant qu’ils le jugent nécessaire pour hausser ou baisser la lumière dans tel ou tel endroit, pour attirer l’œil sur tel point de la décoration plutôt que sur tel autre. Il n’en est pas du peintre qui ordonne et mesure ses couleurs comme du musicien qui compose les parties d’orchestre. Celui-ci, devant développer successivement ses motifs, peut ménager à chaque instrument, violon, flûte ou basse, son instant de triomphe ; il peut même en faire entendre un seul au milieu du silence momentané de tous les autres. Mais le peintre, qui doit tout dire en une fois, qui doit nous faire embrasser d’un coup d’œil toutes ses pensées, fondre toutes ses couleurs dans un effet unique, facile à saisir, ne saurait permettre que tel ou tel ton exécute, pour ainsi parler, un solo dans son orchestre. Ce ciel, par exemple, qui était préparé d’un bleu intense, il s’adoucira; il verdira, au besoin, pour plus d’harmonie, et pour la monter d’un ton plus essentiel parce qu'il est celui d’un objet plus