QU’EST-CE QU’UN COLORISTE
important. Cet arbre, qui était d’un vert franc, pâlira sous un glacis de jaune pour le mieux du clair-obscur; chaque ton enfin sera modifié, rompu, éteint ou ravivé, brillanté ou sali, pour la plus grande gloire de l’ensemble ; de sorte que le sacrifice partiel de toutes les couleurs produira le triomphe de tout le spectacle.
Hist. des Peintres.
John Ruskin (1819-1900).
... Les grands artistes se divisent en deux groupes : ceux qui peignent surtout pour la couleur, avec Paul Yéronèse, Titien et Turner, et ceux qui peignent surtout pour les effets d’ombre et de lumière, sans s’attacher à la couleur, avec Léonard de Yinci, Rembrandt et Raphaël. Les plus nobles des artistes appartenant à chacune de ces catégories accordent, dans leur œuvre, une place subordonnée soit à la lumière, soit à la couleur. Paul Yéronèse y introduit un certain clair-obscur, et Léonard un certain sens de la couleur. Mais Léonard, Rembrandt et Raphaël n’en laissent pas moins une grande partie de leurs tableaux dans une ombre (gris sombre ou brunâtre) relativement incolore, car ils commencent par poser leurs centres lumineux , et descendent la gamme des tons jusqu’au noir ; tandis que Yéronèse, Titien et Turner composent leurs toiles comme une rose, baignant leurs ombres d'une couleur chaude et s’élevant dans une gamme de tons de plus en plus pâles et délicats dans la lumière; ils commencent par poser leurs ombres et aboutissent au blanc.
Les Peintres modernes. Le -paysage (H. Laurens, éditeur). Aman-Jean (néeni860).
L’Italien ou l’Espagnol voient le trait dès le début de leur œuvre et s’y emprisonnent.
Le coloriste a une autre vision. Pour lui, tout est reflet, clarté ou ombre, à des degrés différents. Les choses représentées passent les unes dans les autres, se caressent au passage, ne sont jamais étrangères ; tout dans l’œuvre apporte son tribut à l'ensemble. Si le tableau d'un coloriste était détruit, que l'on en pût sauver un morceau, à moins d'être très grand, ce morceau ne dirait rien ; séparée de l’ensemble, une partie de son œuvre ne peut vivre par elle-même. Le coloriste n’agencera pas des lignes heureuses, ne balancera pas des attitudes, mais il harmonisera des taches, de belles taches de volumes différents, qui s’équilibreront bien, faisant de l'ensemble une harmonie dont on ne peut rien distraire. Et ces taches, peu à peu, se préciseront en formes qui pourront être divines. Le tableau du coloriste sera peu coloré des tons crus de la palette ; la couleur, cependant, y sera partout imprécise et présente; dans toutes les ombres, dans* tous les reflets, la lumière plus grise sera vraiment harmonisée à son ombre, à son reflet. Tout sera dans les justes rapports du blanc et du noir, et, ô miracle! il pourra même ne pas y avoir de couleur du tout, il suffira de faire avec de l'encre d'imprimerie de grands pans d'ombre, des demi-teintes mystérieuses dans lesquelles se devineront des êtres et des formes, des idées et des songes ; et cela deviendra la Pièce aux cent florins , chef-d’œuvre de la beauté spéciale aux artistes du Nord, à ceux qui, comme Turner, n'entrever^ ront jamais les choses qu’au travers des brumes colorées de leur pays.
Velasquez (Paris, Alcan, éd., 1913).
GOMMENT ON DEVIENT COLORISTE