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XII. — QUELQUES RECETTES

Les maîtres du moyen âge croyaient rendre à leurs disciples un service signalé en leur fournissant des recettes minutieuses poun * tous les cas. S'il s'agissait , par exemple , de peindre une chevelure blonde , une prunelle noire , une carnation d'homme ou de femme , on n avait qu'à se reporter au livre du maître — moine Denys ou moine Théophile — et l'on trouvait la formule exacte. Le moindre frère convers pouvait ainsi participer à la décoration du couvent . C'est que l'on était bien loin alors de nos opinions sur l'originalité des artistes — celle-ci eût paru même inquiétante, — et d'un autre côté , on n'avait aucune idée du modelé , ni des jeux de la lumière. La peinture avait surtout une valeur d'enseignement théologique et d'utilité décorative. C'était une sorte d'idéogramme abstrait et magnifique. A partir du moment où l'on s'est préoccupé d' exprimer par la couleur le tempérament du peintre et les caprices delà nature , toute idée d'épargner au disciple la peine d'observer par lui-même, en lui fournissant des formules, devenait , non seulement vaine, mais dangereuse . Les reflets qui viennent modifier le ton local suffiraient à décourager les donneurs de recettes. Nous avons cru néanmoins devoir publier ici quelques-unes de ces formules sans leur attribuer d'autre intérêt que celui de la curiosité rétrospective. Ce ne sont donc que d' intéressants documents sur l'histoire de la couleur.

Le moine Denys (Moyen-âge byzantin).

Comment il faut esquisser les yeux, les sourcils et toute autre partie d’une image où il faut employer la couleur de thair (selon Pansélinos). — Mêlez du noir et de l'oxy. Esquissez les yeux, d'abord très finement, puis un peu plus fortement; passez ensuite aux urunelles, aux sourcils et aux narines...

Comment il faut faire tes carnations . — Lorsque vous aurez fait le proplasme et esquissé un visage ou une autre partie, vous ferez les chairs avec le glycasme dont nous avons donné la recette, et vous l'amincirez sur les extrémités, afin qu’il s’unisse bien au proplasme. Vous ajouterez de la couleur de chair sur les parties saillantes, en l’amincissant comme le glycasme, peu à peu. Chez les vieillards, vous indiquerez les rides, et chez les jeunes gens les angles des yeux. Ensuite, vous emploierez le fard avec précaution pour donner de la lumière, mélangeant les touches de fard et celles de couleur de chair, d’une manière très légère d’abord, et augmentant ensuite la force. C’est ainsi qu’on fait les chairs, suivant Pansélinos1.

Guide de la Peinture (Traduit par le Dr Paul Durand).

Le moine Théophile (xue ou xme siècle).

De la veneda à placer dans les yeux. Mêlez du noir avec un peu de blanc; cette couleur s’appelle veneda. Couvrez-en les prunelles des yeux. Àjoutez-ci encore du blanc, couvrez les yeux des deux côtés de la prunelle ; vous mettrez une couche de blanc simple entre la prunelle et la couleur même, et vous laverez avec de l’eau.

Des cheveux et de la barbe des hommes décrépits et des vieillards.

Mêlez un peu de noir avec de la céruse, et couvrez les che-

1. Nous donnons cette citation à titre de curiosité et pour indiquer à nos lecteurs quel enseignement les caloyers byzantins donnaient à leurs disciples. La première partie du manuscrit contient ainsi des recettes qui se comprennent mal ou même pas du tout, les substances nommées ne paraissant pas avoir d’analogues chez nous et restant intraduisibles. La seconde partie décrit avec détails tous les sujets de la symbolique et de l'histoire sacrée que la peinture peut représenter. La troisième partie détermine le lieu où il convient de placer tel sujet ou tel personnage de préférence à tel autre, dans une église, un narthex, un réfectoire ou une fontaine. Enfin un appendice fixe le caractère du Christ et de la Vierge.

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veux et la barbe des hommes décrépits. Ajoutez à la même couleur plus de noir et un peu de rouge, faites-en des traits et vous éclairerez de simple céruse. Mêlez de nouveau plus de noir fà la céruse, couvrez les cheveux et les barbes des vieillards, faites des traits de la même couleur, après y avoir ajouté plus de noir et un peu de rouge ; puis éclairez avec la couleur dont vous aurez couvert les hommes décrépits. Dans cet ordre, faites encore, si vous voulez, des cheveux et des barbes plus noirs, en ajoutant du noir.

Diversarum artium schedula (Publié par le comte de L’Escalopier).

Gérard de Lairesse (I6ii-i7ii).

Dans la figure d’une femme blanche et potelée, il faut se servir, pour le couler ou l’ébauche de blanc et de rouge brun ; et pour la finir on prend du blanc avec un peu de vermillon.

Pour un adolescent on emploie les mêmes couleurs, dans lesquelles on mêle un peu d’ocre claire.

La figure d’un soldat demande du rouge brun avec très peu de Diane pour le couler; pour la finir on se sert des mêmes couleurs que pour les autres figures. La figure d’un habitant de la campagne, hâlé par le soleil, demande du rouge brun, de l’ombre et du blanc pour l’ébaucher ; et de l’ocre clair et du blanc pour la finir.

Pour la figure d’un malade employez du blanc avec un peu de vermillon ou de rouge brun pour le couler ; et pour la finir servez-vous d’ocre claire et de blanc sans y donner la moindre teinte vermeille.

Après avoir employé ce procédé il faut mettre la dernière main à l’ouvrage. Lorsque vous voudrez donner les dernières touches à une figure, faites-la sortir en y passant un léger vernis, dans lequel vous aurez mêlé un peu d’ocre clan ; et

placez ensuite vos rehauts, que vous fondrez dans votre vernis, de la manière que vous le jugerez le plus convenable. Mais si c’est la ligure d’un enfant que vous avez entre les mains, mêlez alors un peu de vermillon dans votre vernis; et pour une figure de femme vous prendrez un peu moins d’ocre claire que pour celle de l’homme.

Il est surtout essentiel d’observer que la teinte bleuâtre, qui produit la morbidesse, ne se donne point dans le couler, ni dans l’exécution même, mais en faisant les rehauts : en les fondant dans le vernis encore humide, non avec du gris, ni avec du blanc rompu avec du bleu, mais avec de l’outremer ou du bleu de saflVe pur et gras, qu’on appliquera légèrement avec un pinceau fort doux...

On ne trouve dans le nud que trois sortes de teintes ; savoir les clairs, les demi-teintes et les ombres.

Le Grand Livre des Peintres.

Jean Restout (1692-1768).

MM. De la Fosse et Jouvenet disaient encore que dans les ombres il n’y avaitpoint de couleurs. A lalettrecelaparoistfort Quoy, dira-t-on, une draperie bleue n’est pas bleue. Dans les ombres elle l’est, mais d’un bleu sale. La vraye couleur d’un corps est la demy teinte.

Conférence.

A.-ÏL Cochin (1715-1790).

Recette de Chardin pour harmoniser un tabceau. — Teinte pour l’accord harmonieux d’un tableau dontM. Chardin faisait un excellent usage : de la laque, de la terre de Cologne, des cendres d’outremer, du sti.lt de grain d’Angleterre. Quand le tableau est fait, on revient avec ces teintes pour accorder. J’ai ouï dire à M. Chardin qu’avec ces tons diversement et bien

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modifiés, il revenait sur toutes les ombres, de quelque couleur qu’elles fussent. Il est certain que ce peintre a été celui de son siècle qui a le mieux entendu l’accord magique du tableau.

Lettre à Belle .

D’Argenville (1680-1765).

La méthode de Santerre. — Appliqué sans cesse à chercher des couleurs qui pussent faire durer ses ouvrages, et les rendre pour ainsi dire éternels, il regardait en marchant dans les rues les enseignes des boutiques pour discerner les couleurs que le temps détruisait le moins et se réglait sur ces observations. Cinq sortes de terre, à ce qu’il me dit un jour (l’outremer, le massicot, le gros rouge brun, le blanc de craie et le noir de Cologne), lui servaient ordinairement à faire toutes ses teintes, sans y mêler des laques et des stils de grains si sujets à changer. Malgré l’épaisseur des terres, il trouva le moyen de donner en quelque sorte du transparent à sa peinture. L’huile de noix y était employée, quoiqu’elle soit très longue à sécher; et quand ses couleurs ne séchaient pas assez vite, il exposait ses tableaux au soleil et ne les vernissait jamais qu’au bout de dix années. Ces pratiques, quoique peu usitées parmi les peintres, ont rendu ses teintes brillantes et ses carnations très vives.

Cité par Ch. Blanc. Hist. des Peintres.

Mine Vigés Le Brun (4755-1842).

Pour peindre la tête au pastel ou à l’huile, il faut établir das masses de vigueur, les demi teintes, ensuite les clairs. Il faut empâter les lumières et les demi-teintes, il y a un ton mixte qu’il ne faut pas omettre; il participe du violâtre, du verdâtre, du bleuâtre (voyez Van Dyck). Les demi-teintes doivent être

de ton rompu et moins empâtées que les lumières; que la lumière de la tête indique fortement ses os et ses parties musculeuses qui cèdent aux premières.

Immédiatement après cette première lumière, se trouve le ton de chair décidé selon le teint de la personne, il se perd avec les tons mixtes et fugaces des demi-teintes.

Les ombres doivent êtres vigoureuses et transparentes à la fois, c'est-à-dire point empâtées, mais d’un ton mûr, accompagnées de touches fermes et sanguines dans les cavités, telles que l’orbite de l’œil, l’enfoncement des narines, et dans les parties ombrées et internes de l’oreille, etc. Les couleurs des joues, si elles sont naturelles, doivent tenir de la pêche dans la partie fuyante, et de la rose dorée dans la saillante et se perdre insensiblement avec les lumières occasionnées par la saillie des os et qui sont d’un ton doré.

Souvenirs (Fasquelle, édit.).

Eug Delacroix (1798-1863).

Tons de ciel. — La 'partie du ciel1 — après les plus grands clairs du soleil, c’est-à-dire déjà foncé : jaune chrome foncé blanc — blanc laque et vermillon.

La terre de Cassel et blanc forment la demi-teinte décroissante. En général, excellent pour demi-teinte.

Les clairs jaune clair sur les nuages au-dessous du char : Cadmium , blanc , une pointe de vermillon.

La partie du ciel plus orangé , à partir du cercle lumineux : sur une préparation orangée, frôler à sec un ton de jaune de Naples , vert bleu et blanc , en laissant un peu paraître le ton orangé.

4. Il s’agit du plafond de la galerie d’Apollon du Louvre : Apollon vainqueur

du serpent Python.

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Ton orangé, très beau pour le ciel : Terre d Italie naturelle , blanc , vermillon. — Vermillon , blanc, laque, et quelquefois un peu de cadmium et de blanc.

Sardanapale L — Linge de la femme sur le devant : sur un ton local, gris blanc. Terre de Cassel ou noir de pêche, etc. Ombres avec bitume , cobalt, blanc et ocre d'or.

Base de la demi-teinte des chairs, terre de Cassel et blanc.

Demi-teinte jaune de la chair, ocre et vert émeraude.

Ajouter aux tons d'ombre habituels sur la palette : vermillon et ocre d'or.

Ocre et vert émeraude, laque et jaune, ou jaune indien et laque, pour frottis et repiqués.

Laque brûlée et blanc , demi-teinte de chair. Ébaucher les chairs dans T ombre avec tons chauds, tels que terre Sienne bridée, laque jaune et jaune indien , et revenir avec des verts, tels que ocre et vert émeraude.

De même les clairs avec tons chauds, ocre et blanc, vermillon, laque jaune, etc. ; et revenir avec des violets tels que terre de Cassel et blanc; laque brûlée et blanc.

Ne pas craindre, quand le ton de chair est devenu trop blanc par l'addition de tons froids, de remettre franchement les tons chauds du dessous, pour les mêler de nouveau.

Magnifique tons d’ombre reflétée dans une chair rouge : vert cobalt, vermillon Chine, ocre jaune; je l'ai employée pour fondre les touches de terre de Sienne brûlée et autres tons chauds qui formaient la préparation des hommes qui regardent par le trou, dans le Daniel. Les clairs, sur ces préparations, peuvent se faire et ont été faits avec laïque fixe, ocre jaune et blanc.

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