L’ART ENSEIGNÉ PAR LES MAITRES
ÉTUDE
Il fut un temps où la couleur était pour le dessin une rivale assez dépréciée, considérée comme un peu folle, subversive et mal pensante. Gomment s'en étonner? Le dessin représente la science qui s'apprend; il exige un effort pénible, — par conséquent méritoire et dont on peut se glorifier, comme de la raison et de la vertu. « Le dessin est la probité de l'art. » La couleur en est le charme et la séduction, — une personne sage doit s'en méfier, comme d’une sirène ; — on ne peut guère l’acquérir, — ainsi du moins pensait-on ; — - c'est don du ciel, comme la poésie; par conséquent le mérite est assez mince, aux yeux de ceux qui ne perdent pas leur temps à rêver.
Le dessin établit la construction des objets, et définit leur réalité permanente. La couleur cherche à saisir les jeux fugitifs de la lumière, par conséquent ce qui est mirage et accident. Elle amuse, flatte les sens, a le goût de la fantaisie. Elle aime la splendeur, — certains disaient le clinquant, — et chante, — tout comme la cigale. Le dessin réfléchit et calcule, comme la fourmi. Entre la cigale et la fourmi, l'hostilité a toujours existé
et existera toujours. C'est pourquoi j’incline à penser que la querelle des dessinateurs et des coloristes est aussi vieille que l'art lui-même. Et nous ne nous attarderons pas longtemps à raconter ces luttes démodées. La couleur triomphe aujourd’hui sans conteste.
C'est un peu le destin de Théodora, impératrice de Byzance. La baladine, la gitane est devenue souveraine. Il est vrai qu’avec le temps, elle s'est affinée et assagie. Elle a même des prétentions à la science. Ayant ainsi l'attrait splendide des matières précieuses qui parent l'œuvre d'art comme des joyaux, elle se croit infaillible dans ses fantaisies. Nul n'ose plus discuter ses audaces. Et certains se demandent si son règne ne va pas jusqu’au despotisme.
Ah! nous sommes loin du temps où Jacques Blanchard soulevait le scandale pour avoir formulé en sa faveur, devant l'Académie royale de peinture et de sculpture, ces trois revendications modestes :
« La première, que la couleur est aussi nécessaire dans Fart de la peinture que le dessin.
« La deuxième, qu'en diminuant le mérite de la couleur, on diminue celui des peintres.
« Et la troisième, que la couleur a mérité les louanges de l'antiquité et qu'elle mérite encore celles de notre siècle. »
Pur bon sens, direz-vous, vérités évidentes jusqu'à paraître un peu banales. Cependant ces vérités, en l'an 1671, firent scandale. Le « solennel M. Philippe de Champaigne », et, après lui, l’autocrate Le Brun, l'arbitre du goût, qui régnait sur les arts comme un autre roi Soleil, se levèrent indignés et, eu deux harangues majestueusement orthodoxes, remirent les choses au point et la couleur à sa place. Le dessin était vengé et l’hérésie confondue.
ÉTUDE
Cependant le soleil de Louis XIY n’était encore qu'à s^n couchant, et déjà la fantaisie aimable et la couleur somptueuse s'épanouissaient dans les œuvres d’un homme de génie. C’est que les rigueurs de Port-Royal étaient passées de mode. A la génération des jansénistes et des théologiens avait succédé une génération moins austère. Watteau était un précurseur. La cour s'était déjà embarquée pour Cythère, où elle devait aborder sous la Régence. Et tandis que les mœurs s’amollissaient, la couleur s'affadissait en harmonies de plus en plus douces et alanguies, de plus en plus grises et pommadées. Avec Yan Loo et Boucher nous sommes bien loin des richesses puissantes que recélaitla palette de Watteau.
C'est que rien n'exprime mieux la sensibilité intime des hommes que l’accent avec lequel ils parlent la langue subtile de la couleur. Une génération moins éprise de jouissances matérielles que de spéculations métaphysiques, moins soucieuse d’apparences fugitives que de réalités permanentes, moins imaginative que raisonnable, cette génération-là donnera des dessinateurs. La couleur s'épanouira dès que les gens auront le souci de donner une parure et une richesse aux loisirs d’une existence aimable et prospère. Quel contraste entre l'art de Yenise, la ville des fêtes, et celui de Rome, la capitale de la Théologie, entre Michel-Ange et Titien !
De sorte que, faire l'histoire de la couleur, c'est un peu raconter celle des mœurs. Rien de plus passionnant. Cherchons donc à deviner l'idée que l'humanité s'est faite de la couleur à travers les siècles. C cela nous' amènera peut-être à connaître l’idée que nous devons nous-mêmes nous en faire et à résoudre ce problème : qu’est-ce que doit être la couleur pour atteindre à la Beauté parfaite?
On s'est souvent demandé quel sentiment les anciens avaient de la couleur, et même si leurs sens étaient assez affinés pour leur permettre de saisir toutes les nuances du prisme que nous percevons aujourd’hui. C’est la thèse du professeur Hugo Magnus *, lequel allégua que les anciens n'apercevaient pas les rayons les plus sombres du spectre, qu’ils n'étaient sensibles qu'à J’éclat, et qu'ils n'avaient, tout compte fait, que des notions assez sommaires, et grossières, des couleurs. « La rétine se trouvait, dit-il, dans toute son étendue, dans un état analogue à celui que présente aujourd’hui la zone phériphérique de cette membrane : dans ces régions, la rétine est encore insensible aux couleurs; toute couleur y perd son caractère propre et n’apparaît que comme un gris plus ou moins clair. »
Les couleurs les plus vives, le jaune, le rouge, ont été perçues tout d'abord, puis les moins lumineuses : le vert, le bleu; aujourd’hui nous en sommes au violet, nos arrière-neveux connaîtront la joie de distinguer des rayons colorés qui sont encore pour nous dans la nuit. Bref un Parrhasius ou un Apelle avaient des sens moins exercés qu' aujourd’hui n'en a un professeur de Tubingue. Et le docte allemand prétend découvrir la preuve de sa théorie dans le vague, ou même l'impropriété de certaines expressions employées par les anciens. « Les Chants du Véda , dit-il, Y Ancien et le Nouveau Testament ne parlent pas du ciel bleu. Au contraire, celui-oi, dans Ylliade, est qualifié de rouge et de pourpre ».
En vérité rien de plus fragile, et même de plus puéril, que ces arguments philologiques. Comme l'observe M. Ch. Moreau- Yautbier2, lorsque nous disons : « Un vin rouge, un vin blanc », nous préparons aux philologues allemands de l’avenir de solides
. Hugo Magnus. Histoire de l’évolution du sens des couleurs.