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La coupe de Corail

« Dpvnnt cette admirahlc ifflago de l'inOaJ, l'esptit s'élève et s'immobilise pour ainsi dire dans l'extase. • Emile Souvestre.

J'arrivai à Pornic au commencement du mois de juillet de l'année 1858, par une de ces soirées brûlantes où la terre renvoie à l'air toutes les aspirations du soleil.

Je voyais la mer pour la première fois. Mais était-ce la voir? Le port de Pornic

ressemble , Tété, à un vaste bassin d'eau douce, et souvent les petits bâtimens qui s'y reposent, à Theure du retour ou du départ, ne se trouvent à flots qu'au moment de la marée montante.

La ville de Pornic appartient à la vieille Bretagne; elle a sa basse et sa haute ville, rien n'est plus pittoresque que son aspect. J'arrivai par la basse ville, bâtie sur une falaise dont le pied fut longtemps battu parles flots; l'espace qu'ils ont laissé en se retirant est couvert aujourd'hui de jolies maisons à persiennes vertes, dont pas une ne ressemble à l'autre. Là se trouvent le quai et la rue des Sables. La haute ville offre des habitations dont la forme gothique n'est plus celle de nos jours; plusieurs portes sont percées dans le roc à trois et quatre pieds au-dessus* du sol, et ces mêmes rocs forment à la fois l'escalier

qui conduit à ces portes, et la partie basse des murs de ces maisons, où Thomme n'a eu qu'à élever sa frêle architecture sur celle de Dieu.

Je ne sais quel parfun d'eau de mer et de sauvage végétation se respire dans cette ville bâtie sur le roc et dans le roc , mais en embrassant du regard cette gigantesque création, où les hommes ont eu moins de part que la nature, je sentis courir dans mes veines ce froid inexplicable qui vous saisit en face de tout ce qui est vraiment grand, vraiment beau.

Cette première impression passée Je montai lentement les majestueux escaliers tail- |^ lés dans le granit brut, et qui forment une partie des rues de Pornic Mes y eux attachés à ces pierres bleuA ♦ res et si vastes qu'on n'y voit que de rares fissures, suivaient avec un étonnement difficile à décrire les pro-

fondes ornières que le temps a permis aux roues des charrettes d'y creuser sans le secours de l'ouvrier.

J'étais avide de tout voir, j'oubliais ma fatigue et le peu de jour qui restait encore.

Les amis qui m'attendaient vinrent audevant moi , amis comme on les trouve dans la province , bons et dévoués dans tous les temps.

Une heure après, j'étais avec eux dans une petite chambre basse blanchie à la chaux 5 en face d'une table sur laquelle se voyaient des chevrettes, des moules et de magnifiques poissons. Les fenêtres étaient ouvertes, et le vent qui s'élevait soufflait doucement dans les rideaux blancs tendus comme une voile.

J'écoutais un bruit vague, confus, inexvlicable,que je n'avais entendu nulle part.

— C'est le bruit de la mer, me dit-on.

Je passai la moitié de la nuit à ma fenêtre. La lune brillait d'un éclat qu'il me semblait ne lui avoir jamais vu.

Elle éclairait quelques rosiers du Bengale et un figuier placés près de moi; puis au loin elle me montrait une large ligne diamantée , c'était la mer )

Je ne pus dormir. J'attendais le jour.

Personne n''était levé dans la petite maison que des paysans avaient louée à mes amis. J'ouvris doucement la porte, et je courus du côté où j'avais aperçu la ligne diamantée.

Je traversai des chemins arides et rocailleux , je ne courais plus , j'avais une vague frayeur de l'émotion au-devant de laquelle j'allais seule, comme si j'avais craint qu'on ne m'en ôtât la moitié, en faisant entendre, près de moi, des

pas, une voix... Je m'arrêtai tout à coup.

La mer grondait à quelques pas de moi, et je ne la voyais pas î Une longue masse de Tochers s'élevait entre nous. Ses flots blancs d'écume battait les flancs de ces roches grisâtres qiii ne se trouvent que sur les côtes de Bretagne.

La marée montait. . .

Je tressaillis et je restai là , écoutant machinalement et comme perdue dans les extases d'un autre monde.

Le soleil s'était levé rouge et brûlant, mais le vent fouettait les vagues, et j'aspirais , avec lui , cet air imprégné des grandes émanations de la mer, cet air qui donne à la vie une force de bien-être dont nul ne pourra comprendre la délicieuse sensation s'il ne l'a éprouvée.

Je marchais , poussée par une main invisible.... J'allais j'allais toujours j

je ne voyais plus le sol que je foulai».

La mer était devant moi , ca!me , im mense, derrière les vagues qui grondaient sourdement au pied du roc où je m'arrêtai, éperdue. Un abîme de plus de soixante pieds me s^^parait d'elle... J'eus peur, une sorte de vertige me rejeta en arrière muette et tremblante puis.je regardai cette sublime merveille de la création... et je la vis sans bornes, comme l'infini...

Lorsque je revins à moi je sentis que je pleurais.

Bien des jours ont passé sur ce jour sur cette heure , elle est présente à mon souvenir comme si la mer était devant moi, comme si mes larmes coulaient en-

core!

Le lendemain , c'était un dimanche, je suivis mes amis à Pornic,dont nous étions séparés par un quart d'heure de chemin.

Je les laissai entrer dans l'église, et je me rendis à la poste; on me remit une lettre, et comme je m'étais assise pour la lire , j'entendis une voix qui demandait, avec une inquiétude mal comprimée :

— Y a-t-il quelque chose pour moi ?

— Non, Monsieur.

— Cherchez encore , reprit la même voix, devenue plus douce parce qu'elle était plus triste.

Je levai les yeux et je rencontrai ceux d'un homme dont la flgure grave et pâle me fit oublier que j'étais restée là pour lire une lettre.

Il sortit, et je ne sais comment ni pourquoi je demandai son nom.

J'appris qu'on ne le connaissait à la poste que comme un étranger, et que ses lettres portaient un seul nom , celui de Georges.

Je repris la route de l'église ; une messe basse finissait, et la foule se pressait sur la petite place où je venais d'arriver ; elle sortait de l'église et entourait un crieur qui, du haut d'une borne, faisait entendre à la suite d'un roulement de tambour les nouvelles de la journée.

C'était l'arrivée d'un chasse-marée apportant 400 d'huitres. — C'était la perte d'un chien de chasse noir et gris. — Puis l'annonce d'un concert et d'un feu d'artifice. A la suite de ces choses surprenantes, le crieur , que la foule étouffait, annonça qu'un ballon serait lancé, et qu'il y aurait bal après le concert.

Un houras de cris joyeux répondit au dernier roulement du tambour, et je fis de vains efforts pour pénétrer dans l'é glise , portée pour ainsi dire par ces groupes d'hommes , de femmes et d'enfans, je me

résignai, et ne pouvant atteindre l'église, je Testai immobile sous l'auvent d'une petite porte. Je m'étais à peine établie dans ce lieu de refuge, que j'aperçus , à quelques pas de moi , le même homme que ] 'avais vu à la poste, et comme il ne me regardait pas, j'eus le temps de Texaminer.

Il pouvait avoir de vingt-six à trente ans, sa taille était svelte et pleine d'une élégance à demi dédaigneuse ; son costume simple, mais recherché ; son teint brun et ses yeux noirs rappelaient les hommes du midi. Il était grand, et portait dans toute sa personne un étrange mélange de tristesse et de fierté, de douceur et de sauvagerie. Lorsqu'il se tourna de mon côté, je le regardais encore. Je rougis et j'éprouvai un sentiment de mal aise. Cet homme avait en lui quelque chose qui

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excitait la curiosité et qui semblait la défendre impérieusement.

Cependant la foule des mariniers se pressait de plus en plus. Le dernier son de cloche se faisait entendre, et la messe commençait^ une grande partie des habitans de Pornic s'étaient agenouillés sur la place, n'ayant pu pénétrer dans Téglise.

J'étais fort embarrassée, et je ne sais à '( \^Vquel parti j'allais m'arrêter, lorsque j'en- ^ I attendis une vaix fort douce me demander

je voulais accepter l'appui d'un bras.

- f^f L'homme qu'on appelait Georges était près de moi , et avant que j'eusse eu le temps ou la présence d'esprit de lui répondre, mon bras se trouva passé sous le sien^ et d'un geste qui valait un ordre, il s'ouvrit un passage jusqu'aux marches de l'église. Je le suivis, le comparant vaguement aux flots de la mer que j'avais vus,

la veille, battre les masses de granit. Cet homme m'apparaissait grand et sauvage comme eux et je sentais près de lui je ne sais quel embarras pénible dont je ne me rendais pas compte.

11 me plaça près de mes amis, et je le perdis de vue.

J'étais mal disposée au recueillement de la prière. Mes regards erraient de la voûte de l'église, aux fidèles, pressés si près les uns des autres qu'il était tout à fait impossible de tourner la chaise sur laquelle on cherchait à s'agenouiller.

Les femmes sont belles à Pornic, belles comme des Italiennes ! leurs traits réguliers, leur peau brune et unie, leurs tailles hautes et bien prises donnent aux plus pauvres d'entre elles un air de noblesse , une distinction que leur étrange costume rend infiniment piquante. Les femmes ai-

dent les hommes dans leur plus rudes travaux; mais elles se parent le dimanche avec une extrême coquetterie , et je restai frappée d''admiration en voyant toutes ces belles têtes courbées sous la main de Dieu.

Le curé, vieillard vénérable, commença un sermon sur l'envie.

Ce fut un admirable morceau de simple et noble éloquence. La première phrase captiva toute mon attention.

« Mes enfans , » dit-il d'une voix très faible et qu'il fallait beaucoup écouter.

« Le premier péché dans le ciel fut l'orgueil ; le premier péché sur la terre fut l'envie. »

Au bout d'un demi quart d'heure les mariniers et les marinières dormaient.

Les têtes ondulaient comme des épis de blé.

Mon regard rencouira celui de Tétranger.

Il était debout à demi caché derrière le pilier qui soutenait la chaire. Ses yeux me dirent ma pensée.

Cette foule endormie était la même qui avait si avidement écouté la voix bruyante du crieur public !

0 tristesses l o faiblesses de l'humanité. Il faut à la masse du peuple des cris, des bruits saisissables aux sens, bien plus qu'à l'âme! La parole n'est rien pour lui, si elle ne vibre éclatante et sonore!

« Il est d'autres richesses que celle de l'argeat, et il n'y a pas que la maia qui mendie en ce monde. »

Gustave be La Noce.

Le soir vint , j'entrai dans l'établisseinent des bains pour la première fois. La salle où le concert et le bal allaient avoir lieu était très vaste et fort mal décorée. Là, dans quelques fauteuils plus rares que les grands noms qui s'y reposaient , et sur beaucoup d'humbles chaises de paille, je

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vis de charmantes fem mes , parées comme

dans les soirées d'hiver, en blanc et les

cheveux couronnés de fleurs.

Un lustre à becs enfumés par la vapeur de l'huile, quelques quinquets accrochés aux murailles et d eux bougies placées sur

un piano, formaient tout l'éclairage d'une fête où les plus nobles dames de Paris et de la province s'étaient réunies. Et chose assez rare , je remarquai près d'elles des hommes beaux sans fatuité ni ridicules; plusieurs d'entre eux étaient leurs maris. Et chose encore plus rare , ces femmes et ces maris , beaux et charmans , paraissaient s'aimer !

Je me sentis pénétrée d'estime pourfes bains de mer !

La pluie qui tombait à verse pour la première fois depuis un mois , éteignit le feu. d'artifice et le balon creva. Ces deux

choses appartenaient au peuple : il jeta un long cri de regret, et se renferma chez lai. Le dimanche est le seul jour de repos pour cette population active et laborieuse.

Pornic s'endormit à dix heures , comme si le couvre-feu avait sonné.

Le bruit;, la lumière, la vie n'eurent plus qu'un seul espace à animer.

La salle enfumée, où la fraîche et jolie mademoiselle Basin faisait entendre sa voix souple et brillante comme celle d'une fauvette.

La danse succéda à la musique ; elle dura toute la nuit.

Les hommes sont infiniment galans aux bains de mer; il règne en eux je ne sais quel parfum chevaleresque que l'on respire trop rarement aujourd'hui , perdu qu'il se trouve dans la fumée des pipes , cigares et cigarettes.

Je ne dansai pas , j'observai avec peu de charité, peut-être, les groupes formés çà et là , selon les rangs ou les coteries. Je remarquai avec quel dédaigneux silence les femmes titrées accueillaient les avances de celles qui ne l'étaient pas. Plusieurs d'entre elles, que j'avais vues à Paris , provinciales affables , gracieuses , oublieuses en apparence d'un titre perdu dans la foule, ra'apparurent , sur ce qu'on pouvait appeler leur terrain, hautaines , ridicules, pitoyables dans les petits airs qu'elles se donnaient , et que l'boanête bourgeoisie appelait grands airs. A ce|a près, la physionomie de cette réunion était charmante; la politique, Içi littérature , les affaires, les mille riens roulans sur les théâtres et les salons, èii étaient bannis.

Les femmes et les hommes ne semblaient

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occupes que de deux choses : le plaisir et l'amour I

Cependant un sombre événement avait traversé la gaîté des bains sans l'altérer, et c'est une triste chose à envisager que cette indifférence pour les malheurs qui ne sont pas les nôtres I

— Qu' est-il donc arrivé? demandai-je à mes amis.

— On parle d'un jeune homme que personne ici ne connaissait et qui est mort ce matin.

— Si vous voulez -bien , madame , m'accorder la faveur d'un moment d'entretien, je vous dirai ce qu'était ce jeune homme. Voulez-vous accepter mon bras?

Je posai machinalement ma main sur le bras qu'on m'offrait, et je me trouvai entraînée vers le quadrille sans trop savoir comment j'étais arrivée là.

— C'était un pauvre jeune homme, continua l'étranger d'une voix moitié triste , moitié sévère ; il ne prenait part à aucune des joies que l'on vient chercher aux bains de mer. — Écoutez ce qui se dit entre chaque figure de cette contredanse. Cette dame placée près de vous parle de ce jeune homme. ~ J'écoutai.

Une fort jolie femme achevait un balancé, et je saisis entre elle et son danseur les phrases qui suivent :

—Ce pauvrejeune homme qui ne voyait personne , qui ne parlait à personne, vous savez ?

— Ah ! oui , c'est fort triste ; il est mort ce matin. On dit qu'il sera enterré par charité.

— Pauvre jeune homme ^ oh ! c'est affreux !... Et changeant tout à coup de son de voix , la jeune femme reprit plus bas :

Regardez -donc comme madame de G*** cherche à paraître jeune j peut-on se coiffer ainsi !

— Vous le voyez, madame, dit l'étranger dont je sentis le bras frémir de ce frémissement nerveux qui vient au secours des violentes émotions, c'est-là le monde, la mort le matin^, la danse le soir.

— Vous connaissiez ce jeune homme?

repris-je fort émue.

— Serais-je là, madame, si je l'avais connu !

Je sentis que cet homme ne ressemblait à aucun des hommes qui nous entouraient;

La contredanse venait de finir, il me ramena près de mes amis, et resta appuyé sur le dos de ma chaise.

— Vous ne dansez donc pas, monsieur?

lui dis-je.

— Je ne danse jamais, madame.

22 LA COUPE DE fcORAlL.

^- Mais vous aimez à Toîr danser?

— Non , madame.

-^Cependant!..

— li devina ce qu'il y avait de raillerie dans le sourire qui acheva ma pensée , et iî reprit :

— Je ne vais jamais dans le monde, ma dame ; et si j'y suis ce soir, c'est uniquement parce que je désirais causer avecvous.

Je m'inclinai , assez surprise de la gravité avec laquelle il avait prononcé ces derniers mots.

J'attendais qu'il m'expliquât pourquoi il a>?ait désiré causer avec moi. Mais sans avoir l'air de se souvenir de ce qu'il venait de me dire, il continua la conversation un moment interrompue.

— Ce pauvre jeune homme, dit-il d'une voix dont l'accent était doux et simple, il

était arrivé ici il y a quinze jours, personne ne le connaissait. 11 s'était log^é dans une misérable chambre, et tous les matins il buvait dans son bain une certaine quantité d'eau de mer.Le malheureux avait d'épou- Vantables convulsions ; mais loin de s'en alarmer et de consulter le médecin de l'établissement, il continuait toujours un remède dont le résultat n'était pas douteux ! Ehbien ! madame, dans la mort de ce jeune homme, isolé, inconnu, et plus seul au milieu de cette foule que dans un lieu désert, ce ne fut pas sa mort qui fut la plus triste scène de ce drame solitaire joué entre lui et le terrible élément auquel il demandait son salut....

— Mais il a youIu se tuer, m'écriai je

— Peut-être, reprit Georges! Le blâmeriez-vous?

— J'ai horreur du suicide, murmurai-je.

— Rassurez-vous, madame ^ continua l'étranger , et sa voix était remplie d'une amère insouciance ; il suivait une ordonnance de médecin ; il me le dit du moins!

— Mais qu'est-il donc arrivé de plus triste que sa mort?... Ses parens sont venus trop tard peut-être ?

— Ses parens! oh non, madame; ce n'est pas cela! Ses parens l'ont laissé mourir sans s'inquiéter de lui ni avant , ni après. — Et puis, qui sait, il n'avait peutêtre pas de parens i II est plus d'un orphelin , madame ; et celui qui naît au monde déshérité par avance de tout ce qui fait aimer la vie, meurt vite et meurt pauvre.

— Comment, personne n'est venu à son aide, et les plus riches familles de France sont ici?

— Oui , madame , mais le riche songe

rarement au pauvre qui se cache! On paiera les frais de son enterrement , parce que la femme chez laquelle il logeait s'est montrée dure et cruelle envers son cadavre ; car elle l'a fait jeter nu sur la pierre pour se payer avec ses vêtemens , et cette horrible scène a appris aux riches familles qui sont ici , qu'il avait dû beaucoup souffrir.... On s'est ému un instant, et on a fait l'aumône à la mort !

— Nul doute, il s'est tué!...

' — Je ne le crois pas, madame ; il avait foi en Dieu, car un soir, au pied des falaises, je l'ai surpris à genoux. Il priait.

~ Peut-être priait-il pour être pardonné , interrompis-je en me sentant pénétrée d'une grande pitié pour ce jeune homme que je n'avais jamais vu.

— J'aime mieux ne pas le croire coupable , reprit l'étranger ! car on est cou-

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pable d'abandonner la vie, quelque lourde à porter qu'elle soit , car on est sans courage de se reposer ainsi avant d'avoir atteint le but marqué par Dieu !

— Mais s'il ne pouvait plus vivre, s'il n'avait ni parens ni fortune ?

— On peut mendier alors !

— Mendier , repris-je ! ah ! l'on voit bien, monsieur, que vous ne savez pas ce que c'est que mendier!

— J'ai mendié, madame, bien plus que vous ne pensez ! Et l'aumône ne m'a jamais été faite.

(]es mots furent prononcés d'une voil si basse et si amère , que je regardai cet homme pour m'assurer s'il raillait ou s'il disait vrai.

Sa figure était impassible, ses yeux seuls brillaient d'un feu sombre. Il était debout et sa tête rejetée .en arrière semblait en-

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cadrée dans les plis d'une draperie rouge, dont le reflet colorait ses joues pâles d'une teinte chaude et presque fantastique.

Il me fut impossible de continuer la conversation ; lui-même garda le silence, et quelques instans après il repoussa doucement le rideau derrière lui , me salua , et je le vis sortir de la salle.

— Vous connaissez ce jeune homme , me dirent mes amis avec un accent rempli de curiosité ?

— Moi , répondis je sans savoir ce que j'allais dire , ou peut-être pour éloigner d'une seconde l'instant où j'allais avouer que je ne le connaissais pas.

— Cela est fort singulier, reprirent mes amis lorsque j'eus raconté comment je l'avais rencontré la veille. Il y a beaucoup dintrigans et d'aventuriers auiç bains de mer.

Ils cherchèrent alors des yeux quelqu'un qui put leur donner des renseignemens sur l'homme qu'on m'avait dit ne connaître que sous le nom de Georges.

Les questions n'obtinrent que de vagues réponses. C'était un étranger venu depuis peu, ne faisant aucune dépense, et cependant passant pour riche. Il ne parlait à personne, caressait tous les enfans qu'il rencontrait , et se rendait chaque jour régulièrement à la poste.

Les hommes l'avaient surnommé l'ours des Falaises.

Et les femmes l'appelaient le beau ténébreux.

Je bâtis vingt romans plus absurdes les uns que les autres sur l'ours des FalaiseSr

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