‹ La coupe de CorailChapitre 2 sur 15 · LE CHATEAU DE BARBE-BLEUE · texte numérisé non relu

LE CHATEAU DE BARBE-BLEUE

« La Bretagne était restée longtemps à l'abri de cet esprit de destruction qui souflle comme an ouragan sur l'ancienne France.»

Emile Soutestre.

Pendant les longues et charnaantes promenades que nous fîmes le lendemain et les jours suivans , je me surpris plus d'une fois interrogeant du regard les grottes que la marée base laisse à découvert, et les

hauteurs des falaises ; mais les grottes et les falaises étaient désertes.

Le souvenir de l'étranger s'effaça peu à peu devant le grandiose de cette nature qui éblouissait mon àme et mes yeux.

J'allais m'asseoir le matin , au lever du soleil;, sur ces roches de pierres bleuâtres qui bordent toute la côte de Bourneuf ; pierres unies et lisses comme le marbre, et qui prennent, sous les reflets du soleil, des teintes d'or et d'argent.

A quoi pensais-je en face de ce ciel et de cette mer qui semblaient étinceler des mêmes feux! Dieu seul pouvait le savoir! Ma pensée n'était nulle part \ j'adorais en silence, et perdue en moi-même, le ciel , la mer et ces flots de lumière qui m'éclairaient, moi, pauvre être qui me serais trouvé moins puissant et plus fragile

que le goëllandqui fendait l'espace, si je n'avais senti mon àme s'élever vers Dieu.

— Pais le bruit d'un pécheur ramassant le goïmon au-dessous de moi, me ramenait sur la terre, et souvent je descendais près de lui. Il me racontait sa pauvre vie, dont il ne se plaignait pas, et je comprenais l'amour que cet homme avait pour son pays. C'est ainsi qu'il appelait la Gôte de Bourneuf, et l'espèce de maison qu'il habitait à l'ombre d'un figuier; cet arbre, le seul qui croisse en abondance sur ces côtes sauvages, ombrage la plus pauvre habitation. 11 donne d'excellens fruits, et son feuillage repose la vue, qui cherche presque toujours en vain un peu d'ombre, un peu de verdure.

Huit jours s'étaient écoulés J'avais visité Prigny, Saint-Gilles d'As , Clion, les Moutiers, ravissantes promenades éparses au-

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tour de Pornic, et qui gardent dans leurs ruines et leurs églises, d'un style inconnu aux autres contrées de la France, des trésors artistiques que les peintres n'ont pas encore exploités.

J'étais retournée à Pornic , et le souvenir de Georges m'y avait suivi. Un vif attrait de curiosité . ce prestige qui s'attache à l'inconnu, et dont on subit l'influence sans que le cœur y soit pour rien, agissait sur moi, lorsque je me retrouvai sur les lieux où je Favais rencontré.

Je fus à la poste moi-même; quelque chose me disait que j'y entendrais parler de lui.

Le courrier venait d'arriver, les lettres étaient éparses. Je les parcourais des yeux, et le nom de Georges me frappa.

— Ce monsieur est moins exact qu'il y a huit jours, dis-je avec plus de curiosité que de discrétion.

— Ah répondit vivement la personne chargée de recevoir les lettres, c'est la seconde qu'il laisse ici. Comme elles sont adressées poste restante, je les garde; il faut qu'il soit malade , ce monsieur, car depuis un mois qu'il est à Pornic ou aux environs, il n'a pas manqué un seul jour de venir ici.

La porte s'ouvrit, et un jeune homme de quinze à seize ans, entra.

-— Les lettres de M. Georges? dit-il en portant la main à son chapeau de toile cirée.

— Voilà! et la directrice remit les lettres au jeune garçon. Ah! c'est toi, Jean, dit-elle en le reconnaissant pour un des enfans de Pornic. Tu connais donc ce monsieur, c'est lui qui t'envoie ?

— JNou, répondit Jean, en mettant les lettres dans la coiffe de son chapeau, je ne

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le connais pas précisémenl. «Vçuî-tu gagner vingt sous? » que m'a dit un hoigme en veste grise ? J'étais sur le chemin <|e Sainte-Marie.

— Ça me va, ai-je répondu ; et de fait, ça m'allait; j'avais à peine un quarl d'bQ^r? de chemin de la route à la poste.

— Et où vas-tu porter les lettres? continua cette femme, curieuse comme toutes les femmes, si ce n'est un peu plus.

— A Sainte-Marie !... Au revoir, je n'ai pas le temps de m'arrêter. Et Jean referma la porte sur lui , sans attendre une troisième question ; elle mourut sur les lèvres de la brave femme , qui se confenta de murmurer :

— Il ne fait rien comme les autres, ce monsieur.

Je rejoignis mes amis, ils m'attendaient chez le propriétaire d'un vieux châkteam ,

bâti presqu'au bord de la plage, consacrée aux baigneurs. Ce château avait appartenu à Gilles de Retz, surnommé Barbebleue. En passant sous la poterne, je fus surpris de la parfaite conservation des parties les plus pittoresques de ce vieux débri féodal. Le pont-levis n'existe plus , mais les larges et noirs flancs d'une tour à crénaux attestent la force des murailles, et donnent à ce côté de la ville de Pornic l'aspect le plus poétique.

Je pénétrai dans l'intérieur du château, et j'eus le regret de voir que le nouveau propriétaire, sans respect pour les arts, avait spéculé sur ce vaste monument. Il l'avait rendu habitable, non seulement pour lui, mais pour les baigneurs. De modernes construcli jas s'étaient élevées sur les anciennes, et de petites chambres s'y louaient fort cher dans la saison des bains.

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Je cherchais celle où mes amis se trouraient en visite chez une dame nouvellement arrivée, lorsque j'entendis un domestique dire à un de ses camarades : On peut louer le n° ^, ce monsieur ne revien* dra pas.

Je m'arrêtai en face du n"^ 7, et j'y entrai, la porte et la fenêtre en étaient ouvertes.

Deux noms avaient été tracés sur une vitre avec le diamant d'une bague. Je lus distinctement celui de Georges; je ne pus déchiffrer l'autre.

Cette chambre avait été habitée par cet homme mystérieux dont je retrouvais la trate vague et bizarre comme luimême.

Je m'assis sur la fenêtre, c'était une meurtrière. Ma pensée se perdit dans le passé, et je vis le féroce maréchal monter

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Tescalier de la cour, et j'entendis le cliquetis des sabres, des verres, les chants d'une orgie ! J'étais en proie à une de ces visions de l'esprit, qui ont fait croire autrefois aux apparitions et aux miracles. Elle fut si rapide que je n'ai jamais pu m'en rendre compte. L'imagination ouvre un champ immense à Timpossible... et les routes qu'elle parcourt sont rarement de ce monde.

Mes amis rirent beaucoup en me retrouvant dans cette chambre solitaire, la tête inclinée sous la pariétaire et les lianes sauvages qui entouraient d'un cadre de verdure la meurtrière dont on avait fait une fenêtre.

Je voulus rire comme eux, mais mon regard tomba sur la vitre où le nom de Georges était gravé, et je sortis de cette

chambre en regrettant de n'aToir pu lire l'autre nom.

La curiosité est un des sentimens les plus insatiables que la nature ait mis au cœur de la femme !

SAINTE-MARIB.

Tandis qae du hamean le simple cimetière Du pauvre akné des cieux protège la poussière. Mad. la Comtesse dd Pont.

Sainte-Marie est un délicieux village plein de poésie et de rêverie; il fait presque partie de Pornic, et les baigneurs y font de romanesques pèlerinages.

La mer baigne sa plage sablonneuse, et ce village , composé de quelques maisons

de pêcheurs , semble une île bornée par les vagues.

L'église de Sainte-Marie remonte à des temps qui n'ont pas de dates bien précises, si on en juge par son portail , l'un des plus curieux que l'on puisse voir. Le porche sous lequel la foule s'abrite, lorsque l'église ne peut la contenir, est garni de petites figKres sculptées dans la pierre; elles rappellent le paganisme plus que le catholicisme. Cette porte donne sur le cimetière, elle est moins belle que celle qui s'ouvre sur le village. Cette dernière est un beau monument d'architecture , et dans l'angle de l'un de ses piliers on remarque , à la hauteur de six à sept pieds, une chaire en plein air; c'est ainsi que l'on avait coutume de prêcher à Sainte-Marie la parole du Selgaeur , à une époque où les églises ne suffisaient pas à l'affluencedes Gdèles,

Si vous avez dans Tâme ces muettes tristesses que le monde ne peut ni comprendre ni consoler, allez à Sainte-Marie : ce petit coin de terre semble isolé de toutes les douleurs, le cœur s'y repose, oublieux de l'avenir et de ses déceptions.

J'étais à Sainte-Marie depuis une heure, et j'éprouvais déjà ce calme qui remplace le bonheur, et que je tiens pour préférable au bonheur, car s'il n'a pas ses ivresses, il ne traîne pas à sa suite ses cruelles réactions.

Tout entière à la mélancolie de cette église primitive et du cimetière qu'elle abrite de son ombre, j'avais oublié que le matin, en entendant commander des chevaux pour le village de Sainte -Marie, ma première et peut-être ma seule pensée avait été pour l'étranger dont le nom était resté gravé sur une des vitres du vieux château de Barbe-Bleue.

Je cherchais sur ces tombes , confiées à la garde de Dieu , les épitaphes dont les hommes sont si prodigues : les croix de bois noir étaient pour la plupart sans noms , sans date , et l'herbe les remplaçait souvent 5 mais , parmi tant de tombes ighorées, oubliées, et qu'il faut fouler aux pieds pour arriver dans la maison de Dieu, on en voit une qui captive toute l'attention. Dans un vaste emplacement, à l'abri de trois buissons de roses du Bengale, seules fleurs qui soient dans le cimetière, on aperçoit une longue et large pierre couchée sur le sol, et tellement pressée contre la terre, qu'on reconnaît qu'elle y fut scellée, et que le temps n'a pu la déraciner ! Mais s'il a respecté la tombe, il a limé la plus grande partie des lettres taillées en relief dans le granit de la pierre.

On a vainement cherché à déchiffrer

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cette épitapbe , on ne distingue qu'une chose, c'est qu'elle n'est pas en langue française ; elle entourait comme d'un cadre un gueirier sculpté en relief sur la pierre tombale j toute la figure est parfaitement conservée, et le bouclier, la croix posée sur l'armure et les ornemens placés aux quatre coins de la tombe , indiquent qu'elle fut élevée à un croisé. Beaucoup de savans et quelques artistes sont venus visiter ce viei X monument à demi caché au bord de la mer sous les roses et l'écume des vagues.

Nous étions penchés, mes amis et moi , sur cette toh)be qui gardait peut être dans sa poussiè! e tout un poème , lorsque le curé vint à passer ; il s'arrêta , et nous échangeâmes avec lui quelques mots; puis après un de ces mo^^iens où les gens qui ne 8e connaissent pas s'interrogent des

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yeux et de la pensée, ce brave homme nous offrit de venir prendre quelques rafraîchissemens chez lui. Nous acceptâmes.

La chambre , dont il ouvrit devant nous la porte , était simple et charmante. Tout y était pur comme dans un sanctuaire , et l'on sentait que la paix de l'âme y habitait

Ce bon curé était grand parleur, mais on l'écoutait avec plaisir, bien qu'il fût aussi simple et aussi peu instruit qu'un curé de campagne puisse se permettre de l'être. Un certain esprit naturel , une grande bonté et une sérénité parfaite qui semblait se refléter autour de lui, attachaient et retenaient.

Je l'écoutais, à demi penchée à la fenêtre , la mer brillait sous un soleil brûlant, et j'étais éblouie de ce magnifique spectacle.... Bientôt je n'entendis plus la voix du curé, et comme les malades qui, à

demi endormis par le bruit d'une lecture , se réveillent tout à coup frappés par le silence qui lui succède, je me retournai me souvenant que je n'étais pas seule.

Le curé et mes amis avaient quitté la chambre.

Je me rappelai que ce bon prêtre avait beaucoup vanté sa collection de coquillages , et je pensai qu'il la montrait à ses nouveaux hôtes. Peu curieuse de ces choses que je pouvais voir partout ailleurs, je ramenai mes regards sur la mer avec un bonheur plus intime. J'étais seule , il y a de muettes admirations qu'on ne savoure en entier que dans la solitude.

Je m'appuyai sur le balcon de la fenêtre, et je pris possession du magnifique panorama qui se déroulait sous mes yeux.

— Je n'espérais plus vous revoir, madame! — - Ces mots furent prononcés derrière

moi sans que j'eusse entendu le plus léger bruit de pas.

Je me retournai vivement, et, incapable de dissimuler le saisissement que je venais d'éprouver, je ne trouvai pas un mot à répondre.

— Me permettrez -vous, madame, continua Georges, car c'était lui , de vous demander si vous êtes encore pour longtemps à Pornic, oj* du moins aux environs de Pornic?

— Pour quinze jours, monsieur, répondis-je assez étonnée de cette question.

— Vous êtes bien pressée ^e quitter ce beau pays, madame; peut-être n'ayezvous pas admiré toutes ses merveilles?

J*ai beaucoup voyagé, et cependant les côtes de Bretagne me semblent toujours belles, toujours variées.

Je m'étais un peu remise de cette subite

apparition, et je fus frappée, en regardant Georges, de l'altération de ses traits. Il s'en aperçut, et me dit, allant encore au-devant de ma pensée :

— Je suis bien changé , n'est-ce pas? En achevant ces mots , une légère rougeur passa sur ses joues pâles et amaigries.

J'allais lui répondre tout le contraire de ce que je pensais, ainsi qu'on a coutume de le faire pour rassurer les malades, lorsque j'entendis la voix de mes amis.

J'aurais bien voulu savoir pourquoi il se trouvait à Sainte-Marie dans la maison du curé , et pourquoi surtout il s'y trouvait triste et malade.

Il me salua, ouvrit une petite porte cachée dans la tapisserie, et la porte se refermait sur lui lorsque mes amis rentrèrent.

J'étais fort troublée de ce brusque dé-

part, et je ne comprenais pas ce qui avait pu l'engager à se retirer ainsi.

Le curé regarda la porte se fermer , et il nous dit.

— J'ai là un jeune sauvage; il fuit le monde ; et s'il vous a aperçue , madame , il aura fermé cette porte plus vite qu'il ne l'avait ouverte.

J'essayai de rire , de plaisanter , mais je le fis de si mauvaise grâce que l'excellent homme crut devoir excuser celui qu'il nommait son jeune pensionnaire.

Mais amis le questionnèrent, et il ne se fit pas prier pour nous dire ce qu'il savait sur Georges.

~ Voici huit à dix jours qu'il vint à Sainte-Marie ; je chantais les dernières prières des morts sur une fosse où l'on venait de descendre une jeune fille. Lorsque la fosse fut comblée , je vis un homme qui

était resté derrière moi ; il était fort pâle, et tenait son chapeau à la main dans l'attitude d'un pieux respect. Cet homme me frappa ; je lui trouvai une noble et belle figure. Il vit bien que je le regardais d'un œil qui lui était favorable, car il me salua , et me dit ce peu de mots :

— Je suis étranger , monsieur.

— Je lui offris de venir se reposer chez moi , il accepta. Je le retins à dîner ; mais comme il ne mangeait pas, je m'aperçus alors qu'il devait être malade , car il avait l'air d'un homme qui lutte contre une souffrance qu'il veut dominer. C'est pourquoi je me sentis pris d'un grand intérêt pour lui, quoiqu'il parlât fort peu et ne me dît rien de ses affaires, ce qui, à tout prendre, ne me regardait pas.

Le lendemain, il fut saisi d'une violente fièrre , et il s'est levé hier pour la pre-

mière fois. J'ai peur qu'il ne soit plus malade qu'il ne le pense, et j'ai envoyé son domestique chercher le médecin ; mais il n'a pas voulu le voir. Ge pauvre jeune homnie a quelque chagrin ou je me trompe fort. Jeanne, qui n'est ni curieuse ni bavarde , dit qu'il lit presque toujours des lettres, et qu'il a sur lui un portrait de femme. — 11 est peut-être veuf, ajouta le bon curé avec une naïveté vraiment évangélique.

^- Restera -t- il longtemps avec vous?

demandèrent mes amis.

— Oh ! tant que cela lui fera plaisir. Je m'y suis déjà fort attaché, et je crois que la religion pourrait lui être d'un grand secours.

Nous prîmes congé du bon curé en lui promettant de revenir le voir.

Notre petit voyage se fit assez silenciea-

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sèment; nous pensions tous à ce personnage qui s'enveloppait de mystères comme la mer s'entoure de brouillard , avant le coucher du soleil.

— Qui est-il? d'où vient il?

Ces deux questions firent une grande partie des frais de notre conversation.

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