UNR HEURE TROP TARD
C'est un moment décisif, eolennel... l'honneur el l'avenir d'une famille reposent sur vous; pense?-y bien, monsieur.
(Clémence) Madame A^'CElOT.
Un élégant hôtel de Vienne avait remplacé rhumbie maisonnette du village. La jeune fille, confiante et ravie, se livrait tout entière à l'espérance d'un avenir enchanté; le colonel André ne la quittait guère que pour les devoirs les plus indis-
pensables de son emploi; et la vieille dame de Géroldsau semblait avoir tout-à-fait perdu son humeur chagrine , et presque aussi ses projets de vie dévote.
Georgette était tout-à-fait oubliée.
L'empereur accorda à André Walter des lettres de noblesse; et ce ne fut, certes, pas la chanoinesse qui en fut le moins ravie,
Aloyse, au lieu de devenir madame Walter, allait être appelée la baronne Walter de Griesbach. 11 n'y avait plus moyen d'hésiter entre la monotonie d'une abbaye , fût-elle la première de l'empire , et les charmes d'être un jour grand'mère d'une lignée d'enfans charmans comme leur mère.
Lorsque l'époque du mariage fut invariablement flxée, André Walter témoigna le désir qu'il fût célébré à Inspruck ; il
voulait que ses vieux parens fassent témoins de son bonheur, et que sa ville natale, qui l'avait vu partir pauvre et obscur, pût s'enorgueillir de son retour.
Quelques instans avant le départ, il envoya demander, chez le maître de poste, quatre chevaux, retenus dès la veille. Lorsqu'ils furent attelés à la berline de voyage, et qu'il s'agit de sortir de la cour de l'hôtel , le postillon , maladroit ou inexpérimenté, tourna trop tôt pour se ranger dans la rue ; une des roues de la berline frappa rudement contre une grosse borne; et du choc, plusieurs jantes furent brisées.
— Combien faudra-t-il de temps pour réparer ta sottise? cria André au postillon.
— Dans une petite heure ce sera fait, répondit celui-ci.
Un domestique vint aussitôt lui aider à placer un tréteau de bois sous l'essieu , pour
conserver l'équilibre de la voiture ; le postillon se chargea la roue sur son épaule, et se dirigea vers la poste, marchant aussi vite que son fardeau le lui permettait.
Quoique André- Walter ne fût guère superstitieux, le retard causé par cet accident lui parut de mauvais augure. — Attendre une heure, disait-il en parcourant à pas précipités de long en large l'appartement qu'il allait quitter; — attendre une heure, mais c'est un siècle. Coquin de postillon, si tu ne marches pas droit en route, au lieu de trinckgeîd, je te ferai avaler une ration de coups de cravache !
Vainement Aloyse cherchait à l'apaiser, et à excuser le malencontreux conducteur; sa colère ne cessait point, et il s'y mêlait une inquiétude secrète qu'il n'osait s'avouer à lui-même, car elle n'avait aucun motif réel. Seulement quelque choae
d'inexplicable, d'insaisissable, mais d'intime, lui disait tout bas que si un retard n'était souvent qu'un fort léger désagrément, en d'autres occasions il entraînait parfois à sa suite de véritablejjjialheurs.
Presque à chaque minu^|p tirait sa montre avec une impatience croissante.
Une heure et demie se passa ainsi.
André ne put alors se contenir. Il prit son chapeau, et courut lui-même chez le maître de poste, jurant de tout exterminer s'il n'était obéi et servi sur-le-champ.
Aloyse le suivit des yeux aussi longtemps qu'elle l'aperçut. La vieille chanoinesse, assise dans un fauteuil , avait pris son parti, après s'être assurée que tous les coffrets , cartons et sacs de nuit étaient placés aussi sûrement et aussi convenablement qu» possible dans les comparlimens de la berline.
Lorsque le colonel André arriva devant la maison de poste, il fut obligé de se ranger contre le mur pour laisser passer une voiture publique qui entra au grand trot.
Or, tan dif qu'il parlait avec une volubilité presse insolente au maître de poste, qui l'écoutaitla casquette à la main, et en s' excusant de son mieux, dans la posture la plus humble , un jeune homme s'élança du coupé de la voiture.
Son visage pâle était animé d'un regard dévorant qui lançait des éclairs obliques; sescheveux noirs étaientcoupésfort court; sa taille était mince et frêle -, toute sa personnesemblaitvivred'excitation nerveuse.
Dès qu'on lui eut indiqué le maître de poste, il vint à lui, et sans paraître se soucier d'interrompre le colonel qui parlait encore, ii s'informa brusquemept, en fort mauvais allemand ? si ont connaissait 4
Vienne, le colonel des gardes, André Walter, s'il habitait la capitale, et si sa demeure était éloignée
André le considéra avec étonnement.
— Monsieur me demande bien des choses à la fois, répondit aussitôt le maître de poste en souriant des barbarismes et des solécismes que venait d'accumuler le jeune homme pâle. — Monsieur est étranger, on le voit bien à son langage ; mais monsieur se formera ; on parle à Vienne assez bon allemand. Si monsieur aime mieux parler français, je ne demande pas mieux; il y a ici bon logis, et monsieur ne paiera pas plus cher qu'ailleurs.
A cesmots prononcés avec uneaccentuation pour le moins aussi détestable que le mauvais allemand de l'étranger, celui-ci répéta aussitôt ses questions en français.
Andréj qui m s'était écarté que de deux
OU trois pas , tressaillit en écoutant l'étranger s'exprimer en français avec l'accent particulier aux Lorrains,qu'il n'avait pas encore oublié.
— Le colonel Walter, dit le maître de poste, en le désignant du doigt, mais oui . vraiment, nous le connaissons; il n'est pas tous les jours commode à servir; mais il paie généreusement; c'est une sorte de compensation. Vous voulez parler au colonel Walter, mais vraiment, si mon postillon, que Dieu confonde, n'avait pas été si maladroit, il y a longtemps que le colonel André Walter arpenterait la grande route d'Inspruck de toute la vélocité d'un attelage de quatre chevaux gris pommelés qui tirent bien et longtemps. En vérité, monsieur, vous avez failli arriver une heure trop tard. Au fait, puisque c'est au colonel André Walter en personne que
VOUS avez affaire , j'ai l'honneur de vous le montrer.
A-demi suffoqué par le verbiage du maître de poste, le jeune homme pâle tourna les talons.
André, qui ne se souciait nullement d'un colloque à pareille heure, retournait à son hôtel en maugréant contre les administrations. Devant lui marchait le postillon qui rapportait une autre roue de la même dimension que celle qui avait été brisée.
L'étranger le suivit comme son ombre, entra dans l'hôtel, monta derrière lui l'escalier, et entra presque en même temps dans la chambre oii attendaient Aloyse et sa tante.
— Tout est prêt, Dieu merci, dit André ; mais nous partons au moins deux heures plus tard que je ne l'eusse désiré.
Et il présenta la main à la dame cha-
noinesse pour quitter l'appartement.
En se retournant, il se trouva face à face avec le jeune homme pâle qui lui barra le passage , tout en le saluant avec une fière courtoisie.
—Il paraît, monsieur, lui dit-il, que j'arrive à temps. Je me félicite du petit accident qui vous a retenu.
— Je ne m'en félicite nullement, moi, monsieur; et je regrette aussi de ne pouvoir écouler en ce moment l'objet de votre visite. Mes momens sont comptés.
— Les miens aussi, reprit le jeune homme pâle. Mais vous n'avez plus besoin de partir pour Inspruck, du moins, quant à présent; veuillez prendre la peine de vous asseoir
— Vous vous moquez de moi , jeune homme , et sans doute , vous me prenez; pour im autre, Retiress-vous ; si vous êtea
quelque commis voyageur, comme vous en avez l'air, nous n'avons plus besoin de vos services ; j'ai fait toutes mes empiètes de noces , au revoir.
Et André voulut sortir ; mais le jeune homme pâle lui prit le bras et le retint sur le seuil de la chambre.
— Qu'est-ce que c'est qu'un pareil insolent, s'écria alors le colonel en haussant la voix, comme s'il eût gourmande quelqu'un de ses subordonnés ; allez - vous décamper, ou je vous fais rosser par mes gens , et conduire au corps-de-garde voisin
— Colonel André Walter, vous n'en ferez rien; vous rentrerez chez vous, et vous m'écouterez.... car j'apporte des nouvelles d'une personne qui doit vous être chère , si vous avez du cœur et de l'honneur, comme en doit avoir tout militaire...
— Que veut cet homme! s'écria André tout décontenancé^ mais furieux : holà , quelqu'un! N'aurai-je personne pour le jeter à la porte!
— Ainsi donc, colonel André Walter, si à la place d'un pauvre jeune homme qui vient à vous avec douceur et que vous insultez , si Georgette Fauvel était venue tenant par la main son enfant délaissé , vous auriez fait jeter à la porte la mère et l'enfant ?
A ces mots , Aîoyse poussa un cri de surprise et d'effroi ; elle défaillit entre les bras de sa tante, dont la figure était bouleversée à l'aspect d'une scène si peu attendue, et qui menaçait de devenir terrible.
André, en proie à une atroce perplexité , les yeux fixés à terre, lacérait sa poitrine avec ses ongles.
Tout-à coup des claquemens de fouet retentirent dans la cour.
Un domestique parut à l'entrée de l'appartement.
— Quand M. le colonel l'ordonnera, s'écria-t-il d'une voix sonore.
Le jeune homme pâle se retourna, et du geste renvoya fièrement le domestique, en lui jetant ces mots avec un sang-froid apparent, — M. le colonel partira plus tard. . .
— Mais encore une fois, monsieur, je ne vous connais point, murmura d'une voix saccadée André Walter. — Dans un pareil moment surtout, je ne puis même attendre des explications....
— Que j'ai le droit de demander à votre place, monsieur, interrompit Aloyse qui se leva, pâle et défaite, du fauteuil où elle s'était laissé aller quelques instans auparavant. — Rien ne presse maintenant, je
lie veux plus partir; je suis prête à tout entendre ; je devrais être résignée peutêtre à tout souffrir.
— Mais vous êtes folle, Aloyse ,
— Non, André, je ne suis que bien malheureuse ; mais du moins, au prix de ce bonheur qu'il me faut perdre je désire vous aider à réparer un malheur. Si jamais vous m'avez aimée réellement, j'exige, André, que vous entendiez cet étranger.
Je ne serai point de trop dans la confidence. Je ne serai point indiscrète, je vous
le jure Eh bien, monsieur, parlez....
Nous attendons.
L'inconnu, surpris à son tour de l'expression sublime qui animait en ce moment les traits mélancoliques de la jeune fille, la contemplait en silence. 11 semblait avoir oublié le lieu où il était , l'adversaire debout, altéré devant lui, et la mission de
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Sang ou de conciliation qui l'avait amené.
— Eh bien, monsieur? répéta Alojse d'une voix pleine de larmes.
L'inconnu ne put retenir les siennes.
— Madame, murmura-t-il à travers les sanglots qui l'étouffaient, madame, pardonnez-moi cette scène douloureuse; car il n'y a ici qu'un coupable ^ mais j'ai laissé derrière moi bien des douleurs qu'un seul homme a le pouvoir de changer en joie.
Je suis le frère de Georgette!!!