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LE SOLDAT

Cette cruelle agonie dura jusqu'au 15 mai 1811. Geor^ette fut prise vers le soir par les premières douleurs de Tenfantement.

Thérèse Richard, qui venait la voir souvent, fut seule à l'assister à celle

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heure de misère , avec une vieille sagefemme , ignorante et maladroite.

JérômeFauvel avait défenduàsafemme, sous d'effroyables menaces, de remplir son devoir de mère auprès de Georgette.

Il fumait sa pipe , et à diverses reprises, en reposant sur la table son verre à demiplein, il criait à Marguerite qui écoutait au pied de l'escalier :

— Est-ce bientôt fini?

A. quoi Marguerite répondait :

— Je ne sais. . . 0 mon Dieu I mon Dieu ! elle crie, la malheureuse I Et Jérôme reprenait en ricanant:

— Laisse-la crier.

Et comme Marguerite, accroupie sur la dernière marche de l'escalier, prêtait l'oreille avec inquiétude, Jérôme continuait :

^Ne vas- tu pas t'inquiéter d'une créa'

ture qui nous fera mourir de honte ! Tribunal de Dieu î si je monte là-haut , je trouverai bien quelque moyen de la faire taire!....

Lorsque deux heures de la nuit sonnèrent, plusieurs coups retentirent à la porte de la maison.

Jérôme Fauvel alla ouvrir en jurant toujours.

Un homme en habit de soldat, le havresac sur le dos , se précipita dans la chambre.

Au-dehors, la pluie tombait à flots.

Cet homme, c'était Charles Fauvel, le fils aîné du garde général.

Il voulut embrasser son père; mais Jérôme , ivre à demi de colère et d'eau de cerises , le repoussa , et du doigt lui faisant signe en montrant l'escalier :

— L'entends tu crier? balbutia- t-iî;

— Qui donc est-ce? demanda Charles.

— Eh! qui, pardieu! c'est Georgette^ elle va avoir un enfant d'un Autrichien.

— Elle est mariée?

— Eh non ! est-ce que je l'aurais donnée à un Autrichien.... Mais te voilà trempé jusqu'aux os; veux- tu boire un coup?

Et Jérôme chancelant s'avançait pour saisir le cruchon d'eau de cerises.

Charles voyant l'état de son père, et entendant les cris douloureux que poussait Georgette , comprit l'affreux malheur qui avait frappé sa famille. Il se laissa tomber sur une chaise, comme étourdi.

Mais aucune plainte , aucune invective contre la victime ni contre son séducteur ne sortit de sa bouche. Il comprenait que, dans un pareil moment, il n'y avait rien à dire. Seulement, il tira d'une petite boîte de fer-blanc attachée sur son havresac,

un papier qu'il déploya sur la table.

C'était l'acte mortuaire de Philippe, son frère, tué en Espagne. Charles revenait seul , avec un congé de réforme, obtenu pour une blessure qui ne lui permettait plus de servir.

En revoyant son père ivre et furieux au milieu d'une nuit d'atroces douleurs , il avait compris rapidement que Georgette avait dû bien souffrir jusque-là j et ce fut pour produire une réaction violente dans l'esprit égaré de Jérôme Fauvel , qu'il lui annonça ainsi , sans préparations , sans adoucissement, la perte d'un de ses enfans.

— Mon fils et ma fille ! l'un mort, l'autre déshonorée!... Oh! c'est trop! murmura Jérôme Fauvel ; on ne se relève point sous deux coups pareils! J'en mourrai , ou j'en deviendrai fou !....

En ce moment , Thérèse Richard descendait de la chambre de Georgette, emportant un enfant dans une couver' ture.

— Q'est un garçon^ dit-elle en passant, avec un douloureux sourire, et sans apercevoir Charles. Dieu veuille avoir pitié de lui et de sa mère! Georgette est bien îaible , et l'enfant est bien chétif.

— Que le diable les emporte tous deux ! s'écria Jérôme Fauvel en courant fermer la porte au-devant de Thérèse Richard.

—Père, dit Charles en lui serrant fortement le bras, —la colère vous égare; demain vous vous souviendrez qu'il nous reste à tous, à présent, un grand devoir à accomplir.

— Sans doute , répondit Jérôme ; mais demain serait trop tôt. Dans huit jours , quand cette misérable pourra se tenir sur

ses jambes, nous la mettrons à la porte,.. Je n'en veux plus ici.

— G'est donc alors Dieu qui m'a ramené pour la protéger ! Je veux la voir tout de «uite; ma mère est auprès d'elle, n'est-ce pas ? Eh bien, je vais la confier à ma mère, <qui doit répondre d'elle à Dieu. Et moi, je ïne charge de Tenfant que vous repoussez i ;le lui servirai de père, en attendant qu'il puis*.^^ retrouver le sien. Et jusque-là quiconque «sera mal dire de Georgette m'ea fera raison.

En achevan'^ ces mots , Charles prit ua flambeau,et fran'^Jhit rapidement l'escalier.

Jérôme Fauvel le suivait d'un pas mal assuré, en murmura.^* de sourdes imprécations. Charles s'en aperçut, il s'arrêta un moment

—Père, lui dit-il d^ Vne voix grave et lente, il y a des heures i ^e souffrance où

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l'on doit pitié au plus coupable. Vous devez respecter les premiers instans de repos que le Ciel accorde à Georgette après ses douleurs. Son expiation vient d'être accomplie. Il n'y a plus maintenant de fille coupable et flétrie ; il y a une mère qui va remplir de sérieux devoirs. Père, si vous ne voulez point pardonner, du moins vous ne proférerez pas un seul mot de colère ; j'ai le droit de l'exiger de vous, car je ne veux pas que notre père se montre indigne de ce nom sacré, au pied d'un lit de douleur.

Il y avait alors dans les traits brunis de Charles le soldat quelque chose de solennel qui imposa à la brutalité de Jérôme.

Ils s'arrêtèrent tous deux sur le seuil de la porte , que CharJ.es avait entr'ouverte avec précaution.

La sage-femme remettait la chambre

en ordre avec un sang -froid stapide. Elle ne fit pas attention au nouveau venu.

Marguerite, assise sur une chaise, les bras croisés, le regard fixe, semblait abîmée dans ses réflexions.

Georgette avait l'air d'une morte.

Tout cela offrait un affreux spectacle d'indifférence et d^délaissement.

LA MAISON d'un USURIETi.

A entendre son nom, j'éprouve ce que vous éprouveriez à voir un être mort depuis longtemps passer devant vous dans la rue.

Evariste Boclat Pàty.

Plusieurs années se sont écoulées. La guerre a cessé ses ravages. Les montagnards du Tyrol ont rebâti leurs villages incendiés.

Un cavalier d'une tournure noble, accompagné d'un seul domestique, traversait

le bourg d'Isel, qu'il considérait d'un regard curieux, comme quelqu'un qui se retrouve en pays de connaissance, après une longue séparation. Bientôt il demanda à une jeune fille la meilleure ou la moins détestable auberge de l'endroit. Celle-ci le conduisit vers une maison blanche, d'un aspect agréable, élevée à quelque distance des dernières habitations, sur l'emplacement qu'occupait jadis le château des dames de Géroldsau, dont les décombres avaient sans doute été utilisés pour la construction nouvelle.

André Walter, car c'était lui, sentit son cœur se serrer, ses souvenirs lui revinrent en foule.

Depuis sa fuite de Remiremont, il avait suivi les vicissitudes de la guerre; et à l'exception de l'avancement mérité qu'il avait obtenu , aucun incident digne

de remarque n'avait passé dans sa vie.

Quelques temps après son retour à l'armée, il avait reçu la première lettre de Georgette Fauvel. Sa réponse avait été celle d'un homme qui se croit à l'abri de toute récrimination dangereuse, mais qui, d'un autre côté, porte au cœur assez de générosité, pour ne pas abuser de sa situation envers une pauvre fille dont il a écrasé l'avenir.

Il avait pensé qu'en donnant à Georgette les consolations banales qu'un galant homme ne saurait refuser en pareil cas, il satisfaisait complètement à tout ce qu'on pouvait exiger de lui.

Et comme, depuis cette époque, les nouvelles lettres que Georgette lui avait écrites, n'étaient jamais arrivées â leur destination , il s'habitua facilement à penser que cet épisode de ses aventures n'au-

rait plus aucune suite ; qu'il était oublié de Georgette, et que probablement les craintes qu'elle lui avait exprimées au sujet de sa futur(3 maternité , n'étaient peutêtre de sa part qu'une ruse de femme, assez adroite par elle-même, ou assez bien conseillée , pour tenter de le ramener vers elle.

Aussi, lorsque, à de rares intervalles, l'image de Georgette se représentait à son esprit, il ne l'accueillait plus qu'avec unvifregretd'avoirfdillià la passion idéale qui vivait toujours dans son cœur occupé d'Aloyse, dont il n'avait pu néanmoins parvenir à retrouver aucune trace, quelques démarches qu'il eût déjà faites pour arriver à ce but, désormais l'unique de son existence.

Une dernière lueur d'espoir lui avait inspiré la pensée de revenir à îsel , pour

découvrir, sur les lieux mêmes où la cha- Doinesse de Géroldsau avait eu ses propriétés, les renseignemens les plus vraisemblables sur ce qu'elle éiait devenue.

Telles étaient les réflexions qui l'absorbaient encore, lorsqu'il entra dans le village.

Sous l'ample manteau qui l'enveloppait , il portait un costume de voyage , qui ne pouvait faire reconnaître sa profession , quoiqu'il se trouvât colonel d'un régiment de troupes légères. La fortune lui avait souri , comme elle fait presque toujours à l'égard de ceux qu'elle a d'abord persécutés. Mais à ce bonheur de la vie positive, il manquait toujours la félicité réelle, dont le germe est caché au fond de nos cœurs, et qui seule couronne une existence pleine et satisfaite.

Ep entrant dans l'auberge qui venait de

lui être indiquée, André Walter ne fut pas peu surpris , en voyant un homme d'un certain âge , dont l'extérieur annonçait le bien-être le plus confortable que puisse donner une vie rustique et laborieuse , se lever tout-à-coup après l'avoir fixé un moment avec attention, puis s'écrier avec une grosse et franche expression de joie , en faisant le salut militaire : — Dieu soit loué , mon officier ! car vous êtes, si ma mémoire ne me trompe pas, mon ancien lieutenant du Vorarlberg ! Vous êtes André Walter, le bien venu parmi nous, aujourd'hui comme jadis ! Ce souvenir flatta André. En étudiant les traits de son hôte , il chercha à reconnaître un de ses braves de 1809.

—N'étais-tu pas, lui dit-il, le caporal Wilhelm ?

— Retiré du service avec le galon de sergent !

— Et moi , je suis colonel : tu vois, mon vieux brave, que j'ai fait mon chemin lestement.

~ Pardieu ! reprit l'ancien sergent , en frappant de sa canne sur une jambe de bois qu'André n'avait point remarquée ; Croyez-vous , colonel , qu'on aille loin dans ce monde , avec une pareille monture ?.... Mais c'est égal, voyez- vous : l'œil est encore bon , le bras solide , et la carabine n'est pas usée

—Touche-là, tu parles comme un héros qui a gagné sa retraite. Buvons un verre de vin à ces souvenirs ; et tu me diras, comment il se fait que je te revois si bien établi, et marié sans doute :. .

— Avec la plus belle fille du pays ! holà ! Madeleine , avance à l'ordre , et apporte ici le marmot !

A l'instant parut Madeleine , la mai-

tresse du logis, belle jeune femme, fraîche , accorte et joyeuse , portant dans ses bras un charmant enfant , que le colonel couvrit de baisers.

—Voyez-vous, colonel, repritle paysan, l'histoire est toute simple. Parmi ceux qui ont défendu nos villages contre les Français; il y avait bien des pauvres qui se sont dévoués. Après la guerre, quelquesuns se sont retrouvés , pauvres encore , il est vrai , mais riches de gloire et de blessures. Le père de ma bonne Madeleine, à qui j'avais sauvé la vie dans la débâclç, au péril de la mienne, ne l'a jamais oublié. Il a acheté les quatre murs de cette maison , avec son enclos ; et peu à peu. Dieu aidant, et le travail aussi , nous nous y sommes installés et arrondis comme vous ^oyez.

André Walter demanda quelques rensei'

gnemens sur les dames de Géroldsau.

Mais le sergent tyrolien savait fort peu de choses à leur égard ; il raconta seulement, que depuis leur retraite à Vienne, el'es étaient une fois revenues à Tsel, pour vendre les ruines du manoir de Géroldsau, et que depuis ce voyage, on n'en avait plus entendu parler.

André, vivement contrariée retourna à Vienne dès le lendemain; et à force de recherches actives et d'infatigable persévérance, il parvint à savoir quels appartemens elles avaient successivement habités; mais, quelques années auparavant, elles avaient quitté k dernier. On croyait même qu'elles n'étaient plus à Vienne; et sans avoir aucun indice du séjour qu'elles avaient pu choisir, on se rappelait seulement qu'elles avaient reçu la visite d'un riche marchand juif, dont on donna l'a-

dresse à André Walter, qui se hâta d'y courir.

La maison dans laquelle il se présenta, avait dans son aspect quelque chose d'insolite, d'ambigu, de douteux, qui causait une impression désagréable dont on avait d'abord de la peine à se rendre compte.

Tout y était en singulier désaccord; c'était un accouplement de luxe et de mesquinerie, de richesses et de mauvais goût, de splendeur et de barbarie. On y voyait des balcons dorés, et aux fenêtres pendait du linge étalé pour sécher, le vestibule était pavé en dalles de marbre précieux , et des tentures en lambeaux revêtaient les appartemens; c'était partout des tapis précieux , mais flétris; des vases d'un travail exquis, mais dont les socles étaient brisés; des meubles élégans, mais dépareillés, ou privés de quelqu'un de leurs accessoires.

L'étonnement et le dégoût d'André W aller furent à leur comble quand il se vit en présence du maître du logis. Ce marchand juif résumait tout ce qui se révèle d'ignoble dans les types des gens de sa caste. André n'avait pas besoin de le connaître pour sentir à son seul aspect une répugnance très prononcée.

Cet homme était l'ancien confident de l'espion Fritz ; c'était l'usurier Samuel qui tenait autrefois une espèce de cantine à la suite des troupes françaises. Quand la guerre ne valut plus rien pour les pillards et les espions; quand le bon temps de son effroyable moisson de dépouilles fut passé, Samuel avait réalisé des valeurs assez considérables; celles-ci, placées dans des spéculations heureuses, enrichirent le misérable juif, en ruinant plus de vingt familles honnêtes.

Ses petits yeux gris, faux et louches se fixèrent sur André Walter avec une défiance mal déguisée; celui-ci, le toisant d'un regard de mépris , précisa brusquement le but de sa visite.

Au nom des dames de Géroldsau, Samuel fit une ignoble grimace; puis, avec une naïveté d'impudence dont lui seul avait le secret, il osa raconter à André les rapports qu'il avait eus avec ces dames ; il lui dit avec les plus minutieux détails , comment elles étaient arrivées à Vienne , avec de très minces débris de leur petite fortune , consistant principalement en bijoux; et comment, à mesure que le besoin se faisait sentir, elles furent obligées de s'en défaire; il ajouta qu'il avait spéculé sur leur triste situation j mais qu'au moment où leur dernière ressource avait manqué, elles avaient quitté Vienne, sans con-

fier 5 probablement à personne , le secret de leur retraite.

André voyant encore le fil de ses recherches brisé dans ses mains, se hâta de sortir de chez Samuel , comme d''un repaire de brigands. Son cœur était dévoré des plus cruelles inquiétudes. — Quoi I se disait-il , Aloyse a éprouvé les horreurs du besoin ! Elle s'est vue réduite aux plus dures privations , et ce misérable reptile a bénéficié sur sa détresse , et je ne viens pas de l'écraser sous mes pieds!.... Oh, mon Dieu ! Qui me fera retrouver cet ange adoré , sans lequel je ne puis vivre.

Et en parlant ainsi , tout seul , à haute voix, André Walter courait à travers les rues de Vienne , sans rien voir , ni rien entendre autour de lui.

Les passans, qu'il coudoyait rudement, se retournaient enmurmurant; quelques-

uns lui disaient des ipjures ; les plus modérés haussaient les épaules, et le prenaient pour un fou.

XXXIIF.

L'espion Fritz, que nous avons jusqu'ici perdu de vue, avait survécu aux désastres du Vorarlberg.

Les premiers jours du calme qui suivirent les agitations de la guerre, opérèrent en lui une espèce de réaction morale. X. 23

354 LA COUPE DE CORAIt.*

Il lui sembla que la fatalité se lassait enfin de le poursuivre. Son cœur, dépouillé d'énergie réeilejSentit tout-à-coup un vide douloureux; et une espèce de remords prit la place de l'exaltation qui l'avait agité. Dès lors , soit que son imagination se fût troublée , soit qu'il éprouvât un véritable besoin de régénérer sa vie, il se livra à des pratiques d'austère pénitence.

Ceci justifie encore cet adage Tulgaire :

G Quand le diable devient vieux , il se fait ermite. »

Il existe, à quatre lieues de Vienne, une chapelle à demi ruinée , bâtie sur les bords du Danube, et qui faisait partie d'une magnifique abbaye fondée dans les premiers siècles du christianisme , sous l'invocation de la Vierge.

Fritz résolut un jour d'y faire un pèle-

rinage.

Au retour de cette chapelle révérée,' il passa près du village de Neubourg, et rencontra deux femmes , dont Tune, assez jeune, portait sur son visage décoloré , l'empreinte de la souffrance. L'autre, avancée en âge , était revêtue d'un costume demi-religieux : Fritz reconnut sans peine les habitantes du château de Géroldsau. Il apprit qu'elles s'étaient fixées à Neubourg ; elles le questionnèrent sur le Vorarlberg, et sur le village d'isel , où elles ne comptaient plus retourner. Mais il ne put leur apprendre ce qu'était devenu André Walter. i

Aloyse pleura en secret.

C'était un dernier adieu qu'elle faisait à sa dernière espérance; le lien le pliis cher qui l'attachait à la vie , était brisé ,

le premier acte d'un grand sacrifice allait s'accomplir; car elle prit, à cette heure, une immense résolution , une de ces résolutions qui changent tout le cours d'une existence.

Depuis longtemps , Aloyse était assujétie aux exigences de sa tante , dont les principes étaientplutôt exaltésquesévères.

Madame de Géroldsau, forcée parla perte de sa fortune , de renoncer au séjour de la ville, n'avait pas lardé à manifester son ennui de la vie monotone à laquelle elle se trouvait condamnée dans la petite maison du village qu'elle ne cessait d'appeler sa prison. Sans la présence d'Aloyse, elle eût peut-être obtenu , sur de puissantes recommandations , son admission dans quelque chapitre de dames nobles, société convenable à ses goûts. La jeune fille aussi comprenait sa position ; quoi-

qu'elle-même se sentît bien peu de vocation pour l'existence du cloître , elle s'y fût résignée; mais un secret espoir la rattachait encore au monde, et ce lien, tout faible qu'il était, elle frémissait d'arriver à le briser ; et puis, pour entrer dans la plus modeste abbaye, il fallait une dot. Elle n'en avait point.

La situation morale de ces deux femmes devenait de jour en jour plus insupportable. La souffrance d'Aloyse était de celles qui échappent aux yeux du \ulgaire ; et les paysans des environs , qui voyaient la jeune habitante de la petite maison , un peu mieux vêtue qu'eux, recevant des alimens moins grossiers, la regardaient comme une créature privilégiée. Les jeunes filles enviaient son costume , d'une coupe distinguée, et le léger voile noir qui se drapait sur sa tête, et les boucles de che-

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veux qui encadraient sa douce figure , et ses mains blanches et délicates, et ses petits pieds que ne déformait point une pesante chaussure. Mais Aloyse enviait bien plus leur gaîté franche et folle, leur joyeuse liberté, leurs naïves amours, et surtout les tendres affections des jeunes mères.

Pauvre Aloyse ! elle touchait presque à ses vingt six ans. Elle devenait, comme on dit , vieille fille.

Et André ne reparaissait pas.

Le malaise de sa situation auprès de sa tante était arrivé au plus haut degré, lorsqu'une proposition inattendue fit diversion aux inquiétudes du moment.

Une riche dame de Vienne , mariée tout récemment à un conseiller intime du roi de Prusse , allait partir pour Berlin avec 00» mari ; elle voulait emmener une de-* de fompagnie, à laquelle de Péi

duisans avantages étaient offerts , en raison des nombreuses qualités qu'on exigeait d'elle î Aloyse fut proposée par quelques amis de sa famille, qui saisirent, avec empressement, cette occasion d'obliger IJoyse et sa tante , sans les humilier par des offres de service.

Alors, quelque triste qu'eût été pour Aloyse le séjour de la patrie , tous les charmes du sol natal se retracèrent en J^oule à son esprit ; la pauvre enfant n'avait que des souvenirs, mais ces souvenirs étaient toute sa vie.

On laissa huit jours à sa réflexion.' Sa tante, qui souriait à l'idée de la voir dans une position plus sortable , ût tout ce qu'elle put pour la décider.

Ce fut pendant ces huit jours de délai, que Fritz l'espion, devenu pèlerin, pas^

rance où il était du sort d'André Walter avait achevé d'abattre le courage de la triste orpheline.

— Tout est fini , maintenant , se disaitelle ; adieu ! terre de la patrie , qui n'as plus d'asile où j'aie le droit de reposer ma tête , plus de cœur qui batte en pensant encore à moi ! Terre de la patrie, qui m'es devenue étrangère , tu ne garderas pas même mon souvenir.

Quelles angoisses suivirent la résolution d'Aloyse ! Nul ne saurait les retracer. Il fallut s'occuper des préparatifs du départ.

M""^ de Géroldsau oublia son humeur, aigrie par tant de maux; sa nièce, dans ces derniers jours, lui fut plus chère que jamais. Une séparation qui pourrait être éternelle, allait commencer entre elles deux. Ce fut alors seulement, qu'elle comprit tout ce qu'il y avait de sublime rési-

gnationdans le cœur delà pauvre Aloyse.

Les regrets s'emparèrent à son tour de la vieille chanoinesse.

Le monde est plein de femmes qui ne peuvent ni vivre avec ceux qu'elles aiment, ni vivre sans eux.

XXXïV.

La veille de son départ, Aloyse aperçut au travers d'une porte vitrée donnant sur le jardin de la maisonnette, sa tante qui, suivant lentement une allée, sem* Wall engagée dans une convergatioîi fort

chaient vers le fond du jardin; Aloyse reconnut l'un d'eux à sa démarche, pour être le bourguemestre de Neubourg , que depuis peu M"^^ de Géroldsau avait averti de son projet de vendre la maisonnette. L'autre était inconnu. Peut-être était-ce un acquéreur... Aloyse ne jeta sur lui, d'abord, qu'un regard indifférent; et cependant, malgré ses douloureuses préoccupations, elle ne put s'empêcher de remarquer sa mise élégante et la noblesse de son maintien. Il semblait parler avec vivacité, avec chaleur; ses gestes exprimaient de l'émotion

Au détour de l'allée, Aloyse regarde encore... Providence divine !... C'est lui !!

A chaque pas, la ressemblance se complète.

Immobile, clouée à sa place par le saisissement , et comme sous l'empire d'une

fascination, l'orpheline croit rêver. Il y a des bonheurs si tardifs qu'on n'ose s'y fier.....

Puis, ses yeux se voilent^ ses genoux fléchissent, un cri va lui échapper

Les promeneurs se détournent encore; on ne voit plus leurs traits.

Aloyse respire un peu plus librement.

La réflexion lui revient. Ce n'est donc pas une ressemblance décevante ; c'est bien André dont elle a reconnu la voix , sans entendre distinctement ses paroles. Le»

traits du Tyrolien n'ont guère changé.

Mais son cœur est-il resté le même? Le hasard seul l'at-il amené ici? L'acquisition de la maisonnette est-elle un prétexte , ou le motif de sa visite ? Aloyse a gardé le souvenir du jeune homme blessé à Isel, et dont elle a veillé les nuits douloureuses. Mais lui s'est-il aussi souvenu?

Et puis Aloyse ne paraîtra plus jeune ; . . . . elle a tant souffert!

Les promeneurs retiennent. Ils doublent le pas ; tout à l'heure ils vont rentrer dans la maison.

Aloyse n'a plus la force de regarder André Walter. Elle s'échappe en chancelant, gagne sa petite chambre, et là, tombant à genoux près d'une image de la Vierge, elle cherche à prier, et s'évanouit.

Comment André Walter avait-il découvert la retraite d'Aloyse? Dieu se sert de ses plus humbles créatures pour arriver à ses fins^ et les plus faibles anneaux servent souvent à rattacher la chaîne brisée de cette longue suite de jours, qu''on appelle la vie!

Fritz^ l'espion, s'était décidé à se retirer en France dans un couvent de trapistes, mais avant de quitter le Tyrol , U

tA COUPE !)E COR Art. 067

avait voulu revoir les lieux où sa vengeance avait causé tant de maux.

En s'arrêlant dans l'auberge de la maison Blanche, chez Wiihelm,à Isel, il avait parlé de la découverte qu'il avait faite des dames de Géroldsau.

Le brave Wilhelm avait sur-le-champ fait boire une bouteille de son meilleur vin, au magister de l'endroit, pour qu'il écrivit, sous sa dictée, au colonel André, une nouvelle qu'il savait devoir si fort l'intéresser.

André courut à Neubourg. Le bourgmestre auquel il s'adressa directement j lui apprit tout ce qui concernait les habi* tans de la maisonnette, et se chargea de le présenter comme acquéreur.

Les préliminaires ne furent pas longs.

Le colonel André Walter était devenu riche, considérée la cour de Vienne j il s'expliqua nettement.

La chanoinesse hésita d'abord. Elle n'avait rien perdu de ses velléités aristocratiques. André n'était pas noble à sa manière -, il n'avait pas de parchemins. Mais il s'était couvert de gloire dans la lutte de l'Autriche contre Napoléon. Avec la faveur de son souverain, il pouvait prétendre à tout. C'était donc un excellent parti pour une pauvre fille sans dot, affligée de ses vingt-six ans. M°'^ de Géroldsau se laissa vaincre.

11 ne restait à gagner que le consentement d' Aloyse. La jeune fille avait toujours gardé, au fond de son cœur, le chaste secret de son amour; et sa tante avait eu trop à souffrir elle-même, pour s'inquiéter une seule fois des sujets de mélancolie qui attristaient la pauvre enfant. Aloyse avait été près d'elle l'ange de tous les dé- Yoùmens, de toutes les résignations.

LA COUPE DE cora.il. 369

Elle fut trouvée dans sa chambre, évanouie au pied de l'image de la Vierge. Elle rouvrit les yeux dans les bras de la vieille chanoinesse. A genoux auprès d'elle, le colonel André couvrait ses mains de baisers et de larmes, en l'appelant des noms les plus tendres.

Que ne nous est-il permis de borner ici cette histoire, en disant que les deux amans devinrent époux, quHls vécurent parfaitement heureux; et qu'ils eurent beaucoup d^enfans.

C'est au moins de la sorte que finissent tous les romans raisonnables, quand ils ne s'achèvent point au milieu d'une foule d'atrocités singulièrement absurdes, pour faire peur aux jeunes femmes qui n'ont pas encore eu d'amans , ou pour amuser les vieilles qui n'en ont plus.

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