CHANT XLII
LXX. — Déjà le soleil inclinait beaucoup vers le couchant, les premières étoiles commençaient à briller au ciel. Renaud sur le bord du fleuve se demandait s'il devait prendre un nouveau cheval ou s'arrêter jusqu'à ce que les ténèbres de la nuit eussent été dissipées par les clartés de l'aurore, lorsqu'il se trouva en présence d'un chevalier dont l'air et les manières annonçaient une grande courtoisie.
LXXI. — Celui-ci, après l'avoir salué, lui demanda du ton le plus poli s'il était marié. « Je suis engagé dans les liens du mariage », lui répondit Renaud, qu'une telle question avait singulièrement surpris. « Je m'en réjouis fort », répliqua le chevalier, et, pour lui apprendre pourquoi il lui avait fait cette demande, il ajouta : « Je vous prie, si cela ne vous déplaît pas trop, d'accepter pour ce soir un logement chez moi.
LXXII. — « Je vous montrerai un objet que tout homme ayant une femme doit être content de connaître. » Renaud, soit qu'après toutes ses courses et ses fatigues il ne demandât pas mieux que de se reposer, soit parce qu'il était toujours désireux d'entendre de nouveaux récits d'aventures, accepta l'offre du chevalier et prit avec lui le chemin de sa demeure.
LXXIII. — Ils s'éloignèrent de la grande route à la distance de la portée d'un trait et se trouvèrent en présence d'un grand palais, d'où sortirent en grande hâte des écuyers portant des torches dont l'éclat fit autour d'eux la lumière. Renaud y entra, et en y promenant ses regards aperçut un lieu tel que l'on en voit rarement : c'était un édifice admirable de construction, d'élégance et d'étendue; un simple particulier n'aurait pu déployer une telle magnificence.
[Sait une description du palais.)
XCVII. — Renaud s'était assis à table auprès de son hôte aimable; discourant sur plusieurs sujets, il lui avait rappelé à plusieurs reprises la promesse qu'il lui avait faite et dont il le priait de ne plus différer l'accomplissement De temps à autre, il l'avait observé, et il avait reconnu que
son cœur paraissait accablé d'une grande affliction; il ne se passait pas une minute sans qu'un soupir sortît de sa bouche attristée.
XCVIII. — Plus d'une fois le désir vint à Renaud de lui en demander la cause, et la parole, en arrivant sur ses lèvres, suspendue par discrétion, n'était pas parvenue à s'échapper. Enfin, lorsque le souper fut terminé, un jeune homme à qui ce soin était ordinairement confié vint déposer sur la table une belle coupe d'or fin ayant l'extérieur orné de riches pierreries et l'intérieur rempli de vin.
XCIX. — Alors le maître de la maison regarda en souriant Renaud; mais, voyant qu'il y avait dans sa physionomie plus de tristesse que de gaieté : « Voici, je pense, le moment, lui dit-il, de satisfaire à la promesse, que vous m'avez si souvent rappelée, de vous faire connaître une expérience que devrait voir avec plaisir tout homme qui possède une femme.
C. — « Chaque mari a, selon moi, le plus grand intérêt à savoir s'il est aimé de sa femme, si elle est pour lui dans le monde une cause de honte ou de considération, en un mot s'il est classé par elle au nombre des hommes ou dans celui de certains animaux. La corne dont l'infidélité d'une femme charge le front de son époux est un poids fort léger, et cependant elle le couvre d'infamie : il n'est personne qui ne la
voie, et celui qui la porte est le seul qui ne s'en aperçoit pas.
CI. — « Celui qui est assuré de la fidélité de sa femme a plus de raisons pour l'aimer et l'honorer que celui qui sait qu'il a été trompé par la sienne, ou qui ne peut avoir sur ce point que des doutes ou des soupçons. Il est un grand nombre de maris jaloux de leurs femmes, quoiqu'elles soient chastes et honnêtes, tandis qu'il en est beaucoup qui vivent dans une entière sécurité, quoiqu'ils portent sur la tête cette couronne dont personne n'a lieu d'être fier.
CIL — « Voulez-vous savoir si la vôtre est vertueuse, comme je le crois, comme vous-même devez le croire (car il serait trop pénible de croire le contraire, à moins d'en avoir la preuve)? Vous pourrez vous en assurer par vous-même et sans que personne vous en informe, si vous voulez boire dans cette coupe : je ne l'ai fait apporter ici que pour vous prouver que je tiens à remplir ma promesse.
CIII. — « En y buvant, vous verrez un résultat tout à fait extraordinaire : si vous portez sur votre tête le fameux cimier de Cornouailles, tout le vin se répandra sur votre poitrine, et pas une seule goutte n'entrera dans votre bouche; si au contraire votre femme est fidèle, vous viderez la coupe tout d'un trait. Maintenant, vous êtes libre de savoir à quoi vous en tenir. »
En parlant .ainsi, le seigneur tient les yeux fixés sur Renaud, s'attendant à voir le vin se répandre sur sa poitrine.
CIV. — Renaud est presque tenté de chercher à savoir ce qu'il aurait été fâché de connaître : il porte la main au vase, le prend, et se met en devoir de tenter l'épreuve. Mais tout à coup il réfléchit : sa pensée se porte sur le danger qu'il courrait en y portant ses lèvres. Mais permettez, Seigneur, que je me repose. Je vous dirai bientôt ce que répondit le paladin.