CHANT XLIII
VI. — Je vous disais que le paladin avait voulu recueillir quelque temps ses pensées avant de porter cette coupe à ses lèvres. Il songea donc et dit ensuite : « Serait bien fou celui qui, ne voulant pas trouver une chose, la chercherait! Ma femme est femme, et toute femme est faible. Je veux conserver ma confiance en elle. Jusqu'ici cette confiance m'a rendu heureux, et elle me réjouit encore; que puis-je trouver de mieux en faisant cette épreuve?
VII. — « Elle me donnerait peu de joie et beaucoup de tristesse, car celui qui veut tenter Dieu est méprisé de Dieu. En agissant ainsi,
suis-je sage ou fou ? Je ne sais ; mais je ne veux pas en apprendre plus qu'il ne m'est permis d'en savoir. Éloignez donc ce vin de ma vue : je n'ai pas soif, et je ne veux pas avoir soif. Cette recherche n'a pas moins été défendue par Dieu que l'arbre de la vie ne l'a été à notre premier père.
VIII. — « De même qu'Adam, après avoir goûté la pomme (ce que Dieu avait pris soin de lui interdire lui-même), tomba de la joie dans la tristesse et fut plongé pour toujours dans le malheur; de même l'homme qui veut savoir tout ce que dit et tout ce que fait sa femme passe de l'allégresse à la douleur sans pouvoir s'en relever jamais. »
IX. — Tandis que le bon Renaud parlait ainsi et repoussait loin de lui cette odieuse coupe, il vit un grand ruisseau de larmes abondantes tomber des yeux du seigneur de cette demeure, qui, après s'être un peu remis : « Soit maudit, s'écria-t-il, celui qui m'a persuadé de faire cette épreuve! Hélas! par elle j'ai perdu la douce compagne de ma vie!
X. — « Pourquoi ne vous ai-je pas connu dix ans plus tôt ! que n'ai-je pu suivre vos conseils avant l'affreux malheur qui m'a fait verser tant de larmes que j'en suis devenu presque aveugle! Mais je veux lever le voile; je veux vous dire mes malheurs et pleurer avec vous;
je vous raconterai l'origine et le développement de mes incomparables tourments.
XI. — « Vous avez laissé ici près une ville; autour d'elle un fleuve limpide forme une sorte de lac et s'en éloigne ensuite pour aller se jeter dans le Pô. Il prend sa source à Benaco. Cette ville fut fondée lors de la destruction des murailles par les dragons issus de la race du Troyen Agénor. C'est là que je naquis d'une famille assez distinguée, mais sous un pauvre toit et dans une humble situation.
XII. — « Si la fortune n'eut pas soin de moi et ne me donna pas la richesse à ma naissance, la nature suppléa à ce défaut; je l'emportais sur tous par la beauté de mon visage; j'ai eu dans ma jeunesse des dames et des demoiselles fortement éprises de ma personne; j'y joignais aussi les manières les plus élégantes. Je vous dis cela, quoiqu'il convienne peu à un homme de faire son propre éloge.
XIII. — « Dans notre ville vivait un homme sage, doué plus qu'on ne pourrait croire de toutes les connaissances; quand ses yeux se fermèrent à la lumière du soleil , il comptait cent vingt-huit années. Il avait vécu toute sa vie dans la solitude; mais, à la fin de sa carrière, poussé par l'amour, il avait obtenu, à force de présents, une belle matrone dont il eut en secret une fille.
XIV. — « Pour éviter que cette fille ne ressemblât à sa mère, qui avait vendu sa chasteté, bien plus précieux que tout l'or du monde, il voulut la dérober au commerce des hommes; il choisit le lieu le plus désert et y fit construire par enchantement, avec le secours des démons, ce vaste palais si riche et si beau.
XV. — « De vieilles femmes sages furent chargées d'élever cette fille, qui devint depuis d'une grande beauté. Il empêcha même à cet âge qu'elle ne vît aucun homme , ni qu'elle s'entretînt avec un seul, et, pour qu'elle eût sous les yeux les modèles qu'elle devait suivre, il fit retracer par le ciseau ou par les couleurs les traits de toutes les femmes dont la chasteté avait résisté aux amours illicites.
XVI. — « Il y fit mettre non seulement celles dont la vertu constante avait fait jadis l'ornement du monde, et dont l'antique renommée, perpétuée par l'histoire, ne doit jamais voir son dernier jour, mais il fit retracer encore avec toutes leurs grâces celles dont la pureté doit faire dans l'avenir la gloire de la belle Italie; telles sont les huit femmes dont vous voyez les statues autour de cette fontaine.
XVII. — « Quand le vieillard vit sa fille parvenir à i'âge où un homme pouvait la prendre pour épouse, ma mauvaise fortune, ou mon bonheur, voulut que je fusse choisi entre tous
APPENDICE 8l
comme le plus digne d'elle. Les vastes plaines qui entourent ce palais, tant les prairies que les étangs, s'étendant à plus de vingt milles, me furent données comme la dot de cette jeune fille.
XVIII. — « Elle était belle, et très bien élevée; elle ne laissait rien à désirer. Elle savait mieux que Pallas elle-même travailler à l'aiguille et broder. La grâce de sa démarche, la douceur de sa voix et de son chant, faisaient d'elle une créature céleste plutôt qu'une simple mortelle. Elle excellait à un tel point dans tous les arts qu'elle surpassait même son père.
XIX. — « Son grand esprit, sa beauté plus grande encore, qui auraient inspiré de l'amour aux êtres les plus insensibles, étaient accompagnés d'une tendresse et d'une douceur dont le souvenir me déchire l'âme. Elle n'avait pas de plus grand bonheur et de plus grand désir que d'être avec moi, partout où j'allais, partout où je m'arrêtais.
XX. — « Mon beau-père mourut cinq ans après que je me fus soumis au joug du mariage. C'est à cette époque que commencèrent les chagrins que je ressens encore. Je vais vous dire de quelle manière. Pendant que je me renfermais tout entier dans l'amour de mon épouse, dont je vous ai fait l'éloge, une femme noble de ce pays s'enflamma pour moi du plus violent amour.
XXI. — « Elle savait l'art des enchantements et des maléfices plus que ne le possède aucune magicienne. Elle faisait du jour la nuit et de la nuit le jour, elle arrêtait le soleil, elle faisait marcher la terre ; et cependant elle ne put arracher mon consentement à donner un remède à ses amoureux désirs, ce que je n'aurais pu faire sans offenser gravement mon épouse.
XXII. — « Ni ses attrayantes qualités, ni sa beauté, ni la connaissance que j^avais de son amour pour moi, ni ses riches présents, ni les promesses qu'elle me prodiguait, ni ses instances continuelles, rien ne put parvenir à dérober pour elle une étincelle à mon premier amour. Ce qui m'en ôtait entièrement le désir était l'assurance que j'avais de la fidélité de ma femme.
XXIII. — « L'espoir, la confiance, la certitude que j'avais dans cette fidélité, m'auraient fait dédaigner tous les charmes que possédait la jeune fille de Léda, tous les dons de l'esprit et de la fortune qui furent offerts autrefois au fameux berger du mont Ida. Mes refus ne purent cependant parvenir à me débarrasser de ses prières.
XXIV. — « Un jour, la magicienne, qui se nommait Mélisse, me rencontra hors du palais, et là, pouvant me parler tout à son aise, trouva moyen de troubler mon repos. Avec le maudit aiguillon de la jalousie, elle chassa de mon cœur
la confiance qui y régnait. Elle commença par approuver mon intention de rester fidèle à une épouse fidèle.
XXV. — « Mais vous ne pouvez, ajoutât-elle, être certain de sa fidélité, si vous n'en avez auparavant la preuve. Parce qu'elle n'a point failli, quoiqu'elle puisse faillir, vous la croyez fidèle et pure. Mais, si jamais vous la laissez aller sans vous, si jamais vous lui permettez de voir d'autres hommes, comment pourrez-vous hardiment me dire et m'afïïrmer qu'elle est restée chaste ?
XXVI. — « Absentez-vous un peu, quittez votre demeure; faites que l'on sache dans la ville et dans la campagne que vous êtes parti, et qu'elle est restée; donnez accès aux amants et aux messages; si leurs prières, si leurs présents ne parviennent pas à l'engager à déshonorer le lit conjugal, ou si en le faisant elle croit le cacher, alors vous pourrez dire qu'elle est fidèle. »
XXVII. — « C'est avec de telles paroles et d'autres semblables que la magicienne parvint à m'inspirer le désir de m'assurer de la fidélité de mon épouse et d'en faire l'épreuve. « Mais supposons, lui dis-je, qu'elle soit telle que je ne puis me l'imaginer, comment pourrai-je m'en rendre certain, et savoir si elle mérite un châtiment ou mon estime ?
XXVIII. — « Je vous donnerai, dit Mélisse, une coupe d'une vertu rare et singulière. Morgane la donna autrefois à son frère pour qu'il s'assurât que Ginevra le trompait. Celui dont la femme est pure y peut boire; mais il n'en est pas de même de celui dont la femme est infidèle : le vin qu'il essaye de porter à ses lèvres se renverse tout entier et se répand sur sa poitrine.
XXIX. — « Avant de partir, faites-en l'expérience ; j'espère que vous boirez sans que le vin se répande, car je suis persuadée que vous trouverez votre épouse encore pure ; d'ailleurs vous en verrez l'effet. Mais, si une fois de retour vous en faites une nouvelle épreuve, je ne puis rien vous assurer. Si vous parvenez à vider la coupe sans rien répandre, je vous proclamerai le plus heureux des maris. »
XXX. — « J'accepte l'offre, elle me remet la coupe; je fais l'épreuve avec un plein succès, et je trouve, ainsi qu'elle l'avait dit, mon épouse pure et fidèle comme je le souhaitais. Mélisse me dit alors : « Abandonnez-la quelque temps, pendant un mois, ou restez même séparé d'elle pendant deux; puis revenez, faites de nouveau l'essai de la coupe, et voyez si vous y pourrez boire, ou si vous renverserez tout sur vous.
XXXI. — ce — Il me semble pourtant bien pénible de partir, répondis-je; non pas que je doute de sa fidélité, mais parce que je ne
peux m'absenter deux jours et vivre une seule heure sans elle. — Alors, dit Mélisse, je vous ferai connaître la vérité par un autre moyen. Changez votre voix, vos vêtements, et présentezvous à elle sous la figure d'un autre. »
XXXII. — « Seigneur, il y a près d'ici une ville que défendent les menaçantes et larges embouchures du Pô. Son pouvoir s'étend dans tout l'espace où la mer s'éloigne et se rapproche du rivage. Elle le cède en antiquité aux villes voisines, mais elle rivalise avec elles en richesses et en beautés. Les Troyens restés les derniers dans le pays la fondèrent après avoir échappé au fléau d'Attila.
XXXIII. — « Celui qui tient et dirige les rênes de ce pays est un jeune chevalier riche et beau, qui, s'étant un jour laissé emporter à la poursuite de son faucon, et étant entré jusque dans mon palais, vit ma femme; et dès cette première rencontre il en fut tellement épris qu'il en conserva le souvenir gravé dans son cœur. Il ne cessa depuis d'employer tous les moyens pour la rendre favorable à ses désirs.
XXXIV. — « Elle lui fit subir tant de refus qu'il ne voulut plus à la fin faire de tentatives près d'elle. Mais il ne perdit pas le souvenir de sa beauté, que l'amour avait gravé dans son cœur. Mélisse sut si bien me cajoler et me séduire qu'elle m'engagea à prendre la figure de
ce jeune homme; et (je ne sais par quel moyen) elle me transforma complètement, changeant mon visage, ma voix, mon regard et mes cheveux.
XXXV. — « J'avais déjà fait croire à mon épouse que j'étais parti et je m'étais mis en route pour le Levant. Après avoir pris tous les traits de ce jeune amoureux, ayant sa voix, sa ressemblance, je revins avec Mélisse, également changée sous l'apparence d'un page ; elle avait sur elle les plus riches pierreries que peut posséder l'Inde ou la mer Rouge.
XXXVI. — a Moi qui connaissais les issues de mon palais, j'y entrai en toute sécurité, accompagné de Mélisse, et j'eus le bonheur de trouver mon épouse qui n'avait auprès d'elle ni écuyer ni femme. Je lui exposai alors mes désirs, et j'excitai sa convoitise par l'étalage de bijoux, de rubis, de diamants, d'émeraudes, qui auraient ébranlé les cœurs les plus solides.
XXXVII. — « Je lui dis que ces dons étaient bien peu de chose comparés à ceux qu'elle devait attendre de moi. Puis je lui alléguai l'avantage que nous donnait l'absence de son mari; je lui rappelai que depuis longtemps je l'aimais, comme elle devait le savoir; qu'un amour si constant et si fidèle était digne enfin de quelque récompense.