LES OYES DE FRERE PHILIPPE
JE dois trop au beau sexe ; il me fait trop d'honneur De lire ces récits, si tant est qu'il les lise. Pourquoy non ? c'est assez qu'il condamne en son cœur
Celles qui font quelque sottise.
Ne peut-il pas, sans qu'il le dise,
Rire sous-cape de ces tours,
Quelque avanture qu'il y trouve?
S'ils sont faux, ce sont vains discours;
S'ils sont vrays, il les desaprouve.
Iroit-il, après tout, s'alarmer sans raison
Pour un peu de plaisanterie?
Je craindrois bien plûtost que la cajolerie
Ne mist le feu dans la maison.
Chassez les soûpirans, belles, souffrez mon livre ;
Je réponds de vous'corps pour corps :
Mais pourquoy les chasser? ne sçauroit-on bien vivre
Qu'on ne s'enferme avec les morts?
Le monde ne vous connoist gueres, S il croit que les faveurs sont chez vous familières :
Non pas que les heureux amans
Soient ny phénix ny corbeaux blancs;
Aussi ne sont-ce fourmilières.
Ce que mon livre en dit doit passer pour chansons. J'ay servy des beautez de toutes les façons :
Qu'ay-je gagné? trés-peu de chose ; Rien. Je m'aviserois sur le tard d'estre cause Que la moindre de vous commist le moindre mal. Contons; mais contons bien; c'est le point principal; C'est tout; à cela prés, censeurs, je vous conseille De dormir comme moy sur l'une et l'autre oreille.
Censurez tant qu'il vous plaira
Méchans vers et phrases méchantes ;
Mais pour bons tours, laissez-les là ;
Ce sont choses indifférentes;
Je n'y vois rien de périlleux.
Les mères, les maris, me prendront aux cheveux
Pour dix ou douze contes bleus!
Voyez un peu la belle affaire !
Ce que je n'ay pas fait, mon livre iroit le faire ! Beau sexe, vous pouvez le lire en seureté ;
Mais je voudrois m'estre acquitté
De cette grâce par avance.
Que puis-je faire en récompense ?
Un conte où l'on va voir vos appas triompher : Nulle précaution ne les put étouffer.
Vous auriez surpassé le Printemps et l'Aurore Dans l'esprit d'un garçon, si, dés ses jeunes ans, Outre l'éclat des cieux et les beautez des champs,
Il eust veu les vostres encore.
Aussi, dés qu'il les vid, il en sentit les coups; Vous surpassâtes tout; il n'eut d'yeux que pour vous ; Il laissa les palais : enfin vostre personne
Luy parut avoir plus d'attraits
Que n'en auroient à beaucoup prés
Tous les joyaux de la couronne. On l'avoit dés l'enfance élevé dans un bois.
Là son unique compagnie Consistoit aux oyseaux : leur aimable harmonie
Le desennuyoit quelquesfois.
Tout son plaisir estoit cet innocent ramage : Encor ne pouvoit-il entendre leur langage.
En une école si sauvage
Son père l'amena dés ses plus tendres ans.
Il venoit de perdre sa mère, Et le pauvre garçon ne connut la lumière
Qu'afin qu'il ignorast les gens :
Il ne s'en figura pendant un fort long temps
Point d'autres que les habitans
De cette forest ; c'est à dire Que des loups, des oyseaux, enfin ce qui respire Pour respirer sans plus, et ne songer à rien. Ce qui porta son père à fuir tout entretien; Ce furent deux raisons ou mauvaises ou bonnes :
L'une, la haine des personnes, L'autre, la crainte; et, depuis qu'à ses yeux Sa femme disparut s'envolant dans les cieux,
Le monde luy fut odieux;
Las d'y gémir et de s'y plaindre,
Et par tout des plaintes oiiir, Sa moitié le luy fit par son trépas haïr
Et le reste des femmes craindre.
Il voulut estre hermite, et destina son fils
A ce mesme genre de vie.
Ses biens aux pauvres départis,
Il s'en va seul, sans compagnie Que celle de ce fils, qu'il portoit dans ses bras : Au fonds d'une forest il arreste ses pas. (Cet homme s'appelloit Philippe, dit l'histoire.) Là, par un saint motif, et non par humeur noire, Nostre hermite nouveau cache avec très-grand soin Cent choses à l'enfant; ne luy dit prés ny loin
Qu'il fust au monde aucune femme,
Aucuns désirs, aucun amour ; Au progrés de ses ans réglant en ce séjour
La nourriture de son ame.
A cinq il luy nomma des fleurs, des animaux,
L'entretint de petits oyseaux; Et, parmy ce discours aux enfans agréable,
Mesla des menaces du diable; Luy dit qu'il estoit fait d'une étrange façon :
La crainte est aux enfans la première leçon. Les dix ans expirez, matière plus profonde Se mit sur le tapis : un peu de l'autre monde
Au jeune enfant fut révélé,
Et de la femme point parlé.
Vers quinze ans luy fut enseigné, Tout autant que l'on put, l'Auteur de la nature,
Et rien touchant la créature.
Ce propos n'est alors déjà plus de saison
Pour ceux qu'au monde on veut soustraire ; Telle idée en ce cas est fort peu nécessaire. Quand ce fils eut vingt ans, son père trouva bon
De le mener à la ville prochaine.
Le vieillard tout cassé ne pouvoit plus qu'à peine Aller quérir son vivre; et luy mort, après tout, Que feroit ce cher fils? comment venir à bout
De subsister sans connoistre personne?
Les loups n'estoient pas gens qui donnassent l'aumône.
Il sçavoit bien que le garçon
N'auroit de luy, pour héritage,
Qu'une besace et qu'un bâton :
C'estoit un étrange partage.
Le père à tout cela songeoit sur ses vieux ans.
Au reste il estoit peu de gens
Qui ne luy donnassent la miche.
Frère Philippe eust esté riche S'il eust voulu. Tous les petits enfans Le connoissoient, et, du haut de leur teste,
Ils crioient : « Apprestez la queste ; Voila frère Philippe. » Enfin dans la cité
Frère Philippe souhaité Avoit force dévots ; de dévotes pas une,
Car il n'en vouloit point avoir.
Si-tost qu'il crut son fils ferme dans son devoir,
Le pauvre homme le meine voir Les gens de bien, et tente la fortune. Ce ne fut qu'en pleurant qu'il exposa ce fils.
Voilà nos hermites partis;
Ils vont à la cité superbe, bien baslie,
Et de tous objets assortie :
Le prince y faisoit son séjour.
Le jeune homme tombé des nues Demandoit : « Qu'est-ce là? — Ce sont des gens de cour.
— Et là ? — Ce sont palais. — Icy ? — Ce sont statues. ■ Il consideroit tout, quand de jeunes beautez
Aux yeux vifs, aux traits enchantez, Passèrent devant luy; dés-lors nulle autre chose
Ne put ses regards attirer.
Adieu palais, adieu ce qu'il vient d'admirer ; Voicy bien pis, et bien une autre cause D'étonnement.
Ravy comme en extase à cet objet charmant :
« Qu'est-ce là, dit-il à son père,
Qui porte un si gentil habit?
Comment l'appelle-t-on? » Ce discours ne plut guère
Au bon vieillard, qui répondit :
« C'est un oyseau qui s'appelle oye.
— O l'agréable oyseau! dit le fils plein de joye. Oye, hélas, chante un peu, que j'entende ta voix.
Peut-on point un peu te connoistre?
Mon père, je vous prie et mille et mille fois. Menons-en une en nostre bois, J'auray soin de la faire paistre. •
Les maux les plus cruels ne sont que des chansons Prés de ceux qu'aux maris cause la jalousie. Figurez-vous un fou chez qui tous les soupçons
Sont bien venus, quoy qu'on luy die.
Il n'a pas un moment de repos en sa vie : Si l'oreille luy tinte, ô dieux! tout est perdu. Ses songes sont toujours que l'on le fait cocu.
Pourvu qu'il songe, c'est l'affaire.
Je ne vous voudrois pas un tel point garantir:
Car pour songer il faut dormir,
Et les jaloux ne dorment guère.
Le moindre bruit éveille un mary soupçonneux ; Qu'alentour de sa femme une bouche bourdonne,
C'est cocuage qu'en personne
Il a vu de ses propres yeux, Si bien vu que l'erreur n'en peut estre effacée. Il veut à toute force estre au nombre des sots. Il se maintient cocu, du moins de la pensée,
S'il ne l'est en chair et en os.
Pauvres gens, dites-moy, qu'est-ce que cocuage?
Quel tort vous fait-il ? quel dommage ? Qu'est-ce enfin que ce mal dont tant de gens de bien
Se moquent avec juste cause?
Quand on l'ignore, ce n'est rien ;
Quand on le sçait, c'est peu de chose. Vous croyez cependant que c'est un fort grand cas : Tâchez donc d'en douter, et ne ressemblez pas A celuy-là qui bût dans la coupe enchantée.
Profitez du mal-heur d'autruy.
Si cette histoire peut soulager vostre ennuy,
Je vous l'auray bien tost contée.
Mais je vous veux premièrement
Prouver par bon raisonnement Que ce mal, dont la peur vous mine et vous consume, N'est mal qu'en vostre idée, et non point dans l'effet :
En mettez-vous vostre bonnet
Moins aisément que de coustume?
Cela s'en va-t-il pas tout net?
Voyez-vous qu'il en reste une seule apparence, Une tache qui nuise à vos plaisirs secrets? Ne retrouvez-vous pas toujours les mesmes traits? Vous appercevez-vous d'aucune différence?
Je tire donc ma conséquence, Et dis, malgré le peuple ignorant et brutal,:
Cocuage n'est point un mal.
Ouy, mais l'honneur est une estrange affaire ! Qui vous soustient que non? ay-je dit le contraire? Et bien! l'honneur, l'honneur! je n'entends que ce mot. Aprenez qu'à Paris ce n'est pas comme à Rome; Le cocu qui s'afflige y passe pour un sot, Et le cocu qui rit, pour un fort honneste homme : Quand on prend comme il faut cet accident fatal, Cocuage n'est point un mal.
Prouvons que c'est un bien : la chose est fort facile. Tout vous rit, vostre femme est souple comme un gan ; Et vous pourriez avoir vingt mignonnes en ville, Qu'on n'en sonneroit pas deux mots en tout un an. Quand vous parlez, c'est dit notable; On vous met le premier à table :
C'est pour vous la place d'honneur, Pour vous le morceau du seigneur :
Heureux qui vous le sert ! la blondine chiorme Afin de vous gagner n'épargne aucun moyen : Vous estes le patron, dont je conclus en forme : Cocuage est un bien.
Quand vous perdez au jeu, l'on vous donne revanche; Mesme vostre homme escarte et ses as et ses rois ; Avez-vous sur les bras quelque monsieur Dimanche, Mille bourses vous sont ouvertes à la fois. Ajoutez que l'on tient vostre femme en haleine, Elle n'en vaut que mieux, n'en a que plus d'appas : Menelas rencontra des charmes dans Hélène, Qu'avant qu'estre à Paris la belle n'avoit pas. Ainsi de vostre épouse : on veut qu'elle vous plaise. Qui dit prude au contraire, il dit laide ou mauvaise, Incapable en amour d'apprendre jamais rien. Pour toutes ces raisons je persiste en ma thèse : Cocuage est un bien.
Si ce prologue est long, la matière en est cause : Ce n'est pas en passant qu'on traite cette chose. Venons à nostre histoire. Il estoil un quidam, Dont je tairay le nom, Testât et la patrie.
Celuy-cy, de peur d'accident,
Avoit juré que de sa vie Femme ne luy seroit autre que bonne amie, Nimphe si vous voulez, bergère, et cetera; Pour épouse, jamais il n'en vint jusques-là. S'il eut tort ou raison, c'est un poinct que je passe. Quoy qu'il en soit, Hymen n'ayant pu trouver grâce Devant cet homme, il fallut que l'Amour
Se meslât seul de ses affaires, Eust soin de le fournir des choses nécessaires,
Soit pour la nuit, soit pour le jour.
Il luy procura donc les faveurs d'une belle,
Qui d'une fille naturelle Le fit père, et mourut : le pauvre homme en pleura,
Se plaignit, gémit, soupira,
Non comme qui perdroit sa femme :
Tel deuil n'est bien souvent que changement d'habits, Mais comme qui perdroit tous ses meilleurs amis,
Son plaisir, son cœur, et son ame.
La fille crust, se fit; on pouvoit déjà voir
Hausser et baisser son mouchoir.
Le temps coule ; on n'est pas si-tost à la bavette Qu'on trotte, qu'on raisonne, on devient grandelette, Puis grande tout à fait, et puis le serviteur.
Le père avec raison eut peur
Que sa fille, chassant de race, Ne le previnst, et ne previnst encor
Prestre, notaire, himen, accord; Choses qui d'ordinaire ostent toute la grâce
Au présent que l'on fait de soy.
La laisser sur sa bonne foy,
Ce n'estoit pas chose trop sûre.
Il vous mit donc la créature Dans un couvent : là, cette belle apprit Ce qu'on apprend, à manier Péguille.
Point de ces livres qu'une fille Ne lit qu'avec danger, et qui gastent l'esprit : Le langage d'amour estoit jargon pour elle.
On n'eust su tirer de la belle
Un seul mot que de sainteté.
En spiritualité Elle auroit confondu le plus grand personnage. Si l'une des nonains la louoit de beauté : « Mon Dieu, fi! disoit-elle; ah! ma sœur, soyez sage: Ne considérez point des traits qui périront; C'est terre que cela, les vers le mangeront. » Au reste, elle n'avoit au monde sa pareille
A manier un cannevas, Fi!oit mieux que Cloton, brodoit mieux que Pailas, Tapissoit mieux qu'Arachne, et mainte autre merveille. Sa sagesse, son bien, le bruit de ses beautez, Mais le bien plus que tout y fit mettre la presse; Car la belle estoit là comme en lieux empruntez, Attendant mieux, ainsi que l'on y laisse
Les bons partis, qui vont souvent
Au moustier sortant du couvent.
Vous sçaurez que le père avoit long-temps devant
Cette fille légitimée;
/ rini
Caliste (c'est le nom de nostre renfermée)
N'eut pas la clef des champs, qu'adieu les livres saints.
Il se présenta des blondins,
De bons bourgeois, des paladins, Des gens de tous estats, de tout poil, de tout âge. La belle en choisit un, bien fait, beau personnage,
D'humeur commode, à ce qu'il luy sembla; Et pour gendre aussi-tost le père l'agréa.
La dot fut ample; ample fut le douaire : La fille estoit unique, et le garçon aussi. Mais ce ne fut pas là le meilleur de l'affaire;
Les mariez n'avoient souci
Que de s'aimer et de se plaire. Deux ans de paradis s'estant passez ainsi,
L'enfer des enfers vint en suite.
Une jalouse humeur saisit soudainement
Nostre époux, qui fort sottement S'alla mettre en l'esprit de craindre la poursuite D'un amant, qui sans luy se seroit morfondu.
Sans luy le pauvre homme eust perdu
Son temps à l'entour de la dame Quoy que pour la gagner il tentast tout moyen. Que doit faire un mary quand on aime sa femme ? Rien.
Voicy pourquoy je luy conseille De dormir, s'il se peut, d'un et d'autre costé.
Si le galant est escouté , Vos soins ne feront pas qu'on luy ferme l'oreille. Quant à l'occasion, cent pour une. Mais si Des discours du blondin la belle n'a souci, Vous le luy faites naître, et la chance se tourne.
Volontiers où soupçon séjourne
Cocuage séjourne aussi.
Damon, c'est nostre époux, ne comprit pas ceci. Je l'excuse et le plains, d'autant plus que l'ombrage
Luy vint par conseil seulement.
Il eust fait un trait d'homme sage,
S'il n'eust crû que son mouvement.
Vous allez entendre comment.
L'enchanteresse Nerie Fleurissoit lors; et Circé, Au prix d'elle, en diablerie N'eust esté qu'à l'A. B. C.
Car Nerie eut à ses gages Les intendans des orages, Et tint le destin lié.
Les Zéphyrs estoient ses pages; Quant à ses valets de pied, C'estoient messieurs les Borées, Qui portoient par les contrées Ses mandats souventes-fois, Gens dispos, mais peu courtois.
Avec toute sa science, Elle ne put trouver de remède à l'amour : Damon la captiva : celle dont la puissance
Eust arresté l'astre du jour Brûle pour un mortel, qu'en vain elle souhaite Posséder une nuit à son contentement.
Si Nerie eust voulu des baisers seulement,
C'estoit une affaire faite ; Mais elle alloit au poinct, e: ne marchandoit pas.
Damon, quoy qu'elle eust des appas, Ne pouvoit se résoudre à fausser la promesse
D'estre fidelle à sa moitié,
Et vouloit que l'enchanteresse
Se tinst aux marques d'amitié.
Où sont-ils ces maris ? la race en est cessée; Et mesme je ne sçay si jamais on en vid. L'Histoire en cet endroit est, selon ma pensée,
Un peu sujette à contredit.
L'hipogrife n'a rien qui me choque l'esprit,
Non plus que la lance enchantée,
Mais ceci, c'est un poinct qui d'abord me surprit : Il passera pourtant, j'en ay fait passer d'autres. Les gens d'alors estoient d'autres gens que les nostres On ne vivoit pas comme on vit.
Pour venir à ses fins, l'amoureuse Nerie
Employa philtres et brevets, Eut recours aux regards remplis d'afféterie;
Enfin n'omit aucuns secrets.
Damon à ces ressorts opposoit l'himenée.
Nerie en fut fort estonnée.
Elle luy dit un jour : « Vostre fidélité Vous paroist héroïque et digne de louange ; Mais je voudrois sçavoir comment de son costé Caliste en use, et luy rendre le change. Qiioy donc, si vostre femme avoit un favory, Vous feriez l'homme chaste auprès d'une maistresse? Et pendant que Caliste, attrapant son mary, Pousseroit jusqu'au bout ce qu'on nomme tendresse,
Vous n'iriez qu'à moitié chemin'
Je vous croyois beaucoup plus fin, Et ne vous tenois pas homme de mariage. Laissez les bons bourgeois se plaire en leur ménage ; C'est pour eux seuls qu'Himen fit les plaisirs permis. Mais vous, ne pas chercher ce qu'amour a d'exquis! Les plaisirs deffendus n'auront rien qui vous pique, Et vous les bannirez de vostre republique ! Non, non, je veux qu'ils soient désormais vos amis.
Faites-en seulement l'épreuve ; Ils vous feront trouver Caliste toute neuve
Quand vous reviendrez au logis.
Apprenez tout au moins si vostre femme est chaste.
Je trouve qu'un certain Eraste
Va chez vous fort assidûment.
— Seroit-ce en qualité d'amant, Reprit Damon, qu'Eraste nous visite?
Il est trop mon amy pour toucher ce point-là.
— Vostre amy tant qu'il vous plaira,
Dit Neiie honteuse et dépite, Caliste a des appas, Eraste a du mérite; Du costé de l'adresse il ne leur manque rien ;
Tout cela s'accommode bien. »
Ce discours porta coup, et fit songer nostre homme. Une épouse fringante, et jeune, et dans son feu,
Et prenant plaisir à ce jeu
Qu'il n'est pas besoin que je nomme :
Un personnage expert aux choses de l'amour,
Hardy comme un homme de cour, Bien-fait, et promettant beaucoup de sa personne ; Où Damon jusqu'alors avoit-il mis ses yeux ? Car d'amis! Moquez-vous ; c'est une bagatelle.
En est-il de religieux Jusqu'à desemparer alors que la donzelle Montre à demy son sein, sort du lit un bras blanc, Se tourne, s'inquiète, et regarde un galant
En cent façons de qui la moins friponne Veut dire : Il y fait bon, l'heure du berger sonne ;
Estes-vous sourd? Damon a dans l'esprit Que tout cela s'est fait, du moins qu'il s'est pu faire. Sur ce beau fondement le pauvre homme bâtit
Maint ombrage et mainte chimère.
Nerie en a bien-tost le vent,
Et pour tourner en certitude
Le soupçon et l'inquiétude Dont Damon s'est coiffé si mal-heureusement ,
L'enchanteresse luy propose Une chose ;
C'est de se frotter le poignet D'une eau dont les sorciers ont trouvé le secret, Et qu'ils appellent l'Eau de la métamorphose,
Ou des miracles autrement.
Cette drogue en moins d'un moment Luy donneroit d'Eraste et l'air, et le visage,
Et le maintien, et le corsage, Et la voix; et Damon, sous ce feint personnage,
Pourroit voir si Caliste en viendroit à l'effet.
Damon n'attend pas davantage.
11 se frote, il devient PEraste le mieux fait
Que la nature ait jamais fait.
En cet estât il va trouver sa femme, Met la fleurette au vent; et, cachant son ennuy :
« Que vous estes belle aujourd'huy !
Luy dit-il : qu'avez-vous, Madame, Qui vous donne cet air d'un vray jour de printemps ? » Caliste, qui sçavoit les propos des amans,
Tourna la chose en raillerie.
Damon changea de baterie.
Pleurs et soupirs furent tentez,
Et pleurs et soupirs rebutez.
Caliste cstoit un roc ; rien n'émouvoit la belle. Pour dernière machine, à la fin nostre époux Proposa de l'argent; et la somme fut telle
Qu'on ne s'en mit point en courroux.
La quantité rend excusable.
Caliste enfin l'inexpugnable
Commença d'écouter raison; Sa chasteté plia ; car comment tenir bon
Contre ce dernier adversaire?
Si tout ne s'ensuivit, il ne tint qu'à Damon,
L'argent en auroit fait l'affaire.
Et quelle affaire ne fait point Ce bien-heureux métail, l'argent maistre du monde? Soyez beau, bien-disant, ayez perruque blonde,
N'omettez un seul petit poinct ; Un financier viendra qui sur vostre moustache Enlèvera la belle ; et dés le premier jour
Il fera présent du panache ; Vous languirez encore après un an d'amour.
L'argent sceut donc fléchir ce cœur inexorable. Le rocher disparut : un mouton succéda ; Un mouton qui s'accommpda
A tout ce qu'on voulut, mouton doux et traitable, Mouton qui, sur le poinct de ne rien refuser,
Donna pour arrhes un baiser.
L'époux ne voulut pas pousser plus loin la chose, Ny de sa propre honte estre luy-mesme cause. Il reprint donc sa forme, et dit à sa moitié : « Ah! Caliste, autrefois de Damon si chérie, Caliste, que j'aimay cent fois plus que ma vie, Caliste, qui m'aimas d'une ardente amitié, L'argent t'est-il plus cher qu'une union si belle? Je devrois dans ton sang éteindre ce forfait : Je ne puis, et je t'aime encor tout infidelle : Ma mort seule expiera le tort que tu m'as fait. »
Nostre épouse, voyant cette métamorphose, Demeura bien surprise; elle dit peu de chose :
Les pleurs furent son seul recours.
Le mary passa quelques jours
A raisonner sur cette affaire :
Un cocu se pouvoit-il faire Par la volonté seule et sans venir au poinct?
L'estoit-il? ne Testoit-il point ?
Cette difficulté fut encore éclaircie
Par Nerie.
« Si vous estes, dit-elle, en doute de cela,
Beuvez dans cette coupe-là :
On la fit par tel art que, dés qu'un personnage
Dûment atteint de cocuage Y veut porter la lèvre, aussi-tost tout s'en va ; 11 n'en avale rien, et répand le breuvage Sur son sein, sur sa barbe et sur son vestement. Que s'il n'est point censé cocu suffisamment,
Il boit tout sans répandre goûte. »
Damon, pour éclaircir son doute, Porte la lévie au vase : il ne se répand rien. « C'est, dit-il, réconfort; et pourtant je sçais bien Qu'il n'a tenu qu'à moy. Qu'ay-je affaire de coupe ?
Faites-moy place en vostre troupe,
IOb APPENDICE
Messieurs de la grand'bande. » Ainsi disoit Damon, Faisant à sa femelle un étrange sermon. Misérables humains, si pour des cocuages 11 faut en ces pais faire tant de façon,
Allons-nous-en chez les sauvages.
Damon, de peur de pis, établit des Argus A l'entour de sa femme, et la rendit coquette.
Quand les galands sont défendus,
C'est alors que l'on les souhaite.
Le mal-heureux époux s'informe, s'inquiète, Et de tout son pouvoir court au-devant d'un mal Que la peur bien souvent rend aux hommes fatal. De quart-d'heure en quart- d'heure il consulte la tasse.
Il y boit huit jours sans disgrâce.
Mais à la fin il y boit tant
Que le breuvage se répand.
Ce fut bien là le comble. O science fatale, Science que Damon eust bien fait d'éviter ! Il jette de fureur cette coupe infernale. Luy-mesme est sur le point de se précipiter. 11 enferme sa femme en une tour quarrée, Luy va soir et matin reprocher son forfait; Cette honte, qu'auroit le silence enterrée, Court le pais, et vit du vacarme qu'il fait.
Caliste cependant meine une triste vie.
Comme on ne luy laissoit argent ny pierrerie, Le geôlier fut fidelle ; elle eut beau le tenter.
Enfin la pauvre malheureuse Prend son temps que Damon, plein d'ardeur amoureuse,
Estoit d'humeur à l'écouter.
« J'ay, dit-elle, commis un crime inexcusable ; Mais, quoy! suis-je la seule? Helas, non : peu d'époux Sont exempts, ce dit-on, d'un accident semblable. Que le moin"; entaché se moque un peu de vous.
Pourquoi donc estre inconsolable? — Hé bien, reprit Damon, je me consoleray,
Et mesme vous pardonneray,
Tout incontinent que j'auray Trouvé de mes pareils une telle légende Qu'il s'en puisse former une armée assez grande Pour s'appeler royale. Il ne faut qu'employer Le vase qui me sceut vos secrets révéler. »
Le mary, sans tarder exécutant la chose, Attire les passans, tient table en son château. Sur la fin des repas, à chacun il propose L'essay de cette coupe, essay rare et nouveau. « Ma femme, leur dit-il, m'a quitté pour un autre:
Voulez-vous sçavoir si la vostre Vous est fidelle ? Il est quelquefois bon D'apprendre comme tout se passe à la maison. En voicy le moyen : buvez dans cette tasse.
Si vostre femme de sa grâce
Ne vous donne aucun suffragant,
Vous ne répandrez nullement.
Mais si du dieu nommé Vulcan Vous suivez la baniere, estant de nos confrères,
En ces redoutables mystères,
De part et d'autre la boisson
Coulera sur vostre menton. »
Autant qu'il s'en rencontre à qui Damon propose
Cette pernicieuse chose, Autant en font l'essay : presque tous y sont pris. Tel en rit, tel en pleure; et, selon les esprits,
Cocuage en plus d'une sorte
Tient sa morgue parmy ses gens.
Déjà l'armée est assez forte
Pour faire corps, et battre aux cham; :.
La voila tantost qui menace
Gouverneurs de petite place,
Et leur dit qu'ils seront pendus
Si de tenir ils ont l'audace :
Car, pour estre royale, il ne luy manque plus
Que peu de gens : c'est une affaire
Que deux ou trois mois peuvent faire.
Le nombre croist de jour en jour
Sans que l'on balte le tambour.
Les differens degrez où monte cocuage
Règlent le pas et les employs :
Ceux qu'il n'a visités seulement qu'une fois
Sont fantassins pour tout potage.
On fait les autres cavaliers.
Quiconque est de ses familiers,
On ne manque pas de l'élire
Ou capitaine, ou lieutenant,
Ou l'on luy donne un régiment,
Selon qu'entre les mains du sire
Ou plus ou moins subitement
La liqueur du vase s'épand.
Un versa tout en un moment :
Il fut fait gênerai; et croyez que l'armée
De hauts officiers ne manqua;
Plus d'un intendant se trouva :
Cette charge fut partagée.
Le nombre des soldats estant presque complet, Et plus que suffisant pour se mettre en campagne,
Renaud, neveu de Charlemagne, Passe par ce chasteau : l'on l'y traite à souhait;
Puis le seigneur du lieu luy fait
Mesme harangue qu'à la troupe.
Renaud dit à Damon : « Granmercy de la coupe Je crois ma femme chaste, et cette foy suffit.
Quand la coupe me l'aura dit, Que m'en reviendra-t-il? Cela sera-t-il cause De me faire dormir de plus que de deux yeux?
Je dors d'autant, grâces aux dieux :
Puis-je demander autre chose?
Que sçay-je? par hasard si le vin s'épandoit? Si je ne tenois pas vostre vase assez droit?
Je suis quelquefois maladroit;
Si cette coupe enfin me prenoit pour un autre ?
Messire Damon, je suis vostre :
Commandez-moy tout, hors ce poinct. « Ainsi Renaud partit, et ne hazarda point. Damon dit : « Celuy-cy, Messieurs, est bien plus sago Que nous n'avons esté. Consolons-nous pourtant : Nous avons des pareils; c'est un grand avantage. »
Il s'en rencontra tant et tant Que, l'armée à la fin royale devenue, Caliste eut liberté, selon le convenant,
Par son mary chère tenue
Tout de mesme qu'auparavant.
Epoux, Renaud vous montre à vivre.
Pour Damon, gardez d'e le suivre.
Peut-estre le premier eust eu charge de l'ost, Que sçait-on? Nul mortel, soit Roland, soit Renaud, Du danger de répandre exempt ne se peut croire. Charlemagne luy-mesme auroit eu tort de boire.