‹ La coupe enchantéeChapitre 60 sur 61 · XXXVIII. — « Son trouble fut grand d'à · texte numérisé non relu

XXXVIII. — « Son trouble fut grand d'à

bord : elle rougit et ne voulut pas m'écouter; mais, en voyant les feux étincelants de ces pierreries, ce cœur si dur se radoucit; elle répondit d'une voix faible et tremblante ces mots dont le souvenir m'arrache la vie : « qu'elle se rendrait à mes désirs si elle était assurée que personne ne le saurait. »

XXXIX. — « Cette réponse fut un trait empoisonné dont je me sentis le cœur traversé. Un froid glacial se glissa dans mes os et dans mes veines, et ma voix resta figée dans mon gosier. Levant alors le voile de son enchantement, Mélisse me rendit ma véritable figure. Vous jugez de quelle couleur dut devenir celle qui se trouva en me voyant dans une si grande erreur!

XL. — « Nous étions tous deux d'une pâleur mortelle, tous deux les yeux baissés. Ma langue put à peine avoir la force d'articuler un seul mot, et ma voix me permettre de m'éciïer : « Tu me trahirais donc, mon épouse, si tu avais de quoi acheter mon honneur? » Elle ne put me répondre autrement qu'en baignant ses joues de larmes.

XLI. — « Sa honte était grande; mais son dépit fut plus grand encore, quand elle se vit accablée par moi d'un tel affront. Sa colère augmenta de plus en plus, et se changea à la fin en une fureur et en une haine implacables. Elle prit alors la résolution de fuir. A l'heure

où le soleil descend de son char, elle courut au fleuve, et, montant dans une barque, descendit en toute hâte le courant pendant la nuit.

XLII. — « Le matin, elle se présenta devant ce chevalier qui l'avait longtemps aimée (c'était celui dont j'avais emprunté le visage et la tournure pour la tenter contre mon propre honneur). Vous pensez si son arrivée lui fut agréable, à lui qui en était épris plus que jamais. C'est alors qu'elle me fit dire que je ne devais plus espérer l'avoir avec moi, ni être aimé d'elle.

XLIII. — « Hélas! depuis ce temps elle demeure avec lui au milieu des plaisirs et se riant de moi; et moi, je souffre encore du malheur que je ne dois qu'à moi seul et dont je ne puis me remettre. Mon mal s'accroît sans cesse, et il est juste que j'en meure, et je sens que j'ai peu de temps encore à le supporter. Je suis persuadé que je serais mort dès la première année, si une consolation unique n'était venue à mon aide.

XLIV. — « Le soulagement que j'ai trouvé, c'est que pendant dix ans, parmi tous ceux qui sont entrés sous mon toit et à qui cette coupe a été présentée, je n'en ai pas trouvé un seul qui ne se soit inondé de son contenu. Sûr d'avoir un si grand nombre de compagnons, je supporte mon malheur avec plus de résignation. Dans ce

nombre infini, vous avez été le seul assez sage pour refuser de faire ce périlleux essai.

XLV. — « Mon désir de chercher au delà des limites de la raison ce que faisait mon épouse m'a enlevé le repos pour le reste de ma vie, qu'elle soit longue ou courte. Mélisse se réjouit d'abord de cet événement; mais sa joie cessa bientôt. Elle était cause de tout mon malheur, et je la pris en une telle haine que je ne pus même supporter sa vue.

XLVI. — « Elle ne put de son côté souffrir de se voir haïe par moi, qu'elle disait aimer plus que sa vie. Elle avait espéré devenir dame et maîtresse du logis aussitôt que l'autre l'aurait abandonné ; mais, comme je ne voulus plus avoir constamment sous les yeux la cause de mes chagrins, elle ne tarda pas à quitter le pays; elle partit donc, et depuis je n'en ai jamais entendu parler. »

XLVII. — Telle fut la triste aventure que raconta le chevalier, et, quand il l'eut terminée, Renaud demeura pensif pendant quelques instants; il avait pitié de ce malheureux, et il lui répondit ainsi : « En vérité, Mélisse vous a donné un fort mauvais conseil ! Autant vous aurait-elle pu proposer d'irriter les guêpes; et vous, vous fûtes même assez malavisé en allant à la recherche d'une chose que vous auriez désiré ne pas trouver.

XLVIII. — « Vaincue par l'avarice, votre femme a tenté de vous être infidèle : pourquoi vous en étonner? Elle n'est ni la première ni la cinquième femme qui n'ait pu sortir victorieuse d'une pareille lutte. Bien des âmes plus fermes que la sienne ont pour un moindre prix été poussées à des actions plus honteuses encore. Et combien connaissez-vous d'hommes que l'amour de l'or n'ait pas conduits à trahir leurs maîtres et leurs amis?

XL1X. — « Si vous vouliez qu'elle se défendît, vous ne deviez pas l'attaquer avec des armes si puissantes. Ignorez-vous que le marbre et l'acier le plus dur ne peuvent résister à l'or? Il me semble que vous avez été plus coupable en la soumettant à une pareille épreuve qu'elle ne l'a été en y cédant. Si elle vous y avait soumis vous-même, vous seriez-vous montré plus ferme ? »

L. — Renaud se leva alors de table et pria qu'on lui permît d'aller dormir. Il avait l'intention de partir quand il aurait pris quelque repos, une heure ou deux avant le jour. Il lui restait peu de temps, et il voulait eu user avec discrétion, de peur de le perdre inutilement. Le seigneur du lieu lui dit qu'il pourrait se retirer aussitôt qu'il le désirerait.

(Traduction de C. Hippeau : Paris, Garnier frères.)

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