SCÈNE IV. — HANZ, CARL, WILHELM, ALBERTUS
ÀLBERTUS. Soyez les bienvenus, mes chers enfants! J'admire votre exactitude. Autrefois, j'étais souvent obligé d'aller vous éveiller^ et maintenant à peine me laissez-vous le temps de dormir.
HANZ. Mon cher maître, si nous sommes venus d'aussi bonne heure sans crainte de vous réveiller^ c'est qu'en passant sous vos fenêtres nous avons entendu de la musique.
ALBERTUS. Vous raillez, mon cher Hanz. Personne dans ma maison ne connaît la musique, et vous savez que je suis un barbare sous ce rapport.
"WILHELM. C'est précisément pourquoi nous avons été fort surpris d'entendre une harmonie vraiment admirable sortir de votre appartement. Nous avons cru que vous aviez enfin consenti à faire apprendre la musique à Hélène, et qu'il y avait ici quelque habile professeur de harpe ou de piano, quoique à vrai dire nous n'ayons pu nous rendre compte de la nature de l'instrument qui produisait les sons enchanteurs dont nos oreilles ont été frappées.
ALBERTUS. Parlcz-vous sérieusement? Il n'y a chez moi aucun autre instrument de musique que cette vieille lyre d'Adelsfreit, et vous savez qu'elle est en trop mauvais état pour produire un son quelconque. Cependant, je vous dirai que tout à l'heure, tandis que je dormais encore, j'ai cru aussi entendre une admirable mélodie. J'ai attribué cette audition à un songe: mais je commence à croire que quelque musicien est venu s'établir ici près.
CARL. Peut-être Hélène cultive-t-elle la musique à votre insu. Je gagerais qu'elle cache quelque guitare sous son chevet, et qu'elle en joue pendant votre sommeil. Aussi, quelle fantaisie avez-vous, mon bon maître, de la contrarier ainsi dans ses goûts? C'était bien assez que, du vivant de son père, cette privation lui eût été imposée. Les médecins ne savent ce qu'ils disent. Comment pouvez-vous leur accorder quelque confiance?
ALBERTus. Lcs médccins ont eu raison en ceci, mon cher Cari. Toute excitation nerveuse était absolument contraire à l'état d'exaltation névralgique de cette jeune fille, et toutes mes notions sur l'hygiène psychique aboutissaient au même résultat que leurs observations sur l'hygiène physiologique. L'âme et le corps ont également besoin de calme pour recouvrer l'équilibre qui fait la santé et la vie de l'un et de l'autre. Vous voyez que mes soins ont été couronnés d'un prompt succès. Tandis qu'un régime doux et sain rétablissait la santé de cette enfant, une instruction sage et paternelle ramenait son esprit à une juste appréciation des choses. J'ai été le médecin de son âme, et j'ai eu le bonheur d'éclairer et de fortifier cette belle organisation. Celui devons qui obtiendra la main d*Hélène doit donc voir en moi un père, et peut-être quelque chose de plus.
wiLHELM. Oui, sans doute, un ange tutélaire, un ami investi d'une mission divine. Qu'il est beau de faire de semblables miracles, mon cher maître!
CARL. Vraiment, maître Albertus, croyez-vous qu'Hélène ait beaucoup de dispositions pour la métaphysique? Il semble qu'elle s'éclaire par la confiance beaucoup plus que par la conviction. Elle croit en
VOUS avec une sorte d'aveuglement qui n'est que de la piété filiale ; mais, si elle comprend la philosophie, et si vos leçons l'amusent, je veux bien l'aller dire à Rome.
ALBERTus. Vous parlcz comme un enfant.
HANZ. Excusez son langage un peu trivial. Moi, je vous dirai en d'autres termes quelque chose d'approchant. Ce n'est pas que je ne vous admire et ne vous bénisse d'avoir su^ par un traitement tout moral, rendre la raison à notre chère sœur adoptive; mais permettez-moi d'engager avec vous, à propos d'elle, une discussion purement spéculative. L'heure de votre cours n'est pas encore sonnée ; nous pouvons bien causer avec vous quelques instants, car votre conversation est toujours pour nous un enseignement et un bienfait.
ALBERTUS. Mcs cufauts, mou temps vous appartient. Je m'instruis souvent à vous écouter plus qu'à vous répondre; car vous savez beaucoup de choses que j'ignore, ou que j'ai oubliées.
HANZ. Eh bien, maître, je dirais presque que, lorsqu'on est fou d'une certaine manière^ c'est un malheur d'en guérir. L'exaltation d'un cerveau poétique est peut-être bien préférable au calme d'un jugement froid. Ne pensez-vous pas qu'Hélène était heureuse lorsque ses yeux, animés par la fièvre, semblaient contempler les merveilles du monde invisible? Oh! ouil alors elle était plus belle encore avec son regard inspiré et l'étrange sourire qui errait sur sa bouche entr*ouverte, qu'aujourd'hui avec son regard voilé et sa pudique mélancolie! Elle est aussi devenue plus triste, ou du moins plus sérieuse, à mesure qu'elle a senti son cœur battre plus lentement. La matière peut faire
22 LES SEPT CORDES 1)K LA l.YRE
un etiort pour se reprendre à la vie matérielle: mais l'esprit n'aime point à descendre du trône qu'il s'est bâti dans les nuées, pour venir s'éteindre ici-bas dans des luttes obscures et pénibles. Maître, qu'en pensezvous? Croyez-vous qu'Hélène, en retrouvant la santé physique, ne sente pas son âme se refroidir et tomber dans une langueur douloureuse? Croyez-vous qu'elle ne regrette pas ses extases, ses rêves, et ses danses avec Titania au lever de la lune, et ses concerts avec le roi des gnomes au coucher des étoiles? Quel est celui de nous qui ne donnerait au moins la moitié de sa grosse santé bourgeoise pour avoir à la place les visions dorées de la poésie?
ALBERT us. Hauz, VOUS ne parlez pas selon mes sympathies. Êtes-vous un poëte ou un adepte de la sagesse? Si vous êtes poëte, faites des vers et quittez mon école. Si vous êtes mon disciple, n'égarez pas l'esprit de vos frères par des rêveries fantasques et des paradoxes romantiques. Toutes ces inspirations de la fièvre, toutes ces métaphores délirantes constituent un état de maladie purement physique durant lequel le cerveau de l'homme ne peut produire rien de vrai, rien d'utile, par conséquent rien de beau. Je comprends et je respecte la poésie; mais je ne l'admets que comme une forme claire et brillante, destinée à vulgariser les austères vérités de la science, de la morale, de la foi, de la philosophie en un mot. Tout artiste qui ne se propose pas un but noble, un but social, manque son œuvre. Que m'importe qu'il passe sa vie à contempler l'aile d'un papillon ou le pétale d'une rose? J'aime mieux la plus petite découverte utile aux hommes, ou même la plus naïve aspiration vers le bonheur de Thumanité. Les exaltés sont, selon
VOUS, des sibylles inspirées, prêtes à nous révéler de célestes mystères. Il est possible que, sous l'empire d'une exaltation étrange, ils aient un sens très-étendu pour sentir la beauté extérieure des choses; mais, s'ils ne trouvent une langue intelligible pour nous associer à leur enthousiasme^ cette contention de l'esprit dans une pensée d'isolement ne peut être qu'un état dangereux pour eux, inutile pour les autres.
HANz. Eh bien, maître, il est temps que je vous le dise franchement, je suis poëte 1 Et pourtant je ne fais pas de vers, et pourtant, à moins que vous ne me chassiez, je ne vous quitterai point ; car je suis philosophe aussi, et l'étude de la sagesse ne fait qu'exalter mon penchant à la poésie. Pourquoi suis-je ainsi ? et pourquoi êtes-vous autrement? et pourquoi Hélène est-elle autrement encore? Je puis concilier les idées d'ordre et de logique avec l'enthousiasme des arts et l'amour de la rêverie. Vous, au contraire, vous proscrivez la rêverie et les arts; car, à vos yeux, l'une ne peut être convertie en une laborieuse méditation, et les autres s'inspirent souvent, avec succès, des désordres de la pensée et des excès de la passion. Hélène, dans sa folie, appartient encore à un autre ordre de puissance. Elle est absorbée dans une poésie si élevée, si mystérieuse, qu'elle semble être en commerce avec Dieu même, et n'avoir aucun besoin de sanction dans les arrêts de la raison humaine.
ALBERTUS. Et que voulez-vous conclure, mon enfant?
HANZ. Maître, souffrez que le disciple récite d'abord sa leçon devant vous. Dieu nous a jetés dans cette vie comme dans un creuset où, après une existence précédente dont nous n'avons pas souvenir, nous sommes
condamnés à être repétris, remaniés, retrempés par la souffrance, par la lutte, le travail, le doute, les passions, la maladie, la mort. — Nous subissons tous ces maux pour notre avantage, pour notre épuration, si je puis parler ainsi, pour notre perfectionnement. De siècle en siècle, de race en race, nous accomplissons un progrès lent, mais certain, et dont, malgré la négation des sceptiques, les preuves sont éclatantes. Si toutes les imperfections de notre être et toutes les infortunes de notre condition tendent à nous épouvanter et à nous décourager, toutes les facultés supérieures qui nous sont accordées pour comprendre Dieu et désirer la perfection, tendent à nous sauver du désespoir, de la misère et même de la mort ; car un instinct divin, de plus en plus lucide et puissant, nous fait connaître que rien ne meurt dans l'univers, et que nous disparaissons du milieu où nous avons séjourné pour reparaître dans un milieu plus favorable à notre développement éternel.
ALBERTO s. Telle cst ma foi.
HANz. Et la mienne aussi, maître, grâce à vous ; car le souffle pernicieux du siècle, les railleries d'une fausse philosophie, l'entraînement des passions, m" avaient ébranlé, et je sentais l'instinct divin s'affaiblir et s'agiter en moi comme une flamme que le vent tourmente. Par des arguments pieiiis de force, par une logique pleine de clarté, par une véritable notion de l'histoire universelle des êtres, par un profond sentiment delà vérité dans l'histoire des hommes, par une conviction ardente, fondée sur les travaux de toute votre vie respectable, vous avez ramené mon esprit à la vérité. Par une vertu sans tache, une bonté sans bornes, une touchante sympathie pour tous les êtres
qui VOUS ressemblent, soit dans le passé, soit dans le présent; par une généreuse patience envers ceux qui vous nient ou vous persécutent, vous vuus êtes emparé de mon cœur, et vous avez mis d'accord en moi les besoins de la raison et ceux du sentiment. Que voulez-vous de plus de moi, maître? Si vous avez un disciple plus dévoué, plus respectueux, plus affectionné, préférez-le à moi; car celui-là qui vous comprend le mieux est celui qui vous ressemble le plus, et celui-là est le meilleur d'entre nous. C'est peut-être Wilhelm, c'est peut-être Cari. Bénissez-les, mais ne me maudissez pas; car je vous aime de toute la puissance de mon être.
ALBERTLs. Mon eufani:, mon enfant, ne doute pas de ma tendresse pour toi. Doute plutôt de ma raison et de ma science. Maintenant, parle... tu as des idées...
HANZ. Les voici. L'humanité est un vaste instrument dont toutes les cordes vibrent sous un souffle providentiel, etj malgré la différence des tons, elles produisent la sublime harmonie. Beaucoup de cordes sont brisées, beaucoup sont faussées ; mais la loi de l'harmonie est telle que l'hymne éternel de la civilisation s'élève incessamment de toutes parts, et que tout tend à rétablir l'accord souvent détruit par l'orage qui passe...
ALBERTUs. Ne saurais-tu parler autrement que par métaphore ? Je ne puis m'accoutumer à ce langage.
HANz. J'essayerai de prendre le vôtre. Nous concourons tous à l'œuvre du progrès, chacun selon ses moyens. Chacun de nous obéit donc à une organisation particulière. Mais nous avons une telle action les uns sur les autres, que l'on ne peut supposer un individu en dehors de toute relation d'idées avec ses semblables, sans supposer un individu existant dans le
vide. Nous sommes donc tous fils de tous les hommes qui nous ont précédés et tous frères de tous les hommes qui vivent avec nous. Nous sommes tous une même chair et un même esprit. Pourtant, Dieu, qui a fait la loi universelle de la variété dans l'uniformité, a voulu que, de même qu'il n'y eût pas deux feuilles semblables, il n'y eût pas deux hommes semblables; et il a divisé la race humaine en diverses familles que nous appelons des types, et dont les individus diffèrent par des nuances infinies. L'une de ces familles s'appelle les savants, une autre les guerriers, une autre les mystiques, une autre les philosophes, une autre les industriels, une autre les administrateurs, etc. Toutes sont nécessaires, et doivent également concourir au progrès de l'homme en bien-être, en sagesse, en vertu, en harmonie. Mais il en est encore une qui résume la grandeur et le mérite de toutes les autres; car elle s'en inspire, elle s'en nourrit, elle se les assimile; elle les transforme pour les agrandir^ les embellir, les diviniser en quelque sorte; en un mot, elle les propage et les répand sur le monde entier, parce qu'elle parle la langue universelle... Cette famille est celle des artistes et des poètes. On vit de ses émotions; on les aspire par tous les sens ; et l'esprit le plus froid, l'âme la plus austère, ont besoin des créations et des prestiges de l'art pour sentir que la vie est autre chose qu'une équation d'algèbre. Pourtant, on traite les artistes comme les accessoires frivoles d'une civilisation raffinée. La raison les a condamnés ; et, s'ils ont encore la permission de respirer, c'est parce qu'ils sont nécessaires aux sages, pour les aider à supporter l'ennui et la fatigue de leur sagesse.
ALBERT us. Hauz, VOUS parlez avec amertume. Je
ne vois pas que les sages d'aucune nation traitent les artistes et les poètes en parias ; je ne vois pas que la misère ou l'obscurité soient leur partage dans la société. Une danseuse mène, dans ce siècle-ci, la vie de Cléopâtre, et le philosophe vit d'un pain amer et grossier, entre la misère et l'apostasie.
HANZ. Oh! oui, maître, je conviens de cela. Mais je pourrais vous répondre qu'au nom de la philosophie tel ambitieux occupe les premières charges de l'État, tandis que, martyr de son génie, tel artiste vit dans la misère, entre le désespoir et la vulgarité. Ce n'est pas sous ce point de vue que j'envisage le malheur du poëte. Le poëte ambitieux peut tout dans la société, aussi bien que le philosophe ambitieux, car l'un et l'autre peuvent abjurer ou trahir la vérité. Dans l'ordre de considérations où je m'élève ici, je ne parle pas des infortunes sociales ni des souffrances matérielles. Je regarde plus haut, et, ne m'occupant guère des individus, je considère l'ensemble du progrès que la poésie et les arts doivent accomplir. Ce progrès serait le plus certain, le plus rapide^ le plus magnifique, sans l'obstination des hommes à réprimer toute entreprise hardie, à refroidir toute inspiration ardente chez les poètes. Je dis les poètes^ cette dénomination comprend tous les vrais artistes. La génération présente tout entière s'acharne à les faire marcher à petits pas, parce que, vaine de son petit bon sens et infatuée de sa petite philosophie^ elle veut qu'on ait égard à sa médiocrité, en ne lui montrant que des œuvres médiocres. Des gens qui ne comprennent que les petites actions et les petits sentiments ont créé le mot de vraisemblance pour tout ce qui répond à leur étroitesse d'intelligence et de cœur. Ils ont rangé dans l'impossible et dans
l'absurde tout ce qui les dépasse. De là vient que tous les grands artistes travaillent en martyrs du présent pour l'amour de la postérité ; et, s'ils n'ont une grande vertu, s'ils ne sont d'augustes fanatiques, ils se résignent à divertir leurs contemporains comme des saltimbanques, et à déshériter l'avenir des fruits de leur génie.
ALBERTUS. Eh bien, mon enfant, tu fais, sans le savoir, le procès à ces artistes avares de leur gloire, qui divorcent avec le présent pour avoir dans l'avenir une place plus distinguée. Je conçois ce genre d'ambition ; c'est le plus raffiné. Mais, crois-moi, si ces génies étaient bien pénétrés de l'importance de leur mission sur la terre, s'ils étaient dévorés du désir d'accomplir le progrès, ils transigeraient avec leur orgueil, et feraient, pour l'amour de l'humanité, ce qu'avec raison ils refusent de faire pour de vaines richesses et de vaines distinctions sociales. Ils ne rougiraient pas de rétrécir ou d'abaisser leur forme, afin de parier à cette génération vulgaire un langage intelligible pour elle, et de lui inoculer les grandes vérités de l'avenir avec un levain qui puisse s'assimiler à sa grossière substance.
wiLHELM. Maître, vous oubliez que l'art est une forme, et rien autre chose. Si on l'abaisse, si on la ré trécit au gré des gens qui n'aiment pas le beau et le grand, il n'y a plus d'art, parce qu'il n'y a plus ni beauté ni grandeur dans la forme.
ALBERTUS. Et toi aussi, Wilhelm! Vraiment, je ne me serais pas douté que j'étais environné déjeunes artistes, et je vois dans ce fait la plus parfaite critique de ma pauvre philosophie.
HANz. Maitre. rien n'est plus beau que la philoso-
phie; mais il y a quelque chose d'aussi beau, c'est la poésie. La poésie est à la fois mère et fille de la sagesse.
ALBERT us. Fillc, oui ! elle devrait sc le tenir pour dit, et ne jamais faire un pas sans sa mère. Mais qu'elle soit mère à son tour, je le nie.
HANz. MaîtrC;, le premier homme qui conçut la pensée de Dieu ne fut ni un géomètre, ni un mathématicien, ni un philosophe; ce fut un poëte.
ALBERTus. G'cst possiblc. Le premier homme qui conçut la pensée de Dieu était encore grossier. Son esprit ne pouvait s'élever jusqu'à la grande cause par l'abstraction. Ses sens lui révélèrent une force extérieure supérieure à la sienne. Ensuite, son intelligence ratifia le jugement des sens, et ne l'invoqua plus. La poésie redevint pour toujours fille de la sagesse.
HANZ. Maître, ce ne fut pas le jugement des sens qui révéla l'existence de Dieu à l'homme, ce fut l'instinct du cœur. Le ravissement des sens, à l'aspect de la création, ne fut qu'accessoire à cet élan de l'âme humaine, qui, jetée sur la terre, se sentit forcée aussitôt à rêver, à désirer, à aimer l'idéal. L'esprit était encore trop peu exercé aux subtilités de la métaphysique pour se mettre en peine de prouver Dieu; mais l'âme était assez complète et assez puissante pour vouloir Dieu. Elle le devina et le sentit longtemps avant de songer à le définir. Cette révélation, cette intuition première, c'est la poésie, mère de toute religion, de toute harmonie, de toute sagesse. Je définis donc, pour me résumer, la métaphysique, tidée de Dieu ; et la poésie, le sentiment de Dieu.
ALBERTUS. Ton cxplication ne me déplaît pas, et je consens de toute mon âme, cher poëte, à ce que vous soyez mon père. Mais j'exige que vous le prou-
viez. Voyons, instruisez-moi; faites éclore en moi quelque idée nouvelle. Prenez votre flûte, et jouezmoi une valse. Si, pendant ce temps, il me vient une solution aux grands problèmes qui m'occupent, je serai de bonne foi, et, vous remerciant de votre prédication, je me dirai à jamais, comme au bas d'une lettre de nouvel an, votre fils soumis et reconnaissant.
HANz. Je ne pourrais ouvrir le ciel avec cette mauvaise flûte que vous venez de découvrir dans la poche de mon gilet. Mais, si je n'ai qu'un chétif talent, si je ne possède qu'un pauvre grain de poésie, la faute en est à vous, maître; car c'est vous qui proscrivez les arts de nos études, et nous sommes obligés de jouer du violon ou de la clarinette à la dérobée dans les cabarets, bien loin de votre demeure. Sans les arrêts sévères que vous avez portés contre la musique, je serais peut-être un grand artiste, un poëte, un magicien comme Adelsfreit; et, dans ce moment-ci, je pourrais faire un miracle et vous convertir. La chose serait importante, croyez-moi; car le grand malheur de la poésie n'est nullement d'être méconnue par les jurés et les inspecteurs des beaux-arts; c'est d'être ignorée des hommes comme vous, maître ; car, de même qu'un grand poëte tient l'avenir de la philosophie dans ses mains, un grand philosophe tient dans les siennes l'avenir de la poésie. Un ministre peut faire cent bévues par jour, et une coterie cent intrigues par heure, et l'avenir de la poésie ne sera pas entravé au delà de l'existence de ce ministre ou de cette coterie. Mais, si Albertus se trompe, l'avenir de la poésie peut être entravé pour des siècles. Les sots ont pour refuge l'impunité; les grands esprits n'ont
pas le droit d'errer sur un seul point de la destinée humaine.
ALBERTUS. Mais enfin, que me reprochcs-tu? N'ai-je pas toujours enseigné que les arts étaient de nobles et puissants moyens pour hâter l'éducation du genre humain? Si j'ai condamné les artistes modernes comme exerçant sur vous, par leur frivolité moqueuse ou leur amer scepticisme, une action funeste, n'ai-je pas toujours salué dans l'avenir les grands poètes qui s'attacheront à être les auxiliaires et les propagandistes de la sagesse?
wiLHELM. Vous croyez donc, maître, qu'il n'existe pas dès aujourd'hui de ces poëtes-là?
ALBERTUS. Je ne veux rien dire des personnes; je dis seulement qu'aujourd'hui la poésie n'a pas encore trouvé le mot de sa destinée providentielle sur la terre. Il est quelques productions de l'art que j'admire, parce que je les comprends, parce que tout le monde peut les comprendre, et qu'elles ont un but louable... Vous souriez,, et je sais d'avance ce que vous allez dire. Ces œuvres que vous m'avez vu approuver vous semblent vulgaires, et ceux qui les ont créées ne méritent^ selon vous^ ni le titre de poètes ni celui d'artistes. D'où vient donc cela? Le beau est-il relatif? est-il le résultat d'une convention? et ce qui est beau pour l'un ne l'est-il plus pour l'autre?
HANz. Le beau est infini : c'est l'échelle de Jacob qui se perd dans les nuées célestes; chaque degré qu'on monte vous révèle une splendeur plus éclatante au sommet. Ceux qui se tiennent tout en bas n'ont qu'une idée confuse de ce que d'autres, placés plus haut, voient clairement; mais ce que ceux-là voient, les autres ne le comprennent pas et refusent de le
croire. C'est qu'il est diverses manières de gravir cet escalier sacré : les uns s'y cramponnent lentement et péniblement avec les pieds et les mains, d'autres ont des ailes et le franchissent légèrement.
ALBERTus. Toujours tcs métaphorcs! Tu veux dire que, vous autres artistes, vous êtes des colombes, et nous, logiciens, des bêtes de somme. Eh bien, si le genre humain se compose d'être vulgaires, et que les poètes, par une intuition divine, pénètrent seuls dans le conseil de Dieu, qu'ils nous le révèlent, mais qu'ils se fassent comprendre avant tout.
HANz. Ils vous le disent par toutes les voix de l'art et de la poésie; mais mieux ils le disent, moins vous les comprenez ; car vous fermez vos oreilles avec obstination. Ils ont gravi jusqu'au ciel, ils ont entendu et retenu les concerts des anges, ils vous les traduisent le mieux qu'ils peuvent; mais leur expression retient toujours quelque chose d'élevé qui vous semble mystérieux, parce que votre organisation se refuse à sortir des bornes de la raison démonstrative. Eh bien, modifiez cette organisation imparfaite par une attention sérieuse aux œuvres d'art, par l'étude des arts, et surtout par une grande et entière adhésion au développement et au triomphe des arts et de la poésie. La philosophie y gagnera; car, je le répète, elle est autant la fille que la mère de la poésie, et, si vous n'aviez pas vu les chefs-d'œuvre de la statuaire antique, vous n'auriez jamais bien compris Platon.
ALBERTUS. C'cst quc cc sont en efiet des chefsd'œuvre. Nul ne les conteste; le beau est donc appréciable pour tous.
HANZ. Vous les avez vus sans les bien comprendre;
mais, comme leur perfection était consacrée par l'admiration des siècles passés, vous ne vous êtes pas mis en garde contre l'instinct naturel qui vous révélait, à vous aussi, cette perfection. Cependant, il existe, dans les siècles les moins féconds en génies, des hommes capables de succéder à Phidias; on les méconnaît, et on les étouffe. C'est parce qu'on s'est contenté de jeter un coup d'œil sur les œuvres de Phidias, sans croire qu'il fût nécessaire de les étudier. Eh bien, maître, les dispensateurs de récompenses et de distinctions créées par les princes sont, par nature et par éducation, ennemis du beau. Le devoir du logicien serait de chercher partout le beau, de le découvrir, de le proclamer et de le couronner. En passant à côté de lui avec indifférence, vous faites aux hommes un aussi grand mal que si vous laissiez périr un monument de la science. Tous les hommes ont soif du beau; il faut que leur âme boive à cette source de vie ou qu'elle périsse. Les organisations humaines diffèrent : les unes aspirent à l'idéal par l'esprit, d'autres par le cœur, d'autres par les sens. Si vous voulez que les organisations humaines se perfectionnent, et qu'arrivant à un équilibre magnifique, elles conçoivent également l'idéal par l'esprit, par le cœur et par les sens, n'éteignez aucune de ces facultés; car n'espérez pas amener d'abord tous les hommes à la vérité par les mêmes moyens. A ceux chez qui la beauté idéale ne peut se manifester que par les sens, donnez, pour préservatif contre la débauche, la nudité sacrée de la Vénus de Milo. Voyez votre erreur, à vous autres moralistes, qui vous détournez avec crainte de cette beauté matérielle comme d'un objet impudique et propre à troubler
3i LES SEPT CORDES DE LA LYRE
les sens ! Si vous compreniez l'art, vous sauriez que le beau est chaste, car il est divin. L'imagination s'éloigne de la terre et remonte aux cieux en contemplant le produit d'une inspiration céleste; car ce produit, c'est l'idéal.
ALBERTcs. Mon fils, tcs idécs sur ce point me paraissent clignes d'être méditées. En effet, ceux qui s'adonnent à la recherche de l'idéal doivent, par tous les moyens, travailler au perfectionnement de leur organisation. Peut-être la grossièreté de la mienne, sous le rapport des arts, m'a-t-elle induit jusqu'ici en erreur sur beaucoup de choses. Mais l'heure de l'étude est sonnée, sans doute tous les élèves sont déjà dans la salle; ne les faisons pas attendre. Je reprendrai cet entretien avec plaisir. Rien ne m'est plus doux que d'être redressé par ceux à qui je voudrais pouvoir tout apprendre.
HANZ. II l'embrasse et le prend par le bras pour sortir. Excellent
maître, âme vraiment grande! (wiiheim et Cari les suivent.) AviLHELM. Que de bonté et de simplicité ! CARL. Il est parfois bien original, mais on ne peut
se défendre de l'aimer de tout son cœur.