‹ La coupe (volume 2)Chapitre 63 sur 91 · SCÈNE V. — HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE V. — HÉLÈNE

Ils sont partis. Je vais ranger les livres et les papiers de mon bon maître. 0 Dieu ! que vous m'avez donné un noble ami ! Pourquoi ne puis-je en être digne ! Je voudrais, pour reconnaître ses soins, le contenter dans tous ses goûts, et satisfaire le modeste amour-propre qu'il met à m'instruire. Son plus cher désir serait de me voir savante; mais, hélas I j'ai

l'esprit si borné et la mémoire si faible, que je ne puis faire de progrès. Ah f cette longue maladie a épuisé ma pauvre tête. Quelle langueur pénible s'empare de moi quand j'ouvre ces gros livres I Rien que leur odeur de parchemin moisi me fait défaillir, et tous ces caractères alignés et pressés avec une désespérante symétrie me donnent des vertiges. Ce brave maître! sa douceur et sa patience ajoutent à ma honte et à mes remords. Je vois bien qu'il est affligé du peu d'honneur que je lui fais; mais jamais il ne témoigne le moindre mécontentement. Hier encore, j'ai pris l'objectivité pour la subjectivité, et^ cette nuit, je me suis endormie sur la définition de l'absolu. J'ai rêvé que j'étais dans une belle prairie, et que je regardais couler un ruisseau d'eau vive. Il me semblait qu'il y avait des paroles écrites au fond de son lit transparent , et j'y lisais toute sorte de belles choses comme dans un livre. Je me promettais de les réciter à mon maître Albertus, et je pensais qu'il serait bien content de moi. Mais, quand je me suis éveillée, je ne me souvenais plus de rien, si ce n'est d'avoir vu le ciel bien pur et bien bleu dans une eau bien claire et bien courante... Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous donné une intelligence si vulgaire ? Maître Albertus dit tous les jours : « Ce sera mieux demain ; » mais le lendemain ne vaut pas mieux que la veille... Voyons : je veux étudier ma leçon en conscience. (Elle s'assied à la table de maître Albertus, et ouvre un

livre.) Essayons de retenir par cœur, car je ne comprends pas du tout. — Quand il m'explique les choses lui-même, je les conçois; mais ses vieux bouquins me tuent. — Quels mots barbares I... —Ah! le rossignol!... (Elle court à la fenêtre.) Non, c'est UUG linotte;

quel frais gosier !... Oh! la jolie modulation! Pauvre petite, on ne t'a rien appris, à toi, tu en sais pourtant plus long que moi.. . (Elle laisse tomber son livre.) Comme

le soleil est déjà chaud!... Il entre ici comme un fleuve de poudre d'or... J'ai envie d'aller cueillir un beau bouquet pour orner le cabinet de maître Albertus. Il me dira : « Comment, vous avez pensé à moi, chère enfant?... » Quoique^ après tout, il n'aime pas beaucoup les fleurs; il y jette un coup d'œil en disant : « C'est bien beau î )> mais il me trouve niaise de regarder si sérieusement un brin de muguet. — Oh 1 je ne veux pas lui mettre de fleurs sous les yeux, car hier il a parlé de me donner un professeur de botanique... Ah ! ciel! s'il me fallait apprendre tous vos noms en grec et en latin, je ne vous aimerais bientôt plus, mes pauvres petites ! Oh! le soleil! que c'est bon! Et la brise du matin... Ah! bonjour, hirondelle ! ne vous gênez pas, continuez votre nid à la fenêtre. Oh ! mon Dieu, si cela vous intimide, je ne vous regarderai pas travailler... Comme vos petits pieds sont jolis ! — Il faut pourtant que je ferme la fenêtre et le rideau; car maître Albertus n'aime pas beaucoup l'éclat du jour. Il a tant usé ses yeux à travailler la nuit!... C'est pourtant dommage de ne plus voir le soleil donner sur les rayons de la bibliothèque. Je vais m'amuser à regarder la lyre, mais je n'y toucherai pas. C'était la manie de mon père de se fâcher quand j'en approchais. Pauvre père ! Cela me rappelle bien des choses confusément... mais des choses tristes I... Je ne veux pas me

souvenir. (EUe essuie une larme. — Méphistophélès entre sous la figure d'uD vieux juif.)

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