SCÈNE VIII. - HANZ, ALBERTUS, HÉLÈNE, CARL, WILHELM
ALBERTUS. Est-ce VOUS;, Hanz, qui interrompez la leçon par ce charivari ?
HANZ . Dieu m'en garde 1 mon tympan en est encore affecté.
CARL. Jamais, au mardi gras, je n'ai entendu de cornets plus grotesques.
wiLHELM. Dites plutôt que c'était la trompette du jugement dernier.
ALBERTUS. Mais qui donc s'est permis, chez moi, cette mauvaise plaisanterie? Est-ce que c'est la lyre d'Adelsfreit qui rend de pareil sons?
HÉLÈNE, dans une sorte d'égarement. La lyre a été violéc,
et la lyre s'est vengée. Elle a puni les profanateurs. La première partie de la prédiction de mon aïeul Adeisfreit est accomplie. Le temps est venu^ et une force invincible me précipite vers l'abîme où je dois
me briser. (Elle prend la lyre des mains de Hanz.) N'y tOUChez
plus jamais, Hanz. C'est mon héritage. On appelle cela la folie.
ALBERTUs. Mon Dicu I Hélène a de nouveau perdu l'esprit.
HÉLÈNE, dans une sorte d'extase, tenant la lyre. La lyre!
voici donc la lyre I 0 lyre f que je t'aime!
CARL. Que dit-elle? Voyez donc comme sa figure change !
HANZ. Son visage blanchit comme l'aube^ et ses yeux se noient dans une béatitude céleste.
ALBERTiis. Jeune fille, qu'as-tu? — Une auréole lumineuse l'environne !
HÉLÈNE, parlant àiaiyr''. Oh! qu'il y a longtemps que je désirais te tenir ainsi I Tu sais pourtant que je t'ai respectée comme une hostie sainte placée entre le ciel et moi!
CARL. Quelles paroles étranges !
HANZ. Quel langage sublime!
ALBERTUs. Tu as juré à ton père mourant de ne jamais toucher à cette lyre qu'il croyait enchantée. Les fantai.>^ies des mourants doivent être sacrées comme les arrêts de la sagesse. Ma fille, craignez l'effet des sons sur votre cerveau débile !
CARL. Chère Hélène, vous n'êtes pas bien. Je ne sais ce que tout cela signifie, mais écoutez maître Albertus: c'est un homme sage et qui vous aime.
HÉLÈNE, pariant à la lyre. Je ne t'ai poiut profanée, et mes mains sont pures, tu le sais bien. J'ai tant désiré te connaître et m'unir à toi ! Ne veux-tu pas me
parler? Ne SUis-je pas ta fille? (a Albertus et à Carl qui veulent lui ôter la lyre. Laisscz-moi;, homiTies ! je n'ai rien de commun avec vous. Je ne suis plus de votre monde. (A la lyrs. Je t'appartiens. Veux -tu enfin de moi?
HANz , à Aiberius. 0 maître ! laissez-la, respectez son extase. Voyez! comme elle est belle ainsi, pliée jusqu'à terre sur un de ses genoux 1 Voyez! comme elle appuie avec grâce la lyre sur un autre genou^ et comme ses bras d'albâtre entourent la lyre avec amour !
ALBERTUS. Jcuue enlhousiaste, vous ne savez pas à quel péril elle s'abandonne! Craignez pour sa raison, pour sa vie, qui ont été compromises par le son de cette lyre I
HANz. Voyez, maître : ceci tient du prodige; les rubans de sa coitt'ure se brisent et tombent à ses pieds; sa chevelure semble s'animer comme si un souffle magique la dégageait de ses liens brillants, pour la séparer sur son front et la répandre en flots d'or sur ses épaules de neige. Oui, voilà ses cheveux qui se roulent en anneaux libres et puissants comme ceux d'un jeune enfant qui court au vent du matin. Ils rayonnent, il^
flamboient, ils ruissellent sur son beau corps comme une cascade embrasée des feux du soleil. 0 Hélène ! que vous êtes belle ainsi I Mais vous ne m'entendez pas I
ALBERTUS. Hauz, mou fils, ne la regardez pas trop. Il y a dans la vie humaine des mystères que nous n'avons pas encore abordés, et que je ne soupçonnais pas, il y a un instant, (a part.) Oh ! moi aussi, je me sens troublé, je voudrais ne pas voir cette sibylle !
HELENE, elle soutient la lyre d'iioe main et lève l'autre vers le
ciel. Voici ! le mystère s'accomplit. La vie est courte, mais elle est pleine! L'homme n'a qu'un jour, mais
ce jour est l'aurore de l'éternité! (La lyre résonne magnifiquement.)
HANz. 0 muse! ô belle inspirée !
CARL. Quelle mélodie céleste! quel hymne admirable ! Mes oreilles n'ont jamais entendu rien de pareil, et moi, insensible d'ordinaire à la musique, je sens mes yeux se remplir de larmes, et mon esprit aborder des régions inconnues.
ALBERTUS., baissant ia voix. TaisCZ-VOUS, parlczbas, du
moins. Observez le prodige. Il y a ici beaucoup à apprendre. Ne voyez-vous pas que ses mains ne sont pas posées sur la lyre? Son bras gauche seul soutient l'instrument appuyé sur son sein, et, comme si les pulsations de son cœur brûlant, comme si un souflle divin émanantd'ellesutfisaientà faire vibrer les cordes, sans le secours d'aucun art humain, la lyre chante sur un mode inconnu quelque chose d'étrange.
HANZ. Oh! oui, je vois le miracle! Je savais bien que cette créature appartenait à un monde supérieur ! Laissez-moi l'écouter, maître, elle n'a pastini. Dieu!
dans quel ravissement elle plonge tout mon être ! Oh ! oui, maître, l'âme est immortelle, et, après cette vie, l'infini s'ouvrira devant nous !
CHŒUR DES ESPRITS DE l'hARMONIE. Hélène fait chanter la lyre, et Albertas s'entretient à voix basse par intervalles avec ses denx élèves. Les paroles qae chantent les esprits ne sont pas entendues des hommes, et la mélodie de la lyre, qui en est l'expression, frappe seule
leurs oreilles. Le moment est venu pour toi, esprit notre frère, qu'un pouvoir magique retient captif au sein de cette lyre. Nous avons entendu ta voix mélodieuse, et nous viendrons voltiger autour de ta prison d'ivoire, jusqu'à ce que la main de cette vierge ait été assez puissante pour rompre le charme et te rendre à la hberté. Déjà tu n'es plus condamné au silence; un souffle pur t'a ranimé. Espère : l'homme ne peut rien fixer, et ce qui a été ravi au ciel doit y retourner.
l'esprit de la LYRE. 0 mes frères! ô esprits bien- aimés! approchez-vous, descendez vers moi. Tendez la main. Arrachez-moi de cette prison, afin que j'aille voltiger avec vous dans l'air pur, au-dessus de la région stérile où végètent les hommes. 0 mes frères, ne m'abandonnez pas. Je soupire, je tremble, je souffre ; écoutez mes plaintes, écoutez mes pleurs timides, emportez-moi sur vos ailes de feu !
les esprits de l'harmonie. Le magicien t'a lié avec sept cordes de métal. Pour que tu sortes de la lyre, il faut qu'une main vierge de toute souillure ait rompu les sept cordes une à une ; mais il faut que ce soit la main d'une créature humaine. Nous ne pouvons que charmer ta douleur par nos chants et ranimer ton espoir par notre présence.
l'esprit de la lyre. Oh! plaignez-moi, conso-
lez-moi, parlez-moi; car je suis captif, et je soupire, je tremble, je souffre, je pleure 1
ALBERTus. Le son de cette lyre est douloureux, et ce chant est d'une tristesse mortelle. 0 Hélène! que se passe-t-il dans ton âme, pour que ton inspiration soit si déchirante?
wiLHELM. Tout à l'heure le rhythme était plus large, le son plus puissant, l'inspiration plus triomphante. On eût dit d'un hymne, et, maintenant, on dirait d'une prière.
CARL. Je n'y comprends rien, moi; mais je souffre, et pourtant je ne puis m'arracher d'ici.
LES ESPRITS DE l'harmonie. Frère, nous te parlerons de ta patrie, et tu seras consolé. Nous venons du blanc soleil, que les hommes, tes compagnons de misère, appellent Wega, et qu'ils ont consacré à la lyre. Ton soleil, ô jeune frère, est aussi pur, aussi brillant, aussi serein que le jour où un pouvoir magique t'en fit descendre pour habiter parmi les hommes. Il est toujours régi par le même son. C'est toujours le rayon blanc du prisme infini qui chante la
vie de cet astre. (Les voisins, attirés par la musique, pénètrent dans le jardin et se pressent à la porte du cabinet d'Albertus.)
UN AMATEUR. Voilà un instrument peu usité, mais d'une qualité et d'une étendue de sons incomparables; c'est sans doute un ouvrage de M. Meinbaker.
UN AUTRE AMATEUR. Probablement. Mais n'êtesvous pas stupéfait du talent de sa fille? — Je ne crois pas qu'il y ait une pareille virtuose au monde. Et elle prétendait ne pas connaître la musique !
UN BOURGEOIS. Mcssicurs, vous êtes placés derrière nous. Vous ne voyez pas. Avancez un peu, et expliquez-nous, vous qui êtes des connaisseurs, comment
mademoiselle Meinbaker peut jouer de cet instrument sans toucher les cordes.
l'amateur, lorgaaat. Ah! c'cst bizarre, en effet ! Je n'avais pas remarqué.
UNE BOURGEOISE. Geci sent par trop la soTcellerie. J'ai envie de m'en aller. J'avais toujours soupçonné ce vieux sournois de Meinbaker de s'adonner à la cabale. Il n'allait jamais à l'église, et il était beaucoup trop lié avec mnître Albertus, qui lui-même est un...
l'amateur. Rassurez-vous, madame: il n'y a rien de moins sorcier que cette manière de jouer. Cette lyre e3t une espèce d'orgue qui est montée comme une horloge, et qui jouera, sans qu'on y touche, tant que la chaîne n'aura pas terminé un certain nombre de tours sur un pivot.
UNE JEUNE FILLE. Jevous assurc, monsieur, qu'Hélène joue avec ses yeux. Tenez, elle pâlit, elle rougit, son œil brille ou s'éteint ; et la musique devient lente ou rapi e, douce ou bruyante, selon sa volonté. Je crains bien que la pauvre Hélène ne soit ensorcelée.
l'autre amateur. Gomment! mademoiselle, vous ne voyez pas que ce que vous prenez pour votre amie Hélène est un automate a iquel on a donné sa ressemblance? (Jn dirait dHélène, en etiet; mais c'est tout simplement une machine, et vous allez la voir s'arrêter. Les yeux sont d'émail et tournent au moyen d'un ressort. La respiration est produite par un soufflet placé dans le corps du mannequin...
LES ESPRITS. iS'ous t'avous asscz parlé. Maintenant, occupe-toi de ta libératrice, songe qu'elle seule peut briser le charme; c'est à toi de l'instruire et de te révéler à elle, si son intelligence peut s'élever jusqu'à toi.
l'esprit de la lyre. Eh quoi! mes frères, déjà! Que voulez-vous que je devienne sans vous dans mon cercueil d'ivoire? Que puis-je dire à une fille des hommes? elle n'entendra pas mon langage. Oh! je tremble, je souffre, je pleure !
HELENE, s'inierrompant et se levant avec énergie. Tu aS parlé!
Tu as dit : Je souffre^ je pleure! Qui donc es-tu?
LA JEUNE FILLE, à l'amateur. VoyOZ si c'est UU automate.
ALBERT us. Hélène, c'est assez; la lyre a bien parlé, ne poussez pas l'épreuve p!us loin. Le son de cet in^ strument est trop puissant pour des oreilles humaines, il trouble les idées et peut égarer la raison, (h m ôte la
lyre.)
HÉLÈNE. Que faites- vous? Laissez, laissez-la-moi !
(Elle tombe évanouie.)
HANZ. 0 maître! pourquoi lui ôter la lyre? vous allez la tuer. Maître, elle semble morte, en vérité.
ALBERTUS. N'aie pas peur, ce n'est rien. La commotion électrique de la lyre en vibration devait produire cette crise. Garl, Wilhelm, emportez-la^ je vous prie. Vite! place! place! qu'on la mette à l'air!
HÉLÈNE, se ranimant, repousse Wilhelm. Ne me tOUCllC paS,
Wilhelm; je ne suis pas ta fiancée. Je ne serai jamais à toi. Je ne t'aime pas. Tu es un étranger pour moi. J'appartiens à un monde où tu ne saurais pémUrer sans mourir ou sans te damner.
WILHELM. 0 mon Dieu! que dit-elle? Elle ne m'aime pas!
GARL. Hanz l'avait bien dit.
ALBERTUS. Ma fille, vous parlez sans raison, et vous penserez autrement demain. Donnez-moi votre bras, que je vous reconduise à votre chambre.
HÉLÈNE. Non, maître Albertus, s'il vous plaît, je n'irai pas. Je sortirai dans la campagne. J'irai voir le lever de la lune sur le lac.
THÉRÈSE. Vous ne parlez pas à notre maître avec le respect que vous lui devez. Revenez à vous, Hélène. Toute la ville vous entend et vous voit.
HÉLÈNE. Je ne vois et n'entends personne. Rien n'existe plus pour moi. Je suis seule pour toujours.
ALBERTUS. Hélas! la crise a été trop forte ! sa raison est perdue... — Hélène, Hélène, obéissez-moi ! je suis votre père. Rentrez chez vous.
HÉLÈNE. Je n'ai point de père. Je suis la fille de la lyre, et je ne vous connais pas. H y a longtemps que vous me faites souffrir en me condamnant à des travaux d'esprit qui sont contraires à mes facultés. Mais vos grands mots et vos grands raisonnements ne sont pas faits pour moi. Le temps de vivre est venu, je suis un être libre, je veux vivre libre; adieu !... (Eiie s'enfuit
à travers le jardin.)
ALBERTUS. Hanz, Wiihelm, suivez-la, et veillez sur ses jours, (aqx autres élèves.) Mes amîs, excusez-moi; ce malheur imprévu m'ôte la force de reprendre la leçon.
(Tous sortent.)