‹ La coupe (volume 2)Chapitre 64 sur 91 · SCÈNE VI. — MÉPHISTOPHÉLÈS, HÉLÈNE · texte numérisé non relu

SCÈNE VI. — MÉPHISTOPHÉLÈS, HÉLÈNE

MÉPHisTOPHÉLÈs, à paît. Eli! vite ! tâchoiis de la distraire; car, si elle touche à la lyre^ elle est perdue pour nous ! (Haut.) Pardon, ma belle demoiselle, si j'entre ici sans votre permission; je croyais trouver maître Albertus.

HÉLÈNE, à pari. Qucl vilain petit vieux ! (Haut.) Monsieur, qu'y a-t-il pour votre service? Maître Albertus donne sa leçon.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Vous ne me remettez pas, ma chère demoiselle? J'ai eu l'honneur de vous voir souvent quand vous étiez toute petite; j'étais très-lié avec votre respectable père. Ne lui avez- vous pas entendu parler quelquefois de Jonathas Taer ?

HÉLÈNE. Certainement, monsieur. Il avait fait beaucoup d'affaires avec vous. Vous êtes brocanteur, je crois ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Précisément. Je vois que vous avez autant de mémoire que de grâce et de beauté.

HÉLÈNE. Monsieur, je n'aime pas beaucoup les compliments, et je vous assure que je n'en mérite aucun sur ma mémoire.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je giige que vous vous rappelez pourtant le dernier piano que j'ai procuré à monsieur votre père '^

HÉLÈNE. Hélas! oui, monsieur. J'avais commencé à en jouer, lorsque, au bout de trois leçons, Je tombai malade, et mon père le fit emporter de ma chambre, et me retira mon maître de musique.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Il fit bien. La musique vous aurait tuée, délicate comme vous êtes. Mais veuillez

écouter le motif de ma visite aujourd'hui. J'ai une ati'aire à vous proposer.

HÉLÈNE. A moi, monsieur? Veuillez revenir quand maître Albertus aura fini sa leçon; il est mon tuteur.

MÉPHisTOPHÉLÈs. J'aime mieux en causer avec vous, car cela ne regarde que vous. Je veux vous acheter votre héritage.

HÉLÈNE. "Vous plaisantez, monsieur? Je n'ai pas d'héritage; mon pauvre père est mort ruiné. Toutes ses dettes ont été payées ; il ne m'est rien resté du tout.

MÉPHISTOPHÉLÈS. C'est bien malheureux!

HÉLÈNE. Oh i je VOUS assure que cela m'est fort égal.

MÉPRIS TOP HÉ LÈS. Mals, moi, je n'en puis dire autant; j'ai été extrêmement frustré dans cette banqueroute.

HÉLÈNE. Il n'y a pas eu de banqueroute, monsieur; mon père a laissé de quoi payer tout ce qu'il devait.

MÉPHISTOPHÉLÈS. En ce cas, votre tuteur voudra bien me solder une petite créancedecinqcentssequins, dont j'apporte la reconnaissance. Cette dette n'a pas été acquittée.

HÉLÈNE. Juste ciell Et comment» faire? II ne me reste rien î Donnez-moi du temps, monsieur, je travaillerai.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Vous travaillerez î Et que savez-vous faire, ma belle enfant?

HÉLÈNE. Hélas! rien; mais j'apprendrai, j'aurai du courage. Oh! maintenant, je sens le prix de l'éducation.

MÉPHISTOPHÉLÈS ricanaDt. Vous apprendrez la phi-

losophie... hein? Savez- VOUS ce qu'on gagne avec la philosophie?... Des rhumatismes et des ophthalmies !...

HÉLÈNE. Monsieur, vous êtes bien cruel!

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Pas tant que vous croyez, mon enfant; car je viens, comme je vous le disais, vous proposer une ati'aire. Vous avez un héritage, quoi que vous en disiez, outre vos beaux yeux et votre joli corsage, qui peuvent devenir un assez joli fonds de commerce...

HÉLÈNE. Monsieur, je vous prie de m'épargner vos plaisanteries. Je ne suis pas gaie.

MÉPHISTOPHÉLÈS. De quoi vous fâchez-vous? Étant aussi jolie, vous pouvez trouver un bon parti, et vous marier avantageusement. Mais allons au fait : outre votre beauté et vos dix-sept ans, vous avez encore une lyre d'Adelsfreit; c'est un instrument précieux, quoiqu'il soit en très-mauvais état. Avec quelques réparations, je me fais fort de la vendre au moins six cents sequins. Donnez-la-moi, et je déchire le billet de votre père, et je vous compte encore cent sequins pour votre toilette, qui est plus que modeste, à ce que je vois.

HÉLÈNE. Lalyrel vendre la lyre! Oh! c'est impossible ! Mon père y tenait plus qu'à sa vie. C'est la seule chose qui me reste de lui. Vous ne savez pas, monsieur, qu'il avait sur cet instrument des idées toutes particulières. Il pensait que c'était un talisman, et qu'elle lui portait bonheur.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Ce qui ne l'a pas empêché de se ruiner et de mourir de chagrin.

HÉLÈiNE. Et il m'a recommandé plus de cent fois de ne jamais m'en séparer, quoi qu'il arrivât.

'fO LES SEPT CORDES D K LA LYRE

MÉPHTSTOPHÉLÈs. Il y tenait tant, que, lorsque VOUS faisiez mine d'y toucher, il entrait dans une colère épouvantable.

HÉLÈNE. C'est la vérité.

MÉPHisTOPHÉLÈs. Et, un jour, la curiosité l'emportant sur l'obéissance, vous osâtes y porter la main. HÉLÈNE. Oh! vous me rappelez un souvenir qui s'était effacé, et qui me tourmentait pourtant comme un remords. La lyre rendit un son terrible... Jecrois l'entendre encore.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Et votre père entra au même instant dans la chambre, avec un geste menaçant et un regard furieux.

HÉLÈNE. Je tombai évanouie, et, depuis, j'ai été malade bien longtemps et bien dangereusement, à ce qu'on dit.

MÉPH isTOPHÉLÈs. Oui, VOUS avpz été folle. HÉLÈNE. Folle! oh! que dites-vous là? Folle! Mais c'est affreux ! On ne ma jamais dit que j'eus.e été folie I

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je VOUS demande pardon si j'ai manqué à la galanterie; mais il n'est pas étonnant que vous soyez folle : monsieur votre père était fou.

HÉLÈNE. Ce n'est pas vrai, vous êtes un méchant homme et un imposteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Demandez à maître Albertus, à Wilhelm, que vous avez refusé d'épouser, à M. Hanz, qui vous fait la cour... et à M. Cari, qui ne vous déplaît peut-être pas.

HÉLÈNE. Vous êtes un insolent.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Ne nous fâchons pas. Votre père était monomane, voilà tout. Très-judicieux sur tout le reste, il extravaguait sur son aïeul Adelsfreit,

qu'il croyait avoir été sorcier, et sur sa lyre, qu il croyait ensorcelée. Le fait est qu'il vous fit une si belle peur le jour où il vous surprit grattant les cordes du pauvre instrument, que vous en eûtes une fièvre cérébrale. 11 est de la nature de ces maladies de recommencer avec les causes qui les ont t'ait naître. Voilà pourquoi maître Albertus vous a défendu de toucher à la lyre. S'il était plus prudent, il la cacherait; car vous n'avez qu'à avoir la fantaisie d'y toucher encore, et, cette fois, vous seriez folle pour toute votre vie. Gela serait fâcheux pour lui ; car vous ne pourriez pas vous marier, et vous resteriez à sa charge. Le cher homme n'est pas riche. Il est f^Y-iheniir. manque d'argent autant que par amour p(X./ la 'pi^ilosophie, de porter ses habits un peu râpés, et son potage est aussi maigre que sa personne.

HÉLÈ-N'E, s'élaignaat de la lyre avec effroi. Ohîoui, Albcr-

tus vit de privations, et, moi, je ne manque de rien. C'est la vérité. Gomment n'ai-je pas encore songé à la dép^'Use que je lui occasionne ? Je ne pense à rien, moi !... Ah ! j'épouserai qui l'on voudra pour le débarrasser de moi.

MÉPHiSTOPHÉLÈs.Moi, je VOUS conseillede prendre Garl. G'est le mieux tourné, le plus riche et le moins pédant des trois. Mais cela ne me regarde pas, direzvous. Au reste, votre tuteur vous aime tant, qu'il pourra vous épouser lui-méiue, quoiqu'il soit d'âge à être votre père. 11 e-^t vrai que, s'il a des enfants, il faudra qu'il demande l'aumône... Mais, quand on aime, tout est bonheur et poésie, n'est-ce pas?

HÉLÈNE. Tout ce que vous diies est amer comme du fiel. J'aimerais mieux mendier moi-même que d'augmenter la gène de mon respectable ami.

MÉPHisTOPHÉLÈs. II faudra pourtaiît bien qu'il se gêne encore un peu, car j'ai besoin de mon argent. Je veux partir demain pour Venise, et il faut que j'aie achevé ce soir de rentrer dans tous mes fonds. Vous ne voulez pas me vendre la lyre?

HÉLÈNE. Mon Dieu, mon Dieut

MÉPHisTOPH ÉLÈs. Voii>; v tenez, vous avez raison. Oh ! ne vous gênez pas, il y a ici de quoi me payer. Le mobilier est encore assez propre.

HÉLÈNE. Mais rien ici n'est à moi; vous n'avez pas le droit de saisir le mobilier de mon tuteur.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Mais j'ai le droit de vous envoyer en prise '^^'^'-'^^mme votre tuteur ne voudra pas vous y laisser aller." et comme il n'a pas d'argent, il faudra bien q l'il laisse vendre ses meubles et ses effets. Bah ! voilà un bon manteau accroché à la muraille. C'est du luxe pour un philosophe. Un philosophe ne doit pas craindre le froid. Et son lit ! mais c'est un voluptueux: une paillasse doit suffire à un stoïque.

HÉLÈNE, se jetant à genoux. Oh f ne le dépouiUez pas, ne le faites pas souffrir. Il n'est plus jeune, il est souvent malade, et déjà il ne s'impose que trop de privations. Faites-moi conduire en prison ! qu'il ne le sache past...

MÉPHisTO PHÉLÈs. Qucl bien cela me fera-t-il, que vous soyez en prison ? Je n'y vois qu'un avantage, c'est de me faire solder par votre tuteur... Allons, je vais lui dépêcher mon huissier, je n'ai pas un instant à perdre. J'ai dix affaires pareilles à finir aujourd'hui.

HÉLÈNE. Oh I monsieur, attendez que maître Albertus revienne. Je lui dirai de vous vendre la lyre.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Il ne le voudra jamais. Maître Meinbaker la lui a confiée comme un dépôt. C'est

toute votre fortune. Il aimera mieux vendre son lit. J'en ferais autant à sa place. Quand on a une pupille aussi jolie t...

HÉLÈNE, se relevant. Taisez-vous , malheureux, et prenez la lyre. Elle est à vous. Rendez-moi ce billet.

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Uu instant ! je ne puis prendre la lyre moi-même. Vous croiriez que je veux gagner dessus.

HÉLÈNE. Et que m'importe? Gagnez ce que vous pourrez; puisqu'il faut que je m'en sépare, emportezla tout de suite.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. Pestc soit du cliarme ! Il m'est interdit delà toucher moi-même. Il faut que je la fasse emporter par mes dupes. (Haut.) Non, mademoiselle, je ne traite pas les affaires ainsi. Il y va pour moi de l'honneur. J'ai déjà brocanté la lyre, mais je veux que le marché soit conclu devant vous. Les personnes qui veulent l'acquérir sont ici à deux pas, je cours les chercher. Songez que, si vous gagnez quelque chose en retour, vous pourrez l'employer à soulager la misère de maître Albertus. (ii sort.)

HÉLÈNE, seule. Il a raisou. Gomment se fait-il qu'un homme si cupide et si grossier ait une sorte de délicatesse?... Folle! J'ai été follet... Je le suis peut-être encore! Oh! oui, c'est pour cela que je ne puis rien apprendre, et que je suis simple et bornée comme un enfant. C'est pour cela aussi que je ne puis être amoureuse de personne^ ni me décider à me marier. Si je suis folle, au reste, je fais bien de ne pas vouloir me mettre comme une infirme à la charge d'un mari. Et je ne dois pas être mère, car la folie est héréditaire... Mais je vais donc rester à la charge de maître Albertus t.. . Quel fardeau pour lui î... 0ht ami trop géiié-

reux! Oh! malheureuse que je suis!... Je me tuerai, il le faut... Ah! ce méchant juif m'a éclairée sur toutes mes infortunes.

SCÈNE VII. — MÉPHISTOPHÉLÈS, LE MAI- TRE DE CHAPELLE, LE POETE, LE PEINTRE, LE CRITIQUE, HÉLÈNE.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part, en entrant. Allons,mes gaillards, si vous ne brisez pas la lyre, si vous ne l'écorchez pas, si vous ne la jetez pas en lambeaux dans la boue, je ne me connais plus en plagiaires et en vandales. (Haut et se conrbant jusqu'à terre devant eux.) Entrez, meS

nobles seigneurs! Par ici, mes illustres maîtres! Que Vos Seigneuries daignent jeter les yeux sur cette merveille de l'art, sans oublier pourtant rMomrant Hélène et baissant la voix) de jeter aussi un petit regard sur cette merveille de la nature.

HÉLÈNE, à part. Ah! qucllcs figures déplaisantes! C'est dans leurs mains que va passer le trésor de mon père. Je n'assisterai point au marché. Cela me ferait trop de mal! (Elle sort.)

LE MAESTRO. Je tiens, avant tout, à essayer cet instrument incomparable. On le dit d'une qualité de sons si merveilleuse ! Je compte l'introduire dans l'orchestre de Sa Majesté. J'ai déjà composé un solo tout exprès dans ma symphonie en ré.

LE PEINTRE. Quant à cela, je crains qu'on ne vous ait trompé. Oa m'a dit, à moi, que personne n'avait entendu le son de cette lyre , parce que le propriétaire ne souftre pas qu'on y touche; mais mon ami Lottenwald m'a parlé des figurines d'ivoire qui couronnent l'instrument et qui sont les plus

LEt; SEPT COKDES DE LA LYRE 4a

belles statuettes de sirènes qu'il ait jamais vues.

LE POETE. Lottenwald s'y connaît! Quant à moi, je compte mettre en vers la légende fantastique qui se rattache à la lyre d'Adelsfreit, On assure, maître Jonathas, que vous seul connaissez la véritable version. C'est une tradition qu'on dit fort curieuse, et que feu Meinbaker le luthier ne racontait à ses meilleurs amis que sous le sceau d'un secret inviolable. J'espérais, en qualité de poète de la cour, avoir assez de droits à sa considération pour qu'il me confiât cette histoire mystérieuse; mais il ne voulut jamais s'y prêter.

LE PEINTRE. Parce que vous comptiez la raconter au public sous le sceau d'un secret inviolable... Moi, je me serais montré moins exigeant. J'aurais désiré copier les figurines, afm d'en orner les cadres des portraits de la famille impériale. Sa Majesté eût été sensible à cette invention: elle aime particulièrement les cadres des tableaux; on peut même dire qu'elle daigne les préférer aux tableaux mômes. Aussi c'est ce que je soigne le plus dans le choix des peintures dont elle me charge de composer sa galerie.

LE MAESTRO. Mauvais plaisant, taisez- vous; qu'importe que Sa Majesté comprenne les arts , pourvu qu'elle les protège?

MÉPHISTOPHÉLÈS, il leur uontre la lyre sur le piédestal.

Voilà, messieurs, cet admirable instrument. On ne vous a pas trompés, comme vous voyez : son pareil n'existe pas dans le monde.

LE MAESTRO. Ah f c'cst ccla ? Je m*attendais à autre chose.

LE PEINTRE. Je VOUS demande mille pardons, monsieur Jonathas, mais je me connais un peu à ces sortes d'instruments: ceci n'est point un Adelsfreit.

MÉPHisTOPHÉLÈs. Comment, monsieur ! daignez seulement jeter les yeux sur la table d'harmonie, vous y pourrez lire en toutes lettres le nom du fameux luthier, et la date... la date authentique, le jour de sa mort.

LE PEINTRE. Et la devise dont on m'avait parlé?

MÉPHISTOPHÉLÈS. La voici^ incrustée en argent sur l'ébène de la tabh.

LE MAESTRO. Ce sont des caractères imperceptibles.

LE CRITIQUE. Ah bon ! je les lirai d'emblée, j'ai la vue d'un lynx. Écoutez, écoulez !

A qui vierge me gardera,

La richesse; A qui bien parler me fera,

La sagesse :

A quiconque me violera,

La folie; Et, s'il me brise, il le paîra

De sa vie.

LE POETE. Baste! ce n'est pas fort!

LE PEINTRE. Eh! ch î il y a de la couleur locale dans ces vers-là. Mais, franchement, que vous semble des figures sculptées?

LE POETE. Admirables! sublimes!

LE MAESTRO. Et Ics omemeuts ! quel goût exquis! quelle délicatesse dans ces guirlandes de tleurs! quels feuillages élégants! quelles arabesques coquettes et déliées! C'est un bijou.

LE PEINTRE. Eh bien, je suis fâché de ne pas partager votre enthousiasme. Tout cela est mesquin, maniéré, de mauvais goût; c'est du rococo tout pur! Nous faisons mieux que cela aujourd'hui.

LE CRITIQUE. J'eii doute. Aujourd'hui, l'on ne fait rien qui vaille, et ceci est un chef-d'œuvre.

LE PEINTRE. En admirant ceci, vous Vous sentez à l'aise. On n'est pas jaloux des morts.

LE POETE. Ahf mon cher, on ne saurait nier que votre art ne soit en pleine décadence...

LE PEINTRE. Ma foi, je n'ai pas lu, depuis dix ans, une seule strophe qui valût celle-ci.

LE MAESTRO. La stTophe n'est pas mauvaise, je la mettrai en musique; mais je me garderai bien de la faire accompagner sur un instrument de ce genre, il est d'une construction détestable, et la musique, aujourd'hui, est trop savante, trop étendue, trop compliquée, pour ôtre exécutée par de pareils chaudrons.

LE CRITIQUE. La uiusiquô^ la peinture et la poésie sont ensevelies dans le même cercueil, mes chers amis. Il n'y a plus qu'une puissance, la critique.

LE PEINTRE. Et à quoi sert-elle? que gouvernet-elle, cette puissance? S'il n'y a plus d'art, il n'y a plus rien à critiquer, et la critique peut se coucher tout de son long sur notre tombe, comme un chien sur la dépouille de son maître. Voyons, franchemenr, à quoi sert-elle?

LE CRITIQUE. Elle scrt à tracer des épitaphes.

LE PEINTRE. C'est-à-dirc quc VOUS faitès un métier de croque-mort. Peu m'importe, mon bon ami. Jette à ton aise des fleurs sur mon tombeâil; j'ai toujours ouï dire que les arrêts de la critique portaient bonheur aux artistes. En attendant, fais-moi l'amitié de tenir un peu la lyre... comme cela... bienf Je vais me hâter de faire un croquis des figurines, pendant que vous débattrez le prix avec maître Jonathas; car, pour moi, je n'achète pas.

LE CRITIQUE. Vous voulez les copier, toutes mauvaises qu'elles sont? Vraiment, les modernes sont bien bons d'emprunter aux anciens, lorsqu'ils sont tellement supérieurs à ce genre mesquin et rococo!

MÉPHiSTOPHÉLÈs, à part. Je ne me presserai pas d'entrer en marché: il est bon de les laisser s'échauffer dans la conversation. Avant dix minutes, ils vont se disputer. S'ils pouvaient briser la lyre sans sortir d'ici, ce serait le plus prompt et le plus sûr.

LE PEINTRE. Tiens toujours... Un peu plus droite, bon... j'y suis.

LE CRITIQUE. Cette tête de muse, qui est au sommet et vers laquelle les deux sirènes se courbent avec tant de grâce, est digne de l'antiquité.

LE MAESTRO. G'cst Polymnie ou sainte Cécile?

LE POETE. C'est Érato. La lyre est bien plus l'emblème de la poésie que celui de la musique.

LE MAESTRO. Yoilà Une singulière prétention! Essayez donc de faire résonner un instrument en récitant des vers! Vous ne feriez même pas vibrer une guimbarde avec tous vos sonnets, mon cher ami.

LE POETE. La lyre n'était, chez les anciens, qu'un accessoire, un accompagnement de la déclamation, un moyen de soutenir la voix et de scander le vers sur une certaine mesure... Par exemple, tenez...

LE MAESTRO, riaot. Ah! bou ! VOUS allcz joucr de la lyre à présent?

LE POETE. Pourquoi non? Il ne s'agit que de connaitre la gamme sur les cordes et de suivre lerhythme poétique. Écoutez!

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. 0 lyre, voici ta fm! (Le

poëte déclame des yers ea toachant les cordes de la lyre, qui reste

muetie.) Pcste soit de l'esprit rebelle qui n'a pas voulu parler !

LE CRITIQUE, bas, au peintre. Voilà les pluS maUVais

qu'il ait encore faits.

LE POETE. Eh bien, que dites-vous de cela?

LE MAESTRO. Lcs vcrs sont beaux.

LE POETE. Mais l'accompagnement? vous ne m'auriez pas cru capable d'accompagner ainsi?

LE MAESTRO. Comment, l'accompagnement?

LE PEINTRE. Vous avcz rcmué les doigts avec beaucoup de grâce!

LE MAESTRO, au critique. Est-ce quc VOUS avez entendu un accompagnement?

LE CRITIQUE. Mousieur s'est accompagné de beaux gestes, de poses très-nobles et d'une expression de visage vraiment remarquable.

LE POETE. Monsieur, vous cherchez en vain à me rendre ridicule. Je ne suis pas musicien; ma profession est plus relevée. Si j'ai tiré de cette lyre des sons harmonieux, tout l'honneur en revient à l'ouvrier habile qui l'a fabriquée.

LE MAESTRO. Mais, mouami, c'est vous qui voulez vous amuser à nos dépens ! Je vous donne ma parole d'honneur que vous n'avez tiré aucune espèce de son de cet instrument.

LE POETE. Je vous trouve plaisant, vous aussi! Un maître de chapelle sourd ! Cela nous explique vos symphonies !

LE CRITIQUE, au maestro. Ne contrariez pas monsieur:, c'est un des plus beaux privilèges de la poésie de voir et d'entendre dans les ténèbres et dans le silence.

LE PEINTRE, esquissant toujours. Quant à moi, j'ai été

tellement ravi et absorbé par les vers de monsieur, que je n'ai pas bien saisi l'accompagnement.

LE POETE. Je ne vous demande pas d'éloges; je tiens seulement à vous faire constater la beauté des sons que j'ai tirés de cette lyre. Tenez! est-il rien de plus pur et de plus puissant que cet accord? (ii touche

la lyre, qni reste muette.)

LE MAESTRO. Eh bien Y

LE PEINTRE. Vous avcz cntendu quelque chose?

LE CRITIQUE. Ricn du tout.

LE POETE. Allons, vous êtes de mauvais plaisants! Je suis bien fou de m'y laisser prendre! Je jouerai pour moi seul, (n jone en parlant.) Quelle sonorité! quelle harmonie céleste ! — Eh ! mais cela est étrange ! les sons se produisent d'eux-mêmes, et viennent, comme par miracle, vibrer sous mes doigts. Écoutez! quelle pureté dans mon jeu, quelle légèreté dans ces arpèges, quelle puissance dans ces accords sublimes ! 0 poésie, reine de l'univers, c'est à toi que je dois un talent que j'ignorais, que je regardais comme secondaire, et qui, par la puissance de mon génie, s'élève jusqu'au ciel! — Vous restez muets, vous autres, étonnés, atterrés, foudroyés par mon jeu ! Misérables ouvriers, il vous faudrait dix ans d'études pour arriver à jouer médiocrement sur un chalumeau. Et moi, sans avoir jamais api ris la musique, sans connaître ni les règles de cet art ni le mécanisme d'aucun instrument, je déploie ici sans effort, sans soin, sans méditation, les trésors de mon âme ; je fais ruisseler presque involontairement des torrents d'harmonie; je vois tout s'animer autour de moi : ces colonnes se balancent, ces fresques se tordent, et la voûte s'entr'ouvre pour laisser monter

jusqu'à Tempyrée l'hymne glorieux qui s'exhale de

niOll... (La lyre est restée muette. )

LE MAESTRO. Quel dommage! notre pauvre ami est devenu fou ! Qui me fera mes libretti maintenant?

LE CRITIQUE, avec ironie. Je ne trouve pas mousieur plus fou que de coutume.

LE PEINTRE, il rit aux éclats et se renverse sur sa chaise. Je

meurs, j étouffe; je n'ai jamais rien vu de si divertissant!

LE POETE. C'est vous qui excitez mon ironie et ma pitié! Votre jalousie perce enfin, et je vois qu'au moment où ma force éclate, votre haine à tous ne peut plus se contenir. Vous avez toujours été mes ennemis, je le savais, allez ! et, si j'écoutais avec patience vos flatteries, c'est que mon mépris vous préservait de mon indignation: mais il est temps que je sorte de cette atmosphère impure. Je me sépare de vous, je vais remplir le monde de ma gloire, et, comme le divin Orphée, porter aux hommes les bienfaits delà civilisation dans la langue sacrée dont j'ai dérobé le

secret aux dieux! (ll s'enfuit à travers le jardin, son chapeau à la main.)

MÉPHisTOPHÉLÈs, à part. Malédiction sur toi, ccrvelle de singe ! Voilà qu'il prend son chapeau pour la lyre! Laissons un peu ceux-ci se chamailler, (ii se retire

à l'écart.)

LE PEINTRE, riant toujours aux éclats. Rcgardez-lc, rC-

gardez-Ie donc! Quelle démarche théâtrale ! quelles contorsions ! Les cheveux épars, le manteau flottant dans la nuée orageuse, le chapeau dans les mains comme si c'était la harpe d'Ossian! Parfait! parfait! L'excellente caricature î

LE MAESTRO. Vous 611 ricz ! mais il est fou, réellement fou ! C'est un accès de fièvre cérébrale.

LE PEINTRE. Bah! cc n'est qu'un accès de vanité délirante. 11 est habitué à cette maladie; il n'en mourra pas.

LE MAESTRO. Mais il fait des extravagances! Voyezle donc saluer et bénir autour de lui, comme s'il voyait une population prosternée! Le voilà qui monte sur une caisse d'oranger, et qui se pose en statue * comme sur un piédestal.

LE CRITIQUE. En Apollou! C'est très-bien. Le chapeau représente admirablement la lyre. Je gage qu'il prend la queue de sa perruque pour celle d'une comète.

LE MAESTRO. Je lie trouve point cela risible. Cette lyre est ensorcelée.

A quiconque me violera, La folie.

Voilà une prédiction réalisée.

LE CRITIQUE. Il uc faut pas beaucoup de sorcellerie pour prédire qu'un fou fera des folies, et je vous jure que toutes les machinations de l'enfer ne pouvaient rien ajouter à l'extravagance d'un homme aussi content de lui-même.

LE PEINTRE. Niuiporte! il faut que je me dépêche d'achever ce croquis... Maudit fou, qui m'a dérangé !

LE MAESTRO. Pendant que le juif n'y fait pas attention, j'ai envie de démonter la lyre pour en connaître le mécanisme intérieur : cela me dispenserait de l'acheter.

MÉPflisTOPHÉLÈs, à part. Oui, oui, à toii aisG, je ne

demande pas mieux. (Le maestro veut prendre la lyre.)

LE PEINTRE. Alî ! de grâce, un instant!...

LE MAESTRO. Mais à quoi vous amusez-vous donc là, mon cher peintre? ne perdez pas le temps à faire autre chose.

LE PEINTRE. Qu'cst-cc quc VOUS ditcs? Vous ne voyez pas mes deux sirènes? Il me semble que j'ai saisi la courbe avec le sentiment de la chose.

LE CRITIQUE. Facéticux ! Vos deux satyres ne sont pas mal; mais j'aime mieux les sirènes. Pourquoi, d'ailleurs, des satyres sur un pareil instrument?

LE PEINTRE. Yoilà la véritable manière du critique. On lui donne à juger un poëme héroïque, et, quand il désespère d'y trouver à mordre, il taille sa plume et il écrit : « En tant que poëme, celui-ci renferme certainement quelques beautés; mais, si nous le considérons (comme nous devons et comme nous voulons le considérer) sous le rapport général de la géométrie et des sciences naturelles, nous sommes forcé de le classer au-dessous de tout ce qu'il y a de plus médiocre en ce genre, » etc., etc. (au maestro.) C'est cela, n'est-ce pas?

LE MAESTRO. De quoi parlez-vous? de la critique ou de votre dessin?

LE PEINTRE. Laissons la critique, je m'en moque. — Mes sirènes, ah !...

LE MAESTRO. Vos satyres?...

LE PEINTRE. Vous aussi ? Bien! courage!... C'est égal, elles sont parfaites.

LE CRITIQUE. Vous avcz la fantaisie de faire des satyres au lieu de sirènes; il ne faut jamais discuter sur la fantaisie de l'artiste; mais à quoi bon regarder

cette lyre, comme si vous faisiez semblant de copier? Vous n'imitez pas seulement la pose.

LE MAESTRO. Sans cloutc. Au lieu de ces deux figures si souples et penchées l'une vers l'autre avec tant de grâce, vous tordez en arrière deux troncs grotesques, et vous les disposez dans un plan tout à fait inverse du modèle. Il est possible que cela soit original; mais je n'y vois aucun rapport avec la lyre d'Adelsfreit.

LE PEINTRE. Cher maestro, vous êtes trop lourd pour faire de l'esprit; contentez-vous de piller les grands maîtres et de nous donner pour les inspirations de votre muse des vols infâmes mal déguisés sous une broderie de mauvais goût; laissez l'ironie légère à monsieur, qui s'en sert si bien, comme chacun sait, et dont les anathèmes sont, pour les hommes comme moi, des brevets d'immortalité, (au critique.) Oui, monsieur, je vous brave et vous méprise; vous le savez bien. En voyant cette simple esquisse empreinte d'une grandeur à laquelle vous ne sauriez atteindre, vous pâlissez de rage; et, ne pouvant comprendre ni la beauté ni la grâce, vous atiectez de voir des sujets grotesques dans ces emblèmes charmants de la séduction...

LE CRITIQUE^ au maestro. Emblèmes de la séductiou! deux satyres hideux, pris de vin et se renversant avec un rire obscène!

LE MAESTRO, au peintre. SuT l'houneur ! mou maître^ vous avez la vue troublée ou l'esprit égaré. Ces deux hommes à pieds de bouc sont une composition indigne de vous. Remettez-vous, je vous prie; ouvrez les yeux, et ne prenez point en mauvaise part l'avis, que je vous donne dans votre inlérêt. de les anéantir.

LE CRITIQUE. G'est iiion avis aussi.

MÉPHiSTOPHÉLÈs, à part. AlloDs donc ! battez-vous.

LE PEINTRE, en colère. Oui, VOUS voudriez bien qu'il en fût ainsi. Mes bons amis, je vous connais. Vous m'avez trahi tant de fois, que j'ai appris à faire de vos conseils le cas qu'ils méritent. En qualité de misérables plagiaires, vous voyez avec désespoir grandir les talents d'autrui; toute supériorité vous écrase, et, habitués que vous êtes à copier servilement, vous criez à la bizarrerie et à l'exagération lorsque, dans l'imitation d'une œuvre d'art, vous voyez le génie de l'artiste surpasser son modèle. Eh bien, vous avez raison ! mes deux sirènes ne ressemblent point à celles de la lyre, pas plus que vos ouvrages, à Tun et à l'autre, ne ressemblent aux ouvrages que vous avez imités ; mais avec cette différence que vous gâtez grossièrement tout ce que vous touchez^, tandis que j'ai donné un cachet sublime à la copie d'un sujet assez médiocre. Les sirènes de cette lyre sont deux jolies filles, les miennes sont deux déesses, et vos efforts seront vains : l'univers les jugera et confondra votre plate jalousie ou votre stupide aveuglement, (ii sort, emportant son album.)

LE MAESTRO. Ceci est de plus en plus étrange. Lui aussi, pris de vertige et devenu fou pour avoir seulement regardé cette lyre! Oui, la prédiction se réalise; le délire de la vanité s'empare des talents médiocres qui violent la virginité du talisman. 0 lyre magique! je reconnais la puissance surnaturelle qui réside en toi; et. puisque tu promets la sagesse et la prospérité à celui qui te fera parler dignement, je m'approche de toi avec une confiance respectueuse, et je me flatte de tirer de toi des harmonies telles, que toutes les puis-

56 LES SEPT COUDliS DE LA LYRE

sances du ciel ou de l'enfer qui ont présidé à ta formation viendront se soumettre à moi et m'obéir comme au grand Adeisfreit lui-même.

LE CRITIQUE, Prenez garde: ce qui s'est passé sous nos yeux tient en effet du prodige, et doit vous servir d'enseignement...

LE MAESTRO. Vous doutcz de ma puissancc?

LE CRITIQUE. ÛLîi, j'en doute, permettez-moi de vous le dire. Je vous ai assez loué en public, je vous ai rendu assez de services pour que vous ayez en moi un peu de confiance. Contentez-vous des couronnes que ma bienveillance vous a décernées; contentez-vous de la renommée que ma plume vous a acquise. Vous avez abusé les hommes; ne vous jouez point aux esprits d'un autre ordre...

LE MAESTRO. Je ne sais ce que vous voulez dire, et je crains que, pour avoir porté une main profane sur la lyre, vous aussi, vous n'ayez perdu l'esprit. Je ne dois ma renommée qu'à mes chefs-d'œuvre, et ce n'est point la plume vénale d'un folliculaire qui peut décerner des couronnes. Le génie se couronne luimême; il cueille ses lauriers de ses propres mains, et il méprise les conseils intéressés des flatteurs qui voudraient le faire douter de sa force, afin de se donner de l'importance.

LE CRITIQUE, lai tendant la lyre. VoUS le VOulcz! Soit :

que votre témérité insensée porte ses fruits, et que votre destinée s'accomplisse.

LE MAESTRO. Toubez à genoux, valet!

MÉPHisTOPHÉLÈs. Ahî Cette fois. lyre, tu es perdue!

LE MAESTRO, il prend la lyre et en tire des sons aigres el discordants. Voil . qui est étrange. Muette! muette pour moi comme pour le poëte!

LE CRITIQUE. Vous appelez cela être muette! PIùl au ciel ! Vous m'avez fait saigner les oreilles !

LE PEINTRE, rentrant avec le poêle. Quelle épOUVautable

cacophonie! Ah ! c'est vous, cher maestro, qui nous donnez ce concert diabolique? Je ne suis plus étonné de ce que je viens de soullrir.

LE POETE, tenant l'album du peintre ftntr'oQvert. Je n'ai jamais éprouvé rien de si désagréable que d'entendre ce grincement affreux, si ce n'est de voir ces monstrueux satyres faisant la nique au masque ignoblement bouffon du Silène placé là entre les deux, au lieu de la ravissante tète de muse qui surmonte la lyre.

LE PEINTRE. Et, en disant cela, mon bon ami, vous contemplez avec amour la corne de voire chapeau, que vous persistez à prendre pour la lyre d'Orphée.

LE MAESTRO. Les puissauces infernales me sont contraires. Je vous invoque, ô esprits du ciel ! venez rendre la vie à cette harmonie captive; faites qu'elle se ranime sous mes doigts, et qu'au souffle créateur de mon intelligence^ elle se répande en sons divins !

(il touche la lyre; elle répand des sons de plus en p!us discordants et insupportables, qu'il n'entend pas.)

LE PEINTRE. Pour l'aiiiour de Dieu, finissez; vous nous faites grincer les dents.

LE POETE. Quels abominables sifflements! On dirait d'un combat de chats sur les toits, ou d'un sabbat de sorcières sur leurs manches à balais.

LE MAESTRO. Votrc folic continuc ; j'en suis fâché pour vous. Quant à moi, je puis dire que. si je n'ai pas fait parler la lyre, du moins je ne l'ai pas violée; car le délire ne s'est pas emparé de moi, et je ne me

suis pas imaginé entendre une musique céleste émaner d'un instrument muet.

LE POETE. Comment, vous n'entendez pas crier, grincer et rugir sous vos doigts ces cordes aigres et fausses? Si vous n'êtes pas devenu fou, du moins vous êtes devenu sourd. Je vous le disais bien. Vous n'entendez pas mes divins accords, et vous n'entendez pas non plus l'épouvantable vacarme que vous faites.

LE PEINTRE. Tcncz, tcncz! la leçon du professeur Albertus en est interrompue. Voyez là-bas. Les élèves se regardent avec effroi, et les voisins cherchent de tous côtés d'où peut partir un si détestable tintamarre. Faut-il leur annoncer que c'est le début de votre nouvelle symphonie ?

LE MAESTRO. Je ne réponds pas aux insultes d'un fou. Mais je suis fou moi-même d'avoir cru que cet instrument vermoulu renfermait une puissance magique. Je vois bien qu'il n'a rien de merveilleux, qu'il ne résonne pas parce que la table est fendue et que les cordts sont rouillées. Il n'y a rien ici que de trèsnaturel. Le plus grand génie du monde ne saurait faire parler un morceau de bois, et aux gens perdus de vanité la plus légitime contradiction suiBt pour détraquer le cerveau : voilà pourquoi la lyre est muette, et voilà pourquoi vous êtes tous fous.

MÉPHiSTOPHÉLÈs, à part. Je commcnce à croire que le diable lui-même peut le devenir. A quoi avaisje l'esprit quand j'ai compté que ces idiots me seraient bons à quelque chose ? L'esprit de la lyre se moque d'eux.

LE CRITIQUE, au maestro. Veuillez faire une exception pour moi, monsieur. J'ai vu avec la sérénité d'un jugement impartial les diverses tentatives que vous

avez faites pour retrouver sur cette lyre quelque trace du génie éteint de nos pères. J'ai vu ici un poëte s'évertuer à toucher des cordes muettes et se persuader qu'il nous versait des torrents d'harmonie : ceci est le fait de l'impuissance jointe à un orgueil démesuré. J'ai vu un peintre s'eti'orcer de saisir du moins la forme de l'art, et, au lieu d'une étude conciencieuse et patiente, produire une fantaisie monstrueuse qu'il croyait empreinte d'une grâce ineffable : ceci est encore le fait de l'impuissance jointe à la vanité aveugle. Enfin, j'ai vu un compositeur qui produisait au hasard des sons bruyants et d'une insupportable dissonance. Habitué qu'il est à mépriser le chant et à surprendre les sens par une confusion d'instruments dont il prend le bruit pour de l'harmonie, il a perdu jusqu'au sens de l'ouïe, et ne se fait plus souffrir luimême de ses exécrables aberrations : ceci est toujours le fait d'une impuissance sans remède, jointe à une confiance grossière. C'est un spectacle bien triste pour celui qui, d'une main assurée, tient la balance de la critique, de voir tant d'avortemeuts misérables et de honteuses défections. Cette douloureuse expérience nous confirme dans la conviction pénible, mais irrévocable, que l'inspiration n'existe plus, et que nos pères ont emporté dans la tombe tous les secrets du génie. 11 ne nous reste plus que l'étude laborieuse et l'examen austère et persévérant des moyens par lesquels ils ont revêtu de formes irréprochables les créations de leur intelligence féconde. Travaillez donC;, 6 artistes ! travaillez sans relâche, et^ au lieu de tourmenter inutilement vos imaginations déréglées pour leur faire produire des monstres, appliquezvous à encadrer;, du moins, dans des lignes pures et

GU LKS SEPT CORDKS DE LA LYRK

régulières, les types éternels de beauté et de vérité qu'il n'appartient pas aux générations de changer. Depuis Homère, toute tentative d'invention n'a servi qu'à signaler le progrès incessant et fatal d'une décadence inévitable. 0 vous qui voulez manier le cistre et la lyre, étudiez le rhythme et renfermez-vous dans le style. Le style est tout, et l'invention n'est rien, parce qu'il n'y a plus d'invention possible. LE PEINTRE. Voilà uu discours magnifique;

Mais tournez-vous, de grâce, et l'on vous répondra.

LE POETE. Vous qui nous insultez lâchement, vous, impuissantparsystème parce quevousl'êtes par nature, vous qui nous accusez d'impuissance parce que vous espérez nous décourager et nous faire descendre à votre niveau, prouvez donc que vous êtes capable de produire quelque chose, quoi que ce soit. Faites seulement un vers passable, pour prouver que vous avez étudié la forme. Je vous en défie.

LE PEINTRE. Traccz seulement une ligne avec ce crayon.

LE MAESTRO. Faites seulement un accord avec cette lyre; c'est là que je vous attends.

LE CRITIQUE. Lcs vaiucs fumées de la gloire sont pour moi sans parfum. Réfugié sur les sommets d'une immuable équité, nourri de joies sérieuses et durables, j'ai méprisé les jouets futiles que vous appelez vos sceptres et vos couronnes : je vous les ai laissé ramasser. Si j'avais voulu, moi aussi, j'aurais joui d'une gloire éphémère et brillé d'un éclat frivole. J'ai préféré être votre conseil, votre appui, votre maître à tous ! Disciples indociles, prenez garde; si vous

n'écoutez pas mes leçons, je saurai vous démasquer et vous empêcher d'égarer le siècle.

LE PEINTRE. Une leçon, une petite leçon de peinture, je vous en prie. Tenez, voilà mon crayon. Faites une main, un pied, un nez, ce que vous voudrez, enfin.

LE POETE. Improvisez une strophe, allons! que nous voyions enfin ce que vous savez faire.

LE MAESTRO. Nou, uou, qu'il joue de la lyre, et, s'il la fait parler^ rendons-lui hommage.

LE PEINTRE et LE POETE. J'y COUSeUS, allous!

LE CRITIQUE, prenant la lyre. Et moi aUSSi, je COUSeUS

à VOUS montrer que je sais mieux que vous les arts que vous professez. Je vais vous chanter, en vers alexandrins, une dissertation sur la peinture, et je m'accompagnerai de la lyre sur le mode ionique.

LE PEINTRE. Ce Sera superbe et vraiment neuf. Voyons !

LES DEUX AUTRES. Voyous, commcucez !

MÉPHISTOPHÉLES, à part. Allous! toi, tU CS CClui SUr lequel j'ai le plus compté! (Le critique pose les doigts sur la IjTP, et les retire avec un cri douloureux.)

LES AUTRES. Qu'cst-ce que c'est? que vous arrivet-il?

MÉPHISTOPHÉLES, à part. Esprit de la lyre. tu triomphes !

LE CRITIQUE. Infâme! vous ne m'aviez pas dit que ces cordes étaient tranchantes comme des lames de poignard. Je me suis coupé jusqu'aux os. Ah! mon sang coule par torrents, et une douleur cuisante se communique à tous mes membres. Je .succombe. Secourez-moi !

LE MAESTRO. Il pâlit; sa blessure saigne horriblement. C'est un châtiment céleste.

LE POETE. Il va mourir. La justice divine se montre enfin, et confond la rage de IV-nvieux.

LE PEINTRE. Puissc la source de son sang impur être à jamais tarie et ne pas donner la vie à une nouvelle race de polypes I

LE CRITIQUE, avec fureur. Détestables scélérats I ceci est une trahison. Vous m'avez tendu ce piège pour vous délivrer de moi, votre juge et votre maître» Mais vous ne jouirez pas longtemps de votre triomphe. Avant de mourir, je briserai votre lyre, et nul après

moi ne s'en servira... (ll prend la lyre et vent la briser. — Hanz entre précipitamment et lui arrache la lyre.)

HANZ. Arrêtez! vous êtes des hôtes de mauvaise foi, et mériteriez d'être chassés d'ici. Vous savez le prix inestimable que maître Albertus attache à cet instrument, et, non contents d'y toucher sans sa permission, vous voulez encore l'anéantir. Retirez-vous, misérables insensés, ou j'attirerai sur vous le ressentimentde maître Albertus et de toute son école. Tenez, les voilà tous qui viennent. Partez vite, ou je ne réponds

de rien. (Le critique, le maestro, le peintre et le poëte se retirent.)

MÉPHisTOFHÉLÈs, à part. Méchant écolicr ! je te ferai payer cher ton beau zèle. Disparaissons, car la figure du juif Jonathas ne serait pas vue de bon œil

par tous ces marauds d'étudiants. (ll s'envoie paria fenêtre.)

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