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SCÈNE IV. — ALBERTUS, MÉPHISTOPHÉLÈS

sous la figure du juif.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. Dsns Cette dispositiouîà, tu me plais fort; je vais enfoncer quelques aiguillons de curiosité dans ta cervelle paresseuse. (Haut.) Je m'incline jusqu'à terre devant Votre Stoïcisme.

ALBERTus. Je suis votre serviteur. Que me voulezvous?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Votre Infailhbilité ne me fait pas l'honneur de me remettre t

ALBERTUS. A moius que je ne vous aie vu dans un hôpital de fous.

84 LES SEPT CORDES DE *L k LYRE

MÉpiïiSTOPHÉLÈs. Votre Austérité plaisante, je suis le bon Israélite Jonathas Taer.

ALBERTus. En etfet, je vous reconnais maintenant; mais, comme le bruit de votre mort a couru ici, mon esprit ne se prêtait pas à cette reconnaissance.

MÉPHisTOPHÉLÈs. J'ai été fort malade à Hambourg. Tous les médecins m'avaient condamné; mais, au moment où l'on prétendait qu'il fallait me porter en terre, je me suis trouvé sur pieds, grâce à un topique que m'apporta une tireuse de cartes. Je crois bien que, pour n'en avoir pas le démenti, ces messieurs ont fait enterrer une bûche à ma place. Ma guérison eût ruiné leur réputation.

ALBERTUS. Et pourquoi? Vous eussiez pu avoir raison tous. Votre maladie était mortelle; mais les juifs ont la vie si dure!.,. Voyons, que désirez-vous? Pas de compliments inutiles, je vous prie. Mon temps ne m'appartient pas toujours.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. Faquiu ! qui sait mieux que moi le temps que tu perds à caresser des lubies? (Haat.) Mon cher maître, je viens vous proposer une affaire.

ALBERTUS. Oh ! c'était votre refrain avec mon pauvre ami Meinbaker. Mais, avec moi, quelle affaire pourriez-vous avoir ? Je n'ai rien, et ne désire que ce que j'ai.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Oh! j'ai là, dans ma poche, des papiers qui, j*en suis sûr, vous tenteront.

ALBERTUS. Dcs papiers?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Un manuscrit précieux.

ALBERTUS. Voyous-le... Mais non, vous ne faites rien pour rien, et je ne pourrais vous payer. Ne me tentez pas. Gardez-le.

MÉPiiiSTOPHÉLÈs. Oh! la vue n'en coùte Hen. Ce sont des parchemins qui m'échurent en payement dans la vente qu'on fit après la mort de maître Meinbaker. J'étais un de ses créanciers, et, comme tant d'autres, je fus ruiné.

ALBERTUS. Quaud un juif se plaint, c'est signe qu'il est content. De qui donc est ce manuscrit?

MÉPHisTOPHÉLÈs. De quel autre pourrait-il être que du grand luthier, poëte, compositeur, instrumentiste et magicien, Tobias Adelsfreit?

ALBERTUS. Ah! j'ai VU beaucoup de son écriture.

MÉPHISTOPHÉLÈS. J*en suis bien aise; vous pourrez constater l'authenticité de celle-ci. (ii étale de vieux

cahiers sur la table.)

ALBERTUS. En effet, elle me paraît incontestable. Voilà son seing et son cachet... Contrats de vente de divers instruments... inventaires de magasin, à diver. ses époques, avec la date de la confection des instruments... Tout cela est sans importance. Mais ce livre couvert de figures bizarres à demi effacées par le temps... c'est encore son écriture. Voyons donc, sontce des vers?... Non... Voici des essais de composition musicale, pensées lyriques d'une grande valeur sans doute pour les curieux, et d'un grand mérite pour les artistes... Quevois-je ici? des mots sans suite... des phrases tronquées, jetées là pour mémento et dont il serait oiseux ou impossible de reconstruire le sens...

(Se parlant à lui-même et oubliant la présence de Méphistophélès.) Ah I

maintenant, des signes cabalistiques, de la magie ! J'en étais sûrt nos pères ne pouvaient sortir de leurs grossières perceptions que pour tomber dans des superstitionsplusgrossières encore. Dois-je m'en étonner? Moi qui vis dans un siècle plus éclairé et qui juge froi-

dément les erreurs du passé, j'ai pourtant dix fois par jour la tentation de croire à ces absurdités! C'est une conséquence du besoin impérieux quel'hommeéprouve de sortir du positif par une porte ou par une autre, fût-ce par celle qui conduit à la folie!

MÉPiiisTOPHÉLÈs, à part. Tu scras contcnt. Cette porte est large, et tu y passeras sans te gêner. (Haut.) Maître, il ne faut pas que votre érudition méprise ces caractères de nécromancie. Nos pères exprimaient souvent dans cette langue barbare des idées aussi sages et aussi philosophiques que vous pourriez les émettre aujourd'hui; et, lors même que ces idées vous sembleraient vagues et mystérieuses, elles auraient toujours une certaine profondeur qui vous donnerait à penser si vous pouviez les lire.

ALBERTus. Vous vantcz votre marchandise avec beaucoup d'esprit, maître Jonathas; mais je vous dirai que cela me tente peu. Adelsfreit a écrit de bonnes poésies; mais je n'en vois point dans ces recueils. La musique et la magie sont aussi peu de mon ressort l'une que l'autre.

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Et si ccttc prétendue magie n'était qu'une forme mystérieuse pour exprimer librement des idées plus avancées que la barbarie du siècle n'eût voulu les admettre? Si vous alliez, en cherchant bien, y découvrir une source d'aperçus nouveaux et de révélations inattendues? Par exemple, si je vous traduisais littéralement ce passage-ci... (ii prend un des parchemins et lit.) « Un temps viendra où les hommes auront tous l'intelligence et le sentiment de l'infini, et alors ils parleront tous la langue de l'infini : la parole ne sera plus que la langue des sens, l'autre sera celle de l'esprit. »

A LCEîiTUs. Qu'entencl-il par rautre?. .. La musique?

MÉPHisTOPHÉLÈs, a part. Ail! nous commeiiçoiîs à dresser l'oreille. (Haut et continuant à lire.) <( Tout être intelligent sera une lyre, et cette lyre ne chantera que pour Dieu. La langue des rhéteurs et des dialecticiens sera la langue vulgaire. Et les êtres intelligents entendront les chants du monde supérieur. Comme l'œil saisira le spectacle magnifique des cieux et surprendra les merveilles cachées de Tordre infini, l'oreille saisira le concert sublime des astres et surprendra les mystères de l'harmonie infinie. Ceci ne sera pas une conquête des sens, mais une conquête de Tesprit. C'est l'esprit qui verra le mouvement des astres, c'est l'esprit qui entendra la voix des astres. L'esprit aura des sens, comme le corps a des sens. 11 se transportera dans les mondes de l'infini et franchira les abîmes de l'infini. Cette œuvre est commencée sur la terre. L'homme s'élève, par chaque siècle, de cent mille et de cent millions de coudées au-dessus du limon dont il est sorti. Il y a loin des corybantes que le choc des boucliers d'airain mettait en fureur aux chrétiens qui se prosternent en écoutant les soupirs de l'orgue. L'homme comprendra enfin que, si le métal a une voix ; si le bois, si les viscères et le larynx des animaux, si lèvent, si la foudre, si l'onde ont une voix; si luimême a, dans ses organes matériels, une puissante voix; son ame, et l'univers, qui est la patrie de son âme, ont des voix pour s'appeler et se répondre. Il comprendra que la puissance de l'harmonie n'est pas dans le son produit par le bois ou le métal, encore moins dans le puéril exercice des doigts ou de la glotte, pas plus que le mouvement perpétuel n'est dans les machines de bois ou de métal que peut créer une

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main iudustiiciLse. Les sens ne sont que les serviteurs de l'esprit; et ce que l'esprit ne comprend pas, la main ne peut le créer. Je créerai une lyre qui n'aura pas d'égale. L'ivoire le plus solide, l'or le plus pur, le bois le plus sonore, y seront employés. J'y déploierai toute la science du musicien, tout l'art du luthier. Les mains les plus habiles et les plus exercées n'en tireront pourtant que des chants vulgaires, si l'esprit ne les dirige, et si le souffle divin n'embrase l'esprit. 0 lyre! l'esprit est en toi comme il est dans l'univers; mais tu seras muette si l'esprit ne te parle... » Eh bien, maître, commencez-vous à comprendre?

ALBERT us. Certainement, tout ceci a un sens poétique d'un ordre assez élevé peut-être, mais pour moi excessivement vague.

MÉPHisTOPHÉLÈs. Ne VOUS rcbutcz pas. Cherchez longtemps ce sens mystérieux. Il serait possible qu'Adelsfreit ne l'eût pas entrevu clairement lui-même. Les hommes les plus doués du sentiment de l'idéal n'ont encore que des lueurs. Une idée est l'œuvre à laquelle travaillent plusieurs générations d'hommes supérieurs : à eux tous, ils complètent; mais chacun d'eux l'a formulée, imparfaitement, à sa manière, et il vous faut combiner ensemble ces divers éléments dans l'alambic de votre cerveau pour en tirer la quintessence.

ALBERTus. Vous parlez trop bien pour un simple brocanteur, maître Jonathas. Je vous soupçonne de faire ce métier pour la forme et d'être au fond adonné à des études que vous ne voulez pas laisser paraître. Voyons, qu'êtes-vous? philosophe ou nécromant?

MÉPHISTOPHÉLÈS. L'un et l'autrp. monsieur!

ALBERT US. Comme au moyen âge? cela ne se voit plus. Vous êtes le dernier de cette race.

MÉPHisTOPiiÉLÈs. Je suis de mon siècle beaucoup plus que vous-même, mon respectable maître. Je suis à la fois adepte de la raison pure et partisan du magnétisme; je suis spiritualiste-spinosiste; je ne rejette rien, j'examine tout, je choisis ce qui m'est le plus facile à pratiquer. Je vois les choses de haut, car je suis un peu sceptique. Je suis, d'ailleurs, très-sympathique à toutes les idées nouvelles et à toutes les anciennes. En un mot, je suis éclectique, c'est-à-dire que je crois à tout, à force de ne croire à rien.

ALBERTus. Si VOUS plaisautcz, du moins vous vous moquez de vous-même avec beaucoup d'esprit.

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Vous me trouvez un peu fou, mon bon monsieur. Prenez garde, vous, d'être un peu trop sage. J'ai beaucoup suivi vos cours depuis quelque temps : quoique, perdu dans la foule, je n'aie jamais cherché à attirer vos regards, je suis peut-être le seul homme qui vous ait compris et qui vous connaisse bien.

ALBERTUS. Vous, mousicur!

MÉPHISTOPHÉLÈS. Saus doutc ! je sais que vous êtes précisément le contraire de moi. Vous ne croyez à rien, à force de croire à tout. Allons I je ne veux pas vous déranger plus longtemps ; je vous laisse ces papiers, je présume que vous les lirez avec plaisir : vous connaissez le caractère arabe, et plus vous examinerez ces choses, plus vous y prendrez goût.

ALBERTUS. Mais je ne puis vous les acheter...

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je VOUS les prête ; je serai toujours à temps de m'en défaire. Je ne vous demande pour payement que la faveur de venir causer quelque-

fois avec vous. Oh! vous n'en serez pas fachô ! Je m'entends un peu à tout, même à la musique; et, si vous voulez, nous ferons ensemble un ouvrage pour expliquer le phénomène harmonico-magnétique qui fait jouer cette lyre toute seule entre les bras d'Hélène.

ALBERTUS. Hélène! que savez-vous d'Hélène?

MÉPHisTOPUÉLÈs. Oh ! votre belle pupille n'est pas tellement cachée dans votre maison, que le bruit de sa folie miraculeuse ne se soit répandu dans la ville. D'ailleurs, je me suis souvent tenu ici près pendant qu'elle magnétisait sa lyre, et j'ai reconnu, aux sons qu'elle en tirait, la nature de l'instrument, aussi bien que celle de la catalepsie.

ALBERTUS. Mousicur, vous parlez là d'une chose qui m'intéresse beaucoup, et, si vous avez quelques notions sur ce phénomène, je vous prie, au nom de la science et au nom de la vérité, de me les communiquer.

MÊPHiSTOPHÊLÈs. Oui-da ! VOUS n'étes pas dégoûté, monsieur le philosophe ! mais vous auriez trop de raison pour comprendre ce que je me hasarderais à vous expliquer.

ALBERTUS. Pcut-être, au contraire, n'en aurais-je pas assez. Pourtant je m'eftorcerai de me dégager de tout orgueil philosophique.

MÉPnisTOPnÉLÈs. Non, vous avez trop de préjugés!... La raison, c'est-à-dire l'amour obstiné de l'évidence, est la plus opiniâtre des idées fausses.

ALBERTUS. Hélas ! monsieur, vous ne savez pas à qui vous parlez; et peut-être étiez-vous plus près de la vérité que vous ne le pensiez, en me disant tout à l'heure qu'à force de croire à tout je ne croyais à rien.

MÉPHiST opiïÉLÈs. Ah ! prenez garde de vous amender jusqu'au blasphème, mon pauvre ami. II faut pourtant croire à quelque chose, ne fût-ce qu'à sa propre ignorance.

ALBERTus. Je SUIS payé pour croire à la mienne. Depuis deux mois que je vois se répéter tous les jours sous mes yeux le phénomène dont nous parlions tout à l'heure, il m'est encore impossible d'établir, à cet égard, une théorie qui me satisfasse le moins du monde.

MÉPHisTOPKÉLÈs, à part. Attends ! attends! je vais embrouiller toutes tes grandes idées avec des mots ! (Haut.) Je le crois bien, mon cher monsieur; vous ignorez une foule de choses que vous méprisez et qui vous ouvriraient pourtant les portes d'un monde inconnu. Par exemple, je parie que vous n'avez jamais entendu parler des harpes magnétiques.

ALBERTUS. J'ai cutcndu parler des harpes éoliennes que le vent fait vibrer.

MÉPH isTOP-HÉLÈs. Et VOUS ne regardez pas la chose comme impossible ?

ALBERTUS. Nou Certainement.

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Vous admettez que l'air peut jouer de la harpe, et vous n'admettez pas que le souffle humain, mû par la volonté, par la pensée, par Tinspiration, puisse produire des effets semblables?

ALBERTUS. Il faudrait supposer à de tels instruments une incroyable délicatesse d'impressions, si l'on peut parler ainsi.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Supposcz cucore plus. Supposez qu'il existe un rapport sympathique entre l'artiste et l'instrument.

ALBERTUS. Voilà ce que je ne puis admettre.

MÉPHisTOPHÉLÈs. A votre aise! ne supposez rien, n'admeltezrien; mais, pour être logique, il vous faut encore nier le phénomène que vous voyez s'accomplir tous les jours sous vos yeux..

ALBERTUS. J'admettrai tout ce que vous me prouverez.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Voyons, voulez-vous sincèrement connaître le secret de la lyre magnétique?

ALBERTUS. Je le vcux.

MÉPHISTOPHÉLÈS. N'appopterez-vous pas à cette étude votre orgueil de savant et votre entêtement de logicien?

ALBERTUS. Je VOUS promcts d'écouter avec la naïveté d'un enfant qui apprend à lire.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Eh bien, apprenez à lire en effet. Étudiez ces parchemins, et puis après vous examinerez attentivement cet instrument.

ALBERTUS, sonnant. Et c'est là tOUt ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je reviendrai vous expliquer le reste quand vous aurez étudié votre leçon.

ALBERTUS. Soit.

MÉPHISTOPHÉLÈS, à part. Laissons-le à lui-même. Ma présence l'intimiderait et l'empêcherait de se livrer à la curiosité puérile qui le dévore. Sa gravité philosophique l'embarrasse avec moi. Seul avec lui-même, il va tourmenter la lyre comme un enfant qui arrache les plumes de l'aile à un oiseau pour voir comment il s'y prend pour voler. Esprit qui m'as bravé, tu te crois sauvé par Hélène; mais je viens de te susciter un ennemi terrible, l'opiniâtre curiosité d'un logicien. (A Aibertas qui rêve.) Je suis forcé de VOUS quitter, je reviendrai bientôt. Travaillez en m'attendant; soyez sûr qu'il n'est pas de prodige qu'un esprit

persévérant et consciencieux ne puisse comprendre.

ALBERTUs.Jele crois aussi. Dieu vous garde I MÉPHisTopHÉLÈs. Et VOUS aussi, à moins que le diable ne soit le plus fort ou le plus malin, (n se rend

ia visible.)

ALBERTUS, seuL Voilà un homme bizarre; un charlatan, sans doute ; un escroc, peut-être ! Il m'allèche par ses contes, atin de me vendre chèrement ses parchemins... N'importe: la vue n'en coûte rien, a-t-il dit. (il lit les parchemins.) Eh ! mais voici quelque chose qui ne me paraît pas dépourvu de sens :

« Esprit qui m'aimes et qui veux remonter vers Dieu, je saurai te lier à la lyre. La trace du génie de l'homme est immortelle comme le génie lui-même; elle est la semence qui doit féconder le génie des autres hommes, jusqu'à ce que, absorbée et transformée par lui, elle s'etface en apparence. Mais c'est alors qu'elle remonte vers le ciel comme un sillon de flamme^ après avoir embrasé le champ destiné à alimenter le feu sacré. »

Ne pourrait-on pas traduire ainsi ce passage : Toute puissance émanée de Dieu, et versée dans le sein de l'homme, doit accomplir une mission sur la terre. La vie de l'homme qui en a été investi ne suffit pas pour la développer; c'est pourquoi le pouvoir lui est donné de la fixer ici-bas, en la matérialisant dans une œuvre quelconque. Cette œuvre, qui survit à l'homme, ce n'est plus l'homme lui-même, c'est l'inspiration qu'il avait reçue, c'est l'esprit qu'il avait possédé durant sa vie. Cet esprit doit retourner à Dieu, car rien de ce qui émane de Dieu ne s'égare ou ne se perd. Mais,

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avant de remonter à son principe, cette parcelle de la Divinité doit embraser de nouvelles âmes et contracter une sorte d'hyménée céleste avec elles. C'est alors seulement que sa destinée est accomplie, et que l'esprit créateur peut retourner à Dieu avec l'esprit engendré; de leur hyménée est sorti un esprit nouveau, qui, à son tour, accomplit une destinée semblable parmi les hommes. C'est ainsi que le génie est immortel sur la terre, comme l'esprit est immortel dans le sein de Dieu...

Oui, sans doute, telle était la pensée d'Adelsfreit, et, je vois que le juif avait raison en disant que cette prétendue magie cache de grandes vérités. Je suis satisfait maintenant d'avoir étudié autrefois la langue cabalistique. Je suis sûr que je trouverai beaucoup de choses intéressantes dans ce livre, (ii lit encore.)

(( Sept cordes présideront à ta formation, ô lyre magique! Deux cordes du plus précieux métal chanteront le mystère de l'infini... La première des deux est consacrée à célébrer l'idéal, la seconde à chanter la foi; l'une dira le ravissement de l'intelligence, l'autre l'ardeur de l'âme. Éclairée par ce spectacle de

l'infini... » (l! laisse tomber le livre.)

Il me semble que ceci rentre dans la nécromancie pure... Et pourtant, si l'on remonte à l'origine de la lyre, emblème de la poésie chez les anciens, on voit chaque corde ajoutée à l'instrument marquer un progrès dans le génie et dans la grandeur morale de l'homme. Chez les Chinois, les dieux mêmes se chargent de révéler aux premiers législateurs le mystère important d'une nouvelle corde ajoutée à la lyre, emblème de la civilisation chez ce peuple laborieux et pobitif,.. Qui fera l'histoire de la musique? Qui

LES SEPT CORDES DE LA LYRE Oa

nous expliquera le pouvoir fabuleux que l'histoire poétique lui attribue sur les éléments, sur les peuples barbares, sur les animaux féroces?... Un simple effet de sensation eût-il pu produire des résultats aussi puissants, quelque naturels qu'on les suppose, dépouillés de l'allégorie? — D'où vient donc que je ne comprends pas cette langue musicale? J'ai étudié les règles de la musique avec ardeur depuis deux mois, et cela n'a point éclairci le mystère que je cherche. J'ai trouvé là une arithmétique, rien de plus... Voyons! la lyre d'Adelsfreit a en effet des cordes de divers métaux : en voici deux en or pur... L'infini I... la foil... l'intelhgence et l'amour I... Voilà les mots dont Hanz et Wilhelm se servent pour exprimer le sens de l'hymne qui s'exhale chaque matin de cette lyre lorsque Hélène la fait résonner. Eh bienl... il est un moyen de s'en assurer : c'est de retrancher ces deux cordes, et, si l'harmonie qu'elle rendra désormais change de nature, si on lui trouve un autre sens, je commencerai à croire qu'il existe une certaine relation entre les sons et les idées. . . (ii essaye

de démonter les deux cordes d'or de la lyre.)

Qu'importe à Hélène que la lyre ait sept cordes ou qu'elle n'en ait que cinq ? Ses doigts n'y touchent que rarement... 0 Adelsfreit 1 Hélène est-elle l'âme que ton esprit, matérialisé dans cette œuvre de la lyre, doit féconder? Hélène est une pure et belle improvisatrice; mais ce n'est point une intelligence supérieure. Elle ignore tout ce qui fait la science de l'homme; son âme est engourdie dans une sorte d'aliénation douce et permanente; son improvisation lyrique est un phénomène jusqu'ici inobservé de cet état cataleptique qu'on appelle aujourd'hui magné-

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tique, mot nouveau, obscur et indétiiii^ comme l'état qu'il désigne... Mais enfin, Hélène n'a pu, dans l'inaction où dorment ses facultés, s'élever vers les sommets de la métaphysique, tandis que, moi qui travaille depuis trente ans à agrandir mon intelligence, je ne puis percer le mystère de cette algèbre inconnue?... Maudite corde qui se casse! Quelle horrible plainte est sortie de la lyre!... Tout mon sang s'est glacé dans mes veines. Ah ! mon pauvre esprit est fatigué, et je ne suis pas éloigné peut-être d'avoir des hallucinations... Le cerveau s'épuise plus en une heure à s'abandonner à des chimères qu'il ne ferait en un an à suivre le fil conducteur de la logique... Aussi, pourquoi vouloir bâtir dans le vide? Quoi 1 la parole humaine, cet attribut divin qui distingue l'homme de la brute, et qui sert à déterminer, à préciser, à classer les idées les plus abstraites, à rendre les propositions les plus ardues aussi claires que la lumière du jour, serait une langue vulgaire, et la cadence du rossignol serait la langue de l'infini ? Maudits paradoxes des artistes et des poètes, vous ne servez qu'à égarer le jugement ! (La seconde corde d'or se

brise dans les mains d'Albertus.)

Encore! Cette plainte amère me déchire l'âme t Quelle puissance les émotions nerveuses peuvent exercer sur le cerveau I Puissance fatale et dangereuse, le sage doit se tenir en garde contre toi... Les arts devraient être proscrits de la république idéale... Non! non! des sons ne sont pas des idées... La musique peut tout au plus rendre des sensations... et encore sera-ce d'une manière très-vague et très-imparfaite...

THÉRÈSE, accourant. Maître Albcrtus, Hélène est réveillée; elle cherche sa lyre avec inquiétude.

ALBERTUS. Je vais la lui porter, (a pan.) C'est la seule joie de cette pauvre créature... Je lui rendrai

la lyre et ne l'écOUterai plus, (a Wilhelm, Hanz et Carl, qui

s'avancent d'un autre côté.) Mes enfants, la logique gouverne l'univers, et ce qui ne peut être démontré par elle ne peut passer en nous à l'état de certitude. — Préparez tout pour la leçon; je suis à vous dans l'instant. (Il sort.)

HANZ. Il me paraît que son bon génie a pris le dessus.

CARL. C'est possible; mais sa figure est bien altérée. Croyez-moi, il est amoureux d'Hélène : on ne peut être amoureux et philosophe en même temps.

WILHELM. Ne parlons pas légèrement de cet homme. Il souffre, mais son âme ne peut que grandir dans les

épreuves. (Ils sortent.)

MÉpHiSTOPHÉLÈs. Très-bicn ! Je les lui ferai telles, qu'elle n'y résistera pas. Puisque Hélène ne m'appartient plus, puisque l'esprit triomphe, ma haine retombera tout entière sur le philosophe, et son âme est la lyre que je saurai briser.

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