‹ La coupe (volume 2)Chapitre 70 sur 91 · ACTE TROISIÈME · texte numérisé non relu

ACTE TROISIÈME

LES CORDES D'ARGSNT SCÈNE PREMIÈRE. — Aubord de l'ean. ALBER-

TUS, HANZ, CARL, WILHELM, HÉLÈNE, assise

sur la marge da ruisseau, un peu à l'Jcart.

ALBERTus. Le soleil est couché, le frais co.nmence à se faire sentir. Il serait temps pour Hélèno de rentrer. Il est prudent de ne pas trop prolonger sa première promenade.

wiLHELM. Encore quelques instants, mon cher maître. La soirée est si belle ! Le ciel est encore embrasé des feux du couchant. Hélène semble iioùter un bien-être qu'à votre place je n'oserais pas troubler.

CARL. Il est certain que, depuis deux mois, je ne l'ai ■pas vue aussi bien portante que ce soir. Son teint est calme, ses yeux doucement voilés. Elle ne répond pas encore à nos questions, mais elle les écoute et les entend. Je suis sûr quelle guérira, et que bientôt elle pourra nous raconter les belles visions qu'elle a eues. Hanz, tu le crois aussi, n'est-ce pas? Tu as remarqué comme^toutela journée, elle a été moins distraite que

de coutume ? On dirait qu'elle fait un grand effort intérieur pour reprendre à la vie réelle.

ALB ERTUS. J'ai essavé hier de calmer son esprit en rélevant vers la pensée de Dieu. Elle m'a écouté attentivement, et ses regards, ses courtes réponses, me prouvaient que j'étais compris. Mais, quand j'ai eu fini de parler, elle m'a dit : «. Je savais tout cela; vous eussiez pu l'exprimer d'un mot. »

îiAN'z. Et quel était ce mot? Vous l'a-t-elle dit?

A L lî E RT u S . Amour.

v,'iLHELM. 0 maître ! Hélène n'est point folle ! Elle est insoirée.

ALBERTus. Oui, elle est poëte; c'est une sorte de folie, folie sublime, et que je voudrais avoir un instant, pour connaître, et pour savoir au juste où finit l'inspiration et où commence la maladie.

HANZ. Mon bon maître, nos longues discussions à ce sujet n'ont donc rien modifié à vos idées?... Vous m'aviez pourtant promis d'y réfléchir sérieusement.

ALBERTUS. J'y ai réfléchi ; mais, avant tout, il faudrait comprendre la musique. J'observe Hélène, j'écoute la lyre. Je cherche à me rendre compte des impressions que j'en reçois. Elles me paraissent si diiférentesdes vôtres, queje n'ose rien décider. J'essaye do saisir le sens de ces mélodies savantes; mais j'avoue que je n'ai rien compris jusqu'ici qui m'éclairat suffisamment.

HANZ. Quoi ! maître, rien senti non plus ?

ALEERTus. J'aî scuti uuc émoliou étrange, mais que je ne pouvais pas plus analyser et définir que la musique qui l'avait causée.

UANZ. Ne vous semblait-il pas que cette musique

exprimait des idées, plutôt des images que des sentiments?

ALBERTus. Plutôt dcs sentiments que des idées, plutôt des images que des sentiments.

HANZ. Mais quelles images?

ALBERTUS. Les images vagues d'une splendeur infinie, insaisissable.

CARL. Qu'avez-vous, chère Hélène ? Que cherchez* vous avec inquiétude?

wiLHELM. N'espère pas qu'elle te réponde; elle ne t'entend même pas.

ALBERTUS. Peut-êtrem'entcndra-t-elle aujourd'hui. Hélène, que désirez-vous?

HÉLÈNE. Qui me parle? Vousl

ALBERTUS. Moi, votrB frère.

HÉLÈNE. Mon frère n'est pas de ce monde.

ALBERTUS. Votre père.

HÉLÈNE. Mon père n'est plus.

ALBERTUS. Votre ami.

HÉLÈNE. Ah! mon ami le philosophe ! Écoutez ici. Vous êtes un homme savant; vous connaissez les secrets de la nature. Parlez à ce ruLsseau.

ALBERTUS. Quc lui dirai-je ?

HÉLÈNE. Dites-lui de se taire, alla que j'entende la musique de là-haut...

ALBERTUS. Quelle musique?

HÉLÈNE. Je ne puis vous le dire. Mais vous ne pouvez dire au ruisseau de s'arrêter. Cette cascade chante trop haut.

ALBERTUS. Je Commanderais en vain à l'onde de suspendre son cours : Dieu seul peut commander aux éléments.

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irÉLÈNE. Ne save/.-voiis pas un seul mot de la langue de Dieu ?

ALBERT us. Étrange fdle î Son délire est plein d'une poésie inconnue?

HANZ. La lyre est suspendue aux branches de ce saule. Voulez-vous, Hélène, que je vous la présente?

HÉLÈNE. Hâte-toi : le ruisseau se moque du philosophe ; il élève la voix de plus en plus. (Ham lui donne

la lyre.)

ALBERTus, à pari. Elle ne s'apcrçoit pas de l'absence des deux cordes.

HÉLÈNE. Écoute, ruisseau, et soumets-toi I (Eiie touche

la lyre. Au premier accord, le ruisseau s arrête.)

ALBERTUS. Qucl cst ce nouvcau prodigc ? Voyczvous ? la cascade reste immobile et suspendue au rocher comme une frange de cristal.

HÉLÈNE. Goule, beauruisseau, maischante à demivoix.

wiLHELM. Le ruisseau reprend son cours, mais avec précaution, comme s'il craignait d'éveiller les fleurs endormies sur ses rives. (Hélène joue de la lyre.)

l'esprit de la LYRE. Maintenant, la terre recueillie attend avec respect la voix de la lune qui vient regarder sa face assombrie. Écoute bien, fille delà lyre, apprends les secrets des planètes. Du fond de l'horizon, à travers les buissons noirs, voici venir une voix faible, mais d'une incroyable pureté, qui monte doucement dans l'air sonore. Elle monte, elle grandit • les notes sont distinctes, le disque d'argent sort du linceul de la terre, la terre vibre, l'espace se remplit d'harmonie, les feuilles frémissent à la cime des arbres. La lueur blanche pénètre dans toutes les fentes du taillis, dans les mille et mille clairières du

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feuillage : voici des gammes de soupirs liarmonieux qui fuient sur la mousse argentée ; voici des flots de larmes mélodieuses qui tombent dans le calice des fleurs entr'ou vertes. Silence, oiseaux des bois ! Silence, insectes des longues herbes ; repliez vos ailes métalliques ! Silence, ruisseau jaseur ; ne heurte pas ainsi en cadence les cailloux de ton lit! Silence, roseaux frissonnants ; dépliez sans bruit vos lourds p Uales, lotus du rivage î Alcyons pétulants, ne ridez pas ainsi le miroir où la lune veut se regarder ! Ecoutez ce qu'elle vous chante, et vous lui répondrez quand elle vous aura pénétrés et remplis de sa voix et de sa lumière. Enivrez-vous en silence de sa plainte mélancolique; buvez à longs traits son reflet humide ; courbez-vous avec crainte, avec amour sous le vol des anges blancs qui nagent dans le rayon oblique. Attendez, pour vous relever, qu'ils vous aient effleurés du bout de leurs ailes embaumées, et qu'ils aient confié tout bas à chaque oiseau, à chaque insecte, à chaque flot, à chaque branche, à chaque fleur, à chaque brin d'herbe, le thème de la grande symphonie que cette nuit la terre doit chanter aux astres.

HANZ. Eh bien , maître, cette musique ne parlet-elle pas à votre âme ?

ALBERTUS. Elle ne saurait parler à ma raison. Elle émeut en moi je ne sais quels instincts de contemplation; mais par quels moyens, je l'ignore. Je ne saurais traduire ni ce que j'entendsni ce que j'éprouve ; et pourtant je prête toute mon attention.

wiLHELM. Écoutez miaintenant! le rhythme change.

l'esprit DE LA LYRE. Et maintenant elle est levée, elle règne, elle brille! elle se baigne dans l'éther comme une perle immaculée au sein de l'immense

Océan. Les paies couleurs du prisnic lunaire dansent en cercle autour d'elle. Ses froides mers^ ses vastes lacs, ses monts d'albâtre, ses crêtes neigeuses se découpent et se dessinent sur ses flancs glacés. Miroir limpide, création incompréhensible de la pensée infinie, paisible flambeau enchaîné au flanc de la terre ta souveraine, pourquoi répands-tu dans les abîmes du ciel cette plainte éternelle? pourquoi verses-tu sur les habitants de la terre une influence si douce et si triste à la fois ? Es-tu un monde fini ou une création inachevée? Pleures-tu sur une race éteinte, ou es-tu en proie aux douleurs de l'enfantement? îjs-tu la veuve répudiée ou la fiancée pudique du soleil ? Ta langueur est-elle l'épuisement d'une production consommée? est-elle le pressentiment d'une conception fatale ? Redemandes-tu tes enfants couchés sur ton sein dans la poussière du sépulcre? Prophétises-tu les malheurs de ceux que tu portes dans tes entrailles? 0 lune ! lune si triste et si belle ! es-tu vierge, es-tu mère? es-tu le séjour de la mort, es-tu le berceau de la vie? Ton chant si pur évoque-t-il les spectres de ceux qui ne sont plus ou de ceux qui ne sont pas encore? Quelles ombres livides voltigent sur tes cimes éthérées ? sont-elles dans le repos ou dans l'attente? sont-ce des esprits célestes qui planent sur la tête triomphante ? sont-ce des esprits terrestres qui fermentent dans ton flanc et qui s'exhalent de tes volcans refroidis?

HÉLÈNE. Le son de la lyre est la seule manifestation de la pensée d Hélf-ne pour les oreilles humaiues. Les pensées qu'elle exprime ici ne sont clairement comprises que par les esprits célestes. PourCfUOi interroger l'astre, toi qui connais tous les secrets de l'infini ? Si le charme te lie à mes côtés, ne peux-tu

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par la mémoire te reporter aux lieux qu'autrefois tu habitais par la pensée?

l'esprit de la lyre. Ma mémoire s'éteint, 6 fille des hommes! Depuis que je t'aime, je perds le souvenir de tout ce qui est au delà des confins de la terre. Interroge avec moi l'univers, car je ne puis plus rien t'apprendre que ce qui existe ici-bas. Ne sens-tu pas toi-même une langueur délicieuse s'emparer de ton être ? N'éprouves-tu pas qu'il est doux d'ignorer, et que sans l'ignorance l'amour ne serait rien sur la terre? Aimons-nous, et renonçons à connaître. Dieu est avec nous, car il est partout; mais sa face nous est voilée, et nous sommes désormais l'un à l'autre l'image de Dieu.

HÉLÈNE. J'espérais que tu me révélerais toutes choses. Tu me l'avais promis, et déjà nous avions pris ensemble notre vol vers les sphères étoilées. Pourquoi renonces-tu déjà à m'initier? Ne saurais-tu me conduire dans cette étoile qui brille là-haut, à cent mille abîmes au-dessus de la lune ? C'est là que je voudrais aller. Mais tu ne veux même pas me conduire dans la plus voisine des planètes !

l'esprit. Je ne le puis. Je suis lié par les cordes de la lyre et par l'amour que j'ai conçu pour toi. Fille des hommes, ne me reproche pas la chaîne dont tu m'as chargé. Je ne suis plus un esprit céleste; je ne sais même plus s'il existe un autre ciel que celui qu'on aperçoit de cette rive, à travers la cime des arbres. Ton sein est mon univers; uni à toi, je comprends et je goûte les beautés du monde que tu habites. Vois comme cette nuit est sereine^ comme les voix de ce monde sont harmonieuses ; comme elles se marient au concert des astres, et comme, sans savoir le sens

mystérieux de l'hymne qu elles chantent, elles s'unissent dans un accord sublime à la voix de l'infini !

HÉLÈNE. Que parles-tu de liiitini? Tu ne sais plus la langue de l'infmi. Tu ne chantes pas mieux maintenant que l'insecte caché dans l'herbe ou le roseau balancé par les ondes.

l'esprit. Hélène, Hélène ! tu promettais de m'aimer, et tu voulais t'anéantir pour me délivrer. Mais tu es bien une fille des hommes. A mesure que l'esprit se soumet et se livre à toi, tu veux pénétrer plus avant dans les mystères de l'esprit, et tu le tortures par les étreintes d'une implacable curiosité. 0 esprits mes frères ! venez vers moi; venez vers la fille de la lyre ; instruisez-la, ou rendez-moi la mémoire. Montrez-lui Dieu, ou rendez-moi le prisme qui me servait à le contempler. Secourez-moi. L'hymne funèbre de la lune a engourdi ma llamme. Les cordes de la lyre se sont détendues à l'humidité de la nuit. Les soleils de l'infini brillent là-haut de leur splendeur éternelle, et je les vois à peine à travers les voiles dont la terre est accablée.

LES ESPRITS CÉLESTES. Résigue-toi, esprit frère ! il faut que ta destinée s'accomplisse. Une main fatale a commencé à briser tes liens; mais il faut que toimême tu sois brisé sur la terre avant de retourner aux cieux, et ta délivrance doit s'opérer par la douleur, l'etFroi, l'ignorance, foubli^ la faiblesse. Telle est la loi éternelle. La terre est un aimant, et ceux qui sont nés d'elle ne peuvent la quitter qu'avec désespoir. La terre est le temple de l'expiation.

l'esprit DE LA LYRE. Eh bien, je t'aime, 6 terre, fille de l'amour et de la douleur! Je sens en effet s'exhaler de ton sein une attraction brûlante, Jç

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voudrais, languissant, t'étreindre dans un immense baiser^ et m'endormir sur ton flanc tiède sans savoir dans quel monde je m'éveillerai.

HÉLÈNE. Oui, la nuit est belle^, et la terre est enchantée. Les rayons de la lune la caressent doucement, et son chant se marie délicieusement au chant des étoiles. Chante encore, ô belle création d'amour et de douleur ; chante par tes mills voix. Éveillez-vous, créatures embrasées de la soif de l'infini. Esprits terrestres, beaux sphinx aux ailes de pourpre et d'azur, ouvrez vos yeux ardents et plongezles dans le sein des fleurs enivrées. Allons, datura paresseux, chante l'hymne aux étoiles; déjà le phalène qui t'aime danse en rond autour de ta corolle endormie. Et toi, pervenche, relève ta tête appesantie, et n'attends pas que la brise te secoue rude- * ment pour chanter avec elle. Commence ton poëme, 6 rossignol inspiré f ne soufïre pas que les sanglots de la chouette te devancent. Allons, ruisseau, élance-toi parmi les rochers, et que tes marges fleuries répètent ta fanfare sur tous les tons de la joie, du désir, de l'amour et de l'inquiétude. 0 mon âme, que tu souffres ! Que les étoiles sont loin ! que leur voix est faible ! 0 terre, je t'aime ! Quand mourrai-je, ô mon Dieu? 0 mon Dieu, où es-tu? Quand briseras-tu la lyre? Esprit, esprit de la lyre, quand te verrai-je, quand serons-nous délivrés?

l'esprit. Fille des hommes, tu ne m'aimes pas. ïu ne songes qu'à Dieu; tu n'aspires qu'à l'infini. Vois comme la terre est belle, et comme il est doux de vivre sur son sein dans l'oubli de l'avenir, dans la contemplation du présent, dans les voluptés de la paresse, dans les larmes de l'amour. Aime, aime ce

LES SEPT CORDES DE LA LYKE lO?

qui t'appartient. Dieu ne t'aime peut-être pas; Dieu ne t'appartiendra peut être jamais.

HANZ. Les mains d'Hélène cherchent encore les cordes. Remarquez-vous, maître, qu'aujourd'hui elle joue davantage, et qu'elle semble établir un dialogue avec cette puissance invisible qui fait chanter la lyre?

ALBERTUs. Aujourd'hui, il me semble que je suis sur la trace d'une explication naturelle du prodige. Cette lyre serait une sorte d'écho. Sa construction ingénieuse la rendrait propre à reproduire les sons déjà produits par la main qui en ébranle les cordes.

wiLHELM. 0 maître, vous n'écoutez donc pas? Les sons produits par la main d'Hélène et ceux qui se produisent ensuite d'eux-mêmes n'ont rien de commun. Ce sont des mélodies toutes différentes; mais, comme elles ne changent ni de ton ni de mouvement, vous n'appréciez pas la différence continuelle des phrases.

ALBERTUS. Décidément, je suis un barbare.

HÉLÈNE, jouant de la lyre. (( Peut-être jamais! » Que ces mots sont effrayants 1 Est-il possible qu'on les prononce sans mourir ! Ah ! si l'homme pouvait dire avec certitude Jamais t aussitôt il cesserait de vivre. Peut-être ! voilà donc le thème mélancolique que tu redis incessamment, ô terre infortunée î Dans tes plus beaux jours de soleil comme dans tes plus douce? nuits étoilées, ton chant est une continuelle aspiration vers des biens inconnus. Aussi Dieu a fait bien courte l'existence des êtres que tu engendres; car le désir est impérieux ; et, si la vie de l'homme se prolongeait au delà d'un jour, le désespoir s'eînpareraifc de son âme et consumerait sa puissance d'immortalité. 0 lune 1 à ton aspect, la face de la terre se

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couvre do larmes, et son sein n'exlialc que des I)laintes, car Ion spectre livide et la destinée mystérieuse semblent remplir la voûte céleste d'un cri de soutlrance et de crainte : Peut-rire jamais!

HA.xz, k Aibertus. Maître, VOUS devenez triste. Ce chant vous émeut enfin?

ALBERT us. Il me fait mal, j'ignore pourquoi.

wiLHELM. Et moi, il me déchire.

l'esprit de LA LYRE. Hélène, Hélène, reviens à toi; chasse ces terreurs inutiles. La nature est belle, la Providence est bonne. Pourquoi toujours aspirer à un monde inaccessible? Que t'importe demain, si aujourd'hui peut donner le bonheur? Si tu veux eutrer dans la vie immatérielle, apprends la première faculté que tu dois acquérir, la résignation.

L'orgueil de l'homme ne veut jamais se plier à la sainte ignorance où végètent tant d'êtres paisibles dont son univers est peuplé. Vois, fille de la lyre, comme les fleurs sont belles; écoute comme le chant des oiseaux est mélodieux ; respire toutes ces suaves émanations, entends toutes ces pures harmonies de la terre. Quel que soit l'auteur et le maître de ces choses, une pensée d'amour a présidé à leur création, puisqu'elle leur a départi la beauté et l'harmonie. l\ y a bien assez de bonheur à les contempler. L'homme est ingrat quand il ferme ses sens à tant de chastes délices.

Ah ! plutôt que de chercher sans cesse à déchirer le voile qui te sépare de l'idéal, pourquoi ne pas jouir de la réalité ? Viens avec moi, ma sœur, viens : mes ailes t'enlaceront et te porteront sur les cimes des montagnes. Nous raserons d'un vol rapide les nappes de fleurs variées que la brise fait onduler sur les

prairies. Nous franchirons les torrents en nous jouant dans le prisme écumant des cataractes; nous mouillerons nos robes argentées à la crête des vagues du lac, et nous courrons sur le sable fin des rivages sans y laisser l'empreinte de nos pas. Nous nous suspendrons aux branches des saules, et je sèmerai tes blondes tresses des insectes d'azur, vivants saphirs que distillent leurs rameaux éplorés. Je te ferai une couronne de fleurs d'iris et de lotus. Nous les irons chercher sur ces roches glissantes que les pieds de l'homme n'ont jamais touchées, au milieu de ces abîmes tournoyants d'où les barques s'éloignent avec etiroi. Et puis nous traverserons les jeunes blés, et nous marcherons sur leurs têtes blondes sans les courber; nous gravirons les collines, plus rapides que l'élan et le chamois; nous franchirons ces grandes bruyères où le francolin et le lagopède cachent leurs nids dans des retraites inaccessibles; nous voltigerons, comme les grands aigles, sur ces pics de marbre où l'arc et la fronde ne peuvent les atteindre; nous les dépasserons; nous irons nous asseoir sur ces aiguilles de glace où l'hirondelle même n'ose poser ses pieds délicats, et, de là, nous verrons scintiller les étoiles dans une atmosphère plus pure, et nous embrasserons d'un coup d'œil l'immensité des constellations célestes. Et alors, abaissant les regards sur cette terre si belle, d'où montent sans cesse de si touchantes harmonies, et les reportant sur le firmament, qui lui répond par des chants d'espérance si faibles mais si doux, tu sentiras ton âme se fondre et tes pleurs couler; car tu comprendras que, si Dieu a mis des bornes à la connaissance de l'homme, il a donné en revanche à sa pensée le sens du beau, et à

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ce sens l'aliment inépuisable d'une création sublime à contempler.

HÉLÈNE. Oui, la contemplation est la plus grande jouissance de l'homme! ei je te salue, je t'admire et je t'aime, 6 terre, œuvre magnifique de la Providence ! Aime-moi aussi, ô ma mère féconde ! aime tous tes enfants; pardonne-leur l'ennui qui les ronge et l'impatience de te quitter qui les dévore. Tes enfants sont tristes, ô mère patiente 1 Tu les combles de tes dons, et ils en abusent; tu leur crées mille délices, et ils les méprisent. Tu les engendres et tu les nourris de ton sein; mais leur unique plainte est ceile-ci : « 0 mère impitoyable, tu m'as donné la vie, et je te demandais le repos. Maintenant, à peine ai-je joui de la vie, et tu ouvres ton sein avide pour m'y replonger dans un affreux sommeil. 0 marâtre, puisque tu m'as fait vivre, pourquoi veux-tu me faire mourir? »

l'esprit. Écoutez! rien ne meurt, tout se transforme et se renouvelle; et, quand même ta pensée ne remonterait pas vers ces hauteurs sublimes d'où tu la crois émanée, il y aurait encore pour toi des rêves délicieux au delà de la tombe. Quand même ton essence enchaînée pour jamais à celle de la terre se mêlerait à ses éléments, il y aurait encore une destinée pour toi. Qu'oserais-tu mépriser dans la nature, ô fille de la lyre? Si tu comprends la beauté de tous les êtres qui la remplissent, quelle transformation peut t'effrayer ou te déplaire ? N'as-tu jamais envié les ailes soyeuses de Thespérie ou le plumage du cygne? Quoi déplus beau que la rose? quoi de plus pur que les lis? N'est-ce rien que la vie d'une fleur? Celle de l'homme est-elle aussi douce, aussi résignée, aussi touchante? Y a-t-il une seule grâce oubliée ou perdue

dans ce tableau immense? y a-t-il une seule note isolée ou étouffée dans ce vaste concert? La Providence n'a-t-elle pas une caresse pour le moindre brin d'herbe qui fleurit, aussi bien que pour le plus grand homme qui pense? Écoute, écoute; tu t'es trompée. Ce thème que tu as cru entendre^ ce n'est point un chant de doute et d'angoisse... Écoute mieux, le ciel dit : <( Espoir t » Et la terre lui répond : ((Confiance t.. . » (Hélène dépose la lyre et s'agenouille.)

HANz. Qu'avez -VOUS, chère sœur? Pourquoi vos larmes coulent-elles ainsi sur vos belles mains jointes ?

wiLH EL M. Laisse-la prier Dieu. Elle ne t'entend pas.

ALBERTUS, à Hélène qui se relève. EteS-VOUS mieUX,

mon enfant?

HÉLÈNE. Je me sens bien.

ALBERTUS, à ses élèves. Il est temps qu'elle rentre. La soirée devient froide; emmenez-la, mes amis, et recommandez à sa gouvernante de la faire coucher tout de suite.

wiLHELM. Ne venez-vous pas avec nous, maître?

ALBERTUS. Nou, j'ai besoin de marcher encore. Je vous rejoindrai bientôt.

CARL. N'oublions pas la lyre.

ALBERTUS. Laisse-la-iTioi. J'en aurai soin. Prenez soin de votre sœur.

wiLHELM. Hélène^ appuie-toi sur mon bras.

HÉLÈNE^ prenant le bras de Wilhelm. La vie n'a qu'un

jour.

GARL. Hélène, laisse-moi t'entourer de mou manteau.

HÉLÈNE, mettant le manteau sur ses épaules. Et Ce jOUr résume l'éternité.

il-J. LES SEPT CORDES DE LA XYRE

HANZ. Hélène, ne saurais-tu nous dire à quoi tu pensais tout à l'heure en jouant de la lyre?

HÉLÈNE. Je le sais, mais je ne pourrais vous l'expliquer.

CARL. Mais ne saurais-tu donner à cette improvisation un nom qui nous en révèle le sens ?

HÉLÈNE. Appelez-la, si vous voulez, les cœurs m'i-

Iplés,

ALBERTus. Et Celle d'hier V

HÉLÈNE, effrayée. Rievl hier \ .,. cétsih... les cŒur S heuveux; mais je n'ai pu la retrouver aujourd'hui, je ne m'en souviens plus.

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