SCENE IV. — ALBERTUS, se ranimant pea à pea
Quelle affreuse vision 1 Ne l'avez-vous pas vue, maître Jonathas? C'était un spectre hideux. Toutes les souffrances de la perversité semblaient avoir creusé ses joues livides. Un rire amer, triomphe d'une haine implacable, entr'ouvrait ses lèvres glacées ; et dans son regard j'ai vu toutes les fureurs de l'injustice, toutes les ruses de la lâcheté, toute la rage impitoyable d'un désespoir sans ressources! Quel est cet être infortuné dont l'aspect foudroie et dont le regard déchire ? Dites, Jonathas, le connaissez-vous ?... Mais où donc est le vieux juif? Je suis seul, seul dans les ténèbres!... Mes cheveux sont encore dressés sur ma tête I... Ah ! quelle faiblesse s'est donc emparée de moi? Quelle douleur est tombée sur ma poitrine et l'a brisée , comme un marteau brise le verre?... (voyant la lyre a.
ses pieds.)
Ah! je me souviens! J'ai porté encore une fois ma main impie sur cette relique sacrée, dépôt d'un ami mourant, héritage d'une fille pieuse. J'ai voulu détruire ce chef-d'œuvre d'un artiste, cet instrument, source des seules joies qu'éprouve la triste Hélène. 11 y avait dans cette lyre un mystère que j'aurais du respecter; mais mon orgueil, jaloux de ne pas comprendre son langage, et les perfides conseils de ce juif sophiste m'ont égaré... Pauvre Hélène! que te restera-t-il, si tu ne peux chanter ni la force ni la douceur du Tout-Puissant? Mon crime porte avec lui son châti-
ment. Les mêmes cordes que j'ai brisées à cette lyre se sont brisées au fond de mon âme. Depuis hier, l'idée de l'infini s'est voilée en moi : le doute amer a contristé toutes mes pensées, et, depuis un instant, ma confiance en Dieu s'est évanouie comme ma foi. Il me semblait, pendant qu'Hélène improvisait en regardant la lune, que je pourrais bientôt comprendre les secrets de sa poésie étrange. La nature s'embellissait à mes yeux, et, en même temps qu'une mélancolie profonde s'emparait de moi, j'éprouvais un charme inconnu à savourer ces langueurs d'une contemplation à la fois chaste et voluptueuse auxquelles je n'avais jamais osé me livrer. Oui, je comprenais ce qu'il y a de religieux dans le doute et ce qu'il y a de divin dans la rêverie... Et maintenant, ce monde poétique s'est déjà écroulé. Une voix aigre a jeté un cri de malédiction sur la terre épouvantée. La lune ne répand plus sa molle clarté sur les gazons, et les insectes cachés sous Therbe ne sèment plus leurs petites notes mystérieuses dans le silence solennel de la nuit. La chouette glapit et s'envole vers le cimetière ; le ruisseau traîne de longs sanglots, comme si sa naïade déchirait ses membres délicats sur les cailloux tranchants; le vent froisse les feuilles avec colère, et sème les fleurs sur le gravier; les reptiles sifflent, et les ronces se dressent sous mes pieds. Tout pleure, rien ne chante plus ; et il me semble que c'e?t moi qui ai troublé la paix de cette nuit sereine en évoquant le désespoir par je ne sais quel maléfice!... 0 mon Dieu! pourquoi aije sacrifié à une vaine sagesse les plus douces impressions de ma vie? Pourquoi cette âpre résistance, quand une destinée nouvelle pouvait s'ouvrir devant ipoi? Que n'ai-je cédé au penchant qui m'entrainyit
vers la jeunesse, vers la beauté, vers l'amour? Hélène m'eût aimé peut-être, si, au lieu d'égarer son esprit dans le dédale du raisonnement, je l'eusse laissée s'élever en liberté vers les régions fantastiques où son essor l'entraînait! Peut-être y avait-il autant de logique dans sa poésie qu'il y en avait dans ma science. Elle m'eût révélé une nouvelle face de la Divinité; elle m'eût montré l'idéal sous un jour plus brillant... Dieu ne s'est communiqué à moi jusqu'ici qu'à travers le travail, la privation et la douleur; je l'eusse possédé dans Textase de la joie... Ils le disent, du moins; ils le disent tous ! ils se prétendent heureux, tous ces poètes, et leurs larmes sont encore du bonheur, car elles sont versées dans l'ivresse. Notre sérénité leur offre l'image de la mort, et notre existence est à leurs yeux le néant!... Qui donc m'a persuadé que j'étais dans la seule voie agréable au Seigneur? IN'avais-je pas, moi aussi, des facultés pour la poésie ? Pourquoi les ai-je refoulées dans mon sein comme des aspirations dangereuses?... Et moi aussi, j'eusse pu être homme !... Et moi aussi, j'eusse pu aimer !.,.