‹ La coupe (volume 2)Chapitre 71 sur 91 · SCÈNE II— ALBERTUS, seul · texte numérisé non relu

SCÈNE II— ALBERTUS, seul

Il n'y a plus à en douter, cette lyre est enchantée. Elle commande aux éléments; elle commande aussi à la pensée humaine; car mon âme est brisée de tristesse, et, sans comprendre le sens mystérieux de son chant, je viens d'en subir l'émotion douloureuse et profonde... Enchantée L.. Est-ce donc moi dont la bouche prononce et dont l'esprit accepte un pareil mot? Il me semble que mon être s'anéantit. Oui, ma force intellectuelle est sur son déclin ; et, au lieu de lutter parla raison contre une évidence peut-être menteuse, je l'accepte sans examen, comme un fait accompli... Peut-être le meunier du moulin, que j'aperçois là-bas parmi les peupliers, pourrait m' expliquer fort naturellement le prodige des eaux suspendues dans leur cours. Il n'a fallu qu'une coïncidence fortuite entre le moment où Hélène, dans sa folie, commandait au ruisseau de s'arrêter, et celui où le garçon du

moulin fermait la pelle de l'écluse... Il y a peu de temps, je n'aurais pas hésité un seul instant à constater l'explication grossière de ce fait en apparence surnaturel; aujourd'hui, je mecomplais dans le doute, et je crains d'éclaircir le mystère. Est-ce qu'à force de contempler la face auguste de la vérité, l'esprit mobile et frivole de l'homme s'en lasserait? Ah ! sans doute, quand ce moment arrive pour un esprit méditatif, il doit s'épouvanter; car ce moment marque sa décadence et son épuisement.

SCÈ^E III. — MÉPHISTOPHÉLÈS, sortant

des saules*,i A LBERTUS.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Si le mcunier avait baissé la pelle de Técluse juste au moment où Hélène prononçait les paroles sacramentelles, la coïncidence fortuite serait un prodige beaucoup plus étonnant que le fait naturel dont vous avez été témoin.

ALBERTDs. Eucore ce juif î II me suit comme mon ombre; que le soleil se montre ou que la lune se lève, il est sur mes talons... Maître Jonathas, vous prenez beaucoup d'intérêt, ce me semble, aux perplexités de mon esprit.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Maître Albertus, je m'intéresse à toutes choses et ne m'étonne d'aucune.

ALBERTUS. Vous êtes plus avaucé que moi.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Bcaucoup plus avaucé, sans aucun doute, car vous ne l'êtes guère. Vous n'avez donc jamais ouï constater par les savants le rapport qui existe entre le son et le mouvement de certains corps? Vous n'avez point assisté aux cours d'un sa-

itî LES SEPT CORDES DE LA LYRE

vant qui, tout dernièrement, a placé devant nous un vase rempli d'eau incliné sur un récipient? En calculant la masse d'eau coulante sur la force du son d'un violon, il modifiait la direction, le bouillonnement et la rapidité de l'irrigation au gré de l'archet promené sur les cordes. La théorie de cette action sympathique sera longtemps discutée peut-être, mais le fait est avéré. Peut-être en trouveriez-vous une explication satisfaisante dans les manuscrits que je vous ai remis ce matin.

ALBERTus. Plùt au cicl quc je n'eusse pas jeté les yeux sur ce maudit grimoire ! Les extravagances dont il est rempli ont troublé mon cerveau toute la journée.

MÉPHisTOPHÉLÈs. Pourtant, mon maître, vous avez fait une expérience qui n'a pas mal réussi. En retranchant deux cordes de la lyre, vous avez tellement changé la nature des inspirations d'Hélène, que, pour la première fois de votre vie, vous avez failli comprendre la musique.

ALBERTUS, à part. Scs railleries m'irritent, et pourtant cet homme semble lire en moi. Il sait évidemment beaucoup de choses que j'ignore. Pourquoi ne lui ouvrirais-je pas mon âme ? Son scepticisme ne peut être contagieux pour moi, et sa science peut me tirer du labyrinthe où je m'égare. (Haut.) Maître Jonathas, vous étiez donc là pendant qu'Hélène jouait de la lyre ? Vous avez compris son chant?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Très-bieu. Elle a chanté la création terrestre, la nature, comme on disait au xvm^ siècle, en langue philosophique. La première corde d'argent est consacrée à la contemplation de la nature; la seconde, à la Providence... Ohl je sais

par cœur le manuscrit d'Adelsfreit... Aujourd'hui, vous avez retranché les cordes d'or, l'infini et la foi. 11 faut bien que la pauvre inspirée se rejette sur l'espérance et sur la contemplation.

ALBERTUS. Sur le doute et la mélancolie; car voilà ce que j'ai compris dans son chant, et voilà l'impression douloureuse qui m'en est restée, à moi I

MÉPHi STOPHÉLÈs. Il ne faut pas que cela vous inquiète. Si vous retranchiez les deux cordes d'argent, vous verriez bien autre chose.

ALBERTUS. Et si je retirais ces deux cordes d'acier?

MÉPHisTOPHÉLÈs. La lyre chanterait tout difteremment, et vous commenceriez à lire dans la musique et dans la poésie comme vous lisez dans le dictionnaire de Bayle.

ALBERTUS. Vous le croyez?

MÉPHISTOPHÉLÈS. J'en suis sûr. Consultez le manuscrit en rentrant chez vous.

ALBERTUS. Eh bien , j'essayerai encore cela. Mais je tâcherai de ne pas briser les cordes, comme j'ai brisé, sans le vouloir, les deux premières.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Saus doutc ! La lyre est enchantée, et cela peut porter malheur ! Ne vous sentez-vous pas la fièvre depuis tantôt?

ALBERTUS. Qucl plaisir pouvez-vous prendre à railler un esprit sincère qui s'abandonne à vous?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je ne raille pas. N'avez-vous jamais entendu raconter à maître Meinbaker, père de votre Hélène et descendant en ligne directe du fameux Adelsfreit, que ce magicien, le jour de sa mort, ayant mis la dernière main à la lyre, se prit d'un tel amour pour ce chef-d'œuvre, qu'il demanda à monseigneur de là-haut, le pape des étoiles...

ne LES SEl'T CORDE 8 DE LA LYRE

ALBERTus. Quelles folies me racontez-vous là? Meinbaker avait la tête pleine de contes de fées. Il prétendait qu'AdeIsfreit avait demandé à Dieu de mettre son âme dans cette lyre, et que Dieu, pour le punir d'avoir ainsi joué avec son héritage céleste, l'avait condamné à vivre enfermé dans cet instrument jusqu'à ce qu'une main vierge de tout péché l'en délivrât.

MÉPHisTOPHÉLÈs. Et, à l'instaut même où il eut prononcé ce vœu téméraire, il mourut subitement. ALBERTUS. Sou esprit était égaré depuis quelque temps ; il se donna la mort volontairement.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Tout ceci renferme uue charmante allégorie.

ALBERTUS. Laquelle ?

MÉPHISTOPHÉLÈS. C'cst que le savant, comme l'artiste, se doit à la postérité. Le jour où l'amour de l'art et de la science devient une satisfaction égoïste, l'homme qui sacrifie l'avantage des autres hommes à son plaisir est puni dans son œuvre même. Elle reste enfouie, oubliée, inutile, pendant des siècles; sa gloire se perd dans les nuages dont la superstition l'environne; et, pour avoir dédaigné de se révéler à ses contemporains, il est condamné à n'être tiré de la poussière que par un esprit simple qui profite de ses découvertes et usurpe sa renommée.

ALBERTUS. J'aime Cette interprétation; je savais bien que vous étiez un homme plus sérieux que vous ne voulez le paraître.

MÉPHISTOPHÉLÈS. Puisquc VOUS mc faites tant d'honneur, profitez, maître Albertus, d'un conseil très-sérieux : ne négligez pas de pénétrer le mystère qui vous parait encore envelopper les propriétés de

cette lyre magnétique. Soyez sûr qu'il y a, entre elle et la folie de votre pupille Hélène, un rapport qu'il est de votre devoir d'éclaircir et de faire connaître. Autrement, le public imbécile s'emparera d'un fait naturel pour accréditer ses superstitions. On dira qu'il s'est passé dans votre maison des choses diaboliques, et votre silence sera une sanction des contes absurdes qu'on débite déjà. La magie était passée de mode; mais le peuple n'en a pas perdu le goût, et des esprits distingués aiment à ressusciter ces vieilles croyances sous d'autres noms, croyant faire du neuf et sortir de la routine philosophique.

ALBERTus. Yous avcz raison. Mes meilleurs élèves sont les premiers à accepter toutes ces extravagances. Je poursuivrai l'expérience; et, pour commencer..., je vais ôter les deux cordes d'argent, mais avec précaution, afin de voir., en les remettant plus tard, si Hélène recommence le chant de ce soir.

MÉPHiSTOPHÉLÈs. Toumcz Ics chevillcs tout doucement. (Albertus touche la première corde d'argent, qui se brise aussitôt qu'il y porte la main.)

ALBERTUS. 0 cicl ! déjàbriséc! Il semble que mon intention suffise sans le secours de ma main !

MÉPHISTOPHÉLÈS. Je VOUS avais prévenu. Cet instrument est d'une délicatesse extrême. La sympathie le gouverne.

ALBERTUS. Gommc tout à coup le ciel est devenu sombre!... Voyez donc, maître Jonathas, la lune est cachée sous les nuages, et l'orage s'amoncelle sur nos têtes.

MÉPHISTOPHÉLÈS, riant. G'est sûrement l'elfet de cette corde cassée. Je ne vous conseille pas de toucher à l'autre.

lis LES SEPT CORDES DE LA LYRE

ALBEKTUS. Vous me prenez pour un enfant... Je tournerai cette cheville avec tant de lenteur... (u y touche, et la corde se brise.)

MÉPHisTOPHÉLÈs. Vous l'avcz toumée à rebours. Décidément, vous êtes adroit comme un philosophe!

ALBERTUS. Quel cri lamentable cst parti du sein des ondes ! Ne l'avez-vous pas entendu, maître Jonathas?

MÉPHISTOPHÉLÈS. Le grincement de cette corde cassée agace les nerfs du courlis endormi dans les roseaux.

ALBERTUS. Qucl coup de vent! Les peupliers se plient comme des joncs !

MÉPHISTOPHÉLÈS. Il va faire de l'orage. Bonsoir, maitre Albertus.

ALBERTUS. Vous me quittez! Ne m'expliquerezvous pas ce que j'éprouve en cet instant? Une terreur invincible s'empare de moi. La sueur coule de mon front. Ah ! ne riez pas de ma détresse ! Je consens à soutfrir, je consens même à être humilié, pourvu que mon esprit s'éclaire, et que je fasse, à mes dépens, un pas vers la connaissance de la véi^ité.

MÉPHISTOPHÉLÈS, éclatant de rire. La vérité^ c'cst que

VOUS êtes un grand philosophe, et que vous avez peur

du diable. (ll se montre sous sa véritable forme. Albertas fait un cri et tombe évanoui.)

MÉPHISTOPHÉLÈS. Maintenant^ privée de toutes les cordes qui chantent la gloire ou la bonté de son maître, cet Esprit doit être en ma puissance. Tâchons de briser la lyre. Hélène mourra, et Albertus deviendra

fou. (il veut briser la lyre.)

CHOEUR DE S ESPRITS CÈLE STE S. Arrête, maudît! Tu ne peux rien sur elle. Dieu protège ce que tu persécutes. En faisant souffrir les justes, tu les rapproches de

la perfection. (Méphistophélès s'envoie et disparaît dans la brame de la rivière.)

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