SCÈNE III. — HÉLÈNE, ALBERTUS
ALDERTUS, consterné. ToUS mCS cffortS SOnt Vaius !
Elle est muette pour moi, muette comme Hélène., muette comme moi-même ! Et pourtant mon âme est pleine d'ardeur et de conviction! D'où vient donc
que depuis si longtemps mes lèvres sont closes et ma langue enchaînée comme la voix au sein de cet instrument? Pourquoi n'ai-je encore jamais osé dire à Hélène que je l'aimais?... Ahl le juif m'a trompé : il m'a dit que ce talisman me donnerait l'éloquence de l'amour, et le talisman est sans vertu entre mes mains ! Dieu me punit d'avoir cru à la puissance des chimères en m'enlevant ma dernière illusion et en me replongeant dans l'horreur du désespoir! 0 solitude I je suis donc à jamais ta proie! 0 désir ! vautour insatiable dont mon cœur est l'indestructible aliment!...
(U croise ses bras sur sa poitrine, et rogarJe Hélène avec douleur. La lyre tombe et rend un son puissant. Hélène tressaille el se lève.)
HÉLÈNE. C'est ta voix!... Oi^l donc es-tu? (Elle cherche autour d'elle avec inquiétude, et, après quelques efforts pour retrouver la mémoire^ elle aperçoit la lyre et la saisit avec transport. La lyro résonne aussitôt avec force.)
ALBERTUS. Qucls SOUS gravcs et terribles!... Je ne croyais plus à la puissance du talisman. Pourtant cette voix me remplit de trcuble et d'épouvante !
l'esprit de la lyre. L'heure est venue, 6 fille des hommes! C'est maintenant que tous mes liens avec le ciel sont brisés; c'est maintenant que j'appartiens à la terre; c'est maintenant que je suis à toi. Aime-moi, ô fille de la lyre; ouvre-moi ton cœur^ afin que je l'habite et que je cesse d'habiter la lyre !
l'esprit d' HÉLÈNE, pendant qu'Hélène touche la corde
d'airain. Être inconuu qui me parles depuis longtemps et qui ne t'es jamais montré à moi, il me semble que je t'aime, car je ne puis rien aimer sur la terre. Mais mon amour est triste, et la crainte le glace; je sens que ta nature est supérieure à la mienne, et j'ai peur d'être sacrilège en osant aimer un ange.
iô6 LLS SEPT CORDES DE LA LYRE
l'esprit de la lyre. Si tu veux m'aimer, ô Hélène, si tu oses me prendre et m'enfermer dans ton intelligence, je consens à m'y perdre, à m'y absorber à jamais. Alors, nous serons liés par un indissoluble hyménée, et ton esprit me verra face à face. 0 Hélène, aime-moi comme je t'aime! L'amour est puissant, l'amour est immense, l'amour est tout : c'esl l'amour qui est dieu; car l'amour est la seule chose qui puisse être infinie dans le cœur de l'homme.
l'esprit d'hélène. Si l'amour est dieu, il est éternel. Notre hyménée sera donc éternel, et ma mort n'en brisera pas les liens. Parle-moi ainsi^ si tu veux que je t'aime; car la soif de l'infini me dévore, et je ne puis concevoir l'amour sans l'éternité!
CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES. Approchous-
nous, entourons-les, planons sur leurs têtes! Que la grâce et la puissance de Dieu soient ici avec nous! L'heure fatale approche, l'heure décisive pour notre jeune frère captif au sein de la lyre! Doux esprit de l'harmonie, que ne peux-tu nous voir et nous entendre! Mais tes liens avec nous sont brisés, les cordes d'or et d'argent ne nous évoquent plus: l'amour seul nous ramène près de toi. Mais l'amour terrestre t'a envahi et ta ravi la mémoire. Tu ne nous connais plus; ta douloureuse épreuve s'accomplit, ton sort est dans les mains d'une fille des hommes. Paisse-t-elle rester fidèle aux instincts divins qui l'ont préservée jusqu'ici de l'amour terrestre! 0 puissances du ciel! réunissons-nous, embrasons l'air du battement mélodieux de nos ailes!
A LBERTDS. La voilà encore ravie en extase, comme si elle entendait dans le silence un langage divin. Oh ! qu'elle est belle ainsi ! Oui, son âme est ouverte aux
inspirations du ciel, et sa folie apparente n'est que l'absence des instincts grossiers de la vie. 0 créature charmante, combien je t'ai calomniée autrefois lorsque j'ai douté de ton intelligence ! combien j'ai été fou moi-même de me défendre de l'émotion que ta beauté m'inspirait! C'était une pensée sacrilège que de ne pas croire l'existence d'une telle beauté extérieure liée à celle d'une beauté intellectuelle aussi parfaite f Hélène, les sons puissants que tu viens de me faire entendre ont ouvert mon âme aux harmonies du monde supérieur. Je sens que tu célèbres les feux d'un amour divin, et cet amour pénètre mon sein d'une espérance délicieuse. Écoute-moi, Hélène ! je veux te dire que je t'aime, que je te comprends, et que mon amour est enfin digne de toi î Écoute-moi, car l'âme est une lyre; et, comme tu as fait vibrer celle-ci par ton souftle, tu as éveillé par ton regard une harmonie cachée au fond de mon être... (n s'agenouiiie auprès
d'Hélène, qui le regarde avec surprise.)
l'esprit de la lyre. Hélène, Hélène! un esprit puissant te parle, un esprit lié encore à la vie humaine, mais dont l'essor mesure déjà le ciel, un esprit de méditation, d'analyse et de connaissance... Hélène, Hélène ! ne l'écoute pas, car il n'est pas, comme toi, enfant de la lyre!... H est grand, il est juste, il est dans la lumière et dans l'espérance; mais il n'a pas encore vécu dans l'amour que célèbre la corde d'airain. H a trop aimé les hommes, ses frères, pour s'absorber en toi. Hélène ! Hélène ! ne l'écoute pas, crains le langage de la sagesse. Tu n'as pas besoin de sagesse, ô fille de la lyre ! tu n'as besoin que d'amour. Écoute la voix qui chante l'amour, et non pas la voix qui l'explique.
ALBERTus. Écoutc, écoute, ô Hélène 1 Quoique fille de la poésie, tu dois entendre ma voix ; car ma voix vient du fond de mon cœur, et l'amour vrai ne peut manquer de poésie, quelque austère que soit son langage. Laisse-moi te dire, ô jeune fille, que mon cœur te désire et que mon intelligence a besoin de la tienne. L'homme seul est incomplet. Il n'est vraiment homme que lorsque sa pensée a fécondé une âme en communion avec la sienne. N'aie plus peur de ton maitre, ô ma chère Hélène ! Le maître veut devenir ton disciple, et apprendre de toi les secrets du ciel. Les desseins de Dieu sont profonds, et l'homme n'y peut être initié que par l'amour. Toi qui chantais hier d'une voix si déchirante les crimes et les infortunes de l'humanité, tu sais que l'humanité aveugle et déréglée erre sur le limon de la terre comme un troupeau sans pasteur; tu sais qu'elle a perdu le respect de son ancienne loi; tu sais qu'elle a méconnu l'amour et souillé l'hyménée; tu sais qu'elle demande à grands cris une loi nouvelle, un amour plus pur, des liens plus larges et plus forts. Viens à mon aide, et prête-moi ta lumière, ô toi qu'un rayon du ciel a traversée! Unis dans une sainte affection, nous proclamerons, par notre bonheur et par nos vertus, la volonté de Dieu sur la terre. Sois ma compagne, ma sœur et mon épouse, ô chère fdle inspirée ! Révèle-moi la pensée céleste que tu chantes sur ta lyre. Appuyés l'un sur l'autre, nous serons assez forts pour terrasser toutes les erreurs et tous les mensonges des faux prophètes. Nous serons les apôtres de la vérité; nous enseignerons à nos frères corrompus et désespérés les joies de Tamour fidèle et les devoirs de la famille.
HÉLÈNE, jouant de la lyre. Écoute, 6 Esprit de la lyre! ceci est un chant sacré, c'est une belle et noble harmonie; mais je la comprends à peine; car c'est une voix de la terre, et, depuis longtemps, mes oreilles sont fermées aux harmonies de la terre. Les cordes d'argent ne chantent plus; les cordes d'acier sont devenues muettes. Explique-moi l'hymne delà sagesse, toi qui du ciel es descendu parmi les hommes.
l'esprit de la LYRE. Je ne puis plus rien t'expli^ quer, ô fille de la lyre! je ne puis que te chanter l'amour. J'ai perdu la science; je l'ai perdue avec joie, car l'amour est plus grand que la science; et ton âme est l'univers où je veux vivre, l'infini où je veux me plonger. La sagesse te parle de travaux et de devoirs, la sagesse te parle de la sagesse; tu n'as pas besoin de sagesse, si tu as l'amour. 0 Hélène ! l'amour est la suprême sagesse; la vertu est dans l'amour, et le cœur le plus vertueux est celui qui aime le plus. Fille de la lyre, n'écoute que moi ; je suis une mélodie vivante, je suis un feu dévorant. Chantons et brûlons ensemble; soyons un autel où la flamme alimente la flamme; et, sans nous mêler aux feux impurs que les hommes allument sur l'autel des faux dieux, nourrissons-nous l'un de l'autre, et consumons-nous lentement jusqu'à ce que, épuisés de bonheur, nous mêlions nos cendres embrasées dans le rayon de soleil qui fait fleurir les roses et chanter les colombes.
ALBERTUS, à Hélène. Hélas ! tu me répouds par un chant sublime qui allume en moi un désir toujours plus vaste; mais la sympathie ne met pas ton chant en rapport avec ma prière. Quitte la lyre, ô Hélène ! tu n'as pas besoin de mélodie; ta pensée est un chant plus harmonieux que toutes les cordes de la lyre, et
la vertu est la plus pure harmonie que l'homme puisse exhaler vers Dieu.
HÉLÈNE, touchant la lyre. Réponds-moi, 6 Esprit! 6 toi que j'aime et qui parles la langue de mon esprit ! Notre amour sera-t-il éternel, et la mort ne romprat-elle point notre hyménée? Ce n'est pas dans le rayon du soleil, ce n'est pas dans le calice des roses ni dans le sein des colombes que je puis éteindre l'amour qui me consume; je le sens monter vers l'infini avec une ardeur dévorante. Je ne puis t'aimer que dans l'infini; parle-moi de l'infini et de l'éternité, si tu ne veux que la dernière corde de mon âme se brise.
LES ESPRITS CÉLESTES. Bouté infinie, aïnour éternel, protège la fille de la lyre! Ne laisse pas l'étincelle de ce feu divin s'éteindre dans les douleurs de l'agonie ! Miséricorde céleste, abrège l'épreuve de l'Esprit notre frère qui languit et qui brûle sur la corde d'airain ! Ouvre ton sein aux enfants de la lyre, laisse tomber la couronne sur le front des martyrs de l'amour !
l'esprit de la lyre, à Hélène. Que t'importe de posséder l'infini? Qu'as-tu besoin d'être assurée de l'éternité, si pendant un jour, si pendant une heure de ta vie, tu as compris et rêvé l'un et l'autre? L'auKtur seul peut te donner cette heure d'extase. Profites-en, ô Hélène ! et que l'ambition d'un avenir idéal ne te fasse pas négliger le seul instant où l'idéal te soil présent. N'est-ce pas assez que cet instant, et l'amour ne peut-il résumer en une minute toutes les joies de l'éternité ? 0 Hélène ! pour obtenir cet instant, j'ai vu briser avec transport toutes les cordes qui me liaient au ciel par la foi et l'espérance, il ne m'a été laissé que l'amour, et l'amour me suffit. Donne-moi cet
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instant, ô Hélène ! et, si je suis éternel, je consens à faire le sacrifice de mon éternité. Je consens à m'éteindre dans ton âme, pourvu que ton âme consente à recevoir la mienne, et qu'elle oublie un seul instant l'infini et féternité.
ALBERTus. Tu cs mucttc pour moi, ô ma pauvre Hélène I Les sons terribles de la lyre t'entraînent de plus en plus vers la région des pensées inconnues où je ne puis te suivre. Prends pitié de moi, prends pitié de toi-même, ô jeune Pythie I Grains ce délire sacré, trop puissant pour la nature humaine. Reviens à des pensées plus douces, à une foi plus humble, à un amour plus méritoire et plus bienfaisant.
LES ESPRITS CÉLESTES. 0 trois fois saiut ! ô mille fois bon et miséricordieux ! protège la fille de la lyre, prends pitié de l'Esprit de la lyre.
HÉLÈNE, jouant de la lyre avec une impétuosité tonjours croissante. C'en est fait, il faut que j'aime. Le ciel et l'enfer ont allumé en moi des flammes inextinguibles. Mon âme est un trépied rempli de braise et de parfums. Je voudrais t'aimer, ô sage infortuné, martyr patient de la vertu et de la charité t Je voudrais t'aimer, ô Esprit de la lyre, mélodie enivrante, flamme subtile, rêve d'harmonie et de beauté 1 Mais tous deux vous me parlez des choses finies, et le sentiment de l'infini me dévore I L'un veut que j'aime pour servir d'exemple et d'enseignement aux habitants de la terre; l'autre veut que j'aime pour satisfaire les désirs de mon cœur et goûter le bonheur sur la terre. 0 Dieu f ô toi dont la vie n'a ni commencement ni fin, toi dont l'amour n'a pas de bornes, c'est toi seul que je puis aimer \ Reprends mon âme tout de suite, ou laisse-la languir ici-bas dans une agonie aussi longue que l'existence
de la terre; je ne veux pas perdre le sentiment de l'infini. 0 mon Dieu I aie pitié, car je soufire; aimemoi, car je t'aime; donne-moi ta vie, car je... (La corde
d'airain se brise avec un bruit terrible. Ilélcno tombe morte, et Alberlus évanoui.)
LES ESPRITS CÉLESTES. Gloire à Dieu au plus haut des cieux et paix sur la terre aux hommes dont le cœur est pur! Esprit notre frère, ton épreuve est finie; fille de la lyre, ta foi est récompensée. Venez à nous, ô enfants de l'amour ! qu'un céleste hyménée vous unisse pour l'éternité I Gloire à Dieu au plus haut des cieux 1
l'esprit DE LA LYRE. OÙ suis-je et que vois-je? Je me réveille dans les cieux, et ma vue embrasse l'infini ! La lumière céleste et l'amour impérissable me sont rendus. 0 fille de la lyre, ta foi m'a sauvé; viens partager la liberté infinie et Téternelle joie!
Gloire à Dieu au plus haut des cieux ! (Hélène s'enrôle vers les cieux avec l'Esprit de la lyre et les esprits céleste?.)
ALRERTUS, se relevant, ramasse la lyre et court avec égarement
autour de la chambre. La lyre brisée, Hélène morte, morte ! Hélène ! Hélène ! où es-tu ? Je suis ton assassin! Hélène! Hélène! je veux me tuer !... Laissez-moi me tuer î...
MÉPHISTOPHÉLÈS, se montrant devant lui sous sa véritable
forme. Ne sc tue pas qui veut, mon maître; il vous faut bien expier cette petite faute. Vous vivrez, s'il vous plaît, mais en société avec moi, en compagnie avec le désespoir.
ALBERT us. Ah ! cucorc cette horrible apparition . Qui es-tu, esprit de ténèbres, image de la perversité, de l'athéisme et de la douleur? Je ne puis soutenir ta
vue. Mon Dieu, délivrez-moi de cette vision; mon esprit s'égare I
MÉPHISTOPHÉLÈS, s' approchant pour le saisir. Il faudra
pourtant bien t'y accoutumer; la lyre est brisée, et j'ai tout pouvoir sur toi I
LE SPECTRE d'hÉLÈNE, apparaît a Albertus avec l'Esprit de la lyre, sous la forme de deux anges. Hoilime vertueuX, ne
crains rien des artifices du démon, nous veillons sur toi; la mort ne détruit rien, elle resserre les liens de la vie immatérielle. Nous serons toujours avec toi, ta pensée pourra nous évoquer à toute heure; nous t'aiderons à chasser les terreurs du doute et à supporter les épreuves de la vie. (Aiberius tombe à genoux.)
CHŒUR DES ESPRITS CÉLESTES. Arrête, Satan I tu ne peux rien sur celui qui tire sa sagesse de la foi et de la charité; sa main a brisé les six cordes de la lyre, mais sa main était pure, et le chant de la septième corde l'a sauvé. Désormais, son âme sera une lyre dont toutes les cordes résonneront à la fois, et dont le cantique montera vers Dieu sur les ailes de l'espérance et de la joie : il a aimé. Gloire à Dieu dans les cieux I
l'esprit d'hélène. Et paix sur la terre aux
hommes d'un cœur pur 1 (Méphislophélès s'envoie en rasant la terre, les esprits célestes disparaissent dans les cienx.)