‹ La coupe (volume 2)Chapitre 81 sur 91 · PRÉFACE · texte numérisé non relu

PRÉFACE

Gomme Aldo le Rimeur est un essai inachevé, les Lettres à Marcie ne sont qu'un fragment incomplet et sans aucune valeur philosophique. J'avais entrepris une sorte de roman sans événements, dont j'eusse voulu faire arriver tout l'intérêt, toutes les émotions, toutes les péripéties par les modifications et les transformations intimes et mystérieuses d'un seul être, d'une femme qu'on n'eût même pas vue, qui n'eût jamais écrit, et qu'on n'eût connue que par les lettres et les réflexions de son ami. C'était peut-être une entreprise impossible, et j'ignore si elle eût été digne d'un succès d'estime. Quoi qu'il en soit, les personnes qui ont lu les premières lettres, cette sorte de prologue où je peignais seulement pour commencer l'ennui de l'isolement, ont voulu y voir une exposition de principes, et une théorie pour ou contre le christianisme. Il n'y avait pourtant rien de cela, et je ne crois pas que ces fragments aient aucune couleur déterminée dont on puisse tirer des

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inductions solides. Je n'ai pas fait le vœu de ne jamais m'expliquer sur le fond de mes idées relativement au mariage: mais je ne crois pas non plus être dans l'obligation d'exposer une théorie quelconque. J'ai déjà dit que, soit pour me montrer coupable de mauvais principes envers la société, soit pour rendre ridicule la bonne foi de mes écrits, quelques moralistes de feuilleton m'avaient souvent mis au défi de dévoiler mes criminelles intentions à l'endroit du mariaore. Je ne m'intéresse nullement à ces sortes de polémiques, et n'ai jamais cru devoir y répondre. Il est probable qu'en continuant ce roman intime des Lettres à Marcie, j'aurais causé avec elle sur ces graves matières; mais le roman a été interrompu par des circonstances qui n'avaient rien de commun avec le sujet, et je puis les dire. Je ne me suis jamais senti propre à la fabrication rapide, pittoresque et habilement accidentée de ces romans dont l'intérêt se soutient malgré les hasards de la publication quotidienne. Je n'avais accepté l'honneur de concourir t la collaboration du journal le Monde que pour faire acte de dévouement envers M. Lamennais, qui l'avait créé et qui en avait la direction. Dès qu'il Tabiindonna, je me retirai, sans même m'enquérir des causes de cet abandon; je n'avais pas de goût et je manquais de facilité pour ce genre de travail interrompu, et pour ainsi dire haché. N'ayant pas eu l'occasion de continuer en temps et lieu les Lettres à Marcie^ j"ai eu bientôt oublié l'espèce de plan que j'avais conçu. On m'a reproché, dans quelques journaux 6! émancipation, de reculer devant les difficultés de l'entreprise. Le hasard seul m'a forcé dem'arrêter; mais, quand même j'aurais hésité à formuler mon

prétendu système, je ne vois point que Thumanité en ait souffert beaucoup, ni que le salut des empires en ait été compromis sérieusement. Seulement, je proteste un peu, en remettant ces Lettres à Mairie sous les yeux des lecteurs, contre la trop bienveillante obstination de mon éditeur. Il me semble qu'un écrit incomplet n'a pas le droit de se montrer une seconde fois en public sans que l'auteur ait pris la peine d'y mettre la dernière main. 11 m'est impossible en ce moment de le faire; et, en eussé-je le temps, je ne vois pas qu'une forme essayée vaille mieux qu'une autre forme qu'on pourrait tenter pour émettre l'idée dont on se sent dominé. Pour un artiste, il n'y a de forme heureuse et féconde, à ses yeux, que celle qui l'inspire dans le moment même. L'ébauche d'hier est déjà flétrie pour lui, et chacun sait que les ouvrages d'imagination n'ont ni veille ni lendemain. Le peintre consciencieux n'aime plus son tableau quand il le voit sorti de son atelier, éclairé d'un autre rayon de soleil que celui sous lequel il s'était senti inspiré. 0 vous qui lisez et qui n'écrivez pas I vous ne savez pas combien le livre imprimé, et surtout réimprimé, paraît insipide et froid à celui qui l'a écrit avec quelque émotion sur un papier encore vierge, au reflet de sa lampe solitaire. Ceci est pour vous demander pardon en conscience de la réimpression des Lettres à Marcîe, fragment sans portée, qui ne méritait pas l'honneur d'être lu deux fois.

Mai 1843.

Vous êtes triste, vous souffrez, l'ennui vous dévore; vous redoutez l'avenir, le présent vous accable. Dans le passé, aucun souvenir n'est assez doux ou assez attachant pour ranimer les froides heures qui s'écoulent. Et cependant, le temps marche, et, quand le soir arrive, vous êtes surprise, vous êtes effrayée de ce nombre de jours, de cette suite d'années qui se perdent dans un gouffre sans écho.

Vous peignez votre situation d'une manière touchante, et je suis pénétré de votre douleur, quoique je ne voie rien d'exceptionnellement malheureux dans votre situation matérielle; mais le dégoût qu'elle vous inspire constitue un malheur véritable. Là où l'âme ne se sent pas bien, l'existence est réellement troublée.

Il n'est au pouvoir de personne de vous guérir de cette langueur maladive. Le mal a sa racine dans les plus secrets retranchements de votre conscience. Il faut que vous soyez à vous-même votre médecin, et que, par un régime hardi et généreux, vous rendiez à votre âme la santé qu'elle a perdue.

Les inconvénients de votre position, que vous exprimez avec candeur, seraient peu de chose si vous les envisagiez sous le jour de la vérité. Les pointes de mille traits frivoles s'émousseraient sur vous, si vous n'aviez pas, dans un moment de fatigue et d'inertie,

laissé choir votre bouclier. Pielevez-Ie, tâchez de parer les coups dune destinée facile à vaincre. Vous le devez; donc, vous le pouvez.

La solitude où vous vivez est une rude épreuve si vous aimez le monde. Mais comment se ferait-il qu'avec la simplicité que je vous connais, vous aimassiez le monde? Vous l'avez vu, vous savez ce qu'il peut vous offrir. Vous avez été frappée de la médiocrité des choses et des gens dont vous vous étiez fait la plus grande idée. Vous y avez vu que même les gens réellement distingués y perdaient l'apparence de leur supériorité, par la réserve qu'ils étaient forcés de s'y imposer, par la méfiance qu'ils y éprouvaient. Vous-même, vous vous y êtes sentie glacée etcontristée, et les éloges que vous y avez reçus vous ont semblé plus blessants qu'agréables, car on y avait remarqué de vous tout ce que vous ne prisez pas, et on y avait méconnu tout ce qui eût dû être apprécié.

Eh bien, cependant, je crains que vous n'ayez rapporté de votre excursion dans le monde un peu d'envie d'y jouer votre rôle, non pour lui complaire, vous ne l'estimez pas assez pour cela, mais pour vous venger de lui en l'humiliant. Vous voudriez bien le fuir, mais vous aimeriez qu'on sût le mépris que vous en faites. L'idée que telle personne vous plaint de votre pauvreté et qu'on s'imagine vous inspirer des regrets, vous blesse et vous offense. Ne l'avouez pas si vous me trouvez trop pénétrant ; mais songez à extirper de votre repos cette plante parasite, l'opinion d'autrui, le vain bruit du monde, et, dans l'énumération que vous faites de vos ennemis, rayez celui-là. Ecrasez-le comme une mouche importune, ce n'est rien de plus. Vous avez vingt-cinq ans, vous êtes belle, votre intel-

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ligence est cultivée, votre réputation est sans tache comme votre vie, mais vous êtes pauvre; et, tandis que les filles les moins aimables et les plus mal faites trouvent un époux à prix d'or, vous semblez condamnée par les convenances d'un monde cupide à vivre dans la solitude.

Marcie, ne vous plaignez point trop, ne soyez point ingrate. Vous êtes instruite, vous êtes pure. Voilà de grandes supériorités, de véritables éléments de bonheur ; et ces riches infortunées, qui sont réduites à acheter leur époux, doivent vous inspirer une profonde pitié. Ohl que leur tâche est rude, à celles-là t Qu'il faut de résignation à ces êtres flétris en naissant du sceau de la laideur et de l'ineptie I Leur existence est une humiliation que l'esprit de renoncement et d'humilité (mort, hélas! avec la foi évangélique) peut seul aider à porter avec dignité. Vous savez si la société, malgré ses tristes caresses, les dédommage des sévérités de la nature; vous savez si l'homme attaché à elles par un serment honteux peut feindre longtemps et leur cacher son dégoût et son aversion. J'ai connu une pauvre fille de seize ans qui avait quatre cent mille livres de rente. La mort semblait avoir posé sa main glacée sur ce jeune visage déjà décrépit, et courbé cette taille débile et contrefaite, toujours près de se briser. Son âme était triste comme son front, souffrante comme son corps. Mais ce déplorable enfant de la vieillesse débauchée d'un riche avait en lui le trésor d'une angélique douceur. Un regard paternel était descendu d'en haut sur cette pauvre créature; un rayon céleste lui avait donné la force de vivre hors de sa misérable enveloppe.

Elle voulait se faire religieuse. Sa famille s'y op-

posa. On la pressa d'épouser un homme vain, que

toutes les femmes vaines recherchaient, et qui, pour autoriser son insolence, avait besoin des vanités de la richesse. La jeune héritière eut un moment de doute, et l'esprit de Dieu s'affaiblit durant quelques jours dans son âme. Elle avait dévoré l'humiliation de sa laideur, mais elle ne s'était pas assez afiermie dans l'amour des vrais biens. On lui persuada que son mari l'aimerait pour sa bonté, que cet amour la rendrait heureuse, qu'elle serait enviée de ses belles et orgueilleuses rivales. Elle n'avait pas une haute intelligence, quoiqu'elle eût un noble cœur. C'était un esprit médiocre avec un puissant caractère. Trop tard, elle connut son erreur; ses vertus ne causèrent qu'ennui et dédain. Elle était dévote, disait le mari, parce qu'elle était laide. Elle recherchait l'amour et lareconnaissance des pauvres, parce qu'il lui fallait bien être aimée et vantée par quelqu'un. Je ne vous ferai pas l'atfreux détail de ce qu'elle eut à souffrir. Tant d'infortune ranima sa piélé; sa santé empira, et, en même temps, elle sentit son courage se réveiller. Je Tai vue dépérir avec stoïcisme, et j'ai deviné ses vertus et ses maux plus que je ne les ai connus. Je crois la voir encore couchée sur l'or et la soie, expirant dans les plis de Thermine, sous des lambris de lapis et d'agate, et disant que, jusqu'à sa dernière heure, elle voulait, pour se mortifier, contempler ce faste exécré, ces insignes de sa splendeur funeste. Elle fut calme et réservée jusqu'au bout; je n'ai jamais vu boire un plus amer calice avec moins d'hésitation et de regret. Sa famille n'entendit d'elle aucune plainte, et son mari ne fut pas même troublé dans ses plaisirs par le spectacle de ses souffrances. Nul n'a su quels rêves

d'amour et de terrestres voluptés avaient pu dévorer cette oisive imagination. Nul n'a su ce qu'il lui avait fallu d'etforts, pour renoncer sans colère à vivre icibas. Le crucifix d'or que j'ai vu dans ses mains crispées par l'agonie pourrait seul raconter combien de ruisseaux de larmes ont baigné ses pieds insensibles. Le pâle ange gardien, qui soutint dans ses bras paternels cette jeunesse pénible, a pu seul raconter à Dieu par combien de martyres elle avait expié l'éphémère désir de prendre place au banquet terrestre. Je ne prétends pas faire ressortir de ce douloureux exemple que toutes les femmes laides doivent se vouer à la solitude. Quelques-unes ont eu le bonheur, grâce à leurs qualités morales, ou au charme de leur esprit, d'inspirer des affections vives et durables. Mais les hommes capables de ressentir de telles affections ne sont pas en général guidés par la cupidité, et on peut les voir choisir la compagne de leur vie partout ailleurs qu'au faîte de la richesse.

Ainsi pourquoi désespérez-vous de trouver, dans cette société injuste et corrompue, une âme d'exception comme la vôtre^ qui s'associerait irrévocablement à vos destinées, et qui déjà peut-être de son côté vous cherche afin de vous saluer du nom d'épouse et de sœur? Et quand vous ne trouveriez pas cet appui nécessaire aux femmes, votre vie serait impossible? n'êtes-vous pas tellement forte, que vous ne puissiez entrer dans une voie d'exception sublime? Je ne sais si je me trompe, mais il me semble que rien n'est impossible à un grand courage aidé de la réflexion. Vous vous êtes élevée au-dessus de votre sexe en d'autres occasions. Toutes les fois que nous faisons des actes de force, nous nous élevons au-dessus de la na-

ture humaine vulgaire. Vous savez que de grandes destinées morales sont condamnées à une sorte d'isolement, et que l'esprit de sagesse, dans tous les temps^ dans toutes les religions, a amplement dédommagé ceux qui se retirent de la route commune pour entrer volontairement dans la vie intérieure.

Malheureusement, après avoir vécu sagement et en vous-même, vous avez voulu traverser le tumulte du monde pour satisfaire une vaine curiosité^ et maintenant le miroir de votre âme est terni par le reflet de mille fantùmes vains, par le souffle malsain des passions vulgaires : vous trouverez dans votre sort des tribulations que vous n'aviez pas aperçues auparavant, ou que vous aviez supportées avec philosophie. Étrange contradiction ! Vous avez vu le règne de la faiblesse et de la vanité, et vous êtes tombée dans les mêmes servitudes que ces esclaves par vous méprisées.

Mais c'est que ce rôle de vieille fille, dites- vous, est bien pitoyable! On vous raille, si vous êtes laide et vieille; et on vous hait, parce qu on vous suppose jalouse et méchante. Si, au contraire, vous êtes jeune et belle, on vous plaint; et cette pitié, dites-vous encore, et avec raison, est le dernier des outrages.

Vous devriez ne pas vous apercevoir de cette pitié, Marcie ; mais, puisque vous n'avez pas la force de vous placer au-dessus, il est un moyen certain de la repousser et de la changer en respect. C'est d'accepter énergiquement et joyeusement votre sort. C'est d'avoir dans le cœur le calme de la résignation, et sur le front la sérénité de la vertu. Vous avez voulu montrer dans les salons votre pâleur studieuse, votre gravité mélancolique; et ces hommes, incapables de comprendre le peu qu'ils valent, se sont imaginé que

loin d'eux votre vie était un supplice. Qu'alliez-vous faire parmi eux ?

Et voilà qu'au lieu de les faire mentir, au lieu de sourire de leur vanité, vous leur donnez raison en détestant la retraite ik laquelle vous devez pourtant ce que vous avez de meilleur. Vous rapportez du dehors les désordres des pensées, le scepticisme de l'esprit, vous les laissez pénétrer dans l'asile dont ces enfants du néant n'auraient pas dû franchir le seuil.

Vous dites que la foi est éteinte, que le genre humain dénie, que les sectes nouvelles ont peut-être raison, que l'amour n'est qu'une chimère, la fidélité qu'un joug; vous demandez à quoi sert la vertu, si le monde en profite, si Dieu la récompense I Vous pleurez avec les enfants de la terre sur les autels des dieux renversés dans la fange. Pénétrée de douleur, vous vous écriez : « Comment n'être pas entraînée dans l'orage? comment rester debout sous tant de ruines ({ui ne s'arrêtent pas de crouler I »

Étendez les bras, Marcie; étendez vos bras vers le ciel, et vos bras porteront les ruines du monde, et vous ne serez point écrasée. Essayez ce que peut la foi contre les éléments conjurés, contre la colère céleste elle-même. Souvenez-vous de l'arche de Noé au milieu du déluge, admirable figure de la lutte que soutiennent aujourd'hui les derniers croyants sous la nuée qui s'épanche au sein des abîmes qui s'entr'ouvrent !

Oh ! nous ne savons pas ce que peut l'espérance, car nous n'essayons plus ce que peut la prière. Moi qui vous parle, j'ai plus de mal que vous ; mais je ne voudrais pas périr sans résister jusqu'au bout; je ne voudrais pas me laisser balayer avec les feuilles se-

ches que disperse le vent de la mort. Protestez, xMarcie, protestez en vous-même contre ces influences funestes : vous ne savez pas qu'un front sans tache peut arrêter la voûte croulante des cieux. Laissez aux hommes forts le soin de rebâtir leurs temples; vous, triste et chaste colombe, reconstruisez votre nid solitaire; ange silencieux, prosternez-vous dans l'ombre du parvis. En apercevant votre front pâle et radieux, quelques-uns diront : « 11 y a encore de l'amour dans les cieux^ car il y a encore de l'espérance sur la terre. »

Et, quant à ces dangereuses tentatives qu'ont faites quelques femmes dans le saint-simonisme pour goûter le plaisir dans la liberté, pensez-en ce que vous voudrez, mais ne vous y hasardez pas, cela n'est pas fait pour vous. Vous ne sauriez aimer à demi, et, si vous aimez un jour, vous aimerez à jamais. Vous aurez accepté un hommage libre, et bientôt vous aurez horreur de ce droit d'infidélité que se sera réservé votre époux. Si vous vous soumettez par engagement aux principes d'une étrange vertu, à cette immolation de votre orgueil légitime, vous souffrirez, vous souffrirez longtemps, toujours peut-être: car les org%iisations fortes ont de forts attachements, elles ne sont pas mobiles comme le vulgaire, aucune considération d'intérêt ou de vanité ne peut les arracher à la douleur de leurs blessures. Elles se dévorent elles-mêmes et sont plus inhabiles à se guérir que les âmes faibles ; un sang brûlant et intarissable coule à longs flots dans leurs veines. Que serait donc une société nouvelle où les belles âmes n'auraient pas le droit d'étendre leurs ailes et de se développer dans toute leur étendue, où le fort serait de par la loi le jouet et la

dupe du faible? Et comment cela n'arriverait-il pas sans cesse sous un régime qui l'autoriserait, puisque cela arrive si souvent sous un régime qui le prohibe? Étranf^^e remède à la corruption d'une société, que de lui ouvrir toutes grandes les portes de la licence ! Ce que l'homme rêve, ce qui seul le grandit, c'est la permanence de l'état moral, le caractère des grandes choses dans l'ordre matériel, c'est la durée; et c'est aussi à quoi, dans l'ordre moral comme dans l'ordre matériel, l'homme atteint le plus ditFicilement. A Dieu seul est réservée l'immutabilité sublime. Mais tout ce qui tend à fixer les désirs, à raftermir les volontés et les affections humaines, tend à ramener sur la terre ce règyie de Dieu , qui ne signifie autre chose que l'amour et la pratique de la vérité.

La vérité, c'est Tamour de la perfection, et la perfection, c'est l'éternelle tentative de l'esprit pour dompter la matière. C'est la dure victoire sur les appétits ardents; c'est l'austère immolation des satisfactions vulgaires. Il ne s'agit pas pour vous, Marcie, qui avez admiré toute votre vie dans les grands hommes le reflet de la puissance céleste, pour vous qui demandez sincèrement le secret d'être heureuse, et qui, fatalement, par l'élévation de votre caractère, ne pouvez trouver ce secret hors de la grandeur; il ne s'agit pas, dis-je, de vous créer des principes qui vous procurent des plaisirs et de la liberté matérielle. Il s'agit, âme pure, âme triste et fière, d'adopter des principes qui vous fassent de plus en plus pure, qui vous assurent les vrais biens, et fondent votre liberté morale sur des bases inébranlables.

Peut-être qu'on pourrait donner à tous les hommes la même assurance, et leur prédire qu'ils ne trouve-

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ront pas une forme sociale durable et satisfaisante hors de ces grands instincts de Thumanité, qu'on semble traiter aujourd'hui comme si un décret céleste les avait supprimés, comme si, avec les machines à vapeur et les merveilles de l'industrie, on avait trouvé la solution de tous les problèmes de l'intelligence, la satisfaction de tous les besoins de l'âme. Mais ce serait viser trop haut, et c'est déjà trop d'honneur pour moi, Marcie, que d'avoir eu un instant droit de conseil sur un esprit comme le vôtre.

Vous dites, Marcie, que vous vous efforcerez d'atteindre à cette vertu tranquille et sereine, mais que vous n'espérez pas beaucoup y parvenir ; qu'il vous faudrait l'aide de plusieurs conditions extérieures, dont les plus simples sont irréalisables. La poésie manque à votre vie, dites-vous; et cependant, vous sentez qu'elle seule pourrait ennoblir vos tristesses et ranimer vos esprits^, qui s'éteignent dans un air lourd et plat. Vous trouvez que de si grandes résolutions à prendre, de telles révoltes à combattre ont besoin des grandes scènes de la nature et de l'air libre des voyages. Vous voudriez changer de place,, prier sur la terre de Jérusalem , chercher les cryptes des Pères du désert, gémir dans une horrible tempête, aller les pieds nus et saignants sur les rochers, souffrir davantage, afin de sentir quelque chose, fût-ce la douleur avec énergie.

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Ces inquiétudes m'affligent et ne me retracent que trop celles qui dévorent souvent mon propre cœur. Je ne suis pas plus héroïque que vous, Marcie ; mais ne sommes-nous pas insensés dans nos mécontentements, et n'est-ce pas une chose digne de pitié que de voir de si chétifs atomes avoir besoin de tant d'espace et de bruit pour y promener une misère si obscure et si commune? Nous ne sommes qu'enflure et vanité; nos plaintes ne sont qu'emphase et blasphème. Qu'avons-nous donc fait de si grand pour trouver les autres hommes si petits et vouloir fuir jusqu'à la trace de leurs pas? Marcie, notre esprit est malade, el, quand nous cherchons à nous préserver d'un mal, nous tombons dans un pire. Nous haïssons les vaines occupations du monde ^ ses paradoxes impies, ses fausses maximes. Nous fuyons ce commerce dangereux, cet air délétère. Mais, au lieu de chercher autour de nous des âmes simples et des esprits droits, nous nous jetons dans la haine du genre humain; nous osons devenir orgueilleux dans le sens méchant et superbe du mot ; car l'orgueil a deux faces, comme toute faculté humaine, une divine et une infernale. Eh bien^ quand nous avons conquis la première, si nous cessons un instant de nous observer, nous tombons dans l'autre; et alors, avec notre vaine sagesse et notre fausse grandeur, nous devenons pires que les hommes corrompus du siècle. Nous craignons de nous salir en les touchant, nous ne pouvons respirer dans leur air. Sublime philosophie chrétienne, est-ce là ce que tu nous enseignais ?

Et cependant, Marcie, la grandeur est partout sans que nous nous en doutions. Autour de nous, sous le voile d'une humble obscurité, dans les conditions les

plus pauvres, sous notre main, sous nos pieds en apparence, il y a chs iiomniBs meilleurs que nous, des homiîias plus forts, plus intelligents, plus patients que nous. De grossiers habits et de rudes manières couvrent des trésors de bonté ou de sagesse, que nous méconnaissons ou que nous dédaignons d'apercevoir. Nous demandons les cimes du Liban et les sapins du Morven, comme si la vie d'un homme vertueux, le sourire d'une âme évangélique n'était pas un plus beau spectacle que toutes les montagnes et toutes les forêts. Gomme si, d'ailleurs, les étoiles ne brillaient pas sur notre tête de tous les points de la terre, comme si une nuance de plus à la pourpre du malin pouvait guérir les blessures d'une âme fermée à toute sympathie pour ses semblables. Tenez, Marcie, nous sommes infortunés! Toute notion du devoir est etfetcée en nous. Nous avons des obligations sacrées, nous ne cherchons pas notre remède dans leur accomplissement. Votre mère est aveugle, mon enfant est malade. Les soigner, les distraire , leur donner tout le bonheur que nous n'avons pas, rendre notre tendresse si ingénieuse et si active, qu'ils ne regrettent pas la santé, et se jettent dans notre sein chaque soir en disant ces mots admirables que j'ai entendus sortir d'une bouche chérie : (c Je prie Dieu de ne pas me guérir vite ; » ne serait-ce pas là, si nous étions vertueux, le but de notre vie, la récompense de nos fatigues, la gloire douce et cachée de nos souvenirs? Aurions-nous le loisir de songer à l'impossible si nous faisions seulement le nécessaire ? Serions-nous désespérés si nous rendions l'espérance à ceux qui n'ont pas d'autres ressources ? Tenez, Marcie, je suis si triste et si abattu aujourd'hui^ je confonds telle-

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ment dans mon angoisse ma misère et la votre, qu'il m'est impossible de vous donner des conseils. Je tâcherai d'y suppléer par un récit. En pensant à vous l'autre soir, je me suis rappelé une anecdote que j'ai voulu écrire pour vous l'envoyer. J'ai bien fait, car aujourd'hui elle suppléera à toute exhortation. D'ailleurs, j'ai foi à la puissance des exemples. La parabole fut renseignement des simples. Enseignement sublime, que sont tous nos poèmes au prix de tes naïves allégories f

Le curé d'une petite ville de Lombardie, où j'ai passé quelque temps, avait trois nièces, toutes trois agréables et parfaitement élevées. Orphelines et sans fortune, elles furent recueillies par leur oncle, et, grâce à leur économie, à leur bon caractère et à leur zèle, elles apportèrent, en même temps que le bonheur et la gaieté, un surcroît d'aisance dans le presbytère. Le bon vieillard, en retour, sut leur inspirer tant de sagesse par ses leçons, qu'elles renoncèrent à l'idée peut-être un peu caressée jusque-là de se marier. 11 leur fit entendre qu'étant pauvres, elles ne trouveraient que des maris au-dessous d'elles par l'éducation, ou tellement pauvres eux-mêmes, que la plus profonde misère serait le partage de leur nouvelle famille. (( La misère n'est point un opprobre, leur disait-il souvent en ma présence; honte à quiconque ne redoublerait pas de respect pour ceux qui la supportent dignement, et de compassion pour ceux qui en sont accablés ! Mais c'est une si rude épreuve que le besoin I N'y a-t-il pas une témérité bien grande à risquer la paix et la soumission de son âme dans un si terrible pèlerinage? ); Il lit si bien qu'il éleva leurs esprits à un état de calme et de dignité vraiment

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admirable. Lorsqu'il voyait un nuage sur la figure de l'une d'elles : a Eh bien, qu'as-tu? disait-il avec cette liberté de la plaisanterie italienne. Nipotina, ôtezvous de la fenêtre; car, si les jeunes gens qui passent dans la rue vous voient ainsi, ils vont croire que vous soupirez après un mari ; » et aussitôt le sourire de l'innocence et d'un juste orgueil reparaissait sur le visage mélancolique. Vous pensez bien que cette famille vivait dans la plus austère retraite. Ces jeunes fdles savaient trop bien qu'elles devaient éviter jusqu'au regard des hommes, vouées, comme elles étaient, au célibat. S'il y eut des inclinations secrètement écloses, secrètement aussi elles furent comprimées et vaincues. S'il y eut quelques regrets, il n'y eut entre elles aucune confidence, quoiqu'elles s'aimassent tendrement; mais la fermeté et le respect de soi-même étaient si forts en elles, qu'il y avait une sorte d'émulation tacite à étouffer toute semence de faiblesse sans la mettre au jour. L'amour-propre, mais un amour-propre touchant et respectable, tenait en haleine la vertu de ces jeunes recluses. Et il faut croire que la vertu n'est pas un état violent dans les belles âmes, qu'elle y pousse naturellement et s'y épanouit dans un air pur; car je n'ai jamais vu de visages moins hâves, de regards moins sombres, d'aspects moins farouches. Fraîches comme trois roses des Alpes, elles allaient et venaient sans cesse, occupées au ménage ou à l'aumône. Lorsqu'elles se rencontraient dans les escaliers de la maison ou dans les allées du jardin, elles s'adressaient toujours quelque joyeuse et naïve attaque, elles se serraient la main avec cordialité. Je demeurais dans le voisinage et j'entendais leurs voix fraîches gazouiller par tous

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les coins du presbytère; anx jours de fête, elles se réunissaient dans une salle basse pour faire quelque pieuse lecture à haute voix à tour de rôle. Après quoi, elles chantaient en partie quelque cantique. Par les fenêtres entrouvertes, je voyais et j'entendais ce joli groupe à travers les guirlandes de roses blanches et de liserons écarlates qui encadraient la croisée. Avec leurs magnifiques chevelures blondes, et des bouquets de tleurs naturelles dont se coiti'ent les jeunes Lombardes, c'était vraiment le trio des Grâces chrétiennes.

La cadette était la plus jolie. Il y avait plus d'élégance naturelle dans ses manières, plus de finesse dans son esprit; je dirais aussi, plus de m.agnanimité dans son caractère, si je ne craignais de détruire dans mes souvenirs l'admirable unité de ces trois persoU' nés, en n'admettant pas que le trait d'héroïsme que je vais vous raconter n'eût pas été possible à toutes trois également.

Arpalice était le nom de cette cadette. Elle aimait la botanique et cultivait une plate-bande de fleurs exotiques le long d'un mur du jardin qui recevait les pleifis rayons du soleil et en conservait la chaleur jusqu'à la nuit. De l'autre côté du mur s'élevaient à peu de distance, les fenêtres d'une jolie maison voisine, qu'une riche famille anglaise loua pour un été. Lady G*** avait avec elle deux fils : l'un phthisique, et qu'elle essayait de rétablir à l'air pur des campagnes alpestres; l'autre, âgé de vingt-cinq ans, plein d'espérance, beau de visage et doué d'un esprit fort droit, d'un caractère équitable et généreux. Ce jeune homme voyait de sa fenêtre la belle Arpalice arroser ses fleurs ; et, dans la crainte de la mettre en fuite, il l'observait chaque jour, et tout le temps

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qu'elle demeurait, par la l'ente des rideaux de la tendina. Il en devint amoureux, et tout ce qu'il apprit d'elle et de son entourage le captiva si fort, qu'il la demanda en mariage, avec l'agrément de lady G**% laquelle, voyant dépérir son fils aîné, et craignant d'éloigner par sa rigueur le second, fit le sacrifice de ses préjugés aristocratiques et donna son consentement. Grande fut la surprise dans la maison anglaise quand le curé, après avoir consulté sa nièce, remercia poliment et refusa net pour elle l'ottre d'un nom illustre, d'une immense fortune, et, ce qui était plus digne de considération, d'un amour honorable. Le jeune lord crut que la fierté du presbytère avait été blessée par la précipitation de sa démarche; il montra tant de douleur, que lady G*** se décida à aller en personne trouver Arpalice, et lui demanda avec instance de devenir sa bru. La beauté, le grand sens et la grâce de cette jeune personne la frappèrent tellement, qu'elle partagea presque le chagrin de son fils en la trouvant inébranlable dans sa résolution. Le jeune G*" tomba malade, et, au même temps, son frère aîné mourut. Le séjour de la famille anglaise se prolongea dans la petite ville. Le curé alla trouver lady G**', lui offrit de délicates consolations, s'enquit avec intérêt de la santé du jeune lord, et s'efîbrça, par les soins les plus empressés, d'adoucir leur triste situation. A peine rétabli, lord G*'*, qui avait fait mettre son lit auprès de la fenêtre, afin d'apercevoir de temps en temps Arpalice, se glissa le long du jardin du presbytère, cacha des billets doux dans les fleurs qu' Arpalice venait cueillir, lui en fit parvenir d'autres, la suivit à l'église, et enfin il lui fit une cour assidue, mystérieuse et romanesque, dont elle n'avait

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guère le droit de s'offenser, paisqu'il avait si bien prouvé à l'avance l'honnêteté de ses vues.

Un mois s'écoula ainsi, et, un matin, Arpalice avait disparu. Grand effroi et grande rumeur dans le presbytère; déjà les deux sœurs désolées couraient en se tordant les mains vers la rue pour avoir des nouvelles de la fugitive, lorsque le curé, sortant de sa chambre d'un air ému, mais non affligé, leur dit de se tenir tranquilles, de ne montrer aux gens du dehors aucune surprise, et de ne point avoir d'inquiétude. C'était lui-môme, disait-iî, qui ava't envoyé Arpalice à Bergame pour une affaire à lui personnelle, et dont il priait ses chères nièces de ne lui demander compte qu'après le retour de leur sœur. Trois jours après cette matinée, la famille anglaise partit pour Venise, et de là pour Vienne. Le jeune lord paraissait consterné, mais il ne voulut pas souti'rir que sa mère renouvelât ses instances. En même temps qu'ils prenaient, à l'est, la route de Brescia, le curé prit, à l'ouest, celle de Bergame; et, le lendemain, Arpalice était de retour avec lui au presbytère. Elle était fort pâle et se disait souffrante; mais elle était aussi affectueuse et aussi sereine qu'à l'ordinaire. Elle pria ses sœurs de ne pas la questionner, et ce ne fut qu'au bout de six mois, après que les brillantes couleurs de la santé eurent reparu sur ses joues, qu'il fut permis au curé de trahir son chaste secret. Arpalice avait aimé lord G***; mais, par tendresse pour ses sœurs, elle n'avait pas voulu se marier.

Voici la lettre que l'oncle avait trouvée dans sa serrure le jour oi^i Arpalice avait pris la fuite. Le bonhomme, en essayant de me la lire, était si ému.

qu'il ne put achever, et, me la jetant sur les genoux : <( Tenez, me dit-il, j'y renonce, (|uoique je la sache par cœur. » J'ai pris copie de cette lettre avec sa permission, et la voici :

(( Mon oncle, ne me blâmez pas de la faiblesse qui m'accable, j'ai tout fait pour lutter contre mon cœur. Il faut que cette passion quon appelle mclination (je traduis textuellement) soit bien plus diliicile à gouverner que je n-^ croyais. Apparemment qu'il plaît au Seigneur de m'éprouver pour me ramener au sentiment de la crainte et de l'humilité. Hélas! mon bon oncle, gardez-moi le secret. Rien au monde n'eût pu me déterminer à avouer à mes pauvres sœurs pourquoi j'étais malade: mais vous êtes mon con^sseur et mon père en Dieu; je viens vous avouer avec honte que c'est le chagrin qui m'a vaincue. J'ai eu l'imprudence de recevoir plusieurs lettres de ce jeune liomme, je vous les renvoie, mon oncle : brùlez-les, que je ne les revoie jamais: elles ont troublé le zèle de mes jours et le repos de mes nuits. J'ai laissé le venin de la flatterie s'insinuer dans mon âme, et en un instant, chose étrange et déplorable ! l'estime de cet étranger m'e>t devenue plus précieuse que les bénédictions de ma famille. Tandis que les plus tendres caresses de mes sœurs, tandis que vos plus bienveillantes paroles me tiraient à peine d'une secrète mélancolie, les phrases insensées que milord m'écrivait, et que je dévorais avec mystère, me faisaient monter le feu au visage, et mon cœur bondissait comme s'il allait se briser. 0 mon cher oncle, quelle chose puissante que la louange, quelle chose faible et lâche que notre cœur quand nous en avons ouvert l'accès! Le désordre de mon âme. arrivé si subite-

ment lorsque je me croyais si affermie, est un mystère pour moi. Je ne comprendrai jamais comment un homme que je ne connais pas a pu m'inspirer plus d'attachement pendant quelques instants que vous et mes sœurs. Un sentiment si injuste, si aveugle, ne peut être qu'une embûche de Satan.

» Lorsque je l'ai repoussé la première fois, vous m'avez dit de bien réfléchir, vous m'avez engagée à suivre mon penchant, vous m'avez répété les paroles sacrées : (( Il est écrit : La femme quittera son père et y) sa mère. » Je sais que c'est la loi des anciens temps. Mais, aujourd'hui qu'il y a tant de filles à marier qui ne demandent pas mieux, je ne crois pas que les hommes soient en peine de trouver à s'établir; et, dès ce premier jour, comme j'avais l'esprit calme et que je ne sentais rien pour milord, il m'a semblé que je devais refuser, par amour pour mes deux pauvres sœurs, une fortune si différente de la leur. Madame sa mère m'a bien dit qu'elle les doterait, qu'elle les emmènerait avec moi; vous ne pouviez quitter votre état, vous, mon oncle, et je n'ai pu souffrir l'idée de me séparer de vous, et de cette chère petite maison où nous vivons si heureux, pour aller porter de grandes robes et rouler carrosse dans des pays que je ne connais pas; et puis je me suis dit que, comme ce n'était pas la fortune qui pouvait me tenter et me faire épouser milord, ce n'était pas non plus en faisant part de cette fortune à mes sœurs que je pourrais les consoler si elles ne trouvaient pas le bonheur dans ma nouvelle famille. Et puis encore, que saiton? j'aurais peut-être été heureuse dans le mariage, et mes sœurs, voyant cela, auraient peut-être souhaité se marier aussi, et peut-être qu'elles ne l'auraient

pas pu. Et, si elles s'étaient mariées, peut-être n'eussent-elles pas fait d'heureux ménages; et voilà toutes nos existences, si tranquilles, bouleversées, voilà notre bonheur changé en soucis, en regrets, en déplaisirs sans remède et sans terme. Enfin mon cerveau n'était pas malade : ce jour-là, je vis tout d'un coup, et aussi clairement que si j'eusse lu dans un livre, tous les inconvénients de ce mariage; je vous les démontrai à vous-même, et je vous persuadai de m'affermir dans mon refus si je venais à changer malheureusement d'avis. Mais, après ce refus, les plaintes de milord devinrent si grandes, qu'elles endormirent ma raison ; et, quoique je ne lui aie pas donné par mes actions, mes paroles ou mes regards, la moindre espérance, voilà qu'aujourd'hui, après lui avoir écrit assez durement de me laisser en repos et de ne jamais compter me faire changer d'avis, je me suis évanouie dans ma chambre, et, après être revenue à moi-même, je me suis sentie fondre en larmes, comme si on fût venu m'annoncer votre mort ou celle de mes sœurs. Épouvantée de me sentir si faible, et ne comprenant rien à la force subite de cette inclination, j'ai vu qu'il était temps de prendre quelque parti irrévocable, car je n'étais plus sûre de moi. J'ai donc ajouté au bas de ma réponse à milord en peu de mots que je m'en allais, et ne reviendrais que lorsqu'il aurait lui-même quitté le pays. J'ajoutai que je croyais trop à son honneur pour craindre qu'il laissât ainsi errer longtemps une pauvre fille sans asile, éloignée de sa maison et de ses parents. J'espère qu'il ne me fera pas attendre son départ, et que vous viendrez me chercher, mon cher oncle, aussitôt qu'il se sera mis en route.

» Mais, mon oncle, ne pensez pas que le sacrifice soit au-dessus de mes forces, et que votre tendresse trop indulgente ne vous porte pas encore, cette fois-ci, à me faire revenir de ma détermination. Au nom du ciel, si vous m'aimez, si vous m'estimez, si vous croyez que mon espoir n'est pas de ce monde, et que je suis digne d'aspirer à la gloire de Dieu, ne confiez pas un mot de tout ceci à mes sœurs; elles viendraient se jeter à mes pieds, et, sans me fléchir, elles rendraient mon effort plus difficile. Écoutez, mon bon oncle, mon cher confesseur, je sais ce que je fais. Je souffre, mais je peux souffrir à présent que j'ai passé une nuit en prière. »

Ici, le caractère de l'écriture indiquait une interruption et une main plus ferme.

(( Écoutez, mon oncle, ne me grondez pas. Vous m'avez fait promettre de ne jamais prononcer un vœu quelconque à Notre-Seigneur, ou à la Vierge, ou aux saints, sans vous consulter à l'avance. Eh bien, pardonnez-moi, j'ai vu que vous étiez plus faible pour moi que moi-même, et je viens de m'engager, au lever du soleil, par un vœu irrévocable, à rester dans le célibat. Je n'ai pas agi à la légère, je vous en réponds. J'ai prié l'Esprit-Saint de m'éclairer. J'ai pris mon temps. L'étoile du matin brillait, et la nuit était encore noire. Je me suis dit : « Je méditerai jus- )) qu'à ce que la clarté du jour ait effacé cette étoile. » Et je me suis mise à genoux devant ma fenêtre en face de l'orient, qui est la figure de la venue du Fils de l'homme sur la terre. J'ai senti que la grâce descendait en moi. Oui, je l'ai sentie; car, à mesure que la fraîcheur du matin soulageait mes membres rompus, je sentais comme une brise du ciel qui soulageait

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mon eœur. El, à mesure que l'étoile pâlissait, la flamme de mon coupable amour s'atfaibiissait. Et, à mesure que l'orient s'embrasait, mon espérance et ma foi se ranimaient Enfin, quand le premier bord du soleil a dépassé la haie du jardin, j'ai été saisie comme d'une extase; j'ai cru voir la face du Sauveur rayonner dans ce globe de feu, mon cœur s'est brisé en sanglots de bonheur, et je me suis levée par un mouvement involontaire, en tendant les bras vers lui et en m'écriant : Je jure,

y> Tout est dit. mon oncle, il ne faut plus me parler de mariage; depuis un quart d'heure, je me sens si joyeuse, que je vois bien que j'ai pris le bon parti et que j'ai accompli la volonté de Dieu. Que ni vous ni mes sœurs ne m'en fassiez un mérite. V ous n'existeriez pas que je prendrais encore le parti de conserver à Dieu cette âme libre qui jusqu'ici n'a adoré que lui, et qui n'a jamais trouvé ni souffrance, ni mécompte, ni effroi dans cet amour.

» Maintenant, je pars pour Brescia. Je descendrai chez notre cousine l'aveugle. Je lui dirai que c'est vous qui m'envoyez acheter une devanture d'autel, et je vous attends, cher oncle. A bientôt, j'espère. »

Lorsque Giulia et Luigina, les deux autres sœurs, connurent cette lettre, elles voulurent courir se jeter dans les bras d'Arpalice; mais le curé, qui avait choisi, pour la leur communiquer, l'heure à laquelle Arpalice cuUi\ ait ses fleurs, les pria, au contraire, de ne point lui en parler. « Redoublez de tendresse et de soins pour elle, leur dit-il, rendez-la plus heureuse encore que vous ne faites, s'il est po-sible; aimez-la, estimez-la davantage, si vous pouvez ; laissez-lui de *v.»inr>îr en tp.mps Pntendve* dans les nrçasions déNj*

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cates, que vous savez de quelle haute vertu elle est capable; mais promettez-moi de ne jamais entrer en explication sur ce sujet. » Elles le promirent^ et furent fidèles à leur engagement. Et, quand je demandai au curé, qui me racontait ces détails, pourquoi il avait exigé si expressément ce silence : « Voyez, dit-il en souriant, tout acte sublime a une explication naturelle, et l'explication naturelle n'emoêche pas l'acte d'être sublime; il y a dans Arpalice un immense, un vénérable orgueil^ si je puis m'exprimer ainsi. En môme temps, il y a tant de foi et de droiture, qu'elle regarde son, sacrifice comme la dernière chose du monde, tandis que ses hésitations, son entraînement vers ce jeune homme, et les regrets qu'elle a étoutiës depuis, lui apparaissent comme des faiblesses dont elle rougit; et je sais, moi qui connais tous les replis de son cœur, qu'en vantant la grandeur de son courage ses sœurs l'eussent beaucoup plus humiliée que flattée... Et puis qui sait si, en lâchant la bride à ces conversations dangereuses, la tête des deux autres ne se fût pas enflammée de quelque vaine curiosité? Qui sait si l'amour d'Arpalice ne fût pas sorti de ses cendres? Tout le monde se trouve bien de cet arrangement. J'ai voulu dire à Giulia et Luigina ce qu'elles devaient de reconnaissance et d'admiration à leur sœur. Ne pas le dire, c'eût été frustrer Arpalice de ce redoublement d'amour qui lui était dû, comme la récompense de sa grande action, Mais ces sortes de tragédies doivent se jouer dans le plus pro ond mystère de la conscience, et n'avoir pour spectateur que Dieu. Au reste, ajouta-t-il, mes nièces sont restées unies par une invincible tendresse. Le presbytère n'a rien perdu île sa propreté^ ni le jardin de son éclat, Arpalice es

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plus fraîche que jamais, comme vous voyez; on chante toujours, on rit toujours comme devant; on lit toujours V Imitation ; on prie avec ferveur, et Dieu bénit les cœurs simples. Si une personne chez nous est plus sereine et plus contente que les autres, c'est certainement Arpalice. »

Je conviens que votre situation est loin de vous offrir des dédommagements aussi réels que ceux dont je vous ai fait le tableau fidèle dans l'histoire d'Arpalice. Je sais bien que votre âme est aimante et généreuse; je ne doute pas qu'avec une pensée de dévouement, avec l'échange de vives et saintes affections, vous n'eussiez pu accomplir de semblables sacrifices. Chère Marcie, je sais que vos souffrances ne sont point imaginaires, et mon cœur est pénétré de compassion au spectacle de cet isolement fatal, sans diversion, sans terme peut-être, et que l'agitation du monde rend plus profond encore. Mais n'aggravez pas votre mal, je vous en supplie, par une fausse appréciation de vous-même et des choses extérieures. Je vous vois maintenant prendre le dessus, remporter la victoire sur les passions de la femme ; mais, en même temps que j'admire ce courage, je suis effrayé de vous entendre maudire la condition de votre sexe en ce qu'elle a précisément de meilleur et de plus sagement établi. Vous voudriez donner le change à vos souilrances par l'enivrement de la vie

d'action. Vous vous croyez propre à un rôle d'homme dans la société, et vous trouvez la société fort injuste de vous le refuser.

Je crains^ Marcie, que les promesses impuissantes d'une philosophie nouvelle ne vous aient fait du mal. Soit que vous ayez mal compris la véritable pensée du saint-simonisme, soit que, dans ses hésitations et ses recherches, le saint-simonisme n'ait pas trouvé le mot de vos destinées, vous y avez puisé le désir de l'impossible. J'éprouverai toujours de la répugnance à faire la guerre à l'apostolat éphémère des hommes qui avaient entrepris la régénération de l'homme par le travail et l'association; mais je suis forcé de vous répéter que, par rapport à vous personnellement, il n'a rien été statué là qui pût vous être bon. Le saintsimonisme appelait les femmes à se déclarer, à se prononcer elles-mêmes sur leurs droits et sur leurs devoirs, à en tracer la limite absolue. En vérité, le pouvaient-elles? En est-il une seule, au temps où nous vivons, qui le puisse faire, même d'une manière générale? Ne sommes-nous pas, hommes et femmes, dans une époque de doute, d'examen, d'incertitude? Ne savons-nous pas tous trop et trop peu sur toutes choses? Qui osera prescrire une forme arbitraire au progrès qui nous saisit, une marche rigide au torrent qui nous entraîne? Jamais il ne fut plus ditlicile de s'éclairer sur les véritables besoins d'une génération. Ne faudra-t-il pas attendre que la vérité se manifeste et sorte éclatante de toutes nos clameurs? N'est-il pas des infortunes plus urgentes à soulager que l'ennui de celui-ci et la fantaisie de celui-là? Le peuple est aux prises avec des questions vitales; il y a là des abîmes à découvert. Nos larmes v tombent en vain

elles ne peuvent les combler. Au milieu de cette misère si réelle et si profonde, quel intérêt voulez-vous qu'excitent les plaintes superbes de la froide intelligence? Le peuple a faim; que les beaux esprits nous permettent de songer au pain du peuple avant de songer à leur édifier des temples. Les femmes crient à l'esclavage; qu'elles attendent que l'homme soit libre, car l'esclavage ne peut donner la liberté. Laissez les temps s'accomplir et les idées venir à terme; cela ne sera peut-être pas aussi long qu'on l'espère d'un côté et qu'on le craint de l'autre. En attendant, faudra-t-il compromettre l'avenir par l'impatience du présent? Faudra-t-il à tout hasard, pour satisfaire la fantaisie personnelle, trancher des questions que des siècles n'ont pas encore résolues, risquer tout en voulant tout emporter d'assaut, semer tous les trésors de courage et de dévouement sur un sol qui n'est pas encore assis, au pied des volcans à peine fermés?

Vous, Marcie, qui n'avez jamais pu supporter la pensée d'appartenir, soit par nécessité, soit par caprice, à tout autre qu'un homme sérieusement aimé de vous, n'avez-vous pu trouver en vous-mônie assez de sagesse pour repousser le désir du vain pouvoir et delà vaine gloire? Des velléités d'ambition se sont trahies chez quelques femmes trop fières de leur éducation de fraîche date. Les complaisantes rêveries des modernes philosophes les ont encouragées, et ces femmes ont donné d'assez tristes preuves de l'impuissance de leur raisonnement, il est à craindre que les vaines tentatives de ce genre et ces prétentions mal fondées ne fassent beaucoup de tort à ce qu'où appelle s.ujourd'hui la cnuse des femmes» Les femmey* ont des

droits, n'en doutons pas, car elles subissent des injustices. Elles doivent prétendre à un meilleur avenir, à une sage indépendance, à une plus grande participation aux lumières, à plus de respect, d'estime et d'in- .■., .^.p^,^ térêt de la part des hommes. Mais cet avenir est entre ï leurs mains. Les hommes seront un jour à leur égard ce qu'elles les feront : confiants quand les femmes seront dignes de confiance, généreux et fidèles lorsque, dans leurs âmes aigries, de folles exigences ou d'injustes révoltes ne refouleront pas tout bon mouvement. Si les femmes étaient dans une bonne voie et dans desaines idées, elles auraient certainement meilleure grâce à se plaindre de la rigidité de certaines lois et de la barbarie de certains préjugés. Mais qu'elles agrandissent leur âme et qu'elles élèvent leur intelligence avant d'espérer faire fléchir le cercle de fer de la coutume. En vain elles se rassembleront en clubs, en vain elles engageront des polémiques, si l'expression même de leur mécontentement prouve qu'elles sont incapables de bien gérer leurs atiaireset de bien gouverner leurs afiections. Hommes et femmes, ne murmurons pas trop contre notre abaissement et notre servitude f la faute en est à nous-mêmes; si nous sommes avilis, c'est que nous n'avons pas la force de la vertu. C'est notre corruption qui fait notre esclavage, et, quand nous régnerons sur nos propres volontés, nous verrous tomber en poussière les volontés brutales et les résistances^ inintelligentes.

Mais vous, Marcie, vous n'êtes pas une de ces femmes vaines et bornées qui aspirent à des honneurs puérils. Yous avez la conscience d'une valeur réelle, vous êtes ficcphlfie d« votre inacMoni La vie de famiille voU3 est

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refusée par un caprice de la fortune. Il vous reste, pour lot, une vie toute d'intelligence, et c'est précisément l'emploi de cette intelligence que la société vous interdit. Vous sentez en vous trop de jeunesse et de sympathie pour faire de votre génie un emploi isolé. Vous vous dites qu'à vingt-cinq ans l'homme le mieux doué ne saurait se retirer au désert et se consacrer à une philosophie toute personnelle. Dieu aurait il départi à la femme une force supérieure à celle de l'homme? «Non, dites-vous : qu'on me laisse donc m'élancer dans la vie d'action; je me sens orateur, je me sens prêtre ; je veux, je peux combattre, discuter, enseigner. » Si vous le pouvez, Marcie, vous êtes une exception, et, dans des temps héroïques, vous eussiez pu vous nommer Jeanne Darc, madame Roland, Héloïse. Mais que voulez-vous être aujourd'hui? Cherchez dans la hiérarchie sociale, dans tous les rangs du pouvoir ou de l'industrie^ quelque position où la pensée de vous installer ne vous fasse pas sourire. Vous ne pouvez être qu'artiste, et cela, rien ne vous en empêchera. Mais supposons qu'il y ait aujourd'hui dans les discussions parlementaires et dans l'exercice du pouvoir quelque chose qui puisse tenter une âme généreuse ou un esprit élevé ; supposons que plusieurs femmes, excentriques par leur éducation et leurs facultéS;, brûlent de trouver leur place dans le monde, et, entravées par les lois, périssent consumées dans l'inaction et le regret ; entre nous, Marcie, je ne crois pas quil y ait une seule de ces femmes en Europe à l'heure où nous parlons. N'importe ; vous m'accorderez que le nombre n'en est pas grand, et qu'il serait bien imprudent de faire, à cause de ce petit nombre de prodii^es, une loi qui admettrait au pouvoir déjà

si fourvoyé;, et à la discussion déjà si déplorable des intérêts du pays, toutes les femmes que nous ne connaissons pas, et même les premières d'entre celles que nous connaissons le mieux. Ainsi, quant à vous, grande âme cachée, sachez vous effacer, sachez vous anéantir plutôt que de désirer, pour satisfaire un besoin personnel, que le genre humain fasse un acte de démence.

Mais, pardonnez-moi, Marcie; vous êtes malheureuse, et je me laisse aller à l'ironie au lieu de chercher à vous consoler; je discute au lieu de verser sur votre front abattu les larmes de la sympathie et le baume de l'amitié. Je cherche le côté faible de votre raison, le côté malade de votre cerveau, sans songer que, plus vous serez malade et faible, plus je serai coupable et grossier de vous le faire sentir. Je vous le dis humblement, pardonnez-moi; mais sérieusement, je vous dis : préservez -vous de ces ambitions folles. Les femmes ne sont pas propres aux emplois que jusqu'ici les lois leur ont déniés. Ce qui ne prouve nullement l'infériorité de leur intelligence, mais la différence de leur éducation et de leur caractère : ce premier empêchement pourra cesser avec le temps; le second sera, je pense, éternel. Toujours, quel que soit le progrès de la raison superbe, le cœur dos femmes sera le sanctuaire de l'amour, de la mansuétude, du dévouement, de la patience, de la miséricorde, en un mot des reflets les plus doux de la Divinité et des inspirations indestructibles de l'Évangile. Ce sont elles qui nous conserveront à travers les siècles les traditions de la sublime philosophie chrétienne. Ce sont elles encore aujourd'hui qui, au milieu du débordement de nos passions grossières^ sauvent, à

travers le naufrage .les débris du spiritualisme et de l'esprit de charité. Ainsi, vous le voyez, loin de moi cette pensée que la femme soit inférieure à l'homme. Elle est son égale devant Dieu, et rien dans les desseins providentiels ne la destine à l'esclavage. Mais elle n'est pas semblable à l'homme, et son organisation comme son penchant lui assignent un autre rôle, non moins beau, non moins noble, et dont, à moins d'une dépravation de l'intelligence, je ne conçois guère qu'elle puisse trouver à se plaindre. La Providence, qui a déposé entre ses bras et attaché à son sein l'enfance de l'homme, ne lui a-t-elle pas donné un amour plus ardent de la progéniture, une industrie sublime pour cette première occupation, et des joies inetîables dont la puissance est un mystère pour la plupart des hommes ? Qui nous peindra les transports d'une mère au premier baiser de son enfant? Qui nous expliquera comment l'attrait chaste et divin de cette sim.ple caresse ladédommage,au centuple, des labeurs de l'enfantement, des fatigues et des sollicitudes souvent cruelles de l'allaitement?... Mais, quoi ! la vie de l'homme n'est-elle pas difficile et rude dans la nature comme dans la société? Tout n'est-il pas incertitude, travail, combat dans sa destinée? Etses amours, et ses conquêtes et son repos, tout n'est-il pas acheté de son sang et arrosé de ses sueurs? Examinons la vie dans son ordre le plus social et en même temps le plus naturel. A commencer par l'amour, l'homme provoque une affection qu'il n'inspire pas encore. Faire partager cet amour est pour lui un combat et une souffrance; et pour la femme ce n'est encore qu'un examen , qu'une attente , qu'un désir vague plein de fierté douce et de sage retenue. Si le choix

est libre et réfléchi, l'union est assortie et paisible. La feniine a les fatigues du ménage, et l'époux celles de V établissement, deux manières diverses, mais également nécessaires et par conséquent nobles, de travailler pour la famille. L'union est-elle troublée (et dans la généralité l'on peut croire que le mal vient des deux côtés), la femme a des consolations certaines, un but bien déterminé; les joies de la maternité sont immuables pour elle. Quelles que soient les douleurs de son âme, les troubles de sa conscience, les incertitudes de son esprit, le sourire de ses enfants a toujours le même charme; leurs moindres mouvements recèlent toujours cette magique influence qui répand sur tout l'être maternel une satisfaction céleste. Qu'on ne dise pas que la femme aime l'enfant à proportion de l'amour que lui inspire l'époux; cela n'est vrai que pour de déplorables exceptions ou pour des âmes malades. Il y a deux natures distinctes dans la femme, celle de l'amante et celle de la mère. L'amante est passionnée, inégale, fantasque, souvent sublime, souvent injuste et souvent infortunée; la mère est toute équité, toute bonté, toute sérénité.

Elle est animée d'un sentiment angélique, elle se sent revêtue malgré elle, et quelle qu'elle soit par ellemême, d'une mission divine. Elle transmet la vie, et, n'importe la valeur de l'être qu'elle a mis au jour, elle le protège et le conserve. Là est sa grandeur, là est sa gloire. Qu'elle ne cherche pas les joies étrangères, car elles lui feraient négliger la première de toutes.

Poursuivons le parallèle. L'époux que sa femme trahit et tourmente cherche au dehors l'agitation ou la gloire. Vaine ou fondée, cette gloire ne le console pas entièrement. Utile ou dangereuse, cette agitation

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ne l'élourdit pas toujours. La perte du borilieur domestique est souvent irréparable. L'homme a moins d'amour physique pour la progéniture que la femme; la sympathie morale est subordonnée à trop de chances pour que ses enfants lui donnent à coup sûr des satisfactions aussi vives que cet amour des entrailles, privilège exclusif de la mère. Sa tendresse, moins aveugle parce qu'elle est moins vive, est plus utile aux enfants, mais elle est moins douce à lui-même: et forcément il doit attacher plus d'importance à la vie extérieure, aux soucis des affaires, aux faveurs de l'opinion. Ses relations avec la société ont toujours pour but direct ou indirect l'avenir de la famille. Car je prends pour type un homme ordinaire, dépourvu des hautes vertus qui font l'enthousiasme, mais préservé des vices affreux qui détruisent les sentiments humains. Cet homme est arrivé à l'âge oii les affections personnelles ont fourni leur carrière ; il sent peu à peu se développer en lui un sentiment plus large, celui qui fait le citoyen, l'amour de la famille en grand, Tintérèt privé sympathique aux intérêts généraux, en un mot, le patriotisme plus ou moins éclairé, plus ou moins généreux. Des liens nombreux se sont formés entre l'individu et la société. Or, il trouve là des occupations attachantes, souvent même des jouissances vives dont la femme aurait le droit d'être jalouse si elle n'en avait de relatives dans la présence assidue et dans l'espèce de possession immédiate de ces êtres qu'instinctivement et moralement elle préfère à tout. Ainsi, tantqu'elle n'est pas opprimée dans l'exercice de ses véritables devoirs, elle trouve dans ces devoirs mêmes la source de ses félicités, ou tout au moins de ses consolations.

LÈTTRKS A MARCIE 204

Dans la vieillesse, la destinée de l'homme pâlit sensiblement, non parce que les joies matérielles lui échappent : tout se compense; et, s'il a moins d'aptitude à la vie active, il a en revanche plus de ressources matérielles acquises pour assurer son bien-être, mais parce qu'à mesure qu'il approche du terme de sa vie, il devient moins nécessaire à la famille. Dans cet efl'acement progressif de l'individu dont la tâche est accomplie, la seule joie qui ne lui échappe pas, c'est l'estime et le respect de la famille sociale et de la famille privée. C'est alors que la progéniture devenue indépendante et l'opinion devenue impartiale récompensent la tendresse paternelle et la conduite civique par une tendresse et une considération proportionnées aux services rendus. Alors, le vieillard s'endort paisible et consolé de sa dure carrière s'il espère que la semence de ses sentiments et de ses idées fructifiera dans une génération sortie de lui et des siens. La mère est moins occupée de la grande famille humaine et de l'avenir des idées que de la vie matérielle des êtres nés de son sein. Elle se console de la mort par la seule certitude de la vie qu'elle a donnée et qui subsiste après elle. Comme la fleur en s'etleuillant mêle son dernier parfum aux parfums naissants des boutons qui s'entr'ouvrent sur sa tige, j'ai vu l'aïeule rustique mourir en échangeant son dernier sourire avec celui de l'enfant qui venait de naître.

Ainsi le rôle de chaque sexe est tracé, sa tâche lui est assignée, et la Providence donne à chacun les instruments et les ressources qui lui sont propres. >( Pourquoi la société renverserait-elle cet ordre admirable, et comment remédierait-elle à la corruption

qui s'y est glissée, eu inlerverti.ssant l'ordre naturel, en donnant à ia femme les mûmes attributions quk l'homme? La société est pleine d'abus. Les femmes se plaignent d'être asservies brutalement, d'être mal élevées, mal conseillées, mal dirigées, mal aimées, mal défendues. Tout cela est malheureusement vrai. Ces plaintes sont justes, et ne doutez pas qu'avant peu mille voix ne s'élèvent pour remédier à ces maux. Mais quelle confiance pourraient inspirer à des juges intègres des femmes qui, se présentant pour réclamer la part de dignité qu'on leur refuse dans la maison conjugale, et surtout la part sacrée d'autorité qu'on leur refuse sur leurs enfants, demanderaient pour dédommagement, non pas la paix de leur ménage, non pas la liberté de leurs affections maternelles, mais la parole au forum, mais le casque et l'épée, mais le droit de condamner à mort?

Vous m'avez entraîné sur le terrain de la discussion, et j'en ai trop dit sur ce sujet; je me suis donné trop de peine pour combattre en vous une rêverie qui a pu traverser un instant votre esprit dans un jour de souffrance et d'exaltation maladive. Je me suis bien écarté de mon sujet principal, qui était de vous réconcilier, s'il se peut, avec votre situation personnelle» Vous souffrez de votre isolement. Le mariage, la famille vous présentèrent d'abord un tableau digne de vos plus nobles aspirations, je le conçois. Mais je ne concevrais pas qu'il y eût dans les hallucinations de la vanité féminine un rêve digne de vous. Dans tous les cas, ce rêve est irréalisable, celui de vivre un jour en famille ne l'est pas, et votre malheur présent n'est que l'ennui et l'effroi de l'attente! Pauvre âme, ayez patience et ne perdez pas courage; il me parait J

très-probable que vous serez appelée par de meilleures circonstances, par la rencontre imprévue de ces bonheurs dont Tange de notre destinée nous murmure quelquefois le secret à l'oreille, à réaliser votre premier vœu. Si la fortune continue à vous maltraiter, vous serez plus forte qu'elle; vous tournerez vos aspirations vers des hauteurs sublimes, vous chercherez entre le mysticisme et la philosophie un rôle d'exception, une mission de vierge et d'ange; si votre âme n'y atteint pas, vous souti'rirez longtemps avant de vous résoudre à risquer votre sagesse sur des promesses incertaines, sur des espérances trompeuses. Vous mourrez plutôt que d'accepter la fortune et le plaisir de quelque source impure.

Et-n'ayez pas d'amertume contre moi, amie infortunée. Ne dites pas que vous me défiez de joindre l'exemple au précepte. Qu'est-ce que cela prouverait pour ou contre la vérité? La vérité est immuable; le culte plus ou moins fidèle, plus ou moins épuré que nous lui rendons, n'altère ni n'augmente sa toutepuissance. Elle est au-dessus de nos négations, comme elle est au-dessus de nos hommages; c'est une source vive qui ne se refuse jamais à nos lèvres, mais qui ne saurait être tarie et ensablée par notre abandon. D'ailleurs, il faudrait que je fusse bien préoccupé, bien maladroit à exprimer ma pensée, si je vous semblais, en cette circonstance, occupé un seul instant à me prévaloir d'aucune espèce de supériorité sur vous. Je vous l'ai dit, je vous le répète, mon âme est aussi troublée, aussi effrayée que la vôtre ; et, quand je vous exhorte au courage, c'est à nous deux que je parle.

Adieu f attendez la manifestation de la volonté

204 LETTRES A MAIKIE

divine. Il est une puissance invisible qui veille sur nous tous, et, quand même nous serions oubliés, il y a un état de délaissement préférable aux rij^ueurs de la destinée. Il y a une abnégation meilleure que l'agitation vaine et les passions aveugles. Vous êtes au sein des mers orageuses comme une barque engravée. Les vents soufflent, l'onde écume, les oiseaux de tempête rasent d'un vol inquiet votre voile immobile; tout éprouve la soufirance, le péril, la fatigue; mais tout ce qui souffre participe à la vie, et ce banc de sable qui vous retient, c'est le calme plat, c'est l'inaction, image du néant. Mieux vaudrait, dites-vous, s'élancer dans l'orage, fût-ce pour y périr en peu d'instants, que de rester spectateur inerte et désolé de cette lutte où le reste de la création s'intéresse. Je comprends bien et j'excuse ces moments d'angoisses où vous appelez de vos vœux l'heure de la destruction qui seule consommera votre délivrance. Cependant, si les flots pouvaient parler et vous dire sur quels graviers impurs, sur quels immondes goémons ils sont condamnés à rouler sans cesse; si les oiseaux des tempêtes savaient vous décrire sur quels récifs effrayants ils sont forcés de déposer leurs nids, et quelles guerres des reptiles impitoyables livrent à leurs tremblantes amours; si, dans les voix mugissantes de la rafale, vous pouviez saisir le sens de ces cris inconnus, de ces plaintes lamentables que les esprits de l'air exhalent dans les luttes terribles, mystérieuses, vous ne voudriez être ni la vague sans rivage, ni l'oiseau sans asile, ni le vent sans repos. Vous aimeriez mieux attendre l'éternelle sérénité de l'autre vie sur un écueil stérile; là, du moins, vous avez le loisir de prier, et la résignation de la plus

LETTRES» A MARClt 205

humble espérance vaut mieux que le combat du plus orgueilleux désespoir.

Dans un siècle sans foi et sans crainte, lorsque soi-même on est entraîné par l'esprit d'examen et de doute, il est impossible, dites-vous, de trouver dans le vague des idées religieuses la consolation et la force que nos pères puisaient dans un dogme absolu. Il est vrai, Marcie, que nous traversons une époque fatale, et que, de toutes celles qui enfantèrent des révolutions importantes dans la marche de l'esprit humain, aucune peut-être ne fut aussi féconde en souffrances et en terreurs.

Il y avait naguère encore un dogme et une doctrine, un maître, un législateur, un Dieu ami, et de là un culte, un commerce direct et brûlant entre les âmes d'élite et celui qu'on appelait le Fils de l'homme. La foi a perdu son mystère; l'homme a contesté au maître et à l'ami son humble et inetiable divinité. Les lares chrétiens ont disparu de notre chevet, les pieds de Jésus n'ont plus reçu les baisers des vierges, les plis du voile sans tache de Marie n'ont plus essuyé les larmes des solitaires. L'homme a dit au Christ : c( Je n'ai plus besoin de toi, je suis assez sage, assez fort; garde tes miracles pour les simples, réserve tes préceptes pour les faibles, présente ton hostie aux lèvres des petits enfants; pour nous, il nous faut un

206 LETTHES A MARCIE

Dieu plus neuf, une philosophie plus facile, une éducation plus rapide. Ton temple est vieux, ton culte est usé; ton nom sert de glaive et de bandeau dans la main des princes de la terre. Tes prêtres ont scellé de la croix et des insignes de tes martyrs la vente de nos âmes et de nos vies; ils ont fait servir ta parole à épaissir les ténèbres de notre entendement. Sois donc le Dieu des despotes et le Dieu des esclaves; nous voulons être libres. S'il faut passer par l'athéisme, s'il faut renverser ton Calvaire et maudire ton père Jehovah, nous le ferons plutôt que de rester courbés sous des lois iniques et sous un fouet sanglant. »

Et ainsi, tandis que des prêtres impies livraient de nouveau le Christ aux pharisiens, les fidèles trompés et découragés abandonnaient leur maître, et la foule resta sans doctrine et sans loi. Ce qu'on appela dès lors la philosophie fut l'absence de toute philosophie, car avec le christianisme on perdit le précepte de toute morale sentie et raisonnée, et l'habitude de veiller humblement sur moi-même, si salutaire, et qu'aucune sagesse ne peut remplacer. Quelques hommes essayèrent de faire revivre d'antiques doctrines, saints monuments des temps antérieurs au christianisme, mais insuffisantes après lui, et n'apportant pas plus d'éléments de vie que des cadavres exhumés du cercueil, il n'était pas donné à la raison humaine de rompre la chaîne des temps. La lo^^dque intlexible de l'éternel mouvement entraîne nos intelligences vers l'avenir. Si nous devons saluer le passé avec respect, nous ne pouvons pas rétrograder vers lui. Comment Epicure et Platon, comment Zenon et Épictète pourraient-ils éclairer le christianisme, dont la seule sagesse les résume et les perfectionne tous?

LETTRES A MAKCIE 207

L'étude de ces vieux maîtres était bonne par ellemême ; mais la chaleur factice que ces mânes illustres pouvaient nous rendre un instant fit bientôt place au froid du tombeau. Nous sentîmes leurs reliques tomber en poussière, tandis que la voix du Christ criait encore au fond de nos âmes et que son sang coulait toujours, rare, mais chaud et vivifiant, des veines de la Montagne sainte. Un instant nous vîmes Rome et Sparte secouer leurs fantômes héroïques sur le monde des vivants. De grands actes de délivrance s'accomplirent sous leurs auspices, mais leurs vastes linceuls ne furent pas longtemps à notre taille. Les exploits homériques de l'empire napoléonien ajoulèrentencore quelques jours d'illustration à notre rêve d'antiquité. Puis, après les guerres de la délivrance et celles de l'ambition, l'homme retomba des enivrements de la gloire dans les soucis de la réalité. Il se retrouva en présence d'un Dieu longtemps oublié qu'il ne savait plus ni invoquer ni entendre. 11 n'y avait plus de médiateur entre le ciel et la conscience humaine. Les anciens rois et les anciens prêtres revenaient en procession solennelle et ridicule, portant sur leur bannière un Christ souillé et défiguré, une idole honteuse revêtue des emblèmes divins, Baal effrontément courbé sous la couronne d'épines, sous le bois sacré de la croix, apportant aux hommes la servitude et l'abrutissement au nom du Père des hommes et du Sauveur des nations. Plus que jamais dégoûtés du mensonge, nous nous sommes retrouvés fa^e à face avec nousmêmes, avec un nouvel homme, vide de foi et de volonté, avec un spectre qui revendiquait pour substance la fange de la matière, pour pères les dieux les plus aveugles et les plus grossiers, les monstres que Jupiter

et Brahma n'avaient pu terrasser, et dont le Christ délivra l'iiumanité tremblante, le Hasard et la Fatalité.

Voilà les fétiches hideux que nous sauvâmes dans le naufrage; et voilà pourquoi nous sommes une génération infortunée, une colonie errante dans l'infini du doute, cherchant comme Israël une terre de repos, mais abandonnée, sans prophète, sans guide, sans étoile, et ne sachant même pas où dresser une tente dans l'immensité du désert.

Voilà aussi pourquoi l'ennui nous dévore, les passions nous égarent, et le suicide, démon des ténèbres, nous attend à notre chevet ou nous attire le soir sur le bord des eaux. Nous n'avons plus de fond solide pour y jeter l'ancre de la volonté, et cette ancre inutile s'est brisée dans nos mains; nous avons perdu la garde de nous-mêmes, l'empire de nos affections, la conscience de nos forces. Nous doutons même de notre existence éphémère, de notre rapide passage sur cette terre maudite, et on nous voit sans cesse arrêtés devant le spectacle de notre propre vie comme un homme qui s'agite dans la fièvre et s'éveille en criant : « Que signifie ce rêve ? »

V^oilà où nous en sommes venus, ô Marcie, et voilà pourquoi, vous et moi, nous sommes accablés du poids de l'existence comme si l'ordre de l'univers était troublé, comme si l'homme et le monde se trouvaient tout à coup en désaccord et venaient donner un démenti à la sagesse de Dieu. Mais il y a une grande loi des esprits semblable à celle du cours des fleuves; c'est une marche éternelle qui détruit tout pour tout renouveler, ou, pour mieux dire, qui emporte tout pour tout replacer: car rien ne se détruit que ce qui est faux, et tout ce qui est vrai subsiste éternellement.

Le malheur des temps présents est un hommage terrible mais éclatant rendu à la vérité. Si nous lavions étouffée gaiement dans nos cœurs, si nous étions descendus avec sincérité dans les abîmes du doute, si nous avions perdu la foi sans gémir et san^ blasphémer, il serait prouvé que Dieu n'est pas nécessaire à l'homme, et alors Dieu ou l'homme n'existerait pas. Mais nous souffrons, mais nous nous sentons pleins de terreur et de colère, et les hommes des faux biens souff'rent plus encore sous leur masque et derrière leur forfanterie que nous, rêveurs et poètes, dans nos détresses solitaires. Et toute cette douleur est un autel qui s'élève, c'est un chant barbare encore et féroce comme le furent dans un autre ordre d'idées ceux des druides, et pourtant c'est un hymne à la vérité. A travers nos souffrances et nos délires, nous ne pouvons plus concevoir qu'un Dieu irrité, ennemi de l'homme, et, pour l'apaiser, nous lui offrons des hécatombes sinistres, les larmes de nos nuits sans repos, le sang de nos cœurs sans espoir. Le suicide imm.ole encore des victimes humaines dans la nuit et dans l'orage.

Mais le nuage sombre qui voile la face du Seigneur se dissipera; ne regardons pas en arrière, ne nous arrêtons pas où nous sommes. Si nous ne pouvons marcher, traînons-nous. Tant qu'il y aura de l'espace devant nous, il y aura aussi de l'espérance; quelque effrayante que soit notre situation, luttons contre elle; quelque éloigné que paraisse le terme, soyons sûrs qu'il importe beaucoup d'avoir fait un pas pour s'en rapprocher, fallût-il rester encore trois cents ans dans le désert, puisque le moindre terrain gagné amène l'accomplissement des desseins providentiels

210 LETTRES A M.\RCIE

et prépare le sentier à la génération qui nous suit.

Quel remède en etfet assigner à la perte de nos croyances? Autant vaudrait essayer d'arrêter le vol brûlant des comètes que d'espérer retenir dans sa chute un trône ou un temple qui s'écroule. L'humanité procède historiquement, en vertu de son libre arbitre; et la souveraine intelligence qui la gouverne l'abandonne à toutes ses chances d'erreur et d'infortune, parce qu'elle l'a douée d'un principe vital qui ne périt point, parce qu'elle sait que la vérité renaît toujours de ses propres cendres et que l'on ne l'enterre pas sous des ruines. Jamais, quoi qu'on fasse, on ne détruit l'esprit de vie des religions; on ne brise que de vains simulacres, on ne souille que des vêtements, on n'altère que des formes extérieures. L'humanité tombe un instant haletante et comme épuisée; pais elle reprend courage et se relève aussi ardente à rebâtir qu'elle le fut à détruire; elle réparC; quand les jours de santé sont revenus, le mal qu'elle a fiut dans les jours de délire Elle reconstruit tous les édifices, et c'est toujours à l'Éternel, à la perfection et à la vérité qu'elle les dédie. Elle rejette tous les mauvais matériaux et tous les faux procédés qui causèrent la ruine de l'œuvre ancienne, et, faisant usage d'éléments mieux éprouvés, elle rétablit promptement un nouvel ordre approprié à ses besoins i.ouveaux. Ainsi, sous les régions tropicales, la nature robuste et généi'euse recommence son travail après de grands orages, et l'on voit la végétation, pressée de réparer le temps perdu, reverdir en un jour et cacher sous un luxe magique les désastres de la veille.

Laissez'-vous soutenir au sein de votre désesnoir y^-yt tiîie îïTAiPi rï^r^tit.rsdç; par imo ^lévèrw rniîsnl^ti<;Sij

LETTRES A MAKCIE 211

Vous êtes un holocauste nécessaire; vos larmes ne tomberont pas en vain sur cette page de l'histoire religieuse. Ces larmes précieuses des âmes mystiques fécondent un germe de salut. Vous n'êtes point impie pour avoir donné accès en vous au scepticisme du grand poëte. Byron est entre le passé et l'avenir de la foi un lien rude et sanglant, mais entier et solide. C'est un de ces ponts d'enfer qu'on rencontre dans les montagnes près des cimes, et qui sont jetés sur des goufîres. Ils sont perdus dans les nuées du ciel autant que dans la fum.ée des cataractes, et, quoique ébranlés par la furie du torrent, ils ne sont point emportés et scellent les deux lèvres de l'abîme par un arc de granit. On les traverse en tremblant; quelques-uns y sont saisis de vertige et se précipitent d'en haut; d'autres disent : « Il faudrait briser ce pont, œuvre téméraire, insensée, impie, qui leurre le voyageur et brave les éléments. » Mais ces esprits faibles ne songent pas qu'il faut arriver à l'autre bord. Car. dans ce pèlerinage des temps, il n'est pas permis de reculer, et les chemins qui vous conduisent sont enlevés par les orages aussitôt que vous y avez passé. Traversez donc hardiment. Le scepticisme est le défilé périlleux que nous ne sommes plus libres de tourner; les hommes sans tête et sans cœur y périssent, les hommes vaillants et forts s'y engagent sans se demander comment ils en sortiront; ils portent l'arche d'alliance des générations futures, et la voix du Seigneur leur crie d'avancer sans regarder à leurs pieds.

Eh bien, il est vrai, nous n'avons plus de culte , nous prions sur les montagnes et dans les forêts, car nos temples sont renversés et profanés. Nouserron

sur des planches qui tremblent sous nos pieds. Dans ce dur pèlerinage, nos rites se sont perdus, et nous avons oublié jusqu'à la formule de nos prières; nous n'osons plus invoquer Jésus, nous craignons qu'il ne soit pas assez Dieu pour nous absoudre. JNous n'osons invoquer Jehovah, nous craignons qu'il ne soit trop grand pour nous entendre; trop orgueilleux ou trop humbles avec la Divinité, n'ayant plus ni règles, ni mesure, ni communion, ni symbole, nous faisons entendre sur nos sentiers perdus de grands cris de détresse, prière instinctive qui monte aux cieux, non plus comme un cantique, mais comme un sanglot.

Heureux ceux qui n'ont pas douté t quelques élus ont marché sans crainte et sans fatigue par des chemins bénis ; ils ont gravi des pentes douces à travers de riantes vallées. Conduits par l'étoile mystérieuse de l'espérance, ces justes ont franchi le temps et les révolutions sans être un seul instant ébranlés dans leur sainte confiance. Ils ont dépouillé sans effort nj terreur le fond de la forme, l'erreur du mensonge; ils ont tendu la main à ceux qui tremblaient, ils ont porté dans leurs bras les débiles et les accablés. Déjà ils pourraient sans doute formuler le christianisme futur, si le monde voulait les écouter; et, quant à eux, ils ont placé leur temple sur les hauteurs audessus des orages, au-dessus du souffle des passions humaines. Ceux-là ne connaissent ni indignation contre la faiblesse, ni colère contre l'incertitude, ni haine contre la sincérité. Peut-être l'avenir n'acceptera-t-il pas tout ce qu'ils ont conservé des formes du passé ; mais ce qu'ils auront sauvé d'éternellement durable, c'est lamour, élan de l'homme à Dieu; c'est la charité, rapport de Ihomme à l'homme.

Quant à nous qui sommes les enfanls du siècle, nous chercherons dans notre Éden ruiné quelques palmiers encore debout, pour nous agenouiller à l'ombre et demander à Dieu de rallumer la lampe de la foi. Nous tâcherons de sauver dans nos croyances passées quelques-unes de ces grandes sympathies poétiques, filles de l'enthousiasme, mères de la vérité. Là où notre conviction restera impuissante à percer le mystère de la lettre, nous nous rattacherons à l'esprit de l'Évangile, doctrine céleste de l'idéal, essence de la vie de l'âme. Avec cet aliment sain et robuste, cette morale toute tracée et si facile à ramener à son vrai sens, avec le charme de cette philosophie chrétienne qui se rattache à ce qu'il y a de plus beau et de plus pur dans les philosophies antérieures, avec la ferme volonté de tout sacrifier à l'amour et à la recherche de la vérité, je pense que nous pouvons atteindre à une sorte de calme ou du moins à un grand rassérénement de l'âme. Gomment la pureté, ou tout au moins l'épuration de la conscience, ne conduirait-elle pas à la lucidité de l'esprit, à un meilleur équilibre du caractère? Avant de nous formuler une doctrine, sans doute il nous faudrait atteindre naïvement et sincèrement le premier point. C'est peut-être tout ce que pourra faire cette génération, et c'est déjà beaucoup. L'existence d'un Dieu- Perfection nous est si intimement révélée, qu'elle ne peut être révoquée en doute dans l'état de santé morale. Pour guérir les athées, il ne faudrait peutêtre qu'observer une hygiène intellectuelle, combattre l'orgueil, la sensualité, l'égoïsme, entrer de bonne foi dans une réforme douce et graduée, suivre, en un mot, ne fût-ce que comme essai, un régime d'esprit

51* LETTRR» A MARCIK

rt de corps. Je crois qu'au f)out de peu de temps et .'i leur propre insu d'abord, re besoin de croire et d'aimer reviendrait naturellement fçeriner dans leur seifi. De ce bosoiii à la puissance d«* le «satisfaire, il y a une progression intaillible, pleine de charmes, que beaucoup d'entre nous ont connue, soit dans la fçuérison de quelque passion funeste, soit au déclin de quelque maladie physique. La nature opère et renouvelle lo miracle de vie dans le monde de l'esprit comme dans celui de la matit-re. De même que le frrain de blé devient un épi sr)us l'inlluence mystérieuse des éléments, de même la semence divine fructifie rapidement dans le cœur de l'homme au souille vivifiant d'une invisible sollicitud»-

Pour vous, Marcie. qui croyez elrjui aime/, ki seule inquiétude est de trouver un cadre qui resserre vos principes et les fortifie en les résumant. C'est là ce que vous ref,'rettez amèrement dans ce catholicisme auquel vous dites cependant ne pouvoir retourner; faute de cette formule, mal;^'ré des idées saines, de nobles instincts et une vie pure, vous vous sentez atteinte d'une sorte de vertii^'e, et votre conscience est ébranlée. La plupart des femmes sont dans ce cas, Marcie, et h cxît éi^ard elles montrent beaucoup plus d'insouciance ou beaucoup plus de rejirret que les hommes. Une lérjèreté naturelle les livre ais/ment à l'oubli de toute reli^^'ion. ou bien une extrême sensibilité leur fait sentir le besoin impérieux d'un culte; à ces dernières, il faut la splendeur des rites, les émotions du sanctuaire, la richesse ou la grandeur des temples, ce concours de sympathies explicites, l'autorité du prêtre, en un mot tout ce qui frappe l'ima^'ination et satisfait ou irrite le sens pratique, si

LETTRES A MAECIE 215

développé et en même temps si délicat chez elles. Il y a dans ce luxe d'organisation quelque chose de trop excitable et qu'il serait bon peut-être de contenir ou de modifier. Il faudra que les femmes sachent renoncer à faire du culte un spectacle. Il serait bon déjà, pour celles qu'une foi naïve et sans doute respectable ne tient plus sous le joug des pratiques minutieuses, de s'habituer à un culte plus mâle, à des communications plus directes, plus intimes avec la Divinité.

Encore une fois, je n'oserais arracher du pied des autels une âme croyante et soumise, pour l'initier à un examen dont elle n'aurait pas senti le besoin. Mais a vous, Marcie, qui avez cru devoir secouer la poussière du parvis sur les dernières marches de l'église, je crois pouvoir vous donner un conseil qui me semble faire partie de la sagesse du siècle présent : c'est de ne vous astreindre à aucune formalité aveugle, et pourtant de vous faire des habitudes soutenues et une règle constante dans l'exercice de la foi. Prière en inspiration, méditation, lecture, examen quotidien de la conscience, travail assidu pour combattre les mauvais penchants et tendre à la perfection. G'estdene fermer l'oreille ou l'esprit à aucune nouvelle philosophie, de quelque forme qu'elle soit revêtue. Il est important, à une époque où tout cherche à réorganiser les lois de la conscience, de connaître et de juger tous les efforts qui tendent à ce but de bonne foi. Chaque siècle porte en soi les germes qui doivent en se développant alimenter les siècles futurs. C'est donc encore un devoir pour tout être intelligentd'exaii.àner et d'analyser ces germes avant qu'ils éclosent, afin de séparer l'ivraie du bon grani, et d'aider à la fécon-

dation de la puresemence. C'est en cela que, faute de prêtres intelligents et sincères, nous sommes tous prêtres et devons exercerun ministère humble et zélé, chacun dans la mesure de nos forces et dans l'étendue de nos attributions. iSe vous découragez donc pas, Marcie, et ne déplorez plus ni votre isolement ni votre inaction. Pour quiconque sent vi vreen son cœur le principe de la fraternité humaine, il y a des devoirs à accomplir, des conseils adonner; et, pour nous tous qui sommes les créatures de Dieu, il y a des droits à ressaisir, un libre examen à exercer.

Puisque Dieu a placé notre vie entre une foi éteinte et une foi à venir, puisque le prêtre qui tenait sur ses genoux le livre de la destinée humaine n'a pas voulu tourner le feuillet et nous lire la seconde parole du Seigneur, Marcie, il est temps de pourvoira nos pensées et à nos actions. Ce qui a péri avait sa raison de périr, n'allons donc pas nous lamenter. S'il est encore des âmes croyantes, laissons-les s'endormir, pâles fleurs, parmi l'herbe des ruines; mais l'homme ne vit et ne marche qu'avec une idée, un désir, un but. Quand les oracles se taisent, l'homme s'interroge luimême et frappe aux portes de la vie éternelle. Dans un passé, aujourd'hui poussière, ronce et ortie des tombeaux, cherchons si la mort a pu vivre, si la destruction a pu durer. Évidemment non. Ce qui a duré, c'est le devoir et le dévouement que le Christ a divinisés; le bien, le bon, le beau, n'attendent pas pour éclore un soleil qui ne s'est pas levé. Ce bien, son but et son idéal ne sauraient changer à chaque pas que fait l'humanité; autrement, où irait-elle éternellement, si ce n'est vers un leurre éternel? Tenonsnous-en à cette loi des siècles, si bien résumée par

LETTRK6 A M ARC IF. :^1/

le christianisme, car fjlle a duré et elle durera, ^"o refaisons pas nos vies d'après un type inconnu encore à créer, si nous voulons trouver l'accord tant cherché de la vie sociale et de la tradition divine. Par la vertu, nous arriverons à la vérité; nous voulons vivre, nous devons vivre : or, la vie pour la famille humaine, c'est la foi, c'est la charité. Or, cette vie ne peut se réaliser qu'à la condition d'une règle chez l'individu, d'une préparation sérieuse à la bonté, au sacrifice. Du jour où nous aimerons, nous serons religieux et Dieu nous visitera.

Marcie, il est une heure dans la nuit que vous devez connaître, vous qui avez veillé au chevet des malades ou sur votre prie-Dieu, à gémir, à invoquer l'es, pérance : c'est l'heure qui précède le lever du jour; alors, tout est froid, tout est triste; les songes sont sinistres et les mourants ferment leurs paupières. Alors, j'ai perdu les plus chers d'entre les miens, et la mort est venue dans mon sein comme un désir. Cette heure, Marcie, vient de sonner pour nous ; nous avons veillé, nous avons pleuré, nous avons souftert, nous avons douté ; mais vous, Marcie, vous êtes plus jeune; levez-vous donc et regardez : le matin descend déjà sur vous à travers les pampres et les giroflées de votre fenêtre. Votre lampe solitaire lutte et pâlit; le soleil va se lever, son rayon court et tremble sur les cimes mouvantes des forêts ; la terre, sentant ses entrailles se féconder, s'étonne et s'émeut comme une jeune mère, quand, pour la première fois, dans son sein, l'enfant a tressailli.

Chère Marcie, je suis profondément touché de la déférence que vous accordez à mon avis, et je serais aujourd'hui plein d'orgueil, s'il y avait pour vous dans mon cœur place à un autre sentiment que l'affection. Il faut qu'en cherchant de bonne foi quelle était pour vous la meilleure destinée, j'aie rencontré juste en quelque point, car votre réponse est remplie d'une confiance qui m'honore et d'une émotion qui me pénètre. Que tout l'honneur en revienne à la vérité dont la puissance se manifeste quelquefois par les organes les plus indignes 1

Mais vous allez plus loin que je ne voudrais; en plus d'un endroit, vous avez mal saisi le sens de mes paroles (la faute en est à mon insuffisance), ou bien votre esprit ardent et généreux s'est élancé au delà de ma pensée, et la faute en est encore à moi, car j'aurais du prévoir qu'avec une âme comme la vôtre, il y aurait excès de force dans l'enthousiasme, comme il y avait un excès de sensibilité dans la douleur.

Non, mon amie, jamais ma pensée n'a été de vous amener à un renoncement éternel, et, si je n'espérais obtenir encore un peu de votre confiance, je serais eti'rayé de voir éclore en vous ce dessein extrême. xMais vous y réfléchirez et vous ne prononcerez pas un vœu téméraire, insensé, dans la position où vous êtes.

Je ne m'attribue pas tout l'honneur ni tout le danger de ce que vous appelez si gracieusement, Marcie, votre conversion. Je pense que, le hasard vous ayant conduite au couvent des Bénédictines de X..., le tableau si poétiquement tracé par vous de cette vie monastique vous a frappée plus encore que mes amicales démonstrations. Cette vie est belle en eft'et pour un artiste, et je conçois que vous ayez été sensible à tout ce charme mis en relief peut-être avec quelque habileté naïve pour vous séduire et vous attirer. Mais remarquez à quelles conditions cette vie est possible. Remarquez quelle faible déviation à l'orthodoxie peut la rendre tout à coup odieuse et impraticable.

Depuis longtemps, vous avez dépouillé ce vêtement des religions qu'on appelle le culte ; je ne vous ai jamais rien enseigné ni rien conseillé à cet égard. Vous ne m'avez jamais consulté et vous avez tranché librement la question, élaguant de vos croyances tout ce qui n'avait plus de pouvoir sur vous. Si j'ai essayé dernièrement d'exhumer de votre cœur tout ce que vous avez sauvé et enseveli des débris du vieil édifice, et de le rattacher aux hardies conceptions de l'édifice nouveau, c'est dans la certitude que je ne pouvais rien vousôter ni rien vous donner; vous êtes ce que vous vous êtes faitevous-même^selonles conseils de votre sagesse ou les nécessités de votre destinée. Que feriezvous donc dans un couvent avec cette liberté d'examen et ce droit d'interprétation auxquels vous ne sauriez certainement plus renoncer? Vous savez bien (jue la fidélité au serment ne tient pas tant à la force personnelle de l'homme qu'à la sainteté du serinent en lui-même. Le jour où un vœu réputé nécessaire et sacré tombe dans le domaine de l'examen, s'il lui

22© LETTRES A MÀRCIK

arrive d'être rei,^ard(' conme inutile et vain, la conscience fait bien vite bon marché des ioiinules et des solennités de l'engagement; si le vœu est injuste ou impossible, elle sait que Dieu l'a repoussé et qu'il n a point été enregistré dans les archives célestes; s'il n'est que puérilement orgueilleux, s'il ne produit qu'une vertu de luxe, une superfluité de sagesse, on se llatte que Dieu pardonne la rupture et consent à l'effacer du livre divin; en un mot, pour garder un tel vœu, il faut croire aveuglément et s'incliner devant les mystères du dogme, ou bien il faut s'être formulé un dogme personnel tellement éclairé, tellement épuré, tellement acceptable, qu'on ne craigne plus d'avoir à y revenir et à le renverser pour le premier perfectionnement venu. Or, vous n'êtes, Marcie, ni dans le premier ni dans le second cas. Votre catholicisme est tombé dans les ténèbres du doute. Votre christianisme est à son aurore de foi et de certitude. Vous cherchez la lumière et l'enseignement, vous ne les trouverez point chez moi. Mais, si vous les cherchez au couvent, vous les y trouverez encore moins, car on abaissera sur votre visage un voile épais, et Ton vous dira que ce voile doit fermer à jamais les yeux de votre corps au spectacle des passions humaines, et ceux de votre intelligence à l'esprit de la lettre sacrée. Vous le promettriez en vain, l'intelligence transplantée sur certaines hauteurs ne peut plus redescendre. Quoique les cimes soient perdues dans les nuages, elle les préférera désormais au séjour de la terre. Elle se précipiterait en vain, tête baissée, dans de muets abimes, elle en ressortirait bientôt, ou ébranlerait son refuge dans les convulsions terribles de son agonie.

Enfin, vous le savez, vous le déclarez vous-même, vous ne pouvez rentrer sous cette loi du passé. Votre désir d'être religieuse s'/xprime comme un regret parce que vous sentez quil faudrait porter dans le cloître une âme aveugle et soumise; mais ce que vous sembiez vous proposer, ce vœu d'abstinence que vous êtes tentée violemment, dites-vous, de prononcer dans le secret de votre cœur, afm de mettre entre les vaines espérances et vous une barrière insurmontable, me paraît un remède pire que la mort.

D'abord, je vois dans votre avenir beaucoup de fondement à réaliser ces espérances de mariage et de maternité que je n'appellerai pas vaines, car elles sont justes et saintes, et Dieu sans doute les exaucera. Ensuite^ je sais que, s'il ne le fait pas, il vous en dédommagera magnifiquement; car la vertu trouve sa récompense en elle-même et en Dieu, qui sont une seule et même essence divine. Il vous fera entrer dans une voie de perfection que vous devez attendre et accepter, et non provoquer par l'impatience. Vous connaîtrez alors ces joie suprêmes de la sagesse victorieuse, ces moles voluptés de l'abstinence, dont parle un grand écrivain moderne. Cette quiétude de Tâme, cette force du sentiment et de l'intelligence dans la vie ascétique, sont à coup sûr la condition la plus noble et la plus précieuse que l'esprit humain puisse attendre. Mais c'est une destinée d'exception, une sorte de prêtrise libre et sublime que Dieu consacre dans le'mystère, en versant sur certaines têtes d'élite tous les parfums de son amour, tous les bienfaits de son adoption. Mais où seront ceux qui oseront prétendre à cette intimité avec la perfection céleste.

à celte fusion avec l'infini, sans avoir mérité de telles faveurs par de rudes combats, par de longues souffrances? Quel esprit audacieux sMmaginera qu'il suffît d'entrer dans le temple et de soulever le voile du sanctuaire pour embrasser la divinité! Il faut passer bien des jours et bien dos nuits à genoux sur les marches du parvis, il faut avoir affronté bien des soleils dévorants, essuyé bien des pluies glacées, avoir été battu par l'orage, courbé jusqu'à terre par le vent, ou bien il faut n'avoir pas eu un instant de faiblesse, une heure de langueur et de doute dans sa vie; il faut n'avoir rien commis ou tout expié, pour oser se présenter à la communion intime de la haute sagesse et de la haute piété. Si telle est votre ambition, Marcie, songez que c'est une ambition subite, ardente, audacieuse, et qu'à votre point de vue religieux et philosophique, il n'est peut-être donné aujourd'hui à dix personnes de réaliser. Ces épreuves terribles que les prêtres de Memphis faisaient subir à leurs adeptes avant de leur révéler les mystères sacrés sont une image de la persévérance et de l'humilité qui devraient préluder à de telles initiations.

D'ailleurs, il faudrait savoir si de semblables résolutions sont possibles à soutenir sans le concours des circonstances extérieures, sans une règle, sans une volontaire captivité, sans l'appareil des monastères, sans la consécration du vœu formulé, sans l'appui, l'aide et la force toujours éveillée d'une autorité matérielle solidaire envers le monde. L'Église catholique a jugé ces contraintes domestiques et sociales nécessaires à l'observation des vœux, et, voulant admettre tous ses lévites à l'état sublime de virginité, elle a dû procéder par tous les moyens pour

éviter le scandale des chutes ou pour cacher le désespoir des regrets.

11 ne m'appartient pas d'examiner une question aussi grave que serait celle de la nécessité de ce vœu chez le prêtre. Pour ma part, j'y ai toujours cru, même dans les plus superbes jours d'examen et de doute; mais, outre que je n'oserais rien trancher à cet égard^ il n'importe aucunement à notre sujet. Vous voulez disposer de votre sort par un vœu séculier, en dehors d'une religion formulée. Je crois que la chose n'est ni utile ni possible. Permettez-moi d'ailleurs de vous dire, Marcie, que ces volontés extrêmes, ces aveugles élans vers un but auquel il ne faudrait songer qu'en frissonnant, ne sont pas la marque certaine d'une véritable guérison. Ce sont des rayons de soleil vers la fin de l'orage, des fleurs épanouies aux approches du printemps. Mais il y aura encore des bourrasques terribles, il y aura de sombres nuits d'hiver. Tenez-vous en garde contre ces réactions, vous ne les éviterez pas; sachez les supporter sans désespoir de voir renaître le calme et recom mencer l'été. Combien ne seriez-vous pas troublée et épouvantée si de nouvelles crises survenaient après un serment où votre conscience et votre raison se trouveraient engagées au delà de vos forces ! Ne jurez pas, Marcie, ne jurez pas! Le destin peut sourire et la vie venir comme une coupe de miel s'offrir à vos lèvres pures. Aliéner la liberté de répondre aux secrets desseins d'une Providence dont vous n'avez pas le droit de douter, ce serait presque un crime. Je ne vous ai cité l'exemple d'Arpalice que pour vous montrer quelles douceurs peut offrir le célibat quand on a de fortes raisons pour s'y dévouer ; mais ces raisons

2âV LETTRES A MARCIE

n'existent pas pour vous, et vous n'avez pas conservé la foi naïve qui animait cette jeune fille: vos principes doivent vous suggérer des desseins moins romanesques^ mais plus réfléchis. De toutes les résolutions, la plus héroïque est justement celle que vous avez à suivre. Il s'agit à' attendre , et c'est en etiet ce fjue l'homme supporte le plus difficilement dans toutes les positions. Agir contre sa souffrance ne demande que de l'énergie; la subir quand o:i ne peut agir contre elle, c'est le fait de la force. Il est aisé, dans un jour d'enthousiasme, de disposer de soi et de sacrifier un avenir qui se présente sous la forme d'un rêve. Mais gouverner ses passions et ses volontés, jour par jour, heure par heure, recommencer chaque matin un ouvrage menacé et troublé chaque jour, reprendre au réveil une chaîne pesante, s'endormir tous les soirs en rattachant les anneaux de cette chaîne sans cesse brisée, ne se haïr et ne s'enorgueillir jamais, prendre patience avec soi-même, tendre le dos aux coups de la tempête en ne désespérant jamais d« toucher le port, c'est là une grande tâche, et ne croyez pas que vous pussiez la supporter si on vous ôtait le désir d'un état plus doux. Voas tomberiez dans une inertie dont la nature a horreur et contre

aquelle elle proteste en retournant au néant. Si vous n'aviez pas cette espérance parfois amêre et irritante, votre souffrance ne se sentirait pas ennoblie. Allez, la souffrance est bonne, la douleur est sainte quand on sait les accepter comme des épreuves venant d'en haut. Il est également coupable d'en provoquer et d'en éviter les atteintes. Le destin n'est impitoyable

qu'à ceux qui entrent en révolte contre lui. Et, après tout, soyez de bonuo foi. Cet état de l'âme

OÙ la douceur de l'espoir elle stoïcisme de l'abnégation tiennent la balance égale n'est pas dépourvu de joies secrètes et de mystérieux triomphes. Il y a de chastes rêves où l'objet des regrets et des désirs apparaît sous des formes angéliques, plus beau mille fois qu'il ne le fat ou qu'il ne le sera dans la vie réelle. Il y a des mouvements de fierté légitime où le témoignage d'une conscience pure nous défend et nous venge de la vaine compassion d'un monde insensé. Il y a surtout des heures d'eliasion où l'âme, victorieuse de ses épreuves, croit sentir le regard de Dieu se poser doucement sur elle et l'inonder d'une chaleur vivifiante. Ces lueurs sont fugitives; elles traversent rarement nos ténèbres. Telle est la volonté du ciel. Nul homme ne voudrait vivre et souffrir avec ses semblables s'il lui suffisait de se retirer du bruit et de se mettre à genoux pour recevoir l'ineffable rosée de famour. Mais à ceux qui acceptent la vie d'ici-bas telle qu'elle est imposée, à ceux qui boivent humblement un calice inévitable. Dieu se manifeste assez souvent et assez sensiblement pour que famé attristée se ranime, tressaille, s'attendrisse et continue sa route sur le dur sentier en se disant que Dieu la regarde et ne la laissera pas périr.

0 mon Dieu, ô lumière, ô sagesse, ô amour! quand toi: esprit passe, quelles sont ces larmes inattendues que le parfuin d'un lis ou le chant d'un insecte attirent sur nos paupières desséchées ? Après nos nuits d'angoisse, quand la sagesse humaine, lasse d'arguments sans conviction et de conseils sans puissance, tombe vaincue et brisée sous le poids de nos douleurs, quel est ce frisson inconnu qui parcourt nos veines et ce réveil de la confiance qui lève impérieu-

226 LETTBES A MARCIE

sèment nos bras vers toi, comme si nous avions senti ton souflle ai^âter l'univers? Pourr[uoi le vent qui froisse les roseaux et courbe les saules emporte-t-il notre angoisse comme une feuille sèche qui se perd dans l'espace? Quel pouvoir la brise du crépuscule a-t-elie sur mon esprit et sur mes sens? Pourquoi cette étoile qui va s'éteindre jette-t-elle tout à coup un éclat si vif, que mon espoir s'envole vers elle et me fait bondir d'une joie insensée? Qu'y a-t-il de commun entre ce soleil perdu dans les abîmes de l'infmi et moi, atome indiscernable, rampant à la surface d'un monde roulant dans les ténèbres? 0 étoile, me verrais-tu, me connaîtrais-tu^ m'aimeraistu? 0 vent du matin, est-ce à moi que tu parles? 0 mes yeux, quelle main invisible a rouvert vos sources taries ? 0 mes bras, quels fantômes avez-vous cru embrasser en vous dressant tout à coup vers le ciel?...

0 Marcie ! certains élans de l'âme, rapides comme l'éclair et vagues comme l'aube, suffisent à calmer ces lentes douleurs qui nous rongent, à faire crouler cette montagne de plaintes et d'ennuis si péniblement entassée durant nos lâches révoltes. Nous ne voyons pas d'où découle le baume, nous ne pouvons conserver la manne divine au delà du temps nécessaire pour ranimer nos forces et nous empêcher de mourir; mais elle tombe chaque jour dans le désert; et, quand nous doutons de la main qui la verse, c'est quand nous avons négligé de l'invoquer, c'est quand nous avons oublié de purifier le vase que le Seij^ rieur a commandé de tenir toujours prêt ù recevoir ses dons.

Marcie, ne promettez pas, demandez ; ne refusez pas, acceptez; ne doutez pas. priez.

LETTRES A MiAECIE

YI

Les femmes, dites-vous, ne sont pas philosophes et ne peuvent pas l'être. Si vous ramenez le mot de philosophie à son sens primitif^ amour delà sagesse, je crois que vous pouvez, que vous devez cultiver la philosophie. Je sais qu'aujourd'hui on donne le titre de philosophes aux hommes les moins voués à la pratique de la force et de la vertu. Il suffit qu'on ait étudié ou professé la science des sages, ou seulement qu'on ait rêvé quelque système de législation fantastique, pour être gratifié du titre que portèrent Aristote et Socrate. Mais Tœuvre de la philosophie est ouverte à vos regards, et vous pouvez y puiser tous les secours dont votre âme a besoin. C'est une œuvre immense,, éternelle; une sorte d'encyclopédie de l'intelligence commencée avec le monde, et à laquelle le progrès de chaque siècle, résumé par la parole ou l'action de ses grands hommes, vient apporter son tribut de matériaux. Ce travail ne finira qu'avec la race humaine, et il faudrait nier la raison et la vérité avant de prouver que cette seule vraie richesse, ce seul légitime héritage de l'humanité n'est accessible qu'à certains élus. Chaque âge, chaque sexe, chaque posidon sociale y doit trouver un aliment proportionné à ses forces et à ses besoins. On enseigne la philosophie aux jeunes garçons; on devrait nécessairement l'enseigner aux jeunes filles,

Je sais quc; cerlains préju^é^ refusent aux femmes le floii d'une volonté îrusceptible d'être éclairée, l'exercice d'une persévérance raisonnée. Beaucoup d'hommes aujourd'hui font profession d'affirmer physjologiquement et philosophiquement que la créature mâle est d'une essence supérieure à celle de la créature femelle. Cette préoccupation me semble assez triste, et, si j'étais femme, je me résignerais difficilement à devenir la compagne ou seulement l'amie d'un homme qui s'intitulerait mon dieu : car audessus de la nature humaine je ne conçois que la nature divine: et, comme cette divinité terrestre serait difficile à justifier dans ses écarts et dans ses erreurs, je craindrais fort de voir bientôt la douce obéissance, naturellement inspirée par l'être qu'on aime le mieux, se changer en haine instinctive qu'inspire celui qu'on redoute le plus. C'est un étrange abus de la liberté philosophique de s'aventurer dans des discussions qui ne vont à rien de moins qu'à détruire le lien social dans le fond des cœurs, et ce qu'il y a de plus étrange encore, c'est que ce sont les partisans fanatiques du mariage qui se servent de l'argument le plus propre à rendre le mariage odieux et impossible. Réciproquement l'erreur atlreuse de la promiscuité est soutenue par les hommes qui défendent l'égalité de nature chez la femme. De sorte que deux vérités incontestables, l'égalité des sexes et la sainteté de leur union légale, sont compromises de part et d'autre par leurs propres champions. Les aphorismes maladroits de la supériorité masculine n'ont pris cette âcreté, je vous l'ai dit. qu'à cause des prétentions excessives de l'indépendance féminine.

L'é£,^alité, je vous le disais précédemmont. n'c-t pas

la similitude. Un mérite égal ne fait pas qu'on soit propre aux mêmes emplois, et, pour nier la supériorité de l'homme, il eût suffi de lui confier les attributions domestique:^ delà femme. Pour nier V identité des facultés de la femme avec celles de l'homme, il suffirait de même de lui confier les fonctions publiques viriles; mais, si la femme n'est pas destinée à sortir de la vie privée, ce n'est pas à dire qu'elle n'ait pas la même dose et la même excellence de facultés applicables à la vie qui lui est assignée. Dieu serait injuste s'il eût forcé la moitié du genre humain à rester associée éternellement à une moitié indigne d'elle; autant vaudrait l'avoir accouplée à quelque race d'animaux imparfaits. A ce point de vue. il ne manquerait plus aux conceptions systématiques de l'homme que de rêver, pour suprême degré de perfectionnement, l'anéantissement complet de la race femelle et de retourner à l'état d'androgyne.

Eh quoi ! la femme aurait les mêmes passions, les mêmes besoins que l'homme, elle serait soumise aux mêmes lois physiques, et elle n'aurait pas Tintelligence nécessaire à la répression et à la direction de ses instincts? On lui assignerait des devoirs aussi difficiles qu'à l'homme, on la soumettrait à des lois morales et sociales aussi sévères, et elle n'aurait pas un libre arbitre aussi entier, une raison aussi lucide pour s'y former ! Dieu et les hommes seraient ici en cause. Ils auraient commis un crime, car ils auraient placé et toléré sur la terre une race dont l'existence réelle et complète serait impossible. Si la femme est inférieure à l'homme, qu'on tranche donc tous ses liens, qu'on ne lui impose plus ni amour fidèle ni maternité légitime, qu'on détruise même pour elle

les lois relatives à la sûreté de la vie et de la propriété, qu'on lui fasse la guerre sans autre forme de procès. Des lois dont elle n'aurait pas la faculté d'apprécier le but et l'esprit aussi bien que ceux qui les créent seraient des lois absurdes, et il n'y aurait pas de raison pour ne pas soumettre les animaux domestiques à la législation humaine.

Non, Marcie, loin de moi, loin de vous cette pensée que vous n'êtes pas apte à concevoir et à pratiquer la plus haute sagesse que les hommes aient pratiquée ou conçue. La précipitation de vos desseins, l'ardeur de vos pensées inquiètes ne prouvent rien sinon que vous avez une âme forte et que vous n'avez pas encore trouvé la nourriture qu'elle réclame. Cherchez-la dans les livres sérieux. Appliquezvous à les comprendre, et, si vous sentez quelquefois vos facultés rebelles, sachez bien qu'elles sont ainsi par inexpérience et non par impuissance. Les femmes reçoivent une déplorable éducation; et c'est là le grand crime des hommes envers elles. Ils ont porté l'abus partout, accaparant les avantages des institutions les plus sacrées. Ils ont spéculé jusque sur les sentiments les plus naïfs et les plus légitimes. Ils ont réussi à consommer cet esclavage et cet abrutissement de la femme, qu'ils disent être aujourd'hui d'iustitution divine et de législation éternelle. Gouverner est plus difficile qu'obéir. Pour être le chef respectable d'une famille^ le maître aimé et accepté d'une femme, il faut nne force morale individuelle, les lois sont impuissantes. Le sentiment du devoir, seul frein de la femme patiente, l'élève tout à coup au-dessus de son oppresseur. La fanûUe, témoin équitable et juge désintéressé, porte son jugement et son respect exclu-

sivement sur celui des époux qui se montre le plus sage et le plus attaché à la vertu. La haine du despote s'en accroît, et souvent la loi est forcée d'intervenir pour soustraire à ses fureurs une victime épuisée.

Pour autoriser cet oubli des devoirs et pour empêcher la femme d'accaparer par sa vertu l'ascendant moral sur la famille et sur la maison, l'homme a dû trouver un moyen de détruire en elle le sentiment de la force morale, afin de régner sur elle par le seul fait de la force brutale; il fallait étouftér son intelligence ou la laisser inculte. C'est le parti qui a été pris. Le seul secours moral laissé à la femme fut la religion, et l'homme, s'aftranchissant de ses devoirs civils et religieux, trouva bien que la femme gardât le précepte chrétien de souffrir et se taire.

Le préjugé qui interdit aux femmes les occupations sérieuses de l'esprit est d'assez fraîche date. L'antiquité et le moyen âge ne nous offrent guère, que je sache, d'exemples d'aversion et de systèmes d'invectives contre celles qui s'adon^ient aux sciences et aux arts. Au moyen âge et à la renaissance, plusieurs femmes d'un rang distingué marquent dans les lettres. La poésie en compte plusieurs. Les princesses sont souvent versées dans les langues anciennes, et il y a un remarquable contraste entre les ténèbres épaisses où demeure le sexe et les vives lumières dont les femmes de haute condition cherchent à s'éclairer. Ces honorables exceptions n'excitent aucune haine chez les contemporains, et sont, au contraire, mentionnées par les écrivains de leur siècle sur un pied d'égalité qui serait à tort ou à raison fort contesté dans les mœurs littéraires d'aujourd'hui. Les chefs de famille avaient-ils autrefois plus de gravité et de

232 LETTRES A MARCIR

justice? La foi religieuse leur inspirait-elle des sentiments plus doux et plus nobles envers leurs épouses? Je le pense; la loi de l'Église fondée sur les impérieux préceptes de saint Paul n'a jamais été réclamée par les maris avec plus d'âpreté que depuis la transgression de toutes les autres lois de l'Église et l'oubli de tous les autres apôtres. Quelque éloigné qu'on fut déjà, il y a cinq cents ans, de l'esprit du christianisme, l'esprit public issu et formé de cette philosophie chrétienne commandait aux hommes l'accomplissement de leurs devoirs domestiques. Le mari est aisément absolu lorsqu'il est juste et bon. La femme obéit instinctivement à ce qu'elle aime : esclave tendre et infatigable de ses enfants au berceau, comment ne serait-elle pas soumise volontairement à des conseils sages et affectueux? Il est certain que le iien de la famille a été en se relâchant avec les époques de brillantes corruptions , et le xvm*" siècle a porté une atteinte mortelle à la dignité du lien conjugal.

La principale raison de ce fait est l'énervement du caractère viril déjà préparé sous les règnes précédents, et consommé sous le long et paisible règne de Louis XV. Jusque-là, le système de guerres continuelles qui opposait des obstacles matériels au développement de l'esprit humain, a tenu la généralité des deux sexes dans une ignorance à peu près égale. La marche de la science et de la philosophie n'est pas suspendue, mais quelques élus seulement peuvent s'arracher aux préoccupations politiques, s'isoler et cultiver le champ sublime sur des hauteurs inaccessibles à la foule. Les agitations sociales, ici les croisades, plus loin les guerres de schisme, em-

portent l'homme loin de ses pénates, et laissent à la tPte de la famille la femme investie d'une autorité non contestée; si ses attributions sont considérables, si son rôle est important dans la société, l'instruction qu'elle peut avoir acquise est d'un avantage réel pour la fortune et la dignité de son époux.

Bruyamment occupé au dehors, il aime dans ses heures de loisir et de calme à trouver ses affaires bien gouvernées et ses enfants bien élevés. Le pauvre voit régner sous son humble toit l'économie, sa seule richesse, et sourit au gouvernement humble et laborieux de sa compagne. Ainsi, là où la femme remplit ses vrais devoirs, l'homme, loin d'y apporter obstacle et de se livrer à cette basse jalousie d'autorité domestique qu'engendre l'oisiveté, applaudit aux travaux de son associée, ministre solidaire de ses véritables intérêts.

Mais la guerre est suspendue. La tolérance étouffe heureusement les guerres de religion. La lumière se répand sur les masses. Le despotisme à son déclin jette une dernière clarté sur le monde étonné de se sentir si enchaîné et si libre à la fois. La fermentation des esprits apporte dans les idées un désordre effrayant. L'impunité du vice entraîne ceux-ci, le progrès de la raison attire ceux-là. Chacun obéit à ses instincts et à ses sympathies ; car, jusque-là, il a fallu étouffer instincts et sympathies pour défendre l'existence matérielle que l'industrie commence à affranchir des luttes sociales. Une crise providentielle terrible et magnifique va entraîner l'humanité dans une nouvelle phase de vie. Les croyances religieuses cherchent à se dégager de leurs langes, le sentiment de l'indépendance bouillonne dans toutes les veines,

le règne de la vérité s'annonce à l'horizon. Mais^ dans son empressement, la société, arrachée à son repos et à ses songes de ténèbres, se précipite dans des voies encore sombres, et son salut se prépare au sein d'une déplorable confusion. La lutte du passé et de l'avenir s'engage sur tous les points. L'homme ne doit conquérir son domaine qu'au prix de son sang et de ses sueurs. Les institutions sont ébranlées, les mœurs se corrompent odieusement. Le volcan verse par ses mille cratères la fange immonde et la lave brûlante qui vont labourer la terre et féconder son sein glacé. Combien d'années de crimes et d'héroïsme, d'abjection et de grandeur, jointes aux années déjà écoulées depuis que le volcan est en fusion, faudraitil encore subir avant d'atteindre au résultat de tant de fatigues et d'efforts? Nous ne le savons pas^ mais nous voyons que l'œuvre marche et que rien ne l'entrave. Espérons, et, pour nous aider au courage, tâchons de comprendre et de constater l'état des mœurs depuis que cette révolution est en travail.

GARL

Après la mort de Cari, le séjour de Vienne me devint insupportable, et, résolu à me distraire, je partis seul et à pied pour les montagnes. Je parcourus la Misnie, je contemplai ses plus beaux sites sans y retrouver les mêmes impressions qu'autrefois. L'ennui et l'eifroi de la solitude m'y poursuivirent. Je me débattais contre mon chagrin avec une folle inquiétude; c'était le premier de ma vie, et j'ignorais que, de tout ce qui passe, le souvenir des morts est ce qui s'efface le plus vite. Aujourd'hui, lorsque je songea mon pauvre Cari, je me sens tout honteux et tout repentant de la précipitation avec laquelle j'ai pu me jeter dans des sentiers nouveaux, caresser des espérances qu'il n'avait pas partagées, me livrer à des soins qu'il n'avait ni connus ni désirés. Je suis effrayé de la brièveté de mon deuil, et, si je puis mêle pardonner, c'est en reportant mes regards sur les événements subséquents de ma vie; c'est en m'assurant bien que mon âme, comme celle de tous les hommes, est un sol changeant, jonché tantôt de fleurs, tantôt defeuil-

les sèches; aujourd'hui enseveli sous la neige, demain réjoui et fécondé par la plus faible brise du printemps.

Peut-être qu'à l'époque où le souvenir de Garl était chez moi si vif et si poignant, j'étais moins malheureux que je ne suis aujourd'hui, ilistrait et consolé. Je croyais à la durée des souvenirs, à la force des sentiments ; et maintenant, que suis-je? de quoi suis-je certain ?

Il y eut alors dans ma vie une aventure assez étrange, qui, tout en réveillant mes regrets, les adoucit, parce qu'elle leur donna un caractère romanesque et poussa mon esprit malade hors des limites sombres de la réalité.

L'aspect des lieux tant de fois parcourus avec mon ami me rendait sa perte et mon isolement de plus en plus sensibles. Je résolus de voir une contrée nouvelle et de fuir sa trace chérie avec autant de soin que je l'avais recherchée. Je parcourus la Styrie, et je poussai dans le Tyrol. Garl avait bien traversé cette dernière province, mais rapidement et sans moi. Rien ne l'y avait assez occupé pour qu'il m'en parlât avec quelque suite. Je m'y croyais donc à l'abri des vives émotions que la Misnie m'avait fait éprouver.

J'y trouvai, en etfet, plus de distractions qu'ailleurs. Quoique la saison fut belle, la route était difficile et même dangereuse, à cause des fréquents orages de la canicule. Le pays prenait, à mesure que je me dirigeais vers Inspruck, un caractère de grandeur qui me pénétrait et m'arrachait à mes pensées ordinaires. Tout allait mieux pour moi que dans les semaines précédentes, lorsque, après avoir essuyé une grande fatigue dans les défilés du mont Brenner, je

fus pris, à H,... d'un accès de tièvre as.sez violent et forcé de garder le lit pendant plusieurs jours. J'étais logé à l'hôtel de l'Aigle blanche^ unique et sale auberge de ce pauvre village. J'y manquais de tout, et, pour surcroit de malheur, j'avais affaire au plus dur de tous les hôtes. Ma tenue de touriste faisait penser à cet avare qu'il aurait médiocrement à spéculer sur moi, et mon état d'accablement physique et moral ne me permettait guère de me plaindre. Je fus abandonné sur un misérable grabat, et bien me prit d'être assisté de la plus robuste constitution. Heureusement aussi, la Providence^ qui nous visite sous une forme inattendue dans nos détresses, m'envoya un ami : humble, douce et touchante assistance qui ne s'eifacera jamais de mon souvenir.

Cet ami, c'était le plus jeune des enfants de l'aubergiste^ garçon de quinze à seize ans, grand, mince, maladif, peu intelligent en apparence, mais plein de zèle généreux et de naïves attentions. Sa bonté naturelle l'ayant porté à me secourir, il fit tout ce qui dépendait de lui pour réparer la grossière indifférence et les suspicions cupides de son père. Ce qu'il put me procurer fut peu de chose, et, en vérité, je n'avais guère besoin que d'eau à boire à grandes doses, et d'un peu de société ; car rien n'augmentait ma fièvre, comme l'efiroi de me trouver seul et privé des soins de l'afïection au début d'une maladie dont le degré de gravité était matière pour moi à de pénibles conjectures.

Mon jeune hôte passa plusieurs nuits à mon chevet, et, dans le jour^ il vint d'heure en heure s'informer de mon état, malgré les dures remontrances et les menaces brutales de son père, qui semblait le haïr et qui

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le traitait plus mal qu'aucun de ses domestiques.

Si quelque chose pouvait excuser cette cruauté de la part d'un père, il serait vrai de dire que renfanl était très-peu propre aux devoirs de sa profession. Il est impossible d'être plus gauche, plus préoccupé, plus indolent que ne l'était mon pauvre garde-malade. Le premier jour, son air distrait et presque hébété, sa lenteur à exécuter mes moindres désirs, m'avaient causé une telle impatience, que je l'avais maudit, lui et toute sa race; mais bientôt le contraste de sa bonne volonté et de son intérêt avec la malveillance et l'inhumanité de son père me toucha vivement ; je lui parlai avec douceur, avec gratitude, et il parut s'attacher à moi.

Par une coïncidence singulière, il s'appelait Cari, et le nom de mon pauvre ami, ce nom qui résonnait pour moi avec tant de force, d'activité, de génie musical, de tendresse expansive, placé sur la figure malingre et insipide d'un garçon d'auberge, m'avait véritablement irrité dans les premiers jours de maladie. Ce nom, retentissant à mon oreille, ou se perdant au fond des corridors, me causait des tressaillements involontaires. Au milieu des rêveries de la fièvre, le spectre de mon ami m'apparaissait sans cesse; je me croyais atteint de la même fièvre cérébrale qui l'avait emporté : je le voyais près de mon lit, debout et me tendant la main pour m'emmener avec lui dans une fosse entr'ouverte. Puis j'entendais sa voix faible et mourante m'appeler, m'eiigager à le suivre; et tout à coup, des entrailles de la terre, une autre voix rauque et infernale appelaitCaii à plusieurs reprises.

— Tu l'entends, disait mon ami, la mort s'impatiente, elle réclame sa proie.

— Garl^ au nom du diable, ne descendras-tu pas? criait la voix sinistre.

— Me laisseras-tu partir seul pour l'éternité ? disait Cari. Crains-tu de me suivre dans la tombe ?

Alors, je faisais un violent effort pour m'élancer vers mon ami, et je m'éveillais enfin baigné d'une sueur froide, l'œil égaré, la tête en feu ; mais, au lieu du fantôme, je ne voyais au pied de mon lit que le pauvre garçon d'auberge, avec sa face pâle et son air consterné, tandis que la voix diabolique de son père l'appelait en jurant du fond de la cuisine, située précisément audessous de mon plancher vermoulu.

Quand je me sentis convalescent, je commençai à discourir avec le pauvre Garl. J'obtins facilement sa confiance. Il me dit qu'il était le plus malheureux des êtres, que son père le haïssait, le rouait de coups à la plus frivole incartade, et que tout ce qu'il désirait au monde, c'était de quitter à jamais la maison paternelle.

— Si je ne l'ai pas fait encore, ajouta-t-il, c'est que, étant d'une mauvaise santé et n'étant pas propre à grand'chose, je craindrais d'être réduit à demander l'aumône ; ce qui serait peut-être moins malheureux que d'être traité comme je le suis, mais ce qui me cause une insurmontable répugnance.

Ces plaintes m'inspiraient une vive compassion, et en même temps le désir de soustraire mon jeune hôte à sa triste destinée. Mais j'hésitai J)eaucoup à m'en charger, car je n'étais pas assez riche pour l'emmener en quaUté d'ami. Tout ce que je pouvais, c'était d'en faire mon domestique, et, malgré toute sa vertu, il

m'était facile de voir que personne n'était inoin,-» propre à ce rôle. Il était d'une constitution trè>t'aihle, comme je l'ai dit, et je le croyais atteint de quelque maladie chronique ; car l'état peu brillant de ses facultés intellectuelles, l'espèce d'assoupissement qui s'emparait de lui à chaque instant, son défaut de mémoire et de prévoyance, tant de langueur et d'apathie dans un être si sincèrement dévoué, sa mélancolie que n'éclairait jamais un rayon de la gaieté de son âge, tout annonçait un désordre sérieux, incurable peut-être, dans son organisation.

Quoi qu'il en soit, un jour que son père l'avait cruellement maltraité pour s'être oublié trop longtemps près de moi, je me décidai à le prendre sous ma protection. La vue de son sang, les traces d'un châtiment inique subi avec patience pour l'amour de moi, me saisirent d'une telle compassion, que je me serais méprisé si j'avais pu balancer davantage. Je fis monter maitre Peters^ et je lui déclarai que j'allais le dénoncer à la justice du canton comme meurtrier de son enfant, s'il n'accédait à la proposition que je voulais lui faire. Il prit un air fort insolent; mais, quand il eut jeté un regard de côté sur ma bourse qui était encore assez ronde, et que j'avais posée à dessein sur la table, il se calma et attendit l'explication. Aussitôt que j'eus fait la première ouverture :

— Mille diables ! s'écria-t-il, vous voulez emmener ce paresseux, cet inutile, ce dort debout'^. Si j'en avais dix comme lui, je vous les donnerais tous par-dessus le marché. Débarrassez-moi de ce fardeau, et que j'en entende parler le moins possible ; ce sera le mieux.

L'attaire fut conclue sur-le-champ. Je demandai à Cari ce qu'il voulait gagner.

CAÏiL 241

— Rien du tout, que ma nourriture, répondit-il. Vous me donnerez vos vieux habits pour me couvrir. Hélas ! monsieur, je suis si faible et si borné, que toute prétention serait bien déplacée de ma part.

— Pauvre enfant ! lui dis-je, ton cœur est bon et noble ; si ton intelligence ne seconde pas tes intentions , et que je manque de patience avec toi, il faudra me le pardonner, et, pour m' apaiser, il suffira de me rappeler les soins que tu viens de me prodiguer.

Quelques jours après, nous étions sur la route d'Inspruck, Garl et moi. J'étais parti un peu plus tôt peut-être que mes forces ne me le permettaient; car, vers le milieu du jour, je me sentis accablé d'une telle fatigue , que je ne pus atteindre le village où je m'étais proposé de me rafraîchir. Je me jetai dans un pré à l'ombre d'une haie, et j'y goûtai quelques heures d'un sommeil délicieux.

Quand je m'éveillai , je vis Cari endormi près de moi, dans l'attitude d'un chien fidèle qui garde son maître; mais son sommeil était si profond, qu'on eût bien pu m'égorger mille fois avant qu'il s'en aperçût Je le secouai à plusieurs reprises. Je l'appelai de toutes mes forces : tout fut inutile ; c'était une véritable léthargie. J'en pris un peu d'humeur. Il se pouvait que Garl fût en proie à de telles infirmités, qu'il me serait un véritable fléau, et j'eus un instant la pensée coupable de glisser dans son sac la moitié de ma bourse et de l'abandonner à la destinée. Mais j'eus bientôt horreur de ce dessein égoïste et lâche. Si le pauvre Garl était réellement atteint de maladie, ne lui devais-je pas mes soins, à lui qui m'avait

prodigue les siens au péril de sa vie? Que serais-je devenu s'il m'eût abandonné quelques jours auparavant, lorsque j'étais comme lui plongé dans un sommeil qui ressemblait à la mort?

— 0 Cari, (j toi qui n'es plus sur ia terre, m'écriai-je, ô le plus inspiré des artistes, ô le meilleur des amis! cette criminelle pensée ne te fut pas venue, et, si ton âme plane sur moi, sans cesse, comme je l'ai cru voir dans les révélations de la fièvre, elle s'indigne, à l'heure qu'il est, de découvrir ce mouvement d'ingratitude. 0 Cari î que ton ombre veille sur moi et sur mon triste compagnon! que ton souvenir protège cette chétive et infortunée créature, à qui Dieu réserva ton nom, sans doute pour qu'elle me fût à jamais sacrée!...

Je sentis une larme baigner ma paupière, et, cédant à un mouvement instinctif, je tirai ma flûte de son étui et je la fis résonner pour la première fois depuis la mort de Cari. Jusque-là, il m'avait clé impossible d'entendre un son nmsical sans être irrité dans tous mes nerfs. En cet instant, je me sentis, au contraire, inondé d'une volupté mélancolique, en faisant redire à plusieurs reprises aux échos tyroliens cette phrase d'un chant religieux, dernière pensée musicale de mon ami, au milieu de laquelle il avait été surpris par la mort^

i. Celte phrase musicale a été donnée a George Sand par Haléry.

Tout à coup , le jeune Cari s'éveilla : ses joues blêmes s'enflammèrent d'un éclat singulier, et les lignes pures mais inanimées de son visage reçurent un tel ébranlement, qu'un instant il me parut aussi beau que, jusqu'alors, je l'avais trouvé insignifiant. Frappé de cette métamorphose, je m'arrêtai brusquement pour lui demander s'il comprenait la musique, et s'il était un peu musicien, comme le sont presque tous les villageois de cette contrée.

Mais Garl reprit en un clin d'œil sa pâleur et son insensibilité habituelle; il se frotta les yeux, bâilla, me demanda si je lui avais parlé, et j'eus la mortification de m'avouer qu'un instant d'exaltation musicale et sentimentale m'avait abusé sur Témotiou de Gaii. Honteux de cette faiblesse d'esprit, je remis ma llùte dans l'étui, et j'engageai Garl à renouer son sac de voyage et à se remettre en route avec moi.

J'avais un peu d'humeur, et je lui fis observer que le soleil baissait, qu'il avait dormi bien longtemps, qu'il avait le sommeil bien lourd, le tout d'un ton assez aigre. Mais le pauvre diable était accoutumé à tant de rigueur, qu'il ne s'aperçut pas de mon impatience. Il me répondit avec une doaceur angélique :

— n y a longtemps que je vis dans la misère et dans l'inquiétude, que je ne connaissais presque plus le sommeil ; depuis ce matin, je suis bien, je suis heureux, et je dors pour tout le temps que j'ai veillé. Et puis, ajouta~t-il d'un air simple, j'ai passé bien des nuits sans me coucher pendant que vous étiez malade.

Vivement attendri de cette réponse, je gardai un instant le silence.

— Garl, lui dis-je ensuite, rappelez-vous une

propre mort, et si je ne venais pas de lui fermer réellement les yeux une seconde fois. J'essayai de me rendormir; mais les mômes images me poursuivirent. Plusieurs fois je m'éveillai, plusieurs fois jù^ retombai dans une sorte de léthargie; et la veille et le sommeil troublaient également ma raison : l'un et l'autre remplissaient de terreurs puériles ma tête affaiblie... Lorsque j'avais les yeux fermés, je croyais entendre la phrase musicale que Cari avait écrite le jour de sa moi't et qu'il murmurait ea exj)irant, la même que j'avais jouée sur ma flûte dans la matinée. Quand j'avais les yeux ouverts, il me semblait que l'orgue venait de la jouer, et que la vibration remplissait encore les nefs sonores. Les voûtes, baignées d'une lueur incertaine, flottaient et oscillaient sur ma tète; chaque chapelle semblait me renvoyer un son. Demiévanoui sur les marbres , fatigué de ces hallucinations, je me levai, je pris mon front dans mes mains, j'essayai de marcher. Mais quels termes pourraient rendre ce que j'éprouvai en entendant la nef se remplir en réalité des sons de l'orgue? Ce n'était plus une illusion, une main pressait les touches, les flancs du vaste instrument gémissaient en chantant l'introduction et les premières mesures de l'hymne fatal.

Je me cachai la figure dans mon manteau et je me prosternai sur le pavé de l'église. Convaincu que j'allais voir sortir de terre une ronde infernale, et que, pour me punir de ma vie peu chrétienne, des spectres allaient me tourmenter, je récitai plusieurs formules d'exorcisme et restai dans celte posiure si longtemps, que l'aube blanchissait les vitraux lorsque je me hasardai à regarder autour de moi. Tout était calme : le cri des moineaux voltigeant et becquetant

aux croisées interrompait seul le silence ; Garl dormait dans son confessionnal. J'eus beaucoup de peine à l'éveiller; il n'avait rien entendu, et je n'osai pas insister sur mes questions dans la crainte de lui sembler fou. Nous gagnâmes une auberge; un peu de nourriture répara mes forces ; je me jetai sur un lit, où je dormis quelques heures assez tranquillement. Néanmoins, cette nuit m'avait laissé une si fâcheuse impression, que je m'obstinai à quitter F..., bien que la journée fût avancée ;, et qu'il fallût faire quatre lieues pour coucher à T . . .

A peine étions-nous à la moitié du trajet, qu'un vent violent s'éleva ; l'horizon était chargé d'une zone violette qui envahit le ciel avec rapidité; de larges gouttes de pluie commencèrent à trouer la neige dont le fragile rempart bordait notre chemin, car nous étions alors au passage le plus élevé du mont Brenner, et, quoique nous fussions en plein été, un froid piquant se faisait sentir. Bientôt le tonnerre gronda et le vent devint si violent, que nous avions de la peine à marcher. Il fallait se hâter pourtant : nous traversions la région des glaces, et Garl disait que, si nous pouvions atteindre sans accident la région située au bas des rochers, les forêts de sapins nous préserveraient des avalanches. Nous eûmes le bonheur de sortir sans accident de ce défilé périlleux; l'orage se calmait, et nous nous croyions sauvés, lorsqu'une nuée rougeâtre creva au-dessus de nous et nous assaillit d'une grêle si forte, que nous eussions été meurtris et défigurés sans l'abri d'une grotte où nous nous réfugiâmes. Des torrents de pluie succédèrent à la grêle; et, quand il nous fut possible de quitter la grotte, le soleil était couché. Le ciel, couvert de nuées

propre mort, et si je ne venais pas de lui fermer réellement les yeux une seconde fois. J'essayai de me rendormir; mais les mômes images me poursuivirent. Plusieurs fois je m'éveillai, plusieurs fois j« retombai dans une sorte de léthargie; et la veille et le sommeil troublaient également ma raison : l'un et l'autre remplissaient de terreurs puériles ma tête affaiblie... Lorsque j'avais les yeux fermés, je croyais entendre la phrase musicale que Garl avait écrite le jour de sa mort et qu'il murmurait en v^^xpirant, la même que j'avais jouée sur ma ilûte dans la matinée. Quand j'avais les yeux ouverts, il me semblait que l'orgue venait de la jouer, et que la vibration remplissait encore les nefs sonores. Les voûtes, baignées d'une lueur incertaine, flottaient et oscillaient sur ma tête; chaque chapelle semblait me renvoyer un son. Demiévanoui sur les marbres , fatigué de ces hallucinations, je me levai, je pris mon front dans mes mains, j'essayai de marcher. Mais quels termes pourraient rendre ce que j'éprouvai en entendant la nef se remplir eu réalité des sons de l'orgue? Ce n'était plus une illusion, une main pressait les touches, les flancs du vaste instrument gémissaient en chantant l'introduction et les premières mesures de l'hymne fatal.

Je me cachai la figure dans mon manteau et je mo prosternai sur le pavé de l'église. Convaincu que j'allais voir sortir de terre une ronde infernale, et que, pour me punir de ma vie peu chrétienne, des spectres allaient me tourmenter, je récitai plusieurs formules d'exorcisme et restai dans celte posture si longtemps, que l'aube blanchissait les vitraux lorsque je me hasardai à regarder autour de moi. Tout était calme : le cri des moineaux voltigeant et bL3cquetant

aux croisées interrompait seul le silence ; Garl dormait dans son confessionnal. J'eus beaucoup de peine à l'éveiller; il n'avait rien entendu, et je n'osai pas insister sur mes questions dans la crainte de lui sembler fou. Nous gagnâmes une auberge; un peu de nourriture répara mes forces ; je me jetai sur un lit, où je dormis quelques heures assez tranquillement. Néanmoins, cette nuit m'avait laissé une si fâcheuse impression, que je m'obstinai à quitter F..., bien que la journée fût avancée, et qu'il fallût faire quatre lieues pour coucher à T...

A peine étions-nous à la moitié du trajet, qu'un vent violent s'éleva ; l'horizon était chargé d'une zone violette qui envahit le ciel avec rapidité; de larges gouttes de pluie commencèrent à trouer la neige dont le fragile rempart bordait notre chemin, car nous étions alors au passage le plus élevé du mont Brenner, et, quoique nous fussions en plein été, un froid piquant se faisait sentir. Bientôt le tonnerre gronda et le vent devint si violent, que nous avions de la peine à marcher. Il fallait se hâter pourtant : nous traversions la région des glaces, et Garl disait que, si nous pouvions atteindre sans accident la région située au bas des rochers, les forêts de sapins nous préserveraient des avalanches. Nous eûmes le bonheur de sortir sans accident de ce défilé périlleux; l'orage se calmait, et nous nous croyions sauvés, lorsqu'une nuée rougeâtre creva au-dessus de nous et nous assaillit d'une grêle si forte, que nous eussions été meurtris et défigurés sans l'abri d'une grotte où nous nous réfugiâmes. Des torrents de pluie succédèrent à la grêle; et, quand i! nous fut possible de quitter la grotte, le soleil était couché. Le ciel, couvert de nuées

grisâtres éparses sur loas les points, passa sans crépuscule du jour à la nuit. Le chemin était emporté en mille endroits ; les torrents grossis avaient donné naissance à mille ruisseaux fougueux qui grondaient autour de nous, sans que nous pussions éviter leur rencontre farouche ; nous tombâmes plusieurs fois et j'eus un poignet foulé sur les roches. Pour comble de malheur, au moment où nous descendions sur des sables glissants labourés par les eaux, Garl, qui marchait devant moi et qui prétendait que le village oii nous devions coucher était situé au bas de la côte, s'arrêta pensif et me dit :

— Je ne vois pas les lumières de T...; il faut que nous nous soyons trompés de chemin, car ce village devrait être ici, à main gauche, et...

Le vent nous apporta en ce moment un brait semblable à celui d'une cataracte.

— C'est une avalanche mryrte^ dit Garl ; elle roule tout doucement de l'autre côté de la montagne.

Le bruit continua.

— Avançons, lui dis-je.

— Non pas, répondit-il ; ce n'est pas une avalanche qui descend; c'est la grande cascade de Saint-Guillaume, et nous tournons le dos au village.

C'était bien le ca;^ d'envoyer Cari à tous les diables; mais j'étais accablé de fatigue, il ne me restait plus de force pour l'impatience. Je le priai de s'assurer de la vérité et de descendre encore un peu. Je m'appuyai, en l'attendant, contre un arbre et restai dans une sorte de stupeur. Les vives douleurs que je ressentais dans tous les membres m'annonçaient le retour de la fièvre; mes pieds étaient glacés, ma tète était brûlante. Si Cari fut long à explorer le pays, si

je passai une heure ou un instant dans cette situation, c'est ce que j'ignore. Je fus éveillé en sursaut par un rêve étrange. Il me semblait voir le spectre de mon ami Garl sortir de l'écume d'une cataracte furieuse et saisir mon jeune Garl pour l'entraîner avec lui dans le gouffre. L'enfant se débattait en poussant des cris lamentables et me tendait les bras en invoquant mon secours. Je fis un violent effort pour m'élancer vers lui; mais, au moment où je me courbais en avant, j'ouvris les yeux et je restai terrifié du spectacle qui s'oûVit à mes regards. J'étais sur le revers d'un abîme incommensurable. De terrasses en terrasses, la mon. tagne se brisait en gouttières à des milliers de pieds au-dessous de moi, et la cataracte, en s'y précipitant, promenait un gémissement sinistre sur les échos lointains. La lune, perçant des nuées bizarres, affreusement déchirées, éclairait d'une lueur blafarde cette scène eff*rayante et sublime. Je crus rêver encore ; j'appelai Cari à plusieurs reprises. li ne me répondit pas. Le vent se taisait pourtant, et la seule voix de l'eau, renvoyée par les abîmes^ remplissait la nuit de monotones et lugubres harmonies. Je l'écoutais, plongé dans une morne détresse, incapable de me mouvoir et de me rendre compte de ma véritable situation. Un pas de plus, et je roulais sur les gigantesques degrés de la montagne; mais je n'avais déjà plus conscience du danger, bien que je fusse parfaitement éveillé. Je ne sais par quelle liaison d'idées la phrase musicale de Garl ms revint à la mémoire. Mon rêve, un instant oublié, me revint aussi, et la fièvre qui venait de m'envahir embrouilla tellement mes idées, que je perdis de nouveau l'empire de ma volonté. Des fantômes dansèrent dans mon cerveau et devant

mes paupières. La scène de l'église se peignit à ma mémoire sous des couleurs si vives et si réelles, que, possédé par une sorte de frayeur insensée , je me mis à chanter la phrase fatale; d'abord à demi-voix, comme si j'eusse voulu conjurer et repousser l'approche des esprits des ténèbres; puis distinctement, comme si je me fusse accoutumé à leur apparition; et puis enfin d'une voix éclatante, comme si j'eusse voulu les in-voquer et m'élancer avec eux dans la vapeur qui tremble sur les abîmes au rayon de la lune. Mais quelle fut ma stupeur lorsqu'au moment où je prononçais les mots terribles :

0 Dieu que ta puissance est gran-de!

une voix, qui semblait être la voix même du vent et des eaux, me répondit à travers les sapins et la brume :

Dieu que ta puissance est gran -

Et aussitôt, comme si toutes les voix de la nuit et tous les esprits de l'air eussent été convoqués à chanter l'hymne funèbre de Garl, du haut de chaque cime et du fond de chaque ravin, un échorépondit àla voix fantastique pour articuler, chacun à son tour, et avec une force décroissante:

CAEL 231

gran - - de, est gran - de.

La dernière de ces voix se pei^dit dans les airs avec tant de délicatesse et de netteté, elle exhala un soupir si tendre et si harmonieux, queje crus entendre le dernier soupir de Cari, ce soupir musical^ semblable au faible soutilc qui se promène, dans les nuits d'été, sur les cordes de la harpe. C'est en prononçant ces mêmes paroles, en chantant ces mêmes notes que l'âme du maestro s'était envolée au ciel sur les ailes virginales de sa muse chrétienne. Je fus si frappé de ce sou venir, et l'illusion futtelle^ queje tombai à genoux en fondant en larmes et que j'élevai les bras au ciel, croyant voir passer sur ma tête une forme angélique...

IH

Tout rentra dans le silence... Je me calmai, moitié grâce au froid piquant de la nuit, moitié grâce aux efforts que je faisais pour revenir à la raison.

Je commençai bientôt à m'inquiéter de l'absence prolongée du jeune Cari; je me demandai combien d'heures avaient pu s'écouler tandis que j'étais livré à un sommeil pénible et à de folles rêveries. Je secouai mon manteau trempé de pluie, je repris mon bâton ferré, et, après avoir appelé Garl, mais sans obtenir de

Îj2 C a K L

réponse, je me mis k descendre avec précauti(jn ce sentier effrayant et presque impraticable, dont noas avions parcouru la moitié sans crainte au milieu des ténèbres, et dont maintenant la clarté de la lune me révélait toute l'horreur.

A mesure que javançais, l'entreprise devenait si difficile, que je faillis y renoncer. Chaque fois que j'arrivais à une des terrasses naturelles de la montagne, je me reposais, j'avalais un peu de grog et je remplissais de nouveau le ravin de mes cris. Le bruit de la cataracte grossissait toujours davantage, et ma vaine recherche me remplissait d'épouvante; je me reprochais amèrement d'avoir exposé mon pauvre serviteur à parcourir seul cette route affreuse, et je commençais à me persuader qu'il avait dû nécessairement rouler dans les abîmes. Je n'espérais plus le retrouver vivant. Je n'avais plus la force de l'appeler; je marchais courbé vers la terre, m'attendant sans cesse à heurter son cadavre. Toutes mes émotions puériles, toutes mes terreurs supertitieuses avaient fait place à une douleur réelle, à une angoisse profonde. Quelle fut donc ma surprise et ma frayeur lorsque, au moment où je jouissais de toute ma raison, j'entendis distinctement dans la région que je venais de parcou rir, à environ cent toises au-dessus de moi, une voix pure chanter plus distinctement encore que la première fois :

Dieu que ta puissance est gran-de.

— 0 mon Dieu! m'écriai-je^si tu permets que Tâme

des morts me visite, ouvre mon entendement, afm que je puisse avoir commerce avec les habitants du monde invisible, sans perdre la raison, ou sans tomber foudroyé!

Cette prière, exhalée du fond du cœur, me rendit le courage. Je levai la tête et vis courir sur la rampe supérieure une forme légère. Je l'appelai du nom de Cari à plusieurs reprises ; mais elle n'entendit ni ne répondit, et continua à descendre ou plutôt à glisser vers moi avec une rapidité surnaturelle.

Un instant,, je me sentis si troublé, que j'hésitai à prendre la fuite, et à descendre le plus vite possible le sentier de la cascade. Mais je fis un signe de croix, et, surmontant ma faiblesse, je me plaçai au milieu du chemin, les bras étendus, et je conjurai le fantôme.

Mais il venait toujours, et, quand il fut à quelque pas de moi, je reconnus distinctement Cari, mon jeune serviteur. Délivré d'une grande anxiété, je marchai à sa rencontre et lui adressai la parole; mais il ne me vit pas^ ne m'entendit pas, et, avant que j'eusse étendu les bras de nouveau pour l'arrêter, il passa près de moi, si adroitement, qu'il ne m'effleura même pas, quoique le sentier fût à peine assez large pour une personne, et que le moindre choc eût dû nous faire rouler tous deux dans les précipices; puis il continua de descendre avec la rapidité d'une flèche, et, avant que je fusse revenu de ma surprise, je l'avais perdu de vue.

Un aft'reux jurement m'échappa; mais aussitôt des craintes superstitieuses s'emparèrent de nouveau de mon imagination. Je pensai que Cari était tombé

■2o'* CAP.L

dans la cascade depuis plusieurs heures, et que son spectre, errant sur le sentier, m'apparaissait pour réclamer mes prières. Je me mis à prier avec une dévotion puérile; mais je fus interrompu par la voix fantastique qui m'avait tant poursuivi, et j'entendis encore au-dessous de moi la phrase fatale.

— C'en est trop ! m'écriai-je, ma raison s'y brisera, et nulle autre raison humaine n'y résisterait! Par quelle magique combinaison vois-je le spectre du nouveau Garl^ en même temps que j'entends la voix de Carl^ l'ami qui n'est plus? Quel est ce rêve qui m'a réveillé en sursaut, comme si une invisible main me poussait à secourir un ami en détresse? Quel est ce chœur mystérieux qui m'a révélé l'existence des puissances invisibles dans un moment solennel et décisif peut-être de ma vie?...

J'étais plongé dans mes réflexions, j'étais arrivé à admettre tellement mes visions, que je ne m'étonnais plus de rien. Je me mis à descendre la dernière rampe, toujours persistant à chercher le corps de Garl, bien que sa figure me fût apparue. Mais à peine eus-je atteint l'esplanade où j'avais encore aperçu le spectre, que j'entendis la voix de l'autre côté de l'abîme. Elle était alors très-peu distincte, et je ne pouvais saisir que des sons épars au milieu de la basse continue de la cataracte.

Que vous dirai-je? J'errai toute la nuit autour de ce gouffre, attiré par les pièges de la sirène invisible. De temps en temps^ j'apercevais le fantôme démon jeune compagnon ; puis aussitôt je le voyais sur un autre point, et ma cervelle était tellement troublée, que je m'imaginais souvent le voir en deux endroits

CAKL

à la fois. Je ne sais comment ma raison put survivre à une telle crise: je ne ressentais plus aucune fatigue : la chaleur de la fièvre me donnait une force et une adresse surhumaines.

Les premières lueurs de l'aube blanchissaient l'horizon, et la lune, lourde et terne, s'abaissait derrière les sapins, lorsque je me trouvai, au détour d'un buisson, face à face avec le fantôme. A demi irrité par la poursuite, à demi calmé par le sentiment de la réalité, je me jetai sur lui à l'improviste, et, le saisissant dans mes bras, j'étreignis, non pas une ombre , mais le véritable Garl , mon compagnon de voyage. Je le saisis au moment où il disait :

ë^^^feN^^^

Tu fais ma for - ce et mon es - poir, tu

fais ma lur - ce et mon es - poir.

La note expira sur ses lèvres, il poussa un gémissement plaintif, un frisson lé saisit, et il tomba dans mes bras comme si la mort l'eût frappé.

Je l'assis sur un rocher, et jessayai de le rappeler à lui-même. Tout fut inutile : cependant, son pouls était à peu près calme et sa respiration régulière; il paraissait dormir. A peine mon eli'roi fut-il calmé, que je me sentis vaincu par la fatigue, incapable de trouver la solution di - pjublèmes du fctlc nuit

étrange, je lombai ciuîurmi à côté de Cari. Le temps était superbe, et. quand nous nous éveillâmes, le soleil était brillant et généreux. J'accablai mon jeune ami de questions, mais il me fut impossible d'en tirer aucun éclaircissement : il ne se souvenait de rien, et n'était pas moins surpris que moi de tout ce que je lui racontais. Enfin, lorsque je lui parlai à plusieurs reprises de la phrase que j'avais entendue, il sourit d'un air étrange et me pria de la lui chanter. Son œil s'anima en l'écoutant; puis il rougit, baissa les yeux et me montra une sorte de confusion deminiaise et demi-rusée. Je crus alors qu'il se moquait de moi et que j'étais le jouet de je ne sais quelle inexplicable comédie; je le réprimandai fort rudement et le menaçai, s'il ne me révélait toute la vérité, de le renvoyer à son père. Alors, il se prit à pleurer, et, se jetant à genoux, il jura de se confesser si je voulais lui tout pardonner d'avance. Je le jurai, et il m'apprit qu'il était passionné pour la musique; que cette passion, comprimée par son père, avait fait le malheur de sa vie; que ses véritables besoins d'artiste, refoulés par les horribles traitements et les grossières occupations dont j'avais été témoin, avaient miné lentement sa santé et peut-être altéré sa raison. Il avait fait tous ses efforts pour arracher de son esprit la pensée de cultiver ses dispositions naturelles, lorsqu'un événement de peu d'importance était venu les réveiller. Un jeune homme brun et d'une belle figure, avait couché, cinq ans auparavant, à l'hôtel de r Air/le blanche ; il avait fumé, écrit et fait de la musique, seul, dans sa chambre jusqu'à cinq heures du matin; une phrase entre autres revenait, errait sans cesse sur ses lèvres; il la répétait aussi sur sa

flûte, et même il l'avait laissée écrite au charbon sur les murs de sa chambre.

— Et quelle était cette phrase? m'écriai-je.

Cari chanta d'un trait :

0 Dieu que ta puissance est gran- de. ©

^=itz=^'

Dieu que ta puis-sance est grau

de.

— Et le nom de ce jeune homme, le savez-vous?

— Je ne le sais pas; mais, quant à son nom de baptême, je le connais et ne l'ai pas oublié; car, en entendant le mien, il me frappa sur l'épaule en me disant qu'il servait le même patron que moi.

— C'est lui ! m'écriai-je, c'est mon meilleur ami ! Je sais en eflet qu'il y a cinq ans, il traversa le Tyrol, et, lorsque, à l'heure de sa mort, il me chantait sa phrase religieuse, il me dit en souriant : « Ne m'en fais pas compliment, je baisse : c'est une réminiscence de ma jeunesse, et rien de plus. » Mais, dis-moi, Cari, comment il se fait que tu aies retenu cette phrase?

— Tout ce que j'entends en musique se grave dans ma mémoire pour n'en plus sortir, et pour se retrouver dans l'occasion. Je répétai mille fois cette phrase qui me plaisait tant, et je la chantai môme au voyageur en lui tenant Tétrier à son départ. Il fut content de ma voix, m'engagea à la cultiver, et me donna un

«5t CARL

gros pourboire. Quelque temps après, je fus tellement maltraité pour avoir laissé voir le retour de ma passion, que je fis une maladie grave, et la phrase sacrée s'endormit dans ma mémoire. Je ne la retrouvai plus qu'avant-hier. lorsque vous la jouâtes sur la flûte; mon cœur bondit de joie en la reconnaissant, et, depuis ce moment, j'ai fait des efforts incroyables pour l'empêcher de sortir de mes lèvres.

— Et comment ne m'avez-vous pas dit alors que vous la connaissiez?

— D'abord^ j'ai cru qu'elle n'avait rien de particulier,, et que c'était une composition connue; c'est pourquoi je n'ai pas été surpris de vous l'entendre jouer. Ensuite, pour rien au monde je n'aurais osé vous confesser mon goût pour la musique. On m'a habitué à regarder ce goût comme une folie dont je devais rougir, ou comme une désobéissance que je devais expier sous le bâton. Je savais bien que vous ne me frapperiez pas ; mais je craignais de vous déplaire, vous si bon pour moi, et j'étais résolu à chasser cette funeste passion de mon cerveau, afin de me consacrer à votre service et de me corriger de ces négligences et de ces distractions auxquelles ma mélancolie me rend trop sujet. Je crains que cela ne soit au-dessus de mes forces, car, depuis que je suis avec vous, je me sens plus malade, plus tourmenté de rêves étranges; il me semble que je marche, que je cours, que je chante en dormant. Mais tout cela, c'est de la folie!... Je n'y veux plus penser; ayez compassion de moil

Ces dernières paroles me furent un trait de lumière; je résolus d'éclaircir mes soupçons, et, laissant croire à Cari que je désapprouvais sa vocation musicale, je repris avec lui le chemin de T... A la clarté du jour,

CARL m

nous le retrouvâmes sans peine, et, après avoir fait bien dîner Cari, après avoir pris moi-même quelques heures de repos, je me levai à l'entrée de la nuit, et je m'approchai de son lit. Je le vis d'abord dormir paisiblement; mais bientôt il se leva, s'habilla, se mit à errer autour de la chambre, et tâcha de sortir. Je l'avais enfermé, et la clef était dans ma poche. 11 s'approcha alors de la fenêtre. Je me mis au-devant pour l'empêcher de se risquer sur les toits. En éprouvant de la résistance, il frissonna légèrement, et, comme s'il m'eût vu à demi, il me dit quelques paroles inintelligibles, et retourna s'asseoir sur son lit. Puis, après avoir réfléchi, il alla se placer devant une table, et commença à remuer les doigis dessus comme s'il eût joué du piano. Au bout ae quelques instants, il se mit à chanter sur cet accompagnement imaginaire.

Je le pris doucement dans mes bras et je le conduisis à son lit, où il se laissa étendre, et bientôt il dormit profondément.

Les nuits suivantes, je continuai mes observations, et j'eus le loisir de me convaincre que Garl était somnambule.

Je le conduisis avec soin jusqu'à Inspruck, où j'appelai un bon médecin. Il me déclara que la guérison de Garl dépendait de la satisfaction de sa passion dominante. Je l'emmenai donc à Vienne, où je le mis entre les mains d'un excellent professeur. 11 avait étudié déjà un peu de piano en cachette chez l'organiste de son village, et montrait une grande prédilection pour cet instrument. 11 y fit des progrès rapides, et, à l'heure où j'écris, il promet de devenir un compositeur distingué. A mesure que son génie

a rfiçu le fï<'velopppnient tant rnnlrari»' , sa ?anté s'est ran'ermie, son intelli^'cnce s'est n'-vcillée, son caractère a pris de la gaieté, son sommeil est paisible; et, quant à son cœur, il est toujours le plus pur, le plus fîénéreux et le plus fidèle que j'aie connu depuis la mort de Cari le maestro.

LE

Au temps de Dioclétien, lorsque le christianisme grandissait dans la persécution, Pamphile» prêtre de Césarée, vint à Rome pour joindre ses eftbrls à ceux de Caïus, de Quentin et de plusieurs autres saints hommes, successeurs des apôtres, occupés tous à former des âmes pour le martyre, atln que le sang des chrétiens lavât sur les pavés de Rome les souillures de la débauche païenne. L'holocauste de Jésus continuait à monter vers le ciel; ses disciples venaient se faire immoler sur Tautel encore fumant, afin que le monde fût racheté, afin que Dieu, épouvanté luimême des turpitudes humaines, pût mettre dans la balance de sa justice quelques morts héroïques en compensation de tant de vies honteuses.

Un soir, après la courte et sublime exhortation que le reste du troupeau écoutait chaque fois comme pouvant être la dernière (car bien souvent au matin, soit le pasteur, soit la brebis, quelqu'un manquait à l'appel, et le De profundis était murmuré à voix basse sur un cénotaphe), Pamphile, ayant donné sa bénédiction et son triste adieu à ses frères, les regardait s'éloigner lentement et dans un profond silence,

262 LF DIEU INCONNU

SOUS les sombres voûtes des catacoml)es. Il fut saisi, ce soir-là, plus que de coutume, d'un seutimrMit d'inexprimable douleur, car une tendresse inlinie naissait vite et se cimentait fortement entre ces hommes Voués au sacrifice, et leur ame était souvent partagée entre l'amertume des regrets humains et la joie d'un divin enthousiasme.

Le prêtre chrétien restait debout devant l'autel et ne songeait plus à prier. La fatigue de son corps ( maigri par le jeune, le froid du caveau, la solennité des adieux quotidiens, l'aspect de ce cercueil où, chaque jour, depuis plus d'un mois, un cadavre mutilé venait recevoir la couronne humide encore du sang d'un autre martyr, tout le ramenait à un sentiment de personnalité auguste et terrible. Il s'agenouilla enfin devant le Christ, en s'écriant :

— Omon maître! si je dois boire ce calice, épargnem'en la lie; si je dois remplir ce cercueil, fais r[ue ce soit demain, afin que je n'y voie plus descendre aucun de mes frères, et que les larmes de mon cœur soient tariees.

En ce moment, il entendit frapper doucement à une porte que les fidèles avaient dressée et fermée au dedans, afin que ce souterrain n'eût qu'une issue (celle par laquelle Pamphile les avait vus s'éloigner), et que les moyens de surprise fussent plus rares. Celui qui s'y présentait alors ne pouvait donc être qu'un espion, ou un frère récemment arrivé du dehors et forcé par les poursuites de se réfugier précipitamment dans les caves. Pamphile se leva sans hésiter et alla tirer les verrous d'une main ferme. Peut-être avait-il cru reconnaître les pas d'Eusèbe, son ami, qu'il avait laissé à Césarée, avide devenir

affronter la persécution; peut-être, poussé par un élan surnaturel, crut-il que Dieu exauçait tout à coup sa prière et lui envoyait le bourreau qu'il avait demandé. Pamphile était seul; à chaque instant de sa vie, il était préparé à paraître devant Dieu ; il demanda d'une voix calme :

— Que voulez-vous?

Et il ouvrit la porte en même temps.

Alors, il vit une femme voilée, qui s'avança d'un pas timide, en disant :

— Ne me faites pas souffrir de supplice, ne me faites pas mourir; je suis païenne et ne viens point ici pour vous trahir, mais pour invoquer votre Dieu.

— Notre Dieu a dit : « Rendez le bien pour le mal, » répondit Pamphile; nous ne tuons pas, nous ne faisons pas souffrir de supplices, même à ceux qui voudraient nous trahir. Entrez, ma fille, et priez le vrai Dieu.

— Referme donc cette porte, répondit la femme païenne, car, si l'on me surprenait ici, je serais accusée de christianisme, et l'on me mettrait à la torture pour me faire avouer vos mystères.

Le prêtre referma la porte, et, lorsqu'il se retourna vers la femme, elle avait ôté son voile, et il vit qu'elle était jeune encore, richement vêtue, et d'une merveilleuse beauté^ quoique son visage portât l'empreinte de la fatigue et de la tristesse.

— Qui es-tu? lui dit le prêtre, et que demandes-tu? Voici l'autel de notre Dieu : si tu veux le prier, je m'agenouillerai avec toi et je le prierai de t'exaucer.

Mais la femme, au lieu de répondre, regardait autour d'elle avec un mélange d'effroi et de curiosité, et, lorsqu'à la lueur de la lampe qui brûlait devant

Î64 LK DIKU INCONNU

raiilel, ellp distinijna le ct'notaplie. couvert d'un linctHiI aux taches livides, elle recula épouvantt'e, en disant :

— Tu prétends que vous ne tuez pas, que vous ne tourmentez pas, et pourtant voici du sang et un cercueil?

— Ma fille, répondit le prêtre, c'est le sang de nos frères que vos frères ont tué.

La femme païenne sembla se tranquilliser, puis aussitôt elle fut saisie de tristesse.

— Nos dieux ne sont pas aussi cruels que nous, dit-elle; ils ne sont pas comme les dieux de la Gaule et de la Germanie, qui demandent des sacrifices humains; ils se contentent d'hécatombes de troupeaux, et le premier-né d'une génisse est plus agréable au dieu Mars lui-même que le sang versé dans les combats. Crois-moi, pontife du Dieu Christ, nos dieux sont doux et indulgents; ils nous portent plutôt au plaisir qu'à la fureur, et même il faut qu'ils soient bien endormis, et que la blonde Hébé leur ait versé de l'eau du fleuve Léthé au lieu d'ambroisie, car ils nous abandonnent et ne semblent plus présider à nos destins en aucune manière. Quand les hommes sont quittés par les dieux, ils deviennent semblables aux barbares du Nord. Pour moi, je n'ai pas cessé de les servir comme je le devais. J'ai surtout invoqué les déesses, et j'ai cherché à me les rendre propices par des offrandes dignes de mon rang et de ma fortune, car je suis riche et patricienne, et l'on me nomme Léa.

— Vous êtes cette femme célèbre par son luxe et sa beauté, et vous venez ici braver la persécution et la mort! 11 faut que vous ayez senti le vide et la souffrance des joies iiumaines.

— Vieillard, j'ai senti les blessures de l'orgueil et la satiété des plaisirs, et, comme je suis jeune encore' et que la tristesse me gagne, j'ai invoqué le ciel pour qu'il me rendît mes joies premières; mais c'est en vain que j'ai sacrifié à toutes les divinités qui pouvaient me secourir. — En vain j'ai fatigué de mes pieds les marches de ton temple, ô Vénus I je t'ai présenté six couples de jeunes colombes d'Afrique plus blanches que le lait; j'ai touché de mes mains tremblantes et de ma bouche flétrie, au sein de la statue de Junon Victorieuse, la ceinture d'or incrustée de pierreries, image de celle que tu lui prêtas, dit-on, pour ressaisir l'amour de son immortel époux, le maître des dieux. Tu ne m'as pas rendu le pouvoir de plaire, déesse oublieuse ! et Junon, la fière souveraine de l'Olympe, ne m'a pas inspiré l'orgueil qui console de l'amour. — En vain j'ai brodé des voiles de Tyr pour te les présenter, ô PallasI tu ne m'as donné ni la sagesse, ni le goût des études et des travaux ! Hébé, c'est à toi que j'ai fait les plus riches offrandes, à toi que j'ai sacrifié des génisses sans tache et des agneaux d'un an. Le temps n'est plus où ta main invisible eti'açait au front de tes privilégiées les premières rides qu'y imprime le temps ; où ta tendresse faisait chaque matin refleurir les roses sur leurs lèvres. Tu laisses les larmes creuser mes joues, et la couleur de l'iris s'étendre autour de mes paupières. — 0 toi, Cupidon, fils du Soleil, ne t'ai-je pas sacrifié le premier-né du lièvre, avant qu'il eût goûté le thym et la sauge dans les montagnes f N'ai-je pas fait venir de Grèce des myrtes éclos dans les bosquets d'Amathonte et de Gnide, pour en semer les fleurs sur ton autel? — Amour, u Amour! m'as-lu assez oubliée!

Dieux et tlûcsses, vous êtes-vous assez enivrés en silence de la fumée de mes sacrifices 1 ma plainte a-t-elle assez lonj^'lemps monté vers vousl N'est-il pas bien temps que quelque divinité m'assiste et me console! Qu'elle vienne du nord ou de l'orient, ou des provinces de l'Afrique, où l'on dit que les dieux sont noirs , ou de chez les Hébreux, qui n'ont qu'un seul dieu, toujours le même, à ce qu'on m'a raconté, pourvu que je sois exaucée, je lui olïrirai les holocaustes les plus beaux, et je n'épargnerai à ses prêtres ni les honneurs ni les dons. Parle donc, ô vieillard» et demande à tes oracles si le Dieu des Galiléens peut l'emporter en puissance ou en bonté sur les nôtres, car ils sont devenus sourds 1

— Femme, répondit Pamphile, nous ne recevons pas de présents, et nous ne rendons pas d'oracles.

— Comment donc servez-vous votre Dieu, reprit Léa, et à quoi vous sert-il?

— Il nous a enseigné sa parole, mais il n'habite pas le flanc des vaines idoles. Il n'a pas besoin d'offrandes terrestres; celle qu'il demande, c'est l'amour et le culte des cœurs fidèles. Et, quant à ses prêtres, eux et tous ceux qui adorent le Christ ont fait vœu de pauvreté et d'humilité.

— Vous ne lui demandez donc jamais rien, et il n'a donc rien à vous accorder? Peut-être est-il comme le Destin, qui commande à tous les dieux, mais qui ne peut rien changer à ce qu'il a une fois décidé, quelque prière qu'on lui adresse?

— Notre Dieu nous écoute et nous exauce, et, pour parler votre langage^ afin de me faire comprendre, je vous dirai que le Destin lui obéit comme l'esclave à son maître. C'est sa volonté qui régit l'univers,

et aucun dieu n'existe devant lui. Apprenez sa parole, étudiez sa loi, et vous saurez qu'il y a dans sa miséricorde des trésors plus grands que dans toutes les vanités de la terre.

— Faut-il donc, reprit la femme, que j'étudie vos mystères pour pouvoir faire une demande à votre Dieu, et ne me Taccordera-t-il pas tant que je n'y serai point initiée? Alors, adieu, car mon train de vie ne me laisse pas le temps d'entendre vos prédications; et, d'ailleurs, je serais persécutée à mon tour. Je pensais qu'en venant faire une offrande ici, j'obtiendrais une réponse quelconque, et m'en retournerais peut-être avec un peu d'espoir; mais^ puisqu'il est défendu aux prêtres de votre loi de recevoir les prières des païens, je m'en vais implorer encore Vénus pour qu'elle me rende la volupté, ou Yesta pour qu'elle m'enscii^ne la continence.

— Arrête, lui dit Pamphile avec douceur, il m'est défendu de présenter à mon Dieu des demandes folles ou coupables; il m'a semblé que tu te plaignais du ravage des ans et de la fuite des amours profanes. La parole du Christ nous enseigne que la beauté de l'ame et l'amour pur sont sa seule beauté, le seul amour agréable au Seigneur. Mais, si j'ai bien compris tout ce que tu as dit, je vois que tu soufii es du mal qui tourmente ta nation, c'est-à-dire le dégoût, l'ennui de mal faire; tu implores à la fois les divinités fabuleuses qui, selon vous, président aux dons les plus contraires, la pudicité, la luxure, la science, la fierté, l'égarement, la sagesse. Ce que lu veux, tu ne le sais pas; ce qui puuiTait te guérir, lu l'ignores, et, je te le dis, tu ne me comprendras pas, car les instants sont comptés, tu ne veux passer ici

268 LE DIEU IXCONXU

qu'une heure, et ton esprit est si étranger à re?>prit du vrai Dieu, qu'il me faudrait un an pour te convertir... Mais écoute : voilà l'iinage de ce Dieu, agenouille-toi devant elle en signe de respect, non pour le bois de ce crucifix, mais pour le fils de Dieu qu'il représente et qui est dans le ciel. Élève ton ûme vers l'Éternel, et dis-lui ta peine. Sache seulement que c'est un Dieu bon et indulgent, un père pour les affligés et les contrits, un Dieu d'amour pour les agités et les fervents. Il n'est pas besoin d'interprète, de prêtre, ni d'ange, entre lui et toi. Prie-le seulement de regarder au fond de ton cœur ; il verra ce qui s'y passe, mieux que toi-même, et, si tu désires sincèrement le connaître et le servir, il t'enverra la grâce, qui est un don plus précieux et une consolation plus puissante que les fausses délices de la vie.

— J'ai ouï prononcer des paroles semblables aux tiennes, reprit Léa ; on m'a raconté que les Nazaréens, condamnés à mort dans ces derniers temps, invoquaient tous un Dieu qu'ils appellent le Dieu d'amour et de grâce. Cependant, on dit qu'il ne ressemble en rien au dieu de Cythère et de Paphos, et j'ai peine à comprendre quelle grâce tu me promets de sa part. Néanmoins, puisque tu me permets de prier dans son temple, je vais l'invoquer ; car, si les dieux immortels connaissent les secrètes pensées des hommes, il n'en est que plus efficace de les leur révéler par l'invocation, afm de leur prouver qu'on espère en eux.

— Fais ce que tu veux, ô aveugle qui cherches la lumière! répondit Pamphile. Puisse le Seigneur Dieu t'ouvrir les yeux !

Alors, la dame romaine s'agenouilla sur lu terre

liiimide, et, rejetant en arrière sa belle tête ornée d'épingles et de bandelettes d'or, élevant vers l'image du Christ ses grands bras de neige, nus jusqu'à l'épaule, elle parla ainsi :

— Je ne sais quelle chose je dois te demander, 6 Dieu inconnu ! mais je sais bien quelle plainte je puis adresser au ciel, car ma vie est devenue plus amère que l'rjlive cueillie sur l'arbre. J'ai vu à mes pieds l'élite des hommes, mais celui que j'ai choisi' pour époux m'a délaissée pour de grossières voluptés. Tout son désir était de me voir abdiquer la sévérité de mes mœurs et de me jeter dans les bras d'un autre, afin d'avoir le droit de se livrer à ses honteuses amours. J'ai cru venger mon orgueil en aimant Icilius. Vous le savez, Dieu des Nazaréens, puisqu'on dit que, semblable à Jupiter, vous connaissez toutes les actions et toutes les pensées des hommes; vous savez qu'Icihus a été indigne de mon amour et qu'il m'a abandonnée pour les courtisanes, me donnant pour prétexte qu'il ne pouvait aimer longtemps une femme sans fidélité. Antoine, qui. pendant quelque temps Jut enchaîné à mes pieds, fut coupable bientôt du même crime qu'Icilius; et, pour motiver sa trahison, il répondit à mes fureurs qu'une courtisane n'était pas plus méprisable que la femme oublieuse de deux amours. Tu sais, ô Dieu f que je ne m'abaissai point' jusqu'à supplier l'infâme, et que je me hâtai de chercher un vengeur de mon injure; mais tu sais que cet amour ne fut pas plus heureux que les autres, et que, toujours outragée, ma vie s'est consumée et ma beauté s'est flétrie dans d'inutiles transports de tendresse et de colère. Et, quand j'ai appelé sur ces traîtres la vengeance des dieux infernaux, tu sais qu'ils m'ont

270 LE DIEU IXCONNT'

répondu que les dieux infernaux n'existaient plus, que Cerbère avait été étouffé par la Volupté, et que les Furies elles-mêmes étaient devenues faciles depuis que Plutus s'était partagé avec Priape et Gomus l'empire de la terre.

» Voilà où nous en sommes, 6 Dieu inconnu î Les hommes ne croient plus à la justice des cieux, et les bacchantes effrontées insultent les tristes vestales. Lucine ne protège même plus la dignité des épouses et des mères, et les autels de Cypris ne sont plus desservis que par les ménades échevelées. Et cependant, les femmes n'existent que pour aimer et pour être aimées. Que deviendront celles que l'amour seul conduit à la couche de roses, si l'or crée des plaisirs plus âpres, et si les lupanars de Rome savent des secrets que nous ignorons? Nos hommes nous préfèrent d'impures concubines : faudra-t-il que, pour les remplacer, nous appelions nos esclaves à nos embras'^ements? Plus d'une parmi nous n'a pas rougi de le faire, et s'est abandonnée à de monstrueuses orgies, pour échapper à la solitude de son palais et à la rage de son amour outragé. Et cependant, la femme est faible, 6 Dieu puissant ! et d'elle-même elle n'est point portée à quitter la première l'appui qu'elle s'est donné. L'honneur lui rend l'infidélité dangereuse et la lui fait expier par la honte. C'est donc l'homme que je viens accuser devant toi, Nazaréen! c'est mon époux, c'est Icilius, c'est Antoine, c'est tous ceux que j'ai aimés en vain que je viens dénoncer à ta justice; venge-moi d'eux, ou fais que je les oublie et que j'entre dans rinditïcrence de la vieillesse. Si j'ai perdu une partie de ma beauté, et qu'en la retrouvant je retrouve la fui de ceux qui m'ont trahie, rends-moi

LE DIEU IN COX NT iU

la jeunesse et sa puissance. Mais quoi î ai-je perdu mes attraits au point que la cliantcuse Torquata, qui s'est usée dans la débauche, me soit préférable? Est-ce Lycoris la Grecque, qui, veuve de neuf cents hommes, a plus de fraîcheur et de vivacité que moi? Et, d'ailleurs, no vois-je pas que les plus jeunes et les plus belles d'entre nous sont abandonnées comme moi pour la Prostitution aux lèvres livides? Faudra-t-il nous montrer nues sur les théâtres? faudra-t-il nous présenter ivres devant nos amants, pour réveiller en eux une étinc?lle de leurs feux endormis?

» Et cependaLt, que ferons-nous, seules et méprisées, au fond de nos jardins silencieux? Les charges de l'État, la guerre, les académies ne nous admettent point à ces travaux qui absorbent les hommes et les consolent de tout. Notre faiblesse et notre éducation nous en excluent. On nous instruit à plaire, et le premier soin de nos matrones, dès que nos cheveux flottent sur nos épaules, c'est de nous apprendre comment on les relève en tresses parfumées, et de quels joyaux on les orne, pour attirer les regards de l'homme. Nos travaux les plus sérieux se rapportent à la parure, et les seuls entretiens où nous ne soyons pas déplacées sont des entretiens qui allument nos sens et nous convient à la volupté. Et cependant, si nous nous conservons chastes, nous n'inspirons à nos époux qu'une froide estime et les langueurs de l'ennui. Si nous cherchons à les retenir sur notre sein par de jaloux emportements, ils nous soupçonnent el nous méprisent.

i Voilà, ô Dieu de Galilée I voilà comme on traite les femmes de Rome! voilà ce que sont devenues ces dames autrefois si respectées, qui donnaient leurs

^7Ji LE DIKU INCONNl'

brarolets d'or à la patrie et qui ne portaient que des héros dans leurs flancs. La Luxure s'est couchée sur les places pubhqucs, et tout un sexe a été la relever pour la porter en triomphe, sous les yeux des femmes honnêtes. Si ton peuple est hdèle aux vertus antiques, si ta loi force les cœurs à la fidélité et les reins à la continence, foudroie donc cette ville impure, ô Oaliléen! et fais-y régner une race nouvelle. Je t'ai dit les horreurs de nos destinées, réponds-moi par la bouche de ton prêtre. Qu'un oracle me console ou m'enseigne. S il faut, pour me guérir de l'ennui et de la colère qui me dévorent, invoquer la magie, assister à d'épouvantables sacrifices, boire les poisons de l'Erèbe, jele ferai plutôt que de retourner sans espérance à ma couche solitaire et aux tortures de ma vengeance impuissante. — J'ai parlé à ton Dieu; maintenant, prêtre, réponds pour lui. N'avez-vous point une sibylle pour le consulter? Ah! si vous connaissez un philtre pour inspirer l'amour aux hommes, ou pour l'éteindre dans le c(eur des femmes, donnezle-moi, je le boirai jusqu'à la dernière goutte, dût-il porter dans mes entrailles les angoisses de la mort. Réponds, vieillard, quelle hécatombe faut-il offrir sur tes autels? Doutes-tu de mes richesses? doutes-tu de mon serment? J'immolerai à ton Christ tous les troupeaux de mes domaines; je lui enverrai tous les vases d'or de mon palais. Veux-tu mes ornements, les bandelettes de mon front, les pierreries de ma chaussure ? On dit que vous acceptez les dons du riche pour les distribuer aux pauvres, et que ces dons rendent vos dieux propices. Je ferai tout pour acquérir le trésor de l'amour, ou celui de l'oubli. — Femme infortunée, répondit Pamphile, ce que

LE D î E r 1 N C 0 N X V 2 ?3

tu demandes n'est point en notre pouvoir. Notre Dieunenous confère pas le droit de travailler à satisfaire les passions humaines; il sécherait la main criminelle qui voudrait embraser ou refroidir par des poisons le sang qu'il fait couler dans les veines de l'homme. Les serviteurs de ce Dieu de chasteté professent la chasteté à son exemple. Ceux d'entre nous qui se marient regardent la fidélité comme le devoir de l'homme aussi bien que celui de la femme, et le crime de la trahison est égal pour les deux sexes. C'est parmi les chrétiens seulement que l'amour sincère et durable peut régner» Ils n'adorent qu'un maître, qui, à lui seul, résume toutes les vertus, tandis que vos païens adorent tous les vices sous la figure de diverses divinités. Ces divinités, ma fille, ce sont les noirs démons, et, loin de les aduler et de les craindre, il faut les mépriser et les haïr. C'est au Dieu de pardon, de douceur et de pureté, que vous devez sacrifier, non des agneaux et des génisses, mais tous vos désirs de vengeance, toutes les révoltes de votre orgueil, et tous les vains plaisirs de votre vie.

— Ma vie est sans plaisirs et sans repos désormais, s'écria la Romaine; je ne puis rien sacrifier à ton Dieu que ma haine et mes ressentiments, s'il m'accorde ces plaisirs qui me fuient, et ce repos que je demande.

— Ces plaisirs, mon Dieu ne les bénira jamais. Il les réprouve, il les défend à ceux qui ne les ont pas sanctifiés en son nom par un serment indissoluble.

— Et quelle consolation accorde-t-il donc aux femmes délaissées ? dit Léa en se levant.

— Il leur tend les bras, répondit le chrétien, et il les invite à se consoler dans son sein.

274 LE DIEU INCuXNU

— 0 prêtre I dit la Romaine, cet oracle est obscur, et je ne le comprends pas. Puis-je aimer ton Dieu, et ton Dieu peut-il m'aimer ?

— Oui, ma fille^ Dieu aime tous les hommes, car ils sont ses enfants, et, quand les hommes s'abandonnent entre eux, il console ceux qui se réfugient en lui. Essaye de l'amour divin, ô Léa, et tu y trouveras des délices si pures, qu'elles te feront oublier toutes celles delà terre.

— Tes oracles m'étonnent et m épouvantent de plus en plus, dit la femme en s'éloignant de l'autel, et en ramenant à demi son voile sur sa figure. L'amour des dieux est terrible, ô vieillard ! et il en a coûté cher aux mortelles qui ont osé s'y abandonner. Sémélé fut réduite en cendres par l'éclat de la face de Jupiter, et la jalouse Junon poursuivit Latone...

— Arrête I pauvre insensée, et rejette ces pensées d'ignorance et de néant. Le vrai Dieu ne descend pas aux faiblesses des hommes^ car il n'est pas revêtu dune enveloppe terrestre comme vos maîtres fabuleux. 0 fille du siècle 1 tu es engagée si avant dans les voies de l'erreur, que je ne sais quelle langue te parler. Le temps me manque pour l'instruire. Veux-tu être chrétienne ?

— Comment puis-je le vouloir, si je ne suis pas assurée d'y trouver la fin de mes douleurs ?

— Je te promets^ au nom de l'Éternel, la consolation en cette vie, et la récompense dans l'autre.

-H Et comment croirai-jeàtes promesses^ si je n'ai pas, dès à présent, quelque preuve de la puissance de ton Dieu ?

— Demanderai-je donc à Dieu de te convaincre

avec des prodiges? dit le prêtre se parlant à luimême plutôt qu'à la dame romaine.

— Fais-le ! s'écria-t-elle, et je me prosternerai.

— Non, répondit Pamphile^ car ton âme est dans les liens de l'erreur, et ce n'est pas encore la voix du Ciel qui t'appelle à la conversion; c'est celle de tes passions, et elles luttent trop encore pour que tu entendes la voix de Dieu. Écoute, femme : retourne chez toi, efforce-toi d'oublier l'homme qui t'a offensée^ et vis dans la continence. Condamne-toi à la solitude, à la retraite, à la douleur ; offre à Dieu tes souffrances et tes ennuis, et ne te lasse pas de les supporter. Lorsque tes souffrances te sembleront au-dessus de tes forces, n'invoque ni Vesta ni Vénus, oublie ces fantômes ; mets-toi à genoux et regarde le ciel où règne le Dieu vivant; alors, tu diras ces paroles : « Vrai Dieu ! fais que je te connaisse et que je t'aime, car je ne veux connaître et aimer que toi. »

— Et alors, quel miracle fera-t-il en ma faveur? dit la Romaine avec étonnement.

— La vérité descendra dans ton cœur, l'amour divin relèvera ton courage, le calme renaîtra dans tes seiis^ et tu seras consolée.

— A jamais?

— Non ; l'homme est faible et. ne peut rien sans un continuel secours d'en haut. Il faudra prier toutes les fois que tu seras affligée.

— Et je serai consolée chaque fois?

— Si tu pries avec ardeur et sincérité.

— Et je serai chrétienne? dit Léa avec inquiétude. Mon époux me dénoncera et m'enverra à la mort!

— Ces persécutions s'affaibliront, et le Christ triomphera^ dit Pampliile. En attendant, ne crains

2/6 LE DILU INCONNU

ricii, ne révèle encore à personne ta foi nouvelle, et prie le Dieu inconnu dans le secret de ton cœur. Avant peu, tu auras soif d'instruction et de baptême; et, quand tu seras chrétienne, tu ne craindras plus le martyre. Retire-toi, l'heure est passée. Quand tu auras senti l'effet de mes promesses, tu reviendras aux catacombes.

Le lendemain, les catacombes furent envahies, les chrétiens dispersés, et, pendant deux ans, la religion du Christ sembla étouffée dans Rome. Pamphile retourna à Gésarée, et Eusèbe vint prendre sa place dans la ville de saint Pierre, muni des instructions de son ami. Il rassembla le troupeau et le trouva augmenté. La foi avait grandi dans les fers; la vérité s'était propagée dans l'ombre, et, jusque dans les rangs des anciens persécuteurs, de nouveaux frères communiaient dïntention avec les fidèles.

Une esclave africaine s'approcha d'Eusèbe^ un soir qu'il traversait la cité des Césars pour se rendre à une crypte ignorée dans la campagne. Cette femme avait longtemps marché derrière lui, et il l'avait prise pour un espion. Aussi était-il prêt à retourner sur ses pas pour la tromper sur le but de sa promenade, lorsqu'elle lui dit :

— Au nom du Dieu de >yazareth, une dame romaine veut vous voir à ses derniers moments. Suivezmoi et ne craignez rien, car votre Dieu est avec nous.

Eusèbe la suivit, et^ après avoir traversé, à la nuit tombante, les ombrages épais d'une magnifique maison de campagne, il fut introduit auprès de Léa. La dame romaine, dans sa robe de pourpre, et déjà froide, se souleva de son lit d'ivoire, et lui dit d'une voix éteinte :

— Es-tu Eusèbe, l'anii de Pamphile?

— Je le suis, répondit le saint apôtre.

— Eh bien, dit la Romaine expirante, viens me donner le baptême, car je veux confesser le Dieu inconnu en mourant. Il y a deux ans que je le prie et que je pleure en invoquant son secours. Pamphile me l'avait promis; ma douleur m'est devenue chère, et mes larmes ont cessé de me brûler. J'ai vécu comme il m'a dit; j'ai abandonné les plaisirs, et le cirque, et les festins, et les chars, et le temple des dieux impuissants; retirée au fond de mes jardins silencieux, j'ai prié toutes les fois que j'ai senti le regret de mes funestes joies me tourmenter, et, toutes les fois, un calme miraculeux, un étrange bonheur sont descendus en moi. Je n'ai pu être instruite dans vos mystères; il eût fallu exposer un de vous à la persécution, et j'attendais un meilleur moment. Mais la mort ne m'en laissera pas jouir. Je meurs, et je meurs en paix, avec l'espérance de voir ton Dieu, car ce que Pamphile m'a prescrit, je l'ai fait : j'ai prié avec ardeur et sincérité. J'ai dit sans cesse la prière qu'il m'avait dictée : « Vrai Dieu, fais que je te connaisse et que je t'aime!... »

La parole expira sur les lèvres de Léa; Eusèbe versa l'eau sainte sur son front, où s'étendait déjà le voile livide de la mort, en lui disant ;

— Que Dieu t'enseigne lui-même dans les cieux ce que tu n'as pu apprendre sur la terre I L'expiation et la sincérité sont le véritable baptême qu'il exige ici-bas.

Léa sourit, et l'esclave qui la servait, s'étonnant de la beauté sublime qui se répandait sur son visage, courut chercher un miroir d'acier poli et le lui présenta en s'écriant avec naïveté :

278 LE DIEU iNCONXr

— 0 ma maîtresse, ne crains pas de mourir, car voici ta jeunesse qui refleurit sur ton visage. Ton œil brille, ta lèvre s'empourpre; le Dieu de Galilée a fait un prodige en ta faveur, et, si les hommes te voyaient en ce moment, ils aljandonneraient «toutes les femmes pour s'incliner devant toi. Lève-toi donc, fais préparer ton char; je vais nouer et orner tes cheveux, César lui même t'adorera aujourd'hui.

Léa contempla son image dans le métal élincelant; puis^ laissant retomber son bras affaibli :

— Si le Dieu de Galilée me rendait la vie, je ne voudrais pas retourner parmi les hommes. Je ne voudrais pas que ma beauté, rajeunie par son amour mystérieux, devînt le trophée souillé d'un mortel contempteur. Je sens que je meurs, et que je vais rejoindre le foyer d'impérissable beauté appelé par le divin Platon le souverain bien. Lui aussi, il a placé aux cieux la source d'amour et de perfection... — 0 prêtre f cette eau que tu verses sur mon front n'est-elle pas l'emblème de la source inépuisable où je vais me désaltérer?

— Oui, ma fille, répondit le prêtre.

Et, lui parlant de rédemption et d'espérance, il la vit mourir avec le sourire sur les lèvres. Le calme qu'elle avait trouvé en se vouant au culte du Dieu inconnu, et la tranquillité de son heure dernière, frappèrent tellement l'esclave noire, qu'elle suivit Eusèba à la crypte des chrétiens et embrassa la religion du consolateur des amantes et du rédempteur des esclaves.

LA

C'était un dimanche, et l'un des beaux jours de mai; le son de la cloche vibrait au fond de la vallée; tout le hameau avait un air de fête. Les jeunes fdles couraient avec leur bonnet blanc à tuyaux empesés; le garde champêtre marchait gravement avec la plaque luisante au bras; des jeunes gens apportaient des corbeilles pleines de fleurs, et d'autres suspendaient au porche gothique de l'égUse paroissiale de fraîches guirlandes de pervenches et de marguerites qui fuyaient sur les crevasses poudreuses et les arabesques éraillées du frontispice. Les hirondelles décrivaient de grands cercles dans le ciel bleu, et, dans l'air embaumé de violettes, on respirait un parfum de bonheur 1

C'était bien autre chose au château I Le château était un de ces vieux manoirs qui s'eft'acent peu à peu du sol de la France, et que le voyageur aime tant à retrouver habillés, avec leur air d'opulence seigneuriale, leurs tableaux de famille et leurs grandes cours ouvertes à tout venant, au carrosse armorié du seigneur voisin, au souple landau du riche industriel,

au mendiant chargé de la besace, au pauvre artiste qui voyage à pied et qui se repose là où le ciel est beau et la campagne riante.

La dame du lieu, aussi hospitalière dans sa dignité de châtelaine que le manoir dont elle faisait les honneurs, était encore belle avec cet embonpoint qui est pour la beauté comme l'été de la Saint-Martin ; ses cheveux gris, artistement frisés, faisaient un fort bon effet sous un bonnet de dentelle, et l'on aimait à voir, parmi ces boucles argentées, des roses artificielles qui semblaient défier le ridicule. En effet, la raillerie aurait expiré sur les lèvres de tout homme qui eût rencontré le regard bienveillant et le sourire affectueux de madame de Nancé, et, lorsqu'on avait pressé sa main blanche et ronde, il était impossible de se soustraire à la sympathie vraie qui était comme répandue dans l'atmosphère de cette femme excellente.

Avec les grands talents et le haut caractère d'un magistrat recommandable, Aurélien de Nancé avait toute la beauté qu'avait eue sa mère, toute la bonté de tempérament qu'elle avait encore. Une inclination marquée, en d'autres termes, une forte passion, l'avait décidé à épouser une jeune personne sans nom et sans fortune, mais telle, que la famille riche et noble des Nancé n*eût pu la repousser sans ridicule et sans injustice.

Elle était là, sans diamants ni dentelles, sans autre ornement à ses cheveux que le voile de gaze et le bouquet blanc de la fiancée; belle de grâce, de poésie et de jeunesse, Laurence n'était plus une enfant; elle connaissait déjà le monde, et pourtant, au milieu de l'assemblée solennelle des grands parents,

elle avait une gaucherie qui trahissait son goût pour la liberté, et qui, chez elle, était une grâce de plus. Se croyait-elle oubliée, c'était une autre femme: son regard rêveur devenait imposant, et la douce gravité de son front ressemblait à la conscience modeste d'une supériorité involontaire.

C'était quelque chose de touchant que de voir l'amour et le respect dont madame de Nancé et son fils entouraient Laurence, quelque chose de touchant que cette adoption de l'orpheline, cimentée par le cœur, avant de l'être par la loi, que cette confiance de la femme qui, pauvre et délaissée, acceptait sans rougir les dons de son amant.

Aurélien était maire de la commune. Ne pouvant se marier lui-même, il avait mandé son adjoint, brave paysan gêné dans son habit neuf et dans la société de ses maîtres, soupirant après le moment de se débarrasser de sa cravate et de sa dignité. Mais, pour ne pas laisser de lacune entre le mariage civil et la bénédiction religieuse, on prolongeait les angoisses du bonhomme, parce que M. le curé n'était pas de retour. Le pasteur villageois avait été porter les derniers secours à un mourant fort éloigné dans la campagne, et tout le monde attendait, dans cette sorte de gêne qui s'empare de gens réunis pour jouer un rôle, et décontenancés de voir intervertir Tordre de la représentation.

Laurence ne put résister à ce malaise, dont, moins que personne, elle avait appris à subir le supplice. Elle monta sur une terrasse parée de fleurs qui s'élevait au milieu d'un petit parc solitaire, et, là, appuyée sur le balcon, elle promena sur la campagne un re!:':ard méinncolique. C'était là son pays désor-

iO

282 LA FILI.E D'ALBAXO

mais ! l'enceinte où devaient s'enfermer ses affections, ses rêves et ses espérances ! A elle une maison, des devoirs ! A cette âme libre et fière, dont le monde à peine était la patrie, un espace de terrain limité, des chemins qui devaient toujours porter dans le même jour l'empreinte de ses pas tournés vers l'horizon, et l'empreinte de ces mêmes pas retournant au point de départ ! Un toit écrasé pour couvrir, chaque soir, sa tête ardente de voyages, un climat ramenant avec régularité le chaud et le froid, sans qu'elle pût jamais hâter le soleil ou se soustraire à la bise glacée 1 Bans une heure, tout serait dit. . .

Un froid mortel tomba sur son cœur.

Et puis elle pensa à Aurélien... L'amour est comme la magie, il rend naturel ce qui semblait impossible. L'artiste redevint femme, et les rêves d'un autre bonheur effacèrent les regrets futiles d'un bonheur perdu.

Où trouver une âme assez forte, assez sceptique, pour hésiter devant les promesses de lamour, pour repousser ces serments si flatteurs à l'oreille et qui sont si doux au cœur? Si cette âme existe, ce n'est pas du moins celle d'une femme. Elle rêvait donc de bonheur et d'amour, lorsque des pas firent crier le sable à ses côtés... C'était un homme en habits de voyage, couvert de poussière; une chevelure en désordre tombait sur son front large etsafrané ; sa barbe était épaisse et noire, et ses grands yeux, enfoncés sous leurs orbites, étaient vifs et brûlants comme des éclairs.

— Oh! mon Dieu! c'est toi! s'écria Laurence en se jetant dans ses bras; c'est toi! Tu as donc voulu que ce jour fût le plus beau de ma vie?...

— Ma sœur, mon enfant, disait l'étranger en caressant les cheveux noirs de la fiancée, je n'arrive donc pas trop tard?

— Non, non, tu assisteras à la noce, tu verras l'église et l'autel; tu feras un beau tableau de la cérémonie, n'est-ce pas? Oh! que tu dois bien peindre^ maintenant !

— Et toi, Laurence, et toi! as-tu donc abandonné ton art?...

— Ohl non... Il aime tant à me voir travailler!

— Le bourgeois? murmura l'étranger à voix basse. Sommes-nous seuls ici ?

Laurence pâlit, parcourut d'un œil inquiet les allées sinueuses du parc; puis, après un moment d'hésitation, conduisit son frère dans la chambre qu'elle habitait, et, après en avoir fermé la porte :

— Expliquez-vous, dit-elle en se laissant tomber sur une chaise, avec une sorte de terreur.

— Mon enfant, dit l'artiste, car vingt ans de plus que toi m'ont donné le droit de te regarder comme ma fdie ; as-tu bien réfléchi à ce que tu vas faire ?

— Réfléchi?... Oui, Carlos... Je l'aime 1

— Ah ! femme I ... s'écria-t-il en frappant du pied, aimer un bourgeois ! toi, ma sœur I un ampliateur de la loi écrite, un hommeà métier, un homme qui mesure la vie avec un compas, et qui envoie à l'échafaud celui dont la mesure est plus petite ou plus grande que la sienne I... Écoute : tu es libre et je t'aime; tu peux te marier, tu ne peux pas te brouiller avec moi. Ce que je t'ai écrit de Rome, je te le répète encore ; fais ta volonté. Mais je suis venu un peu tard, je le vois; et ce n'est pas lorsque ton front est paré de la couronne du mariage que je dois espérer de te rendre à la li-

berté; tu m'entendras pourtant, et, après..., je souscrirai à ton mariage; j'en souffrirai, et ne t*en aimerai que mieux, car tu en auras besoin, pauvre enfant!

Laurence laissa tomber son front blanc et pur sur sa main veinée de bleu, et une larme, qu'elle s'ellorça vainement de retenir, roula sur son bouquet de j asmin et d'orange.

Carlos, qui se promenait en silence dans la chambre, s'arrêta tout à coup pour la regarder.

— Belle comme la vierge du Gorrége! disait-il; et, avec tant de poésie dans le regard, tant de feu dans l'âme, tant de génie entre les mains, végéter parmi des légistes et des calculateurs, amasser une fortune, faire des enfants, être la première servante d'une famille et d'un homme! 0 ma sœur! ma pauvre .sœur!... Et, sans doute, ils ont réussi à te prouver qu'une femme n'était pas née libre, que la gloire déshonorait ton âme; qu'il fallait jeter l'eau et la cendre sur le feu sacré!... Ma sœur, ma fille, mon élève, perdue, perdue!

— Non, Carlos; telle que le ciel m'a faite, ils m'ont prise, ils m'ont aimée; loin de leur sacrifier mes goûts, mes idées indépendantes et ma passion des arts, c'est lui, c'est sa mère, qui m'ont sacrifié leurs croyances pour m'attirer sur leur sein, pour me faire asseoir à leur bonheur, sans vouloir m'exiler du mien.

— Ils ont donc daigné, les superbes, te pardonner ton génie I Dis-moi, ton mari te pardonne-t-il aussi d'être belle comme l'entendait 'Van Dyck? Ne t'a-t-il point prescrit de lisse»:' tes boucles rebelles à la main de la camériste, de serrer dans des lames d'acier ton corsage andalous, de baisser tes yeux de feu, et de faire

usage de cosmétiques pour pâlir ton coloris oriental?... Oh! calme-toi, ton époux est charmant, ta bellemère parfaite... On se résigne à toi, on t'admet sans reproches. Sais -tu bien, maintenant, les devoirs que ta condition t'impose? Connais-tu l'esclavage? Astu passé une heure entière dans une prison, et sais-tu que la vie est longue? Tiens, regarde ces fossés qui n'ont plus d'eau, ces bastions écroulés, cette herse qu'on ne baisse plus; autrefois, c'est ainsi que Ton gardait les femmes... Dans la cour, des hommes d'armes, des préparatifs de combat ; de l'autre côté du mur, la guerre et les dangers, les meurtriers ou les ravisseurs, le trépas ou l'infamie. C'était peu de chose, après tout, tant qu'il y avait un beau page dans le château et un mari en Palestine. Eh bien, aujourd'hui, il y a des entraves plus fortes pour la femme que le fer des lances et la pierre des fortifications: le préjugé, l'usage ! Voilà vos liens, et malheur à celle qui les brise f Il lui reste du mépris dans le cœur des femmes, et, dans celui des hommes, un amour qui outrage. Adieu donc la liberté t La récolte manquera, ou la faveur du ministre; puis ta belle-mère aura la goutte, il faudra soigner l'héritage d'un oncle riche et cacochyme. .. Et, lorsque tu seras sur le point de donner un fils à ton heureux époux, dans la crainte de voir s'évanouir une espérance aussi chère (car une femme comme toi ne pourra devenir mère à la manière du peuple) , une prudence féroce t'imposera les ennuis rongeurs d'une captivité de six mois, et sacrifiera sans pitié les beaux jours de ta jeunesse à l'espoir incertain d'un rejeton illustre, déjà vicomte dans ton sein... Adieu l'avenir!... adieu le laurier du concours!... adieu l'Italie!

— Aurélien désire l'Italie autant que moi même. Ne t'ai-je pas écrit que nous devions aller t'y rejoindre ?

— Oui, en poste, avec une escorte de gendarmes pour protéger tes émotions dans l'Apennin, et une place au spectacle dans la loge de l'ambassadeur. Adieu nos soupers d'artistes, étincelants de verve et de poésie, où, dans la chaleur nerveuse du cerveau, le peintre ébauchait hardiment les traits de la danseuse aérienne mollement courbée sous les vibrations du hautbois, ou bondissant comme une bacchante aux chants frénétiques de l'ivresse! L'ivresse de l'artistel l'exaltation fougueuse d'un délire sublime, la brûlante sensation du plaisir intellectuel I la débauche du génie, Tinvasion du feu célestel l'ivresse qui broyait de l'ame sur la palette de Salvator et sous l'archet deTartinilVa oonc! dans le munde qui t'attend, l'enthousiasme fait scandale, et, froide et désenchantée, il te faudra renoncer à toutes les jouissances de la pensée, à ces courses nocturnes que nous faisions autour des vieux monuments, à ces muettes extases qui nous enchaînaient sous les gothiques arceaux des temples du moyen âge. La piété est le devoir d'une mère de famille; tu iras à légliso pour prier Dieu... Et pourtant, quels transports je t'ai vue exprim.er alors que tu étais pauvre iiile vivant de la palette et de l'inspiration! R.appelle-toi notre séjour à Paris, notre maison sur le quai désert, l'antique cité, la ville de l'histoire ! Ptappelle-toi ces deux tours, sœurs rivales, se haussant dans l'air \amineux, pendant que la lune, molle et nonchalante, découpait en festons d'argent leurs galeries aériennes, etleurs faisceaux de colonncttesî... Toi, tu demeureras

LA FILLE DALBANO 287

dans la Ghaussée-d'Antin, dans des rues bâties d'hier, alignées comme des vers classiques, blanches comme les mains de l'oisiveté; et, d'ailleurs, qu'irais-tu faire ailleurs, sultane fourvoyée au milieu des profanes que mettrait en fuite ton odeur d'ambre, et des bacheliers d'outre-Seine qui oseraient louer tout haut ta beauté, en dépit du couteau de chasse luisant à la ceinture de ton heiduque?

— Arrête, Carlos! arrête! Ces souvenirs me font mal, dit Laurence, dont le cœur battait violemment. Par pitié! ne me force pas de reporter ma pensée sur un passé perdu sans retour, beau comme la jeunesse, comme elle inressaisissablel

— Tu crois ! dit l'artiste en saisissant le bras de sa sœur, et ses yeux brillèrent d'un feu subit; tu crois que nous ne pourrons plus être heureux 1 Qui donc a brisé notre coupe et caché les morceaux? Quels liens pèsent sur toi? Voilà les seuls...

Et il arracha brusquement le bouquet de fleurs d'oranger, et le froissa dans ses mains.

— Carlos, j'ai fait un serment!

— L'homme n'a pas le droit d'en faire, puisqu'il n'a pas les moyens de les tenir. Fou qui se lie pour le lendemain! Autant vaudrait promettre sur sa tête un ciel d'azur à tout un jour.

— Je suis femme, mon frère, j'ai besoin d'affection. J'étais seule, et j'ai trouvé une famille : j'avais rêve l'amour et je l'ai inspiré.

— Le génie n'a pas de sexe. Autre chose est la femme née pour perpétuer l'espèce, et l'artiste qui vit de la vie de tout un monde. L'artiste ne s'appartient pas, les détails de la vie commune ne vont pas à sa taille. Biintùt le dégoût et l'ennui, l'emiui

-35 LA 1-ILLE D ALiaAXO

poignant, la torture, la fin atroce dune âme active, viendront ternir pour lui ce faux éclat de bonheur qu'en vain promet la vie positive. Ah ! tu l'avais tant promis, de n'être jamais qu'artiste! ïu étais si fière de ta liberté, de tes mœurs pures et larges comme la bonne foi, calmes comme la conscience forte! C'était bien la peine de refuser ce pauvre Henriquez^ qui t'aurait donné jusqu'à son dernier pinceau, qui te plaçait dans toutes les créations de son jeune talent! Mais tu le sacrifias à sa gloire et à la tienne; tu brisas ton cœur et le sien, et, maintenant qu'il a conquis le succès sous le ciel de sa patrie, il te bénit, il te rêve encore jeune et belle sous les murs de l'Alhambra, il te pleure en même temps qu'il te remercie de l'avoir sauvé. Te souviens-tu du jour où tu vis son visage pâlir à ton refus, et son enthousiasme se rallumer ensuite à l'avenir de peintre et d'indépendance que tu lui déroulais avec feu? <( Elle a raison ! s'écria-t-il en se tournant vers ses compagnons. Alvarès, Gaetano, Bragos, en Espagne! — En Espagne! en Espagnel disaientils avec transport. — A Rome! » s'écriaient les autres; et un pauvre plâtre qui représentait l'Amour avec son carquois et son bandeau classiques, fut brisé en éclats comme un holocauste à la liberté. Ah! comme ils t'aimaient tous, mes braves élèves! Quel saint respect pour la confiance de ta candeur! Comme, au bruit de tes pas, les statues se voilaient, les chevalets se renversaient! Et, quand tu t'asseyais par hasard sur un marbre antique, tes cheveux noirs flottants sur ta mantille, les genoux plies sous la mandoline émue à l'approche de tes doigts, en moins d'un instant, tu étais représentée sur vingt toiles comme si l'atelier avait eu vingt glaces pour te réfléchir î Ah! que tu faisais palpiter de cœure

et brûler rrimas^inations! que d'âme tu prêtais au pinceau! que de vie tu versais sur la toilel Et cet amour que tu semais autour de toi, qu'il était pur et chaste dans toutes ces jeunes têtes éprises de ma Laurence comme d'un rêve embaumé, comme d'une mélodie céleste, comme d'une apparition fantastique surgie des tableaux des grands maîtres !... Et maintenant, tu vas être aimée d'un amour conjugal, d'un amour terne et paisible, sans jalousie et sans vénération, sans emportement et sans culte! Puis ils diront : «Elle était célèbre, elle s'est faite obscure; elle avait une grande destinée, et elle l'a étoulfée dans son ménage; elle a renié la gloire pour conquérir l'estime... 0 misère! G'est-à-dire, elle nous dépassait de la tête, et nous lui avons crié : A genoux! C'était une étoile aux cieux, nous en avons fait un diamant pour orner notre sceptre; le monde la réclamait, nous l'iivons volée au monde. Qu'elle nous bénisse donc, la femme que nous avons dépouillée de son avenir, que nous avons nivelée à notre médiocrité! » Et, s'ils soupçonnent un regret dans ton âme flétrie, s'ils surprennent une larme se cachant dans tes cils, ils t'en feront un crime, les barbares! Car, ma sœur, la tristesse d'une femm»; déshonore un époux : pour être vertueux jusqu'à la lie, il faut même qu'elle renonce à pleurer.

Carlos pleurait lui même en parlant ; sa sœur se jeta dans ses bras et l'y serra avec force, comme si elle eût craint qu'on ne vînt l'en arracher déjà.

— lleste ! reste ! disait le peintre en la pressant sur son sem.

Et ses larmes tombaient sur la tête de la fiancée.

— Enfant, ajouta t-il, enfant qui veux une famille !

J90 LA 1- 1 L L L D A L Ll A X < >

Eh! n'as-tu pas le monde? Toi qui l'avais adopté pour patrie, le trouves-tu trop vaste? d^borde-t-il ton âme? Que fait au bohémien la terre qu'il foule de ses pas vagabonds, le ciel sous lequel repo^^e sa tête indépendante? La terre n'est-elle pas à lui? tous les lieux n'ont-ils pas du soleil? Ainsi l'artiste: il a l'univers pour famille; sa patrie, c'est le sol qui l'inspire. Et puis tu te plains d'être seule... Seule, ingrate! et Carlos? et ton frère?

— Mon frère! s'écria la jeune fille en jetant ses bras blancs au cou du peintre.

Et elle pleurait.

— Pleure! lui disait-il, pleure!... Je t'ai vue naître, je t'ai bercée sur mes genoux, je t'ai endormie de mes chants, et tu l'as oublié I Ton enfance a grandi près de moi, je l'ai réchauffée de ma tendresse, j'ai couvé ton jeune talent, et tu me quittes! je t'ai façonnée pour la liberté, te voilà esclave! Appuyés Tun sur l'autre, nous avons défié l'avenir; chacun de nous avait une âme toujours prête pour échanger la sienne et tu te trouves seule !

Laurence l'enlaçait de ses bras.

— Malédiction! s'écria-t-il, que ne le disais-tu plus tôt? j'aurais taillé ton âme pour ce monde où tu veux vivre; j'aurais rétréci ton esprit, j'aurais raccourci les lisières, et bientôt, naturalisée dans la société qui t'attire, tu n'y serais pas comme une étrangère, gauche et timide au milieu d'un cercle où l'on ne parle passa langue. Il est trop tard !.. L'arbuste obéit à la main qui l'incline : l'arbre ne ploie pas, il casse. Va donc y dépérir de misère et d'ennui ; va donc végéter sur ce terrain ingrat où l'espace manquera à tes pas, l'air à tes poumon^^. l'indépendance à ton allure! Et moi, moi qui

LA tlLLE D ALBANO i'91

n'avais que toi, ma sœur, je traînerai mes jours désenchantés loin de toi qui pouvais me les faire si* beaux!

— Ah!... s'écria la jeune fille.

Et elle arracha de son sein le bouquet de la fiancée.

— Vois, que le ciel est pur! que l'air est enivrant I que l'horizon est vaste! s'écria Carlos rayonnant de joie et d'espérance; vois, que la campagne est belle! A nous tout cela! à nous le monde !...

Ils tombèrent dans les bras l'un de l'autre.

— Libre! dit Carlos avec enthousiasme.

— Libre! répéta Laurence en respirant plus largement.

Elle écrivit quelques mots sur un papier, le joignit à la couronne blanche qu'elle avait détachée de sa tête, le plaça sur une table, et, laissant tomber un dernier regard sur cette chambre qu'elle allait quitter pour jamais :

— Viens! s'écria-t-elle en saisissant le bras de son frère...

Le curé du village était de retour, les cierges s'allumaient, les registres de l'état civil étaient ouverls, et le cortège allait partir. Aurélien, après avoir vainement cherché sa fiancée dans le jardin et dans le parc, courut à sa chambre, tressaillit à l'aspect des tleurs froissées qui jonchaient le parquet, saisit en tremblant le billet et la couronne.

« Je vous la rends, lui écrivait Laurence; jamais à vous ! jamais à un autre ! »

— Laurence! où est Laurence? cria d'une voix tonnante Aurélien éperdu, au cortège qui attendait sur la terrasse.

232 LA tILLK D'ALBAXO

— Ma tille? dit madame de Nance avec etiroi.

Tous se regardèrent avec étonnement.

Cependant, au bout d'une ligne blanche et poudreuse qui coupait les champs et les guérets, une chaise de poste volait, rapide comme le vent, et on entendait encore le claquement du fouet, les cris du postillon et le bruit sOurd des roues qui laissaient derrière elles des nuages de poussière.

Aurélien fut sérieusement malade; il eut des attaques de nerfs, une fièvre cérébrale, une convalescence pénible et lente.

L'année d'après, il reprit ses travaux par une mercuriale fort remarquable : ses amis crurent remplir un devoir en lui donnant des éloges proportionnés au degré d'intérêt que son malheur et son talent avaient le droit d'inspirer. Ce fut une première consolation qu'il goûta malgré lui et presque à son insu.

L'année suivante, madame de Nancé fut malade à son tour ; Aurélien soigna sa mère avec dévouement, avec anxiété. Lorsqu'elle revint à la vie, Aurélien sentit le prix de ce qui lui restait à toutes les angoisses que la crainte de la perdre avait réveillées en lui. Ses facultés de souifrir n'avaient point été épuisées par la fuite de Laurence; ses facultés d'aimer ne l'étaient pas non plus. Pendant toute cette année, il vécut pour sa mère.

L'année suivante, il épousa une jeune demoiselle de bonne maison, qui lui apporta trente mille livres de rente, et, à force de s'entendre dire que la fortune avait une influence directe sur le bonheur, il ommença a le croire.

L*année suivante, il fut père et s'attacha à la mère de son fils.

L'année suivante, il amena sa famille à Paris,

Un jour, il voulut voir les nouveaux chefs-d'œuvre qu'Horace Vernet venait d'envoyer à Paris. La foule se pressait dans la galerie du Luxembourg ; le portrait d'une jeune tille d'Albano attirait tous les regards; sa rohe d'un rose pâle, ses dentelles d'un blanc mat, faisaient ressortir d'une manière neuve et fraîche le ton solide de son chaud coloris et les ombres de son large front.

— Quelle finesse de peau ! disait-on ; quelle pureté de sourcils! quelle coupe de visage! que de pensées ensevelies sous cette rêverie pieuse, de passions cachées sous cette calme méditation ! Jamais Française n'eût inspiré l'idée de eette création suave et brûlante.

Aurélien s'approcha ; cette ravissante Italienne, c'était le portrait de Laurence... Il s'évanouit.

Aurélien est un homme de mérite; il sera pair de France, si la pairie devient élective, ou ministre, si le ministère devient plus national.

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