FRAGMENT D'UNE LETTRE
beaux, dans tous les pays du monde, et, ici, ils sont jetés sur des mouvemenls de terrain toujours pittoresques quoique toujours praticables. Ce n'est pas un mince agrément que de pouvoir grimper partout, même à cheval, et d'aller chercher les (leurs et les papillons là où ils vous tentent.
Ces longues promenades, ces jours entiers au grand air sont loujours de mon goût, et cette profonde solitude, ce solennel silence à quelques heures de Paris sont inappréciables. Nous vivons d'un pain, d'un poulet froid et de quelques fruits que nous emportons avec les livres, les albums et les boîtes à insectes. Quelles noctuelles, quels bombyx endormis et comme collés sur l'écorce des arbres! Quelles récoltes! et quel plaisir de les étaler le soir sur la table !
Nous ne connaissons personne à la ville. Nous avons im petit appartement très-propre et très -commode dans un hôtel qui est à l'entrée de la forêt , et dont l'hôtesse, madame Duponceau, est une charmante hôtesse. J'y travaille le soir quand mon garçon ronfle, et ce gros somn^ieil me réjouit l'oreille. Je ne sais pas trop, moi, quand je dors. Je n'y pense pas. Du reste, je vis de la vie rationnelle pour le moment; je vis dans les arbres, dans le soleil, dans les bruyères, dans le mouvement et le rep03 de la nature, dans l'in^^tinct et le sentiment, dans mon fils surtout, qui se plaît à cette vie-là autant que moi, et qui m'en fait jouir doublement.
Quelle belle chose que cette forêt! Sénancour l'a bien décrite dans certaines pages où il veut bien céder au charme qui s'empare de hii. Sa peinture large et bien tranchée est encore ce qui résume le mieux certains jj.bpects. Mais il ne vend pas justice, dans toutes se.-?
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lettres, à ce beau lieu. Il le rapetisse comme s'il avait peur de le trop admirer. Il le voit à travers son spleen. 11 veut qu'on sache bien que ce n'est pas vaste et accidenté comme la Suisse. A quel propos fait-il ce parallèle, je ne sais. Certes, en tant que montagnes, celles-ci ne sont pas des Alpes; mais, en tant que bois charmants, les grands pins de la Suisse n'ont pas les qualités propres à la nature de notre forêt, nature à la fois mélancolique et riante, et qui ne ressemble qu'à elle-même. On veut toujours comparer : c'est un tort qu'on se fait, c'est une guerre puérile à sa propre puissance. Ce qui est beau d'une certaine façon n'est ni plus ni moins beau que ce qui est beau d'une manière toute différente. Pour moi, je passerais ma vie ici sans regretter la Suisse, et réciproquement. Là où l'on se trouve bien, je ne comprends pas le besoin du mieux. Je ne sais pas si le proverbe est vrai d'une manière absolue. Je ns crois pas qu'il en ait la prétention, car les sentences sont toujours relatives. Mais, en fait de locomotion, de curiosité, de jouissance personnelle, je croirais volontiers que le regret ou le désir du mieux est un leurre de l'imagination malade. G était bien le fait de Sénancour. Obermann est un génie malade. Je l'ai bien aimé, je l'aime encore, ce livre étrange, si admirablement mal fait; mais j'aime encore mieux un bel arbre qui se porte bien.
Il faut de tout cela : des arbres bien portants et des livres malades, des choses luxuriantes et des esprits désolés. Il faut que ce qui ne pense pas demeure éternellement beau et jeune, pour prouver que la prospérité a ses lois absolues en dehors de nos lois relatives et factices, qui nous font vieux et laids avant l'heure.
iOf PRAOMHNT ni'N F LETTRF
Il faut (pu* «•«• i|ui pefjsi* souHr»». j)our prouver qiip nous vivons dans des ^oniliUon^ lausses, en d(*sarcord ^vec nos vrais besoins et nos vrais instincts. Aussi, toutes («'S choses niaffnifiques qui ne pen^iMit pa^ tlonnent beaucoup à pruMT