‹ La coupeChapitre 19 sur 82 · L X Y II I · texte numérisé non relu

L X Y II I

Elle cria de nouYeau d'une Yoix mal assurée; mais elle ne put dire les paroles consacrées par le rite : sa mémoire les aYait perdues. En ce moment elle vit la reine auprès d'elle. « Tout est accompli, Zilla ; je ne suis plus reine. Mon peuple se disperse et me quitte; regarde! ...» La lune, qui se dégageait des nuées troubles, fit Yoir à Zilla de longues files mouvantes qui gravissaient les hauteurs perdues dans la brume et s'y perdaient à leur tour comme des rêves évanouis.

Vers le nord, c'était le lent défilé des anciennes, procession de noires fourmis qui se collaient aux rochers, si compacte que l'on n'en distinguait pas le mouvement insensible. Celles-là fuyaient le voisinage de l'homme, leur ennemi, et s'en allaient chercher dans les glaces du pôle le désert sans bornes et la solitude sans retour. Vers le sud, les jeunes couraient haletantes, disséminées, ne tournant aucun obstacle, se pressant comme pour escalader le ciel. Celles-ci voulaient conquérir une

île déserte dans les régions qu'embrase le soleil, et la peupler d'enfants volés dans toutes les parties du monde.

A l'orient et à l'occident, d'autres foules diverses d'âge et d'instinct prétendaient se mêler à la race humaine, lui enseigner la science occulte, la corriger de ses erreurs, la châtier de ses vices ou la récompenser de ses progrès. « Tu vois, dit la reine à Zilla, que toutes s'en vont à la poursuite d'un rêve. Dévorées par l'ennui, elles cherchent à ressaisir la puissance et l'activité qui leur échappent. Les vieilles croient fuir l'homme à jamais ; elles se trompent; l'homme les atteindra partout et les détrônera jusque dans la solitude où meurt le soleil.

« Les jeunes se flattent de former une race nouvelle avec le mélange de toutes les races, et de changer, sur une terre encore vierge, les instincts et les lois de l'humanité. Elles n'y parviendront pas; l'homme ne sera gouverné et amélioré

que par l'homme, et les autres, celles qui, en le prenant tel qu'il est, se vantent de changer les sociétés qu'il a créées et où il s'agite, ne se leurrent pas d'une moins folle ambition. L'homme civilisé ne croit plus qu'à lui-même, et les puissances occultes ne gouvernent plus que lès idiots.

l x x 1 1 « Je leur ai dit ces vérités, Zilla ! J'ai voulu leur démontrer que, devenues immortelles, nous étions devenues stériles pour le bien, et qu'avant de boire la coupe, nous avions été plus utiles dans la courte période de notre vie humaine que depuis mille ans de résistance à la loi commune. Elles n'ont pas voulu me croire, elles prétendent qu'elles peuvent et doivent partager avec l'homme l'empire de la terre, conserver malgré lui les sanctuaires inviolables de la nature et protéger les races d'animaux qu'il a juré de détruire.

«i Elles m'accusent d'avoir entravé leur élan, de les avoir forcées à respecter les envahissements

de la race humaine, à fuir toujours devant elle, à lui abandonner les plus beaux déserts, comme si ce n'était pas le droit de ceux qui se reproduisent de chasser devant eux les neutres et les stériles. En vain, je leur ai dit que, n'ayant ni besoins ni occupations fécondes, ni extension possible de nombre, elles pouvaient se contenter d'un espace restreint; elles ont crié que je trahissais l'honneur et la fierté de leur race.

« Enfin elles m'ont demandé de quel droit je les gouvernais, puisque, leur ayant donné la coupe de l'immuable vie, je ne savais pas leur donner l'emploi de cette puissance, et j'ai dû leur avouer que je m'étais trompée en leur faisant ce présent magnifique dont j'avais depuis reconnu le néant et détesté la misère. Alors le vertige s'est emparé d'elles, et toutes m'ont quittée, les unes avec horreur, les autres avec regret, toutes avec l'effroi de la vérité et le désir immodéré de s'y soustraire.

« Et maintenant, Zi lia, nous voilà seules ici... J'y veux rester, moi, afin d'essayer l'emploi d'une découverte à laquelle depuis mille ans je travaille. Ne veux-tu pas rejoindre tes sœurs qui s'en vont, ou bien espères-tu vivre calme dans cette solitude en veillant sur la famille d'Hermann? — Je veux rester avec toi, répondit Zilla; toi seule as compris la lente et terrible agonie de mon faux bonheur. Si tu ne peux m'en consoler, au moins je ne t'offenserai pas en te disant que je souffre.

— Songe à ce que tu dis, ma chère Zilla. Si rien ne peut te consoler, mieux vaut chercher le tumulte et l'illusion avec tes compagnes. Moi, je ne suis peut-être pas ici pour longtemps, et bientôt tu ne me verras peut-être plus. » Zilla se rappela que la reine lui avait parlé d'un remède suprême contre l'ennui , remède dont elle prétendait faire usage et dont elle n'avait pas voulu lui révéler le secret terrible. Elle l'implora longtemps avant d'obtenir d'être initiée à

ce mystère; enfin la reine céda et lui dit: « Suismoi. »

Par mille détours effrayants qu'elle seule connaissait, la reine conduisit Zilla dans le cœur du glacier, et pénétrant avec elle dans une cavité resplendissante d'un bleu sombre, lui montrant sur un bloc de glace en forme d'autel une coupe d'onyx où macérait un philtre inconnu, elle lui dit : « A force de chercher le moyen de détruire le funeste effet de la coupe de vie, je crois avoir trouvé enfin la divine et bienfaisante coupe de mort. Je veux mourir, Zilla, car, plus que toi, je suis lasse et désespérée.

« J'ai souffert en silence, et j'ai savouré goutte à goutte, de siècle en siècle, le fiel des vains regrets et des illusions perdues; mais ce qui m'a enfin brisée, c'est la pensée que nous devions finir avec ce monde, en châtiment de notre résistance aux lois qu'il subit. Nous avons cherché notre Éden sur la terre, et non-seulement les autres

habitants de la terre se sont détournés de nous, mais encore la terre elle-même nous a dit : « Vous ne me possédez pas; c'est vous qui m'appartenez à jamais, et mon dernier jour sera le vôtre. »

« Zilla, j'ai vu le néant se dresser devant moi, et l'abîme des siècles qui nous en sépare m'est apparu comme un instant dans l'éternité. Alors j'ai eu peur de la mort fatale, et j'ai demandé passionnément au Maître de la vie de me replacer sous la bienfaisante loi de la mort naturelle. — Je ne t'entends pas, répondit Zilla, pâle d'épouvante : est-ce qu'il y a deux morts? et veux-tu donc mourir comme meurent les hommes? — Oui, je le veux, Zilla, je le cherche, je l'essaie, et j'espère qu'enfin mes larmes ont fléchi Celui que nous avons bravé.

— Le Maître de la vie t'a-t-il pardonné ta révolte? T'a-t-il promis que ton àme survivrait à cette mort? — Le Maître de la vie ne m'a rien

promis. Il m'a fait lire cette parole dans les hiéroglyphes du ciel étoile : La mort, c'est l'espérance. — Eh bien ! attendons la mort de la planète ; ne doit-elle pas s'endormir dans la même promesse? — Elle, oui, elle a obéi à ses destinées ; mais nous qui les avons trouvées trop redoutables et qui nous en sommes affranchies, nous n'avons point de droit à l'universel renouvellement.

« Et maintenant, adieu, ma chère Zilla : c'est ici que je veux demeurer pour me préparer à l'expiation. Retourne aux enivrements de la lumière, et si tu ne peux oublier ton mal, reviens partager mon sort. — J'espère, dit Zilla, que ton poison sera impuissant; mais jure-moi que tu ne feras pas cette horrible expérience sans m'appeler auprès de toi. » La reine jura, et Zilla quitta le glacier avec empressement : elle avait hâte de revoir le soleil, les eaux libres, les nuages errants et les fleurs épanouies. Elle aimait encore la nature et la trouvait belle.

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