LX XX VI II
« Mais auparavant je veux te donner beaucoup de secrets que j'ai découverts pour guérir les maladies, panser les blessures, et tout au moins diminuer les souffrances. Tu les donneras à Hermann, afin qu'autant que possible il détourne de lui et des siens la mort prématurée et la souffrance inutile. Dis- lui d'abord qu'il cherche à nous surpasser dans cette science, car l'homme doit s'aider lui-même et combattre éternellement. Ses maux sont le châtiment de son manque de sagesse et le résultat de son ignorance.
« Par la sagesse, il détruira l'homicide ; par la science, il repoussera la maladie. Adieu, ma sœur. Mourir n'est rien pour qui a bien vécu. Quant à moi, j'ignore à quel supplice je m'abandonne, car j'ai commis un grand crime ; mais je ne dois pas craindre de l'expier et de refaire connaissance avec la douleur. — Vas-tu donc mourir? s'écria Zilla en cherchant à renverser la coupe fatale. — Je l'ignore, répondit la reine en la retenant d'une main ferme. Je sais qu'avec ce breuvage je détruis la vertu maudite de la coupe de vie.
« Mais je ne sais pas si je vais devenir mortelle ou mourir. Peut-être vais-je reprendre mon existence au point où elle était quand je l'ai immobilisée. Alors j'aurai quelques jours de bonheur sur la terre; mais je ne les ai pas mérités, et je ne les demande pas. Ne nous berçons pas d'un vain espoir, Zilla. Regarde ce que je vais devenir, et, si je suis foudroyée, laisse ma dépouille ici, elle y est tout ensevelie d'avance.
Si je lutte dans l'horreur de l'agonie, répète-moi le mot que j'ai lu à la voûte du ciel : « La mort, c'est l'espérance. »
— Attends, s'écria Zilla. Et si je veux mourir aussi, moi?» La reine lui donna une formule magique en lui disant : « Tu pourras composer toi-même ce poison. Je ne veux pas que tu le boives sans avoir eu le temps de réfléchir. Donnemoi la bénédiction de l'amitié. Mon âme est prête.» Zilla se jeta aux genoux de la reine et la supplia d'attendre encore ; mais la reine, craignant de faiblir devant ses larmes, la pria d'aller chercher une rose pour qu'elle pût encore contempler une pure expression de la beauté sur la terre avant de la quitter peut-être pour toujours, xcn
Quand Zilla revint, la reine étatt assise près du bloc de glace, la tète nonchalamment appuyée sur son bras; l'autre main était pendante, la coupe vide était tombée sur le bord de sa robe. Zilla crut qu'elle dormait; mais ce sommeil,
c'était la mort. Zilla avait vu mourir bien des humains et ne s'en était point émue, n'ayant voulu en aimer aucun. En voyant que l'immortelle avait cessé de vivre, elle fut frappée de terreur. Cependant elle espéra encore que cette mort n'était qu'une léthargie, et elle passa trois jours auprès d'elle, attendant son réveil, x c 1 1 1 Le réveil ne vint pas, et Zilla vit raidir lentement cette figure majestueuse et calme. Elle s'enfuit désespérée. Elle revint plusieurs fois. La glace conservait ce beau corps et ne permettait pas à la corruption de s'en emparer; mais elle pétrifiait de plus en plus l'expression de l'oubli sur ses traits et changeait en statue cette merveille de la vie. Zilla, en la regardant, se demandait si elle avait jamais vécu. Ce n'était plus là son amie et sa reine. C'était une image indifférente à ses regrets.
Peu à peu la jeune fée se fit à l'idée de devenir ainsi, et elle résolut de suivre le destin de son
amie; mais quand elle eut composé le philtre de mort, elle le plaça sur le bloc de glace et s'enfuit avec horreur. Depuis qu'elle se savait libre de mourir, elle sentait lu charme de la vie et ne s'ennuyait plus. Le printemps, qui venait d'arriver, semblait le premier dont elle eût apprécié l'incomparable sourire. Jamais les arbres n'avaient eu tant d'élégance, jamais les prés fleuris n'avaient exhalé de si suaves odeurs, Elle épiait dans l'herbe le réveil des insectes engourdis par l'hiver, et quand elle surprenait le papillon dépouillant sa chrysalide, elle tremblait en se demandant si c'était là l'emblème de l'àme échappant aux étreintes de la mort. Elle se sentait appelée par la reine dans le royaume des ombres, elle la voyait en souge et l'interrogeait ; mais le fantôme passait sans lui répondre, en lui montrant les étoiles. Elle essayait d'y lire la promesse qui avait enhardi son amie. La peur de la destruction l'empêchait d'en saisir le chiffre mystérieux.
Elle voyait Bertha tous les jours et s'attachait plus tendrement que jamais à sa petite fille. Les autres enfants d'Hermann lui semblaient beaux et bons; mais la mignonne qu'elle préférait absorbait tous ses soins. L'enfant était délicate, plus intelligente que ne le comportait son âge, et quand la fée la tenait sur ses genoux, elle commençait à parler et à dire des choses qui semblaient lui venir d'une autre vie. Elle ne regardait ni les blancs agneaux ni les fleurs nouvelles ; elle tendait sans cesse ses petits bras vers les nuages, et un jour elle cria le mot ciel, que personne ne lui avait appris, x c Y 1 1
Un jour l'enfant devint pâle, laissa tomber sa tète blonde sur l'épaule de Zilla, et lui dit : Viens! La fée crut qu'elle l'invitait à la mener promener; mais Bertha fit un grand cri : l'enfant était morte. Zilla essaya en vain de la ranimer. Tous les secrets qu'elle savait y perdirent leur vertu. L'àme était partie. <r Ah! méchante fée! s'écria BeHha dans
la fièvre de sa douleur, je le savais bien que ma fille mourrait ! C'est depuis la nuit qu'elle a passée avec toi sur la montagne qu'elle a perdu sa fraîcheur et sa gaieté. C'est ton funeste amour qui l'a tuée!»
Zilla ne répondit rien. Bertha se trompait peutêtre ; mais la fée sentait bien que cette mère affligée ne l'aimerait plus. Hermann éperdu essaya en vain d'adoucir leurs blessures. Zilla quitta le chalet et courut au glacier. Elle osa donner un baiser au cadavre impassible de la reine, et elle but la coupe; mais, au lieu d'être foudroyée, elle se sentit comme renouvelée par une sensation de confiance et de joie, et elle crut entendre une voix d'enfant qui lui disait : « Viens donc ! »
Elle retourna au chalet. L'enfant était couchée dans une corbeille de fleurs; sa mère priait auprès d'elle, entourée de ses autres beaux enfants, qui s'efforçaient de la consoler et qu'elle regardait avec douceur, comme pour leur dire : « Soyez
tranquilles, je ne vous aimerai pas moins. » Le père creusait une petite fosse sous un buisson d'aubépine. Il versait de grosses larmes, mais il préparait avec amour et sollicitude la dernière couchette de son enfant. En voyant la fée, il lui dit : « Pardonne à Bertha ! »
Zilla se mit aux genoux de la femme : « C'est toi qui dois me pardonner, lui dit-elle, car je vais suivre ton enfant dans la mort. Elle m'a appelée, et c'est sans doute qu'elle va revivre dans un meilleur monde et qu'il lui faut une autre mère. Ici je n'ai su lui faire que du mal; mais il faut que je sois destinée à lui faire du bien ailleurs, puisqu'elle me réclame. — Je ne sais ce que tu veux dire, répondit la mère. Tu as pris la vie de mon enfant, veux-tu donc aussi m'emporter son âme? — L'âme de notre enfant est à Dieu seul, dit Hermann ; mais si Zilla connaît ses desseins mystérieux, laissons-la faire. — Mettez l'enfant clans mes bras, » dit la fée. Et quand elle tint ce petit corps contre son cœur, elle entendit encore que
son esprit lui disait tout bas : « Allons, viens! — Oui, partons! » s'écria la fée. Et, se penchant vers elle, elle sentit son âme s'exhaler et se mêler doucement, dans un baiser maternel, à l'àme pure de l'enfant. Hermann fit la tombe plus grande et les y déposa toutes deux. Durant la nuit, une main invisible y écrivit ces mots : « La mort, c'est l'espérance. *