‹ La coupeChapitre 35 sur 82 · SCÈNE II · texte numérisé non relu

SCÈNE II

LUPO, à Roland, au fond.

Est-ce qu'il a entendu?...

ROLAND

Oui, mais il ne se doute de rien. Rentrez-vous sain et sauf, mon maître?

LUPO

Tant s'en faut. J'ai plus d'un accroc que lu panseras tantôt ou ce soir, quand j'aurai ie temps.

(Roland sort.) LIVERANI, à Lupo qui l'embrasse.

Enfin te voilà! Il y a trois jours que je ne t ai vu!

Est-ce un reproche, mon père?

Jamais tu n'en peux mériter, toi, le modèle des fils.

LUPO

Mon père, je n'aime que vous au monde.

11 faut pourtant aimer tou* les hommes.

146 LUPO LIVERAM

LU PO

Les hommes sont mauvais, vous seul êtes bon.

LIVEEANI.

Mais Dieu nous commande d'aimer les mauvais aussi.

LUPO

Et vous êtes comme Dieu, vous! vous avez la patience infinie!

LIVERA.NL

Mais dis-moi donc d'où tu viens et ce qui s'est passé tout à l'heure dans nos environs.

LUPO

Tout à l'heure? un engagement entre quelques bandits et quelques archers de la garde. J'ai vu la chose en passant. Je revenais de Naples, où j'ai été pour ces affaires que vous savez.

Ces brigands ne menacent pas notre domaine?

LUPO

Ils n'oseraient.

L1YEHANI.

Et nos affaires? elles sont terminées à ta satisfaction?

Et à la vôtre. Les gens qui vous devaient de l'argent l'ont rendu, et je vous l'apporte, (a. part.) Hélas! rien!

Garde-le, je n'en ai que faire, puisque tu veilles à tous mes besoins avec tant de tendresse.

LUPO, tristement.

Vous êtes donc content de moi?

Dieu m'a béni entre tous les pères, puisqu'il m'a donné un fils tel que toi, l'honneur de ma race et la joie de mon cœur.

LUPO

Hélas!

Qu'as-tu?

J'admire avec quel courage et quelle douceur vous supportez cette cruelle infirmité.

J'en ai été jadis effrayé pour toi, dont je me suis vu comme séparé à l'âge où, entrant dans

la vie, tu avais le plus besoin de ma surveillance et de mes conseils; mais depuis dix ans que je suis cloué sur ce fauteuil, mon malheur m'a fait connaître tes doux soins et ta fidèle amitié. Je remercie Dieu.

LUPO

Mais votre pauvre corps souffre!

Je n'en sais plus rien quand je te vois.

LUPO

Vous soigne-t-on toujours bien quand je m'absente?

Je n'ai besoin que de Roland, c'est un serviteur dévoué, et il t'aime.

LUPO

Vous ne vous ennuyez pas?

l.i VERÂNI .

Non! je pense à toi, et nous en parlons.

N'est-ce pas l'heure de votre dîner? (Roland rentre.)

Ll V ERANJ.

Voici qu'un me l'apporte. C'est trop peu de

LUPO LlVERAKl I4ii

chose pour toi, va prendre ton repas. Tu dois avoir faim.

LUPO

Non ! je veux avoir le plaisir de vous servir

moi-même. [Il prend le plateau des mains de Roland.) ROLAND, bas.

Vos amis de Naples sont là : une joyeuse bande avec des dames!

LUPO. de même.

Le diable les emporte!

ROLAND

Votre maîtresse est avec eux.

Délia?

aOL \ ND

Oui.

La maîtresse à tout le monde! Dis-lui qu'elle s'attende à recevoir des coups, [a son père.] Que voulez-vous manger, cher père?

Seulement ce suc de viandes. Aide-moi à porter la coupe à mes lèvres.

150 LUPO LIYERANI

LUPO, l'aidant.

Vous mangez trop peu. Est-ce qu'on ne vous sert pas ce que vous aimez?

LIYERANI.

Si fait! mais le corps qui n'agit pas refuse peu à peu les aliments. Je n'aurai qu'un regret de mourir, mon enfant, ce sera de te laisser seul.

LUPO

Vous souhaitez que je me marie?

LIYERANI .

C'est mon plus cher désir.

LUPO

Il sera fait comme vous voudrez, bien que je ne me soucie d'aucune femme.

LIYERANI.

N'en cherche pas une trop belle, c'est une chose périlleuse que d'être le gardien de la beauté.

LUPO

La laideur est-elle donc une garantie?

LIYERANI.

Es-tu disposé au soupçon? Ne sois pas jaloux, mon fils, ou fais que cela ne paraisse pas. Il

n'est pas de femme qui se conduise bien quand on cloute d'elle. C'est par la confiance qu'on entretient l'amour. Aime-la, sers-la, traite-la comme ton égale , élève tes enfants dans le respect de leur mère. Ils seront un jour hommes de bien comme toi.

LUPO

Comme moi ! . . .

ROLAND

Ne lui parlez plus. Il s'endort toujours après son repas, et tenez, le voilà endormi déjà!

LUPO

Pauvre cher père ! que deviendra- t-il si on dé couvre le métier que je fais, et s'il faut que je me réfugie dans un autre pays?

ROLAND

Je ne le quitterai pas ; mais il faudrait nous laisser une certaine somme qui me permît de le préserver de la misère et de lui cacher que toutes vos terres sont vendues ou engagées.

LUPO

Une somme! oui, voilà ce qu'il faudrait, et je

152 LUPO LIVERAN1

ne rapporte plus de mes expéditions que des blessures! N'importe, tu l'auras, cette somme, tu peux compter que tu l'auras, fallût-il l'arracher avec la vie à mon meilleur ami. . . Mais ne crainstu pas que mon père ne vienne à être inquiété comme complice de mes coups de main?

ROLAND

Sa vertu le mettra à l'abri du soupçon.

LUPO

Si on l'interrogeait, il apprendrait tout !

ROLAND

11 n'y croirait pas !

LUPO

Tu nieras toujours9

ROLAND

Je dirai que le chef des bandits du Vésuve prend votre nom, et je lèverai les épaules. Vous allez toujours masqué dans vos courses périlleuses. A propos, j'ai réparé moi-même le secret de la trappe. Si vous étiez envahi à l'improviste, ne songez qu'à vous glisser dans cette salle.

UPO LIYERANI 153

LUPO

Par l'escalier dérobé qui tourne dans tout le

dODJOn, ce SCJ'ait facile. [U va regarder et faire jouer le Sort de la trappe.

KOI. AND.

N'oubliez pas que vos amis vous attendent.

Ils viennent à la maie heure! je vais les congédier... mais je veux pourtant leur demander...

ROLAND

La somme pour votre père? Oui, allez, je le conduirai dans sa chambre.

Je t'aiderai... je le VOis Si peu! (Us sortent en roulant le fauteuil de Liverani par la droite.)

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