‹ La coupeChapitre 77 sur 82 · TOUS · texte numérisé non relu

TOUS

Heurtons les coupes de la joie. Que leurs flancs vermeils se pressent jusqu'à se briser. Souffle, vent du couchant, et sème sur nos têtes les fleurs de l'oranger. Ce jour nous rassemble à la même table dans la maison de nos pères. Heurtons les coupes de la joie!

ON CONVIVE Récitatif .

Craignons que le bruit de nos voix réunies ne nous enivre plus vite que le vin. Laissons l'esprit joyeux de l'ivresse s'emparer de nous lentement et verser peu à peu «dans nos veines sa chaleur bienfaisante. Que le plus jeune d'entre

nous chante seul un air populaire de ces contrées, et nous dirons seulement le refrain avec lui.

L'ENFANT (Récitatif).

Voici un air des montagnes que vous devez tous connaître et qui fait verser des larmes à ceux qui l'entendent sous des cieux étrangers.

CHŒUIl

Chante, jeune garçon, chante, et qu'en te répondant chacun de nous se félicite d'avoir revu le toit de ses pères. Heurtons les coupes de la joie.

L'ENFANT (Air).

La chanson espagnole : Yo que soy Contrabandisla.

Moi qui suis un contrebandier, je mène une noble vie. J'erre nuit et jour dans la montagne, je descends dans les villages et je courtise les jolies filles, et quand la ronde vient à passer, je pique des deux mon petit cheval noir, et je me sauve dans la montagne, aye, aye, mon bon

petit cheval, voici la ronde, aye, aye. Adieu, les jolies filles.

LE CHŒUR

Aye, aye, mon brave petit cheval noir, voici le guet. Adieu, les jolies filles. Aye, aye. Heurtons les coupes de la joie, que leurs flancs vermeils

LE CHATELAIN (Récitatif).

Quel est ce pèlerin qui sort de la forêt suivi d'un maigre chien noir comme la nuit? Il s'avance vers nous d'un pas mal assuré. Il semble harassé de fatigue ; qu'on remplisse une large coupe, et qu'il boive à sa patrie lointaine, à ses amis absents!

LE CHŒUR

Pèlerin fatigué," heurte et vide avec nous la coupe de Ja joie. Bois à ta patrie lointaine, à tes amis absents!

LE VOYAGEURjAir).

Patrie insensible, amis ingrats, je ne boirai point à vous. Soyez maudits, vous qui accueillez

un frère comme un mendiant; soyez oubliés, vous qui ne reconnaissez point un ancien ami. Je veux briser cette coupe offerte au premier passant comme une aumône banale ; je veux me laver les pieds dans le vin qui ne doit pas s'échauffer par le cœur. Mauvais vin, mauvais amis, mauvaise fortune, mauvais accueil.

LE CHŒUR

Qui es - tu , toi , qui seul oses nous braver tous sous le toit de nos pères, toi qui te vantes d'être un des nôtres, qui renverses dans la poussière la coupe de la joie et le vin de l'hospitalité?

LE VOYÂ G EU lï (Récitatif).

Ce que je suis, je vais vous le dire. Je suis un malheureux, et à cause de cela personne ne me reconnaît. Si j'étais arrivé à vous dans l'éclat de ma splendeur passée, vous fussiez tous accourus à ma rencontre, et la plus belle de vos femmes m'eût versé le vin de l'étrier dans une coupe d'or. Mais je marche seul, sans cortège, sans che-

vaux, sans valets et sans chiens ; l'or de mon vêtement est terni par la pluie et le soleil; mes joues sont creusées par la fatigue, et mon front s'affaisse sous le poids des longs ennuis comme celui du vieil Atlas sous le fardeau du monde. Qu'avez -vous à me regarder d'un air stupéfait? N'avez -vous pas de honte d'être surpris dans l'orgie par celui qui se croyait pleuré par vous à cette heure?

Allons, qu'on se lève, et que le plus lier d'entre vous me présente son siège, auprès de la plus belle d'eutre vos femmes.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Passant, tu prends avec nous des libertés que nous ne souffririons pas si ce n'était aujourd'hui grande fête en ces lieux. Mais, comme aux fêtes de Saturne il était permis aux valets de braver leurs maîtres, de même en ce jour consacré à l'hospitalité nous consentons à entendre gaiement les facéties d'un pèlerin en haillons qui se dit notre cousin et notre égal.

LE VOYAGEUR (Chant).

Le pèlerin qui vous parle n'est plus votre égal, ô mes gracieux hôtes. Il fut votre égal autrefois, ô vous qui heurtez les coupes de la joie.

LE CHŒUR

Et quel est-il maintenant? Parle, ô bizarre étranger, et porte à tes lèvres avides la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR [Récitatif).

Toute coupe est remplie de fiel pour celui qui n'a plus ni amis ni patrie, et puisque vous voulez savoir qui je suis, maintenant, ô enfants de la joie, apprenez que je suis plus grand que vous, moi qui ai bu en entier le calice de la vie, car la douleur m'a fait plus grand et plus fort que le plus fort et le plus grand d'entre vous.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Étranger, ta présomption m'amuse; si je ne me trompe, tu es un poète de carrefour, un improvisateur aux riantes forfanteries, un bouffon du

genre emphatique; continue, et puisque ta fantaisie est de ne point boire, amuse-nous à jeun, de tes déclamations, tandis que nous allons vider les coupes de la joie.

UNE FEMME (Récitatif).

0 mon cher fiancé! ô mes amis! ô mon seigneur le châtelain ! cet homme dit qu'il est le plus grand d'entre nous , et son impudence mérite votre pardon, car il a dit, en même temps, qu'il était le plus malheureux des hommes. Je vous supplie de ne point l'affliger par vos railleries, mais de l'engager à nous raconter son histoire.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Allons, pèlerin, puisque la Hermosa te prend sous son aile de colombe, raconte-nous tes malheurs, et notre joie les écoutera avec pitié pour l'amour d'elle.

LE PÈLERIN (Récitatif.

Châtelain, j'ai autre chose à penser qu'à te divertir. Je ne suis ni un improvisateur, ni un

trouvère, ni un bouffon. Je ris souvent, mais je ris en moi-même d'un rire lugubre et désespéré en voyant les turpitudes et les misères de l'homme. Jeune femme, je n'ai rien à raconter. Toute l'histoire de mes malheurs est contenue dans ces mots : Je suis hommel

LA HEKMOSA (Récitatif).

Infortuné, je sens pour toi une compassion inexprimable. Regardez-le donc, ô mes amis! ne vous semble-t-il pas reconnaître ses traits altérés par le chagrin? O mon cher Diego, regarde-le; ou bien j'ai vu cet homme en rêve, ou bien c'est le spectre de quelqu'un que nous avons aimé.

EGO [Récitatif).

Hermosa, votre pitié est obligeante; je veux être le cousin du diable si j'ai jamais rencontré cette face chagrine sur mon chemin. Si elle vous apparut en rêve, ce fut à coup sur un rêve sinistre à la suite d'un méchant souper. N'importe, s'il veut raconter son histoire, je le. tiens quitte de ma colère, car le regard qu'il attache sur vos

belles mains commence à me faire trouver le bragancc amer.

TOUS (Chœur).

S'il veut raconter ses aventures, qu'il emplisse et vide avec nous les coupes de la joie; mais, s'il ne veut ni parler ni boire, qu'il aille chez son cousin le diable, et qu'il vide avec lui le fiel de la haine dans une coupe de fer rouge. Heurtons les coupes de la joie.

L'ENFANT Itecilatil .

D'une voix timide, la tète nue et un genou en terre, devant monseigneur j'ose ouvrir un avis. Cet homme a été attiré vers nous par le refrain de ma chanson. Quand j'ai commencé à chanter, il suivait la lisière du bois et se dirigeait précipitamment vers la plaine. Mais tout d'un coup son oreille a semblé frappée de sons agréables, il est revenu sur ses- pas; deux ou trois fois il s'est arrêté pour écouter, et quand j'ai eu fini de chanter il était près de nous. Il dit qu'il est des

nôtres, que vous l'avez connu, qu'il est ici dans sa patrie, eh bien! qu'il chante ma chanson, et s'il la dit tout entière sans se tromper, nous ne pouvons pas douter qu'il soit né dans nos montagnes.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Soit. Tu as bien parlé, jeune page, et je t'approuve parce que la Hermosa sourit.

LE CHŒUR

Tu as bien parlé, jeune page, parce que la Hermosa sourit et que le châtelain t'approuve. Que l'étranger chante ta chanson, et qu'il heurte avec nous la coupe de la joie !

LE VOYAGEUR (Récitatif).

Eh bien, j'y consens. Écoutez-moi, et que nul ne m'interrompe, ou je brise la coupe de la joie. in chante.) Moi. . . moi . . . moi ! . . .

LE CHŒUR

Bravo, il sait parfaitement la première syllabe.

LE VOYAGEUR

Silence ! iu chante.) — Moi qui suis un jeune chevrier.

LE CHŒUR

Fi donc ! fi donc ! ce n'est pas cela.

LA HERMOSA

Laissez-le continuer, il a la voix belle.

LE VOYAGEUR (Air).

Moi qui suis un jeune chevrier, un enfant de la montagne, je mène une douce vie. Je vis loin des villes et je n'ai jamais vu que de loin le clocher d'or de la cathédrale. J'aime toutes les belles fdles de la vallée, mais ma sœur Dolorie entre toutes. Ma sœur, plus belle que toutes les belles, plus sainte que toutes les saintes. Ma sœur qui repose là-haut sous les vieux cèdres, sous le jeune gazon, ma pauvre sœur ! Ah ! ma vie s'est écoulée dans les larmes.

DIEGO (Récitatif).

Que dit-il"? et quelle étrange confusion dans ce chant inconnu? Sa sœur qu'il aime vivante et

qu'il pleure morte tout ensemble? Sa douce vie sur la montagne et sa vie pleine de larmes tout aussitôt? Hermosa, sa voix est pure, mais >a cervelle est bien troublée.

LA HERMOSA [Récitatif .

0 mon Dieu! j'ai ouï parler d'une certaine Dolorie dont le frère. . .

DIEGO

Hermosa, ta pitié est trop obligeante. Que cet aventurier chante la chanson du pays, ou qu'il aille en enfer vider la coupe des larmes avec Satan, son cousin.

LE CHŒUR

Qu'il aille vider en enfer la coupe des larmes, s'il ne veut dire "la chanson du pays et vider avec nous la coupe de la joie.

LE VOYAGEUR

Laissez-moi, laissez- moi. La mémoire m'est revenue. J'avais mêlé deux couplets de la chanson. Voici le premier in chante).

Moi qui suis un jeune chevrier, je vis à l'aise sur la montagne, je n'ai jamais vu les clochers d'or que clans la brume lointaine . J'aime les gracieuses filles de la vallée, et je cueille la gentiane bleue pour leur faire des bouquets moins beaux que leurs yeux d'azur. Et quand le soir approche, quand l'Angélus sonne, quand la nuit descend, j'appelle mon grand bouc noir, je rassemble mon troupeau et je remonte sur mes montagnes! A moi, à moi mon grand bouc noir, voici la nuit, aye, aye. Adieu, les jolies filles.

LE CHATELAIN (Récitatif).

Bien chanté, pèlerin ; mais ceci n'est pas la chanson, ce n'est pas même une variation. Tu as changé le thème. Allons, essaie encore, car ta voix est belle, et. ton imagination est plus féconde que ta mémoire n'est fidèle.

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