LE V 0 Y A G F. U R
Laissez-moi, laissez-moi, mes souvenirs m'oppressent et m'accablent; voici ma mémoire qui s'éveille, écoutez. Moi... moi... J'y suis...
(ii chante.) Moi qui suis un amant infortuné, je pleure et je chante nuit et jour dans les montagnes; je rentre quelquefois la nuit dans la ville maudite, pour aller m'asseoir sous la jalousie de mon infidèle, mais quand mon rival vient à passer, je plonge mon stylet dans son sang noir, car c'est de l'encre qui coule dans les veines d'un perlant. G monstre! meurs, toi d'abord, rebut de la nature, et toi aussi, fourbe maîtresse, tu ne tromperas plus personne... Mais je m'égare, j'ai perdu la mesure... toujours le second couplet se mêle au premier et dans mon impatience... Attendez, attendez, voici!... [u chante). Mais la sainte Hermandad vient de ce côté; rentre dans ta gaine, poignard teint d'un sang noir, voici les alguazils, ày?, aye, mon poignard noir, aye, aye, adieu! adieu... la trompeuse fille.
LE CHŒUR
Aye, aye, mon poignard noir; aye, aye, adieu, la trompeuse fille.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Encore, encore, pèlerin, tu t'égares avec tant d'adresse qu'il est impossible que tu ne te retrouves pas de même. Cherche encore.
LE CHŒUR
Cherche encore, mouille tes lèvres et dis la chanson du pays si tu veux vider la coupe de la joie.
LE VOÏÀGEUR (Récitatif).
Si je voulais vous dire la chanson telle qirr o est gravée dans ma mémoire, le vin de vos coupes se changerait en larmes, et puis en fiel, et puis en un sang noir...
LE CHATELAIN
Poursuis, poursuis, chanteur bizarre. Nous aimons tes chants et nous saurons, par nos libations, conjurer les esprits de ténèbres.
LE CHŒUR
Poursuis, poursuis, chanteur inspiré! Bravons les esprits infernaux; remplissons les coupes de la joie !
LE VOYAGEUR
nichante.) Moi qui suis un vil meurtrier, je mène une affreuse vie; je me cache la nuit dans les cavernes inaccessibles, et le jour je me hasarde à la lisière des forêts pour cueillir quelques fruits amers et saisir quelques sons lointains de la voix humaine; mes pieds sont déchirés; mon front est sillonné comme celui de Caïn; ma voix est rauque et terrible comme celle des torrents qui sont mes hôtes; mon âme est déchirée comme les flancs des monts qui sont mes frères, et quand l'heure fatale est marquée à l'horloge céleste pour le lever de l'étoile sanglante... oh! alors... le spectre noir me fait signe de le suivre, et là jusqu'au coucher de l'étoile, je marche, je cours à travers les rochers, à travers les épines, à travers les précipices à la suite du fantôme... Marche,
marche, spectre noir! me voici; marche à travers la tempête...
(Récitatif.; Eli bien ! vous autres, vous ne répétez pas le refrain? Vous éloignez vos coupes de la mienne? Poltrons et visionnaires, à qui en avezvous?
LE CHATELAIN
Pèlerin, si c'est là le dernier couplet de ta chanson , et si c'est le dernier chapitre de ton histoire, si tes paroles, ton aspect et ton humeur ne mentent pas, si tu es un meurtrier...
LE VOYAGEUR
Eh bien! tu as peur?
LA HERMOSA, bas, regardant le pèlerin.
Il est beau ainsi!...
LE VOYAGEUR, éclatant de rire.
Ah! ah! en vérité, vous me feriez mourir de
pire ; ah! ah! ah! tous ces braves champions, tous
buveurs intrépides, les voilà plus pâles que
leurs coupes d'agate ; gare, gare, place au spectre !
Eli bien! le voyez-vous, ah! ah! mais non, c'est une autre ombre , elle m'apparaît à moi , je la vois... Je l'attends, écoutez ce qu'il chante.
m chante.) Moi qui suis un vaillant guerrier, je mène ane superbe vie , je tiens l'ennemi bloqué dans la montagne, je le serre, je l'épuisé, je le presse, je l'égaré, je l'enferme dans les gorges inexorables, j'anéantis ses phalanges effarées, je déchire ses bannières sanglantes, je foule aux pieds de mon cheval et la force, et l'audace, et la gloire, et quand le clairon sonne, en avant, mon panache noir ! victoire, victoire ! Voici mon noir cimier qui flotte au vent à demi brisé par les balles.
LE CHŒUR
En avant, mon noir cimier, victoire à mon pana* che brisé par les balles !
J.E CHATELAIN Kucitatif) .
11 a bien chanté, ses veux étincellent, sa main brûlante fait bouillonner son vin daus sa coupe. Vide-la donc, mon brave chanteur, tu l'as gagnée, mais si tu veux t'asseoir parmi nous et boire
justju à la nuit et de la nuit jusqu'au matin, il faut dire la chanson du pays.
LE CHŒUlt.
Il faut dire la chanson du pays, si tu veux vider jusqu'à l'aube nouvelle les coupes de la joie.
LE VOYAGEUR
Soit, je la dirai quand il me plaira et comme il me plaira. Écoutez ce couplet.
pi chante.) Moi qui suis un aventurier, je mène une vie périlleuse, j'erre de la ville à la montagne et j'enlève les jolies filles pour les emmener dans mon beau palais, dans mes bois de myrtes et de grenadiers ; et quand l'ennui, sous la forme d'un hibou noir, vient à passer sur ma tète..., je remplis ma coupe jusqu'au bord et j'y noie l'oiseau de malheur... Bois, bois, vilain oiseau noir; meurs, meurs, oiseau des funérailles...; retourne à ton nid sur l'if du cimetière, sur la tombe de la victime, sur l'épaule du speetre...
(Récitatif.) Eh bien ! vous n'aimez pas celui-ci ? Je
me >uis encore trompé peut-être: en voulez-vous
un autre?
ni chante.) Moi qui suis un pauvre ermite, je veille et je prie nuit et jour sur la montagne; je donne l'hospitalité aux pèlerins, je les console, et j'expie leurs péchés et les miens par la pénitence... Et quand la lune se lève, quand le chamois brame, quand les astres pâlissent, je tombe à genoux sur la bruyère déserte et j'élève ma voix suppliante...
(Prière.) Je crie vers toi dans la solitude, je pleure prosterné dans le silence du désert. Splendeurs de la nuitétoilée, soyez témoins de ma douleur et de mon amour. Anges gardiens, messagers de prière et de pardon, vous qui nagez dans l'or des sphères célestes, vous qui descendez dans les rayons de la lune, vous qui passez sur nous avec le rideau bleu de la nuit, avec les cercles étincelants des constellations, pleurez, pleurez sur moi ; répétez mes prières ; recueillez mes larmes dans les vases sacrés de la miséricorde ; portez aux cieux mon calice, et fléchissez le Dieu puissant, le Dieu fort, le Dieu bon!...
Eh bien, eh bien ! j'ai changé ; le mode vous plaît-il ainsi ? Allons, le refrain et ensemble ! A
LE CONTREBANDIER i91
moi qui suis un pénitent noir, merci, merci, voici l'ange du pardon, merci dans le ciel et paix sur la terre.
LE CHŒUR
A toi, à toi, pénitent noir, merci dans le ciel et paix sur la terre.
LE CHATELAIN (Récitatif).
Si Dieu t'absout, pèlerin, la justice des hommes ne doit pas être plus sévère que celle du Ciel ; assieds- toi, et sois lavé de tes crimes par les larmes du repentir, sois consolé de tes maux par la libation de la joie.
LE VOYAGEUR
Mes crimes! mon repentir! votre pitié! Non pas, non pas, mes bons amis; la chanson ne finit pas ainsi : écoutez encore ce couplet.
m chante.) Moi qui suis un poëte couronné, je me raille de Dieu et des hommes; j'ai des chants pour la douleur et des chants pour la folie, j'ai des strophes pour le ciel et des strophes pour l'enfer, un rhythme pour le meurtre, un autre pour le combat, et puis un pour l'amour, et puis un
autre pour la pénitence. Et que m'importe l'univers, pourvu que je tienne la rime"? Et quand l'idée vient à manquer, je fais vibrer les grosses cordes de la lyre, les cordes noires qui font de l'effet sur les sots. Résonne, résonne, bonne corde noire, voici le sens qui manque aux paroles; résonne, résonne : au diable la raison! vive la rime !
LE CHATELAIN [Récitatif}.
Te moques- tu de l'hospitalité, barde audacieux? N'as-tu pas un chant facile, une mélodie complète? Depuis une heure nous t'écoutons naïvement, soumis à toutes les émotions que tu nous commandes, et à peine as -tu élevé vers les cieux un pieux cantique, tu reprends la voix de l'enfer pour le moquer de Dieu, des hommes et de toi-même! Chante donc au moins la chanson du pays, ou nous arracherons de tes mains la coupe de la joie.
LE CHŒUR
Dis enfin l'air du pays, ou nous t'arrachons la coupe de la joie.
Le contrebandier 293
t K vov \i;i l'R. chantant sur le mode de la prière de l'Ermite.
Dieu des pasteurs, et toi, Marie, amie des âmes simples ; Dieu des jeunes cœurs, et toi, Marie, foyer d'amour ! Dieu des armées, et toi, Marie, appui des braves! Dieu des anachorètes, et toi, Marie, source de larmes saintes! Dieu des poètes, el toi, Marie, mélodie du ciel! écoutez-moi, exaucez-moi. Soutenez le pèlerin, conduisez le voyageur, préservez le soldat, visitez l'ermite, souriez au poëte, et, comme un parfum mêlé de toutes les Heurs que vous faites éclore pour lui sur la terre, recevez l'encens de son cœur, recevez l'hymne de son amour...
Eh bien, le refrain vous embarrasse ? Vous ne savez comment rentrer dans le ton et dans ta mesure? Du courage, écoutez comment je module et comment je résume.
(ii chante.; Moi qui suis un chevrier, je donnerais toutes les chèvres de la sierra pour un regard de ma belle. Moi qui suis un écolier, je brûlerais tous mes livres de la Faculté pour un baiser à travers la jalousie. Moi qui suis un amant heu-
reux, je donnerais tous les baisers de ma belle pour un soufflet appliqué à un pédant. Moi qui suis un amant trompé, je vendrais mon âme pour un coup d'épée dans la poitrine de mon rival. Moi qui suis un meurtrier et un proscrit, je donnerais tous les amours et toutes les vengeances de la terre pour un instant de gloire. Moi qui suis un guerrier vainqueur, je donnerais toutes les palmes du triomphe pour un instant de repos avec ma conscience. Moi qui suis un pénitent absous, je donnerais toutes les indulgences du pape pour une heure de fièvre poétique. Et moi enfin qui suis un poëte , je donnerais toute la guirlande d'or des prix Floraux pour l'éclair de l'inspiration divine ... Mais quand mon chant ouvre ses ailes, quand mon pied repousse la terre, quand je crois entendre les concerts divins passer au loin, un voile de [deuil s'étend sur ma tête maudite, sur mon âme flétrie ; l'ange de la mort m'enveloppe d'un nuage sinistre ; éperdu, haletant, fatigué, je flotte entre la lumière et les ténèbres, entre la foi et le cloute, entre la
prière el le blasphème, et je retombe dans la fange en rriant: Hélas! hélas! le voile noir! Hélas ! hélas ! où sont mes ailes ?
LE CHŒUR
Hélas ! hélas ! le voile noir ? hélas ! hélas ! on sont mes ailes?
L F CHATELAIN (Récitatiï) .
Assieds-toi, assieds-toi, noble chanteur, tu nous as vaincus!
DIEGO
Il n'a pas dit la chanson du pays... Il n'en a pas dit un seul vers.
LA HERMOSA
Il a mieux chanté qu'aucun de nous. Pèlerin, accepte cette branche de sauge écarlate, trempela dans ta coupe et chante pour moi.
LE VOYAGEUR
Je ne chante pour personne, je chante pour me satisfaire quand la fantaisie me vient. Adieu, jeune femme, j'emporte ta fleur couleur de sang; le spectre m'attend à la lisière du bois; adieu, châtelain crédule, adieu, vous tous, grossiers buveurs, qui demandez au barde de vous verser le
vin du cru, quand il vous apporte l'ambroisie du ciel; chantez-la, votre chanson du pays; moi, le pays me fait mal au cœur, et le vin du pays encore plus, in chante.)
Allons, debout! mon compagnon, mon pauvre chien noir; partons, partons; adieu les jolies filles.
(Il s'éloigne.) LE CHATELAIN (Récitatif:).
Voilà un homme étrange!
DIEGO
C'est un bandit, courons après lui, jetons-le en prison.
LA HERMOSA
Il chantera, et les murs des cachots crouleront, et les anges descendront du ciel pour détacher ses fers.