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La cour d'amour

Un vendredi dé semaine sainte, après les cérémonies (funzioni) célébrées à Saint -Pierre de Rome, je montai, selon mon habitude, aux archives du Vatican, vaste reliquaire pontifical, où la science, l'histoire, la poésie ont des trésors inconnus.

Ces archives sont confiées à de jeunes ecclésiastiques du séminaire du Vatican, et j'ai souvent exploité à mon profit leur complaisance inépuisable et leur merveilleuse érudition. Ce jour-là, en nous entretenant, dans la belle langue du siècle d'Auguste, de la sublime solennité du jour, un de mes jeunes interlocuteurs, qui parlait latin comme un patricien du portique d'Oc-

ta vie, me montra le couvent de Saint-Onuphre, par une large fenêtre de la galerie vaticane, et me dit :

— C'est là qu'est le tombeau du poëte Torquato Tasso ; chaque année, le vendredi saint, je fais un petit pèlerinage de ce côté, pour payer un pieux souvenir au Virgile chrétien qui a chanté la délivrance du tombeau de Jésus-Christ.

Je m'associai de grand cœur à ce pèlerinage, et notre conversation tomba naturellement sur les croisades et les temps chevaleresques. Ce fut avec une vive émotion que je vis le tombeau de ce grand poëte, qui a mis dans la bouche du plus ardent de ses héros ces nobles paroles françaises :

« Que dirait- on à la cour de France, si Ton savait que nous avons refusé notre appui à une femme ? »

L'esprit de la vieille France est tout entier dans ces mots.

— Nous avons aux archives, me dit encore le jeune professeur, nous avons, sur les croisades,

de précieux manuscrits, et des ouvrages trèsanciens, donnés par le Dominiquin au cardinal Aldobrandini ; ces matériaux de la science sont fort peu connus, vous pourrez venir les consulter dans vos loisirs de Rome, et votre curiosité sera satisfaite au delà de votre espoir, croyez-le bien. J'acceptai avec joie cette offre obligeante, et après la semaine pascale, quand Rome eut repris sa physionomie ordinaire, je rendis plusieurs visites aux archives, pour recueillir sur les croisades des matériaux inédits, puisés aux meilleures sources, sans me douter qu'un jour ces notes de voyageur, crayonnées à la hâte, sous le dôme éternel de Saint-Pierre, me serviraient à donner un supplément aux histoires des croisés K

1. Indépendamment de nos recherches aux archives du Vatican, et nonobstant leur richesse, nous avons aussi puisé aux sources fécondes des écrivains orientaux ayant toujours soin de les collationn'er avec Joinville, Guillaume de Nangis et les autres historiens qui se sont occupés de Louis IX.

DIEV EL YEULT !

Le 25 août 1248, la ville ôVAigues-Mortes assistait à un spectacle inouï : son port, le premier qu'un roi de France donnait à la Méditerranée, contenait une flotte immense sous voile; c'était la main droite de la France tendue vers l'Orient. Deux mille flammes d'or, scellées de la croix rouge, flottaient à la cime des mâts; les chaloupes accostant le flanc des navires leur jetaient des légions d'hommes d'armes ; les fanfares belliqueuses éclataient sur tous les ponts ; les cloches de la ville répondaient aux vaisseaux; et tout ce tumulte de fête, de joie, de guerre, était

dominé par le cri de Dieu le veut! poussé par toute cette France aventureuse qui volait vers l'inconnu, sous la garde de Dieu, et avec les ailes de la foi. Du haut de la citadelle que Louis IX avait fait bâtir, quelques vieillards suivirent des yeux la flotte sainte, favorisée du vent du septentrion; et quand ce spectacle sublime se fut évanoui, en ne laissant que des sillons d'écume sur la mer, la ville d'Aigues-Mortes retomba dans sa solitude; peuple et noblesse, tout était parti; la France avait suivi le roi.

Le cri de la croisade n'avait trouvé aucune oreille sourde dans les donjons des grands vassaux; nul parmi les barons et les chevaliers bannerets n'avait manqué à l'appel; ne pas suivre le roi outre mer eût été félonie, et Louis IX les avait tous salués par leurs noms sur le môle d'Aigues-Mortes. L'historiographe avait gravé ces noms sur le parchemin nobiliaire. On y remarquait monseigneur de Saint-Valéry, qui amenait avec lui trente chevaliers, monseigneur Florent de Varennes, le maréchal Raoul d'Estrées, Lancelot de Saint-Marc, Pierre de Moleines, Collart de Moleines, Gilles de la Tournelle, Mahy de Boie,

Gérard de Morboie, Raoul de Nesle, Amaury de Méulane> Auzout d'Offemont, Raoul de Flamant, Baudouyn de Longueval, Loys de Beaujeu, Jehan de Ville, Févêque de Rennes, l'évêque de Langres, Guillaume de Gourtenay, Guillaume de Patay, et son frère, Pierre de Sanz, Robert de Gencelin , Estienne Gransche , Marey Deloue , Gilles de Mailles, Ytier de Mongnac, le Fourrier de Verneuil, Guillaume de Fresne, le comte de Guynes, le comte de Sainct-Pol, Lembert de Limons, Girard de Campandu, Raymond Aban, Jehan Debelues, le maréchal de Champagne, Guillaume Darte, Guillaume de Flandres, Aubert de Longueval I.

Ces nobles pèlerins avaient tous donjon et pont-levis sur la terre de France, tous avaient bannière levée, suivie de nombreux hommes d'armes ; ils aimaient les grandes chasses, les grands bois, les grands festins, les carrousels, les tournois, les passes- d'armes, la vie des fêtes, des intrigues, des cours d'amour ; et souvent la tur-

1. Comme on le pense bien, nous n'avons pas eu la prétention d'énumérer ici tous les chevaliers qui suivirent. Ceux que nous citons sont mentionnés au début du livre de'Joinville.

bulence de quelques-uns donnait des déplaisirs mortels au roi justicier de Vincennes. Faute de mieux, ces seigneurs se faisaient entre eux une guerre acharnée. Mais l'oriflamme de Saint-Denis passant devant les manoirs comme un météore, tous les ponts-levis s'étaient abattus, et on suivait ce guide aérien, cette autre flamme de Moïse qui conduisait aux champs promis le nouveau peuple de Dieu.

Le roi était à bord du navire Via dolorosa *, commandé par l'amiral Florent de Varennes. Louis était alors dans tout l'éclat de sa forte jeunesse : au milieu de tant de vaillants hommes de guerre, on devinait aisément le roi avant de le connaître ; il était vêtu d'une armure d'or damasquinée, dont l'épaulière gauche avait été emportée par un coup de lance anglaise au combat de Taillebourg ; sa noble figure se contractait sous la double et intermittente expression du mysticisme fervent et de l'audace guerrière, et son front, d'où tombaient des boucles massives

1. Nous avons trouvé ce nom dans les archives vaticanes ; plus tard, nous aidant de documents français, nous verrons Louis IX sur un autre vaisseau.

de cheveux, semblait déjà rayonner d'une auréole céleste qu'il devait ceindre après sa mort. Couvert de ses armes étincelantes, debout sur la proue du navire, comme le héros troyen devant le rivage du Latium, et dépassant, comme dit Joinville, de la tête tous ceux qui l'environnaient, Louis montrait du bout de son épée, à la France voyageuse, le soleil levant, comme la boussole de Dieu qui indiquait au pilote les régions de l'aurore et la tombe de Jésus-Christ.

Sous une tente de toile grossière accrochée au mât, deux femmes étaient assises, et achevaient la dernière dizaine du rosaire. Le costume de pèlerine ne cachait à personne leur haute condition , c'étaient la reine Marguerite et la du chesse d'Anjou K Auprès d'elles priaient d'autres femmes, agenouillées sur la laine destinée aux quenouilles. Les plus jeunes et les plus belles portaient aussi des noms illustres; Henriette de Sainct-Pol et Hélène de Longueval. Les seigneurs

1. Quelques chroniques, notamment celle de Joinville, disent que Marguerite accompagna son royal époux par haine de la reine régente. Nous n'avons pas à examiner jusqu'à quel point de pareilles assertions méritent l'attention des écrivains.

qui se tenaient debout, devant le roi, au moment du départ, à la proue de Via dolorosa, étaient le sire de Joinville; Baudoin de Reims; le comte de Jaffa, de l'illustre maison de Brienne; le comte de la Marche, le connétable; Raoul d'Estrées; Florent de Varennes et Lancelot de Saint-Marc. Une foule de chevaliers bannerets garnissaient le pont du navire royal, et faisaient flotter sur le champ de leurs guidons les premiers symboles héraldiques de la chrétienté. Bientôt une immense acclamation, partie des deux horizons maritimes, salua le derner point brumeux de la terre de France ; ce fut le suprême adieu des pèlerins ; tous les regards se tournèrent vers l'Orient : la France n'était plus que sur la mer.

A cette époque de son histoire, la France avait déjà plus vécu qu'aucune grande nation antique ; elle était donc arrivée à cet âge où le marasme saisit les nations, où le pays le plus fort se décompose, où Athènes et Rome s'éteignent comme deux phares abandonnés sur deux écueils. Eh bien! si aujourd'hui, six siècles après Louis IX, la France rayonne encore de cette vitalité merveilleuse qui semble défier les orages de l'avenir;

si la France est encore à quatorze cents ans la plus jeune des nations du globe, c'est aux sublimes folies des croisades qu'elle le doit évidemment. Roi, peuple et noblesse, tout alla en Orient, et tous retrempèrent leurs corps dans l'atmosphère fortifiante de la mer, et leurs âmes dans les sources vives de la foi. Cette France féodale que tant de divisions intestines, tant de querelles de donjons, tant de rébellions sourdes avaient minée dans ses vieux fondements, secoue tout à coup son marasme, comme l'agonisant qui a foi dans sa force, et se lève sur sa couche pour tuer la mort ; elle courut se guérir de sa fièvre dissolvante au berceau du monde, dans les climats du soleil, sur les domaines de Dieu, et dans ce' voyage de résurrection elle infusa dans ses veines tant de sang, elle aspira tant de rayons, de parfums, d'enthousiasme, qu'à son retour de Palestine, en repassant devant Athènes et Rome, elle put leur crier :

— Après quatorze siècles, moi, je n'aurai pas une ruine à mes pieds, pas une ride à mon front, parce que mon Jupiter était Dieu ; mon Olympe , le ciel ; ma Fable, la vérité !

La flotte française vogua vingt-huit jours, et parut devant Chypre le 21 septembre. L'évêque de Nicosie, le clergé, la population de l'île se portèrent au-devant de la France et du roi avec l'enthousiasme de ces vieux jours de la chrétienté. Le débarquement se fit au milieu d'un concours immense; l'air retentissait des clameurs joyeuses de tout un peuple, et aussitôt des fêtes splendides, mêlées de cérémonies pieuses et de plaisirs profanes, commencèrent, et se prolongèrent jusqu'au temps pascal. Le roi n'y prit aucune part; ayant décidé de passer l'hiver à Chypre, pour attendre une mer et des vents favorables, il se cloîtra dans le palais de l'évêque de Nicosie, pour méditer sur sa sainte expédition, veiller sur tant de généreux pèlerins confiés à sa garde, et attendre les bonnes inspirations d'en haut, à l'ombre de la solitude et du recueillement.

Pendant cet hivernage, un navire, venu du Péloponèse, jeta l'ancre à Chypre, et les chevaliers français, accourus sur le môle, virent descendre un jeune et superbe guerrier, qui sollicita tout de suite l'honneur d'être présenté au roi de France. C'était le comte de Salisbury, un haut et

puissant seigneur de l'Angleterre catholique * ; il avait appris la croisade, et venait rejoindre les Français à Chypre, après avoir passé deux mois en Grèce, pour y attendre un vent favorable. L'entrevue du jeune seigneur anglais et du roi de France fut touchante et digne des temps antiques. Louis releva le comte qui venait de poser un genou devant lui, et dit en montrant un crucifix :

— Il n'y a ici d'autre grandeur et d'autre royauté que celle-là pour un chrétien.

Et il ajouta :

— Soyez le bienvenu , mon frère , et que louange vous soit donnée pour votre sainte ferveur!

— Sire, dit le comte, j'ai eu une grande émotion de voir que vous m'avez reconnu. Nous ne nous sommes vus qu'une fois.

1. Nous n'avons pas à entrer ici dans le détail des querelles du comte de Salisbury et du roi d'Angleterre. Ce n'est point de notre sujet. Nous prenons ce guerrier, auquel ses contemporains donnèrent le nom de Longue- Épée, au moment où il rejoint Louis IX. — Nos observations s'appliquent également à tous les chevaliers étrangers qui combattirent avec la France dans cette expédition.

— Oui, reprit le roi, c'était à Taillebourg; mon épée emporta votre visière, et je vis la figure d'un rude batailleur. Béni soit Dieu qui amène à Chypre un si vaillant croisé, aujourd'hui notre ami !

— J'ai fait un vœu, sire, dit le comte; si les miens et ceux qui me sont chers rentrent en Angleterre, ils feront bâtir, avec l'or de mon épargne, une église dont le clocher semblera monter jusqu'au ciel. Ce clocher sera le symbole matériel de la pensée chrétienne de son fondateur I.

— Mon frère, dit le roi, ce vœu est fort beau, et il vous en sera gardé bon souvenir par celui qui n'oublie rien.

— Sire, ajouta le comte, je suis indigne d'entrer dans vos conseils, mais je suis si impatient de voir les Sarrasins de près, que vous daignerez peut-être me confier le jour choisi pour le départ.

— Vienne le jour de l'Ascension de Notre- Seigneur, dit le roi, et la flotte voguera vers Alexandrie. De nouveaux croisés nïarrivent de

1. Le clocher de l'église de Salisbury est un des monuments les plus élevés du globe.

toutes parts; de nouveaux navires de transport s'achèvent ou se ravitaillent dans les chantiers de Chypre; il faut attendre les longs jours et les mers calmes; ainsi, croyez-le bien, la Pentecôte ne nous trouvera pas à Chypre, comte de Salisbury.

Le jeune croisé anglais sortit très-joyeux de cet entretien, et courut annoncer les bonnes paroles du roi à ceux de sa suite, qui campaient sous de riches tentes dressées au bord de la mer. Avec ses serviteurs et ses chevaliers, le comte avait amené d'Achaïe trois familles grecques, déjà rangées sous l'étendard de la croix ; les femmes accompagnaient leurs pères, leurs frères, leurs maris, et portaient, comme les hommes, le signe de la croisade à la manche de leur robe de lin.

Agelastos, riche commerçant de Damiette, serra avec effusion les mains du comte de Salisbury, en apprenant le prochain départ de la flotte, et embrassa tendrement sa fille : c'était une jeune Grecque, nommée Rhodonia, belle et suave comme la fleur rhodienne dont elle portait le nom. Elle était de la race de ces vierges ioniennes que le ciseau des sculpteurs grecs éleva au

rang de déesses, et plaça sur des piédestaux.

— Ma fille, lui dit Agelastos, il faut commencer aujourd'hui une neuvaine à l'autel de la sainte Vierge, et prier pour tes frères et moi ! Le ciel secondera la vaillance de tant de chrétiens réunis pour une si noble cause. Nous rentrerons à Damiette, qui va devenir une ville française, et tu n'y retrouveras plus les dangers qui nous ont fait abandonner cette ville, où tu n'avais aucune protection contre un maître impie. Le Soudan et son digne allié, le jeune More Fak-Reddin, disparaîtront devant l'oriflamme, comme les démons devant le signe de la croix.

Rhodonia fut saisie d'un frisson convulsif h ces paroles de son père, comme on tressaille au brusque souvenir d'un songe effrayant, depuis longtemps oublié.

Le comte de Salisbury regardait cette scène avec un attendrissement profond lorsqu'une clameur immense s'éleva du port, et courut sur le pont de tous les navires. La foule qui couvrait les quais s'ouvrit soudainement, comme une vaste voile déchirée par le vent du nord, et on vit le sire de Joinville, marchant tête nue, et deman-

dant un libre passage pour une femme vêtue de haillons, et descendue au milieu des acclamations populaires d'un navire byzantin très-avarié par la mer. Le comte de Salisbury fit par signes une question au sire de Joinville, qui, se penchant vers l'oreille cl a comte, ne prononça qu'un nom... A ce nom, le jeune Anglais s'inclina de respect devant la pauvre femme*, et mettant la main sur la garde de son épée, il dit :

— Allons prendre les ordres du roi !

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