‹ La cour d'amourChapitre 2 sur 18 · CHYPRE · texte numérisé non relu

CHYPRE

Cette femme, dont l'extérieur annonçait une condition infime et une grande indigence, était l'impératrice Marie ; elle venait de Byzance, pour réclamer la protection française au nom de l'empereur Baudoin II. A ce cri de détresse, Guillaume des Barres, le plus vaillant et le plus chevaleresque des guerriers de la croisade, un véritable Ajax chrétien, tira du fourreau sa longue épée, si redoutée des Sarrasins , et dit avec feu :

— C'est la France chrétienne qui a fondé le trône de Baudoin, en Orient ; c'est la France qui doit le soutenir contre les infidèles !

La foule applaudissait Guillaume, et toutes les épées nues s'agitaient autour de l'impératrice , cette auguste mendiante qui venait héroïquement demander protection au roi de France à travers tant de périls.

Le sire de Joinville conduisit l'impératrice au palais, et lui ayant fait remettre drap et cendal pour fourrer sa robe, comme il le dit lui-même, il la présenta, le jour même, au roi, qui la reçut comme une sœur, et s'entretint longtemps avec elle des périls qui menaçaient la chrétienté en Orient. -Le poëte Torquato Tasso a célébré en beaux vers l'enthousiasme qui éclata parmi les chevaliers français, lorsque Armide vint au camp demander leur protection ; la fable épique devint sous Louis IX une vérité d'histoire ; mais l'enchanteresse, cette fois, était une jeune et belle chrétienne, qui, ceinte du cilice et couverte de haillons, excita tous les nobles instincts de la chevalerie, au milieu de cette île de Chypre, qui peut-être allait devenir la Capoue de tant de chrétiens.

Cette ardeur unanime fut bientôt satisfaite, à l'annonce du prochain départ, résolu dans les

conseils du roi. Les vaisseaux impatients reçurent ordre de se tenir prêts à mettre à la voile au premier signal.

Quelques jours avant-la Pentecôte, le roi monta à bord d'un nouveau vaisseau amiral qui se nommait la Monnaie. Il avait auprès de lui Guillaume de Salisbury, dit Longue-Èpée, qui commandait deux cents chevaliers d'Angleterre; Guillaume de Villehardouin , prince d'Achaïe ; Thibault de Montléard, grand maître des arbalétriers de France ; le sire de Joinville ; Baudoin de Reims et un moine de Palestine, vieillard auguste, qui avait quitté son couvent pour venir saluer le roi de France. Ce vieillard portait un nom illustre clans les guerres de Philippe-Auguste et de Salaclin. Il le dissimulait sous la bure du cloître. Le roi, plein de respect pour son âge et son expérience, l'avait admis dans ses conseils intimes. Louis nomma Pierre de Montfort porte-étendard, et lui confia l'oriflamme, après avoir reçu son serment, selon la vieille loi.

La flotte partit un vendredi. Tonte la mer, dit Joinville, tant qu'on pouvait voir à Vœily était couverte de voiles de vaisseaux qui furent nom-

brès à dix-huit cents, tant grands que petits. Deux chevaliers n'avaient pas répondu au dernier appel, Bourbon-l'Archambault et Guillaume des Barres, après le roi, la plus fameuse épée de ce temps. Ils étaient morts à Chypre quelques jours avant l'heure fixée pour le départ. Le roi ordonna que leurs écus, où brillaient des pièces honorables, fussent cloués à la proue de son vaisseau. Bourbon-l'Archambault portait d'or au lion de gueules à Vorle de huit coquilles d'azur; avec lui s'éteignit la première maison de Bourbon ; Guillaume des Barres portait d'azur au chevron <T or t accompagné de trois coquilles de même; deux des plus nobles blasons , deux héroïques histoires résumées en quelques signes, et que l'île de Chypre a gardées longtemps sur deux tombeaux français.

Les vaisseaux voguaient vers FÉgypte, et le débarquement devait s'opérer à Alexandrie ; mais une tempête poussa la flotte vers la bouche Phatmétique du Nil. Bientôt le pilote du premier vaisseau s'écria : Que Dieu nous aide ! que Dieu nous aide ! Nous voici devant Damiette ! Ce cri est partout entendu ; il est répété de navire en

navire, et les chefs de l'armée s'élançant aussitôt dans les chaloupes se rendent à bord du vaisseau amiral pour prendre les ordres du roi.

Louis, debout et l'épée à la main, entre la reine Marguerite et l'impératrice Marie, reçut ses lieutenants, et leur dit :

— Remerciez Dieu de vous avoir amenés en présence des ennemis de Jésus-Christ !

Une voix ayant fait entendre ces mots :

— Sire , n'exposez pas vos jours si précieux dans cette terrible guerre !

Le roi répondit :

— Ne parlez point ainsi; c'est à moi de donner l'exemple à tous. Gardez-vous de croire que le salut de l'Église et de l'État réside en ma personne. Vous êtes vous-mêmes l'État et l'Église, et vous ne devez voir en moi qu'un homme ordinaire, qu'un homme dont la vie peut se dissiper comme une ombre, si cela est la volonté de Dieu, pour qui nous combattons.

Le comte de Bourgogne prit la parole et dit :

— Sire, la tempête a dispersé nos vaisseaux; ne serait-il pas prudent d'attendre que toute la flotte soit ralliée pour descendre chez les infidèles?

Loys de Beaujeu et Amaury de Meulane soutinrent énergiquement cette proposition, qui fut combattue en ces termes par le roi :

— Nous ne sommes pas venus jusqu'ici pour entendre de trop près les menaces de nos ennemis. Les voyez-vous? Ils sont là, déjà rassemblés sur la plage, et ils insultent la France par leurs gestes et leurs cris ! Une seconde tempête peut nous affaiblir encore, ne l'attendons pas. Aujourd'hui Dieu nous montre la victoire ; plus tard il nous punira si nous la laissons échapper aujourd'hui.

Et le roi, se retournant vers le porte-étendard, lui dit :

— Pierre de Montfort , prenez l'oriflamme et attachez-la au bec de la première barque ; toute la France suivra son étendard demain, à la pointe du jour.

Le soudan qui commandait à Damiette comme au Caire était Malek-Saleh-Nag-Maddin, fils de Malek-Kamel, célèbre par la victoire qu'il rem- , porta à Mansourah sur l'armée de Jean de Brienne. Au moment où les Français apprêtaient leur débarquement, le prince musulman était à l'agonie,

et les infidèles, ne le voyant pas paraître, formèrent tout de suite le complot de l'assassiner, et de se nommer un chef jeune et vaillant. Les plus hardis des conjurés pénétrèrent jusqu'au lit de Malek-Saleh-Nag-Maddin, et, le trouvant dans un état de pâleur et de faiblesse mortelles, ils furent profondément émus, cachèrent leurs armes d'assassins, et tombèrent à genoux devant leur maître agonisant.

Un chef jeune et brave ne tarda pas de se montrer pour commander les infidèles : c'était Abd-el- Fak-Reddin, qui appartenait aux races puissantes du désert.

Ce prince musulman excita l'enthousiasme de son armée, lorsqu'il parut devant elle. Sa valeur éprouvée dans cent combats, son mâle visage, sa grâce de cavalier, et surtout son costume vraiment merveilleux, lui gagnèrent tous les eœurs. Il portait, dit Joinville, des armes de fin or, si reluisant que quand le soleil y frappait, il semblait que ce fust proprement le soleil.

De la proue du vaisseau amiral, on distinguait ainsi tous les mouvements de l'ennemi sur la plage , et les Français, ajoute Joinville, trou-

voient fort eslrange et éjwuvantable à ouïr le tumulte des cors et nacaires. Mais, dit un autre historien, ils se complaisaient fort à voir la riche armure de Fak-Reddin, qui volait sur le rivage comme un soleil à cheval.

Le paysage donnait aussi de grandes surprises aux chrétiens venus des ports d'Italie, d'Espagne et d'Aigues-Mortes ; quelques pèlerins venus du cloître Saint - Trophime d'Arles affirmaient que ce pays ressemblait beaucoup aux terres basses qui forment l'embouchure du Rhône, ce qui était vrai. On admirait surtout la jeune et brillante ville de Damiette, qui semblait sortir de l'eau, avec une couronne de minarets de granit rose, de dômes d'azur et de croissants d'or.

Au coucher du soleil, les religieux, partis du couvent de Lorette pour aller fonder en Syrie le monastère du Carmel, entonnèrent, à bord du vaisseau amiral, cette hymne admirable qui semble avoir été créée pour la mer et les marins :

Ave, maris Stella, Dei Mater aima, Alquc semper Virgo, Félix cœli Porta.

Ausitôt, toute l'armée, depuis le roi jusqu'au dernier matelot, entonna l'hymne des mariniers, qui s'éteignit sur l'horizon avec le dernier rayon du jour. Le roi ne donna que deux heures au sommeil; il s'entretint jusqu'à l'aube avec ses frères, la reine Marguerite et la princesse Henriette d'Anjou; il agissait comme un père en danger de mort, qui dicte avec calme ses suprêmes volontés à sa famille. Lorsque les dernières étoiles pâlirent à l'ouest, la messe fut dite par le cardinal légat sur le vaisseau la Monnaie au milieu d'un profond recueillement dont le roi donna l'exemple. Soldats, marins et chefs, tout le monde était prêt pour donner son sang à la grande journée qu'allait éclairer le soleil d'Orient.

Louis , non par orgueil, mais par noblesse guerrière, se revêtit de sa plus riche armure, pour montrer de plus loin le roi de France à ses amis et à ses ennemis. Rien n'était beau à voir comme sa cotte d'armes d'or, taillée en dalmatique, et descendant jusqu'aux genoux; le heaume qui couvrait sa tête était cerné d'une fine couronne d'or, faite de petites croix potencées. Ses

chausses de fer étaient tissuesde mailles doubles, ayant la couleur de l'argent brut; son cheval, tout prêt aussi à la bataille, avait un caparaçon de cuir et de mailles de fer, pourpointé avec des lames et des plaques de même métal.

La reine Marguerite s'avança et agrafa l'épée à la ceinture du roi. L'impératrice Marie arma le sire de Joinville qui, le premier, Pavait saluée à Chypre ; la princesse Henriette d'Anjou arma le comte de Jaffa ; Henriette de Sainct-Pol, Hélène de Longueval, les autres dames de la cour armèrent les chevaliers du vaisseau royal. Le cardinal légat donna sa bénédiction au roi, aux princes et à l'armée ; des fanfares de cuivre éclatèrent partout comme la voix de la France, pour annoncer le signal du débarquement parti du vaisseau du roi. Le soleil, cet éternel témoin des grandes choses, se levait sur la vieille Egypte, pour lire encore une de ces pages orientales comme en écrivirent, sur ses domaines, Sésostris, Alexandre et Jules César.

Le roi descendit le premier sur le radeau de débarquement, remorqué par la chaloupe où flottait le cendal écarlate de l'oriflamme; il se

dirigeait vers la pointe droite avec ses frères, le cardinal légat, Thibault de Montléard, grand maître des arbalétriers, le comte de la Marche et l'élite des chevaliers bannerets de France.

La pointe gauche était commandée par le comte de Jaffa, de la maison de Brienne. Il entraînait avec lui les chevaliers de Chypre et de Palestine, et, près de lui, marchaient les Anglais du comte de Salisbury.

Une forte brise qui se leva jeta quelque désordre dans le plan de descente, mais les plus braves étaient toujours en avant. On les reconnaissait de loin à leurs bannières hautement déployées. C'étaient les maisons de Bourgogne, qui portait de gueules à un aigle d'argent; Joinville, qui portait d'azur à trois broyés d'or; Anjou, qui portait de gueule à une escarboucle pommelée d'or ; Bretagne , avec ses hermines ; Brienne , avec son lion superbe ; Luxembourg, qui portait ^argent au lion de gueules. Rien n'était merveilleux aux yeux et au cœur, comme ce nuage de bannières carrées, de pennons, de guidons, de fanons, tous chargés des splendides hiéroglyphes de la noblesse française, et poussés par le

vent sur la terre d'Egypte, avec le làbarum de Constantin , ce premier signe héraldique des chrétiens.

C'était un spectacle immense, et l'homme ne verra jamais rien de pareil ; l'embouchure de cet auguste fleuve qui est une mer, disparaissant tout entière sous quinze cents navires ; une armée couverte d'armures d'or, d'argent et de fer, et de cimiers de toutes couleurs ; une forêt de lances et de banderoles scellées du signe rouge de la croix ; et dans toute cette armée, faite de vingt nations, une seule pensée, une seule âme, une seule foi; princes, barons, chevaliers, soldats, pèlerins, ouvriers, artisans, laboureurs, tous ayant le même cri aux lèvres, le même vœu au cœur; d'un côté le jeune croissant qui se lève; de l'autre le signe du Christ, déjà vieux de douze siècles, face à face, le faux prophète de Médine, et l'Homme-Dieu de Nazareth, sur ce fleuve du Nil qui a vu tomber ses temples, périr ses dieux, devant cette Egypte dont il ne reste que la poussière, le désert, le néant.

Un cri semblable au mugissement du kamsin s'éleva autour de Damiette. Fak-Reddin entrai-

nait, vers la pointe gauche, la tribu arabe des Benou-Kenaneh, la plus redoutable tribu de l'Orient. Les éperons français venaient de retentir sur le rivage, et le comte de Reims et le sire de Joinville arboraient l'oriflamme à un palmier.

En ce moment, la reine, les princesses et les femmes qui avaient suivi l'armée s'agenouillèrent sur le pont des navires, et prièrent pour la France et pour le roi.

Jamais prières ferventes ne montèrent à Dieu dans un lieu plus saint et un moment plus solennel. Du pont des navires on apercevait dans un lointain lumineux les horizons de la Syrie, l'auréole du Thabor, les déserts où passa Moïse, les champs de bataille de Josué, et les plages où s'embarquèrent les apôtres Paul et Pierre, lorsqu'ils allaient à Rome et à Gorinthe prêcher la foi de- Jésus-Christ. Le Nil, ce fleuve mystérieux dont l'inondation est une fécondité ; le Nil, qui a tout vu, était encore le témoin de cette scène merveilleuse. Ce fleuve roule, depuis quatre mille ans, une histoire immense dans ses ondes ; sous les premières dynasties l'Egypte était une longue ville, faite de mille cités opulentes, dont le

Nil était le ruisseau. Son lit majestueux reflétait, depuis Éléphantine jusqu'à la mer, une succession infinie d'obélisques, de temples, de pylônes, de pyramides, de colosses, de sphinx, tous taillés clans le granit de la chaîne Libyque, épuisée par vingt générations d'architectes et de sculpteurs. Le Nil a vu naître, dans sa presqu'île de Méroé, la secte des Gymnosophistes, la religion du soleil, la sagesse des mages, les mystères d'Isis, les sciences des astronomes, la foi dans l'immortalité. Le Nil a porté Moïse à la fille de Pharaon, Alexandre au temple de Jupiter, Antoine à Géopâtre ; c'est-à-dire qu'il a baptisé, à leur aurore, les trois plus puissantes civilisations de l'univers; celle qui annonçait le vrai Dieu au monde; celle qui ouvrait le premier sillon de l'Occident vers les rivages de l'Inde ; celle qui fondait l'empire des Antonins, de Jules II et de Léon X. Le Nil a baigné les pieds des premiers pèlerins de la Palestine, et des soldats de Tancrède et de Godefroid, avec les mêmes ondes qui, depuis quarante siècles, rongent les orteils des deux colosses de Memnon. Aujourd'hui, c'est-à-dire à l'époque de cette histoire, ce fleuve voit passer Louis IX et

la France chrétienne; il sera encore le témoin d'une bataille acharnée, lui qui a roulé tant de cadavres depuis Cambyse, et sa destinée n'est pas à sa fin : il verra bien d'autres merveilles que l'avenir garde dans ses arcanes ; tout ce qui se fera de grand sur ce monde doit être inauguré aux bords du Nil, fleuve dont les sources sont inconnues, comme ces prophéties orientales qui promettent à l'Occident chrétien, les royaumes de Moïse, du Christ et du soleil.

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