In propria venit, et sui eum non receperunt
riages se contractent et de nouvelles maisons se bâtissent. Les trente femmes chrétiennes que nous avons enlevées à l'oasis de l'émir ont fondé avec nous la colonie; les autres sont des femmes de race arabe converties à notre foi.
Richard montra ensuite au roi les jardins, les vergers, les métairies et les troupeaux nombreux qui couvraient les pâturages et les pentes escarpées de la montagne.
— Nous récoltons le froment et le riz dans la plaine, dit-il; nous avons des toisons en abondance : ainsi rien ne nous manque, dans cette heureuse vallée , de tout ce que l'homme peut demander à Dieu pour les besoins de sa vie.
Le roi prenait le plus vif intérêt aux paroles de Richard, et, en l'écoutant, il oubliait les heures. Le soleil éclairait encore la plaine, mais l'ombre du crépuscule descendait déjà dans le vallon, et donnait des teintes charmantes, des aspects délicieux au vaste paysage de Monjah.
— Messeigneurs, dit le roi en se tournant vers les chevaliers de sa suite, il est trop tard pour nous remettre en route ; nous passerons la nuit dans cette France du Liban.
— Ce sera, dit Joinville, une grande joie pour nous et ces braves gens.
Aux dernières lueurs du jour, le roi admirait, avec une émotion profonde, le touchant tableau qui se déroulait devant lui. C'était une vision des premiers jours du monde orientai : les cèdres au flanc des roches; les troupeaux à l'abreuvoir des sources ; les pâtres appuyés sur leurs bâtons noueux; des groupes d'hommes et de femmes revêtus des costumes primitifs; partout des horizons superbes, dessinés par une nature vigoureuse ; au-dessus, le dôme splendide du ciel d'Orient.
La cloche de la chapelle, en sonnant la prière du soir, donna bientôt à ce tableau primitif un caractère moderne et chrétien. Quand cette voix de Dieu eut parlé aux montagnes, Louis fit cesser tous les entretiens, et s'achemina vers le lieu saint, à la tête des colons français. Les murs de cette primitive église maronite étaient nus et blancs ; des nattes de maïs couvraient le sol ; on ne voyait pour tout ameublement qu'un autel, six cierges de cire jaune et une croix de bois; mais c'était bien pour une chapelle ainsi indigente,
ainsi fréquentée, qu'on pouvait citer le mot de l'Evangile : Lorsque vous serez quelques-uns réunis en mon nom, je serai au milieu de vous.
La prière dite, le roi voulut prolonger la veillée bien avant dans la nuit, pour écouter les aventures des colons. Paul Richard raconta au roi et à ses chevaliers l'histoire de son mariage avec cette femme providentielle qu'un ange semblait avoir conduite par la main de l'oasis du harem à Damiette, et de Damiette au Liban.
Louis prit le plus grand intérêt à tous ces récits, et, en les quittant pour aller prendre quelques heures de repos, dit à ces aventureux fondateurs de la France orientale :
— Mes enfants, demain, au point du jour, je veux vous voir tous réunis autour de moi, et je vous ferai mes adieux. Tout n'a pas été perdu dans notre expédition, puisque je laisse ici des hommes et des chrétiens comme vous.
Le roi, qui ne voulait jamais perdre ses bonnes habitudes guerrières, passa la nuit sous une tente, dormit sur une natte, et avant l'aube il était debout. Les colons l'attendaient déjà devant le monastère maronite pour lui faire cortège jusqu'aux
frontières de Monjah. Les adieux furent touchants et dignes de la nature sublime qui environnait toutes ces grandeurs royales et plébéiennes réunies sous les cèdres du Liban.
Les femmes tenaient leurs petits enfants dans leurs bras, et les présentaient au roi, qui les bénissait, et appelait sur leurs jeunes têtes toutes les complaisances du ciel. Les hommes, la tête découverte, entouraient Louis, et lui donnaient, en pleurant, des messages pour leurs familles de France. Et le roi, comme le plus obscur des voyageurs, prenait grand souci de ces instructions familières, et chargeait son fidèle Joinville et ses autres compagnons de les écrire sur leur livret de parchemin.
Au dernier moment, et lorsque les guides descendaient déjà le sentier qui conduit à la plaine, le roi dit aux colons :
— Ce qui est semé sur une bonne terre portera ses fruits tôt ou tard ; vous êtes les grains de la moisson de l'avenir ; aucun de vous ne verra cet avenir, mais il vous sera glorieux de l'avoir préparé. L'homme passe, mais Dieu reste ; et ce que Dieu veut sera ; car lui seul est patient, et il ne
compte pas les siècles, qui ne sont pas même les minutes de l'éternité. Ici, dans cette vallée d'Orient, vous êtes les instruments du grand ouvrier divin. Vos petits enfants jouiront de l'œuvre, et vous béniront sur les terres d'une double France, celle qui va naître ici, et celle qui est déjà vieille de l'autre côté de la mer. Adieu, mes enfants bien-aimés ; que les anges, ces amis des anciens patriarches, soient toujours au milieu de vous; vivez en frères et en chrétiens dans la justice et la mansuétude du cœur. Vous avez eu le courage de la guerre, ayez le courage du travail. Adieu, mes compagnons d'armes ; nous nous reverrons un jour en Afrique, ou au ciel.
Les colons, émus aux larmes, se précipitèrent aux pieds de Louis pour baiser la poussière qu'il foulait en ce moment ; les jeunes mères lui présentaient leurs enfants, et demandaient pour eux les bénédictions royales ; c'était la séparation déchirante de deux familles qui n'en formaient qu'une, et dont la plus nombreuse perdait son père. On avait franchi la limite du val, et tous seraient descendus jusqu'au chemin du désert, si le roi ne leur eût ordonné avec bonté de rentrer
à Mon j ah. Les guides étaient déjà loin. Louis et les chevaliers de sa suite arrivèrent bientôt en plaine, où ils trouvèrent leurs chevaux, et sous un soleil de feu, ils prirent la route de Ptolémaïs.
De nouvelles lettres de France, parvenues à la reine Marguerite dans l'intervalle, annonçaient les funérailles de Blanche de Gastille, et calmaient toutes les inquiétudes que pouvait inspirer l'état d'un grand pays sans chef, sans armée et sans gouvernement. Circonstance unique dans l'histoire de France ! le peuple s'entretenait de Damiette et de Mansourah, de ces grandes journées si glorieuses pour le nom français ; le roi lui apparaissait encore plus héroïque dans ces régions lointaines qui semblaient alors les limites du monde connu, et on attendait avec un calme sage le retour du glorieux pèlerin et de l'Alexandre chrétien.
Tout était prêt pour le départ au port de Saint- Jean d'Acre, lorsque Louis rentra dans cette ville après sa visite à la colonie chrétienne du Liban.
L'embarquement se fit au milieu d'une tristesse profonde, causée par de douloureux souvenirs. Aiguës-Mortes et Saint-Jean d'Acre ! quel
contraste ! Peu de vaisseaux et peu de soldats voilà tout ce qui restait de cette flotte immense qui couvrait la mer, de cette grande armée qui couvrait la plaine! Le roi s'était embarqué le premier à Aiguës-Mortes ; il s'embarqua le dernier à Saint- Jean d'Acre. Tenant son jeune fils dans ses bras, il ne voulut quitter qu'après tous cette terre de promission qui se dérobait à la sainte conquête de la croix ; les autres étaient déjà bien loin, et lui n'avait pas encore permis aux matelots de déployer les voiles et de gagner la haute mer. Le navire royal s'avançait avec lenteur, et le roi, debout à la poupe, contempla longtemps, avec des regards qui exprimaient l'émotion de son âme, les côtes lumineuses de la Syrie ; et quand il tourna ses yeux vers le pont du vaisseau, la haute tour de Saint-Jean d'Acre venait de disparaître à l'horizon.
La reine, les princesses et les femmes de la cour entouraient le roi, presque aussi nombreuses qu'au départ de France ; une seule manquait, la jeune et belle Grecque, fille d'Agelastos, morte à Damiette, avec toute sa famille, sous les atteintes du fléau d'Orient.
Un vent toujours favorable régna pendant la traversée, et le 10 juillet 1254 la flotte mouilla aux îles d'Hyères, sur les côtes de Provence.
Le roi, suivi de la reine, de Joinville, et des illustres compagnons d'armes que la guerre et la peste avaient épargnés, descendit sur la presqu'île étroite et sablonneuse qui s'allonge démesurément à peu de distance des ruines romaines de Pomponiana. Toutes les populations voisines étaient accourues depuis Fréjus jusqu'au fort de Toulon ; elles descendirent la colline d'Hyères, et reçurent le roi et les survivants de la croisade avec leur enthousiasme méridional. La nature de ces belles contrées, que favorise un printemps éternel, se chargea du complément de la fête, en étalant, au passage du roi, toutes les richesses orientales de son heureux climat. Il semblait que les beaux arbres de l'Afrique avaient aussi passé la mer, pour revoir, sur la terre de France, les augustes pèlerins de Jérusalem.
Hyères est une petite ville délicieuse, bâtie en amphithéâtre sur les bords d'un lac qui est la mer. On dirait que saint Louis, revenant d'Afrique, nous l'apporta comme un échantillon d'O-
rient, et qu'elle a conservé, depuis cette époque, sa ceinture d'orangers, ses jardins hérissés de cactus en fleur, ses aloès et ses palmiers superbement épanouis au bord des terrasses. On voit encore aujourd'hui, dans la haute ville, une église d'architecture sévère, et dont la teinte semblerait annoncer une antiquité romaine ; vers le xne siècle, ce vénérable édifice servit de refuge aux religieuses chassées par les Sarrasins d'un couvent qu'elles habitaient au bord de la mer, et dont on voit les ruines encore aujourd'hui. C'est là que le roi Louis vint s'agenouiller, et suspendre son bâton de pèlerin, seul trophée de sa victoire; c'est là qu'il s'établit quelques jours comme dans la seule hôtellerie digne d'un prince défenseur de la croix.
Après ce repos, le roi et sa suite se mirent en marche pour Paris; ce voyage ne pouvait se faire, à cette époque, qu'en vingt- quatre jours et avec des difficultés presque insurmontables. Des messagers, montés sur des chevaux arabes, étaient partis d'Hyères pour annoncer l'arrivée du roi aux habitants de Paris. La capitale s'émut vivement à cette grande nouvelle, et elle se pré-
para pour faire à ce grand homme une réception digne de lui.
Louis rentra dans sa bonne ville de Paris, le 10 août 1254, par la porte des Tournelles; il était à cheval, et vêtu d'habits de deuil, comme le plus humble des artisans; derrière lui s'avançaient la reine, son jeune fils né à Damiette, les princesses, le duc d'Anjou, le comte de Poitiers, le sire de Joinville, et ses rares compagnons, glorieux débris d'une si florissante noblesse. Les soldats croisés fermaient le cortège en se mêlant au peuple des faubourgs. Une foule immense saluait, par des acclamations infinies, cet héroïque roi, qui était allé à l'extrémité du monde pour parler de la France aux barbares de l'Orient; cette jeune reine, ces femmes courageuses, dont le visage, bruni par le soleil d'Egypte, annonçait des fatigues inouïes et des pèlerinages fabuleux ; ces chevaliers qui apportaient, dans leurs rangs éclaircis, l'extrait mortuaire de la noblesse; ces soldats plébéiens vainqueurs de Damiette et de la peste, derniers représentants d'une armée ensevelie à Mansourah.
La journée de ce retour était magnifique; le
soleil du 10 août, ce témoin de la croisade, illuminait de ses plus beaux rayons les jeunes tours de Notre-Dame, les murs naissants de la Sainte- Chapelle et les tourelles aiguës du palais des rois. Ainsi accompagné par tout ce peuple, ivre d'enthousiasme, Louis traversa la Seine sur le pont Marie, et entra dans son domaine, pour y prendre ses premières heures de repos sur la couche royale de ses aïeux.