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LA COLONIE ET LE DEPART

La vallée de Monjah jouit de tous les avantages réels que le plus beau rêve ait jamais imaginés pour la vie calme et patriarcale, la vie des premiers hommes de l'Orient. On y pénètre par une seule pente, assez douce du côté de la plaine, mais qui , en s'élevant , se hérisse de roches abruptes, où le pied sûr du pâtre ne trouve qu'à peine son chemin. Des murailles naturelles, presque à pic, bordent cette vallée dans toute sa longueur; des sources d'eau vive l'arrosent de toutes parts ; les pâturages y abondent; des cèdres antiques s'y épanouissent avec toute la richesse luxu-

riante de leur verdure horizontale, et servent d'abris aux pasteurs et aux troupeaux.

Le 12 du mois de mars 1254, jour mémorable dans les traditions du Liban, les colons de cette vallée entendirent tout à coup les voix joyeuses des guides chrétiens, et virent paraître l'étendard de la croix au sommet de la rampe naturelle, seul passage à travers la montagne. Les hommes étaient occupés de leurs travaux habituels d'agriculture et de maçonnerie; les femmes vaquaient aux soins domestiques. Aux premiers cris, tous accoururent pour recevoir les visiteurs inattendus et les frères voyageurs que le ciel leur envoyait. Paul Richard, qui sortait avec Emmanuel de la chapelle agreste où l'on rendait des actions de grâces au Dieu clément qui avait donné la paix et le calme aux Ribauds après les jours terribles des combats et des épreuves, dit à son ami, en lui montrant du doigt un des visiteurs :

— En voilà oin qui ressemble au roi à s'y méprendre ; regarde bien.

— C'est vrai, dit Emmanuel en mettant sa main en auvent sur son front, pour mieux examiner ;

s'il avait la cotte d'armes et le casque, je croirais revoir notre grand Louis, lorsqu'il eut perdu son premier cheval à Mansourah.

— Oui, reprit Paul en s'avançant, c'est bien sa fière démarche, sa haute taille, sa large poitrine... Il me semble que je vois poindre des boucles de cheveux blonds sous les ailes du chapeau de pèlerin... Mais... par le saint suaire! j'y vois clair ! c'est lui ! c'est le roi !

Et il courut en répétant ce cri dans la vallée, et les échos du Liban saluèrent Louis comme des voix du ciel.

Tous les colons se prosternèrent devant ce pèlerin royal, qui portait à son front la doubie auréole de l'héroïsme et de la sainteté. Louis ies fit relever d'un geste et se mêla dans leurs rangs pour adresser la parole à tous, et laisser à chacun quelque souvenir de lui dans cette vallée, qui devenait la nouvelle France de l'Orient. Il voulut ensuite visiter en détail la colonie, et s' adressant à Paul Richard :

— Comte Richard, lui dit-il en souriant, soyez mon guide; je viens voir tous vos travaux, car je ne puis pas m'appliquer aujourd'hui ce mot de

l'Evangile selon saint Jean : Il vint dans son domaine, et les siens ne le reçurent pas *;

Louis fat d'abord conduit par le comte Richard à la première chapelle maronite fondée au Liban, celle où le vannier de Lutèce priait avec Emmanuel à l'arrivée du roi. Elle était contiguë au monastère, dont Raoul de Nesle était le prieur. Cet édifice n'avait ni luxe ni ornement; mais, dit Paul Richard, au milieu de sa simplicité, sa toiture est aussi riche que celle du temple de Salomon ; elle est en bois de cèdre. Il est vrai que ce bois précieux, dont parle toujours le Lévitique, est aussi commun ici que le bois de sapin chez nous.

Après une courte prière, qui fut comme la consécration royale de la première église du Liban, le roi visita le village français composé d'une cinquantaine de petites maisons, toutes isolées et bâties sur le point le plus élevé du val.

— Ceux de nous, dit Richard, qui ne sont pas mariés, sont encore logés sous des tentes ; à mesure que nous ramenons à Dieu quelques familles de la tribu voisine, notre alliée, de nouveaux ma-

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