LUCEVAL, COQUELET
COQUELET, entrant par la gauche.
Des remises !... toujours des remises!... Gomme l'cloquence s'arrange de cela !...
LUCEVAL
Vous me paraissez bien e'chauffe, M. Coquelet ?
COQUELET
Comme un athlète au sortir du combat... couvert de sueur et de poussière : gra^o pulvore... comme l'on dit, quand il s*agit d'une victoire.
LUCEVAL
Vous avez gagne' votre cause?
COQUELET
Oui, la première. Je m'attendais à un second triomphe ;
mais il est ajourné à huitaine, par la faute d'un te'moin, qui s'est tout exprès donne une entorse ,pour m'arrêter dans mes succès.
LL'CEVAL
C'est trcs-contrariant.
COQUELET
J'en suis de'sole'... {Se frappant sur h front. ) J'avais là mon cxorde tout prêt... il ne demandait qu'à sortir.... (Déclamant.) « S'il est un spectacle digne de porter dans les âmes une émotion profonde, c'est celui d'une femme arrivée au terme de sa carrière , et qui a , pour ainsi dire , un pied dans la tombe, sous le poids d'une accusation, etc., etc. » Eh bien ! il faudra garder cela pour une meilleure occasion... Me voila condamné au silence pour la journée... c'est dur !
LUCEVAL
Gela se trouve à merveille ; j'ai une affaire à vous proposer.
COQUELET
Vraiment , mon jeune ami 1
LUCEVAL
Mais il faudrait plaider à l'instant même , et sans préparation.
COQUELET
C'est ce qu'il me faut... Je ne parle jamais mieux que quand je ne sais pas ce que je vais dire... alors je m'étonne moi-même... Mais de quoi est-il question...? est-ce une affaire qui en vaille la peine?... ou tout bonnement un service a rendre?... quelque malheureuxà défendre d'office ?... Ce n'est pas perdu; on le fait mettre le lendemain dans la Gazette des Tribunaux, et plus tard cela se retrouve.
LUCEVAL
Le prévenu dont je vous confie les intérêts sera un jour millionnaire...
Diable !... il a droit à des égards particuliers.
LUCEVAL
La famille vous offre dix mille francs.
COQUELET
C'est beaucoup... mais c'est égal, je les accepte.
LUCEVAL
Je vais vous dire en deux mots de quoi il s'agit... { // le prend par le bras, et se promène avec lui dans la galerie tout en lui parlant à voix basse. )
&tknt 10.
Les Précédens, GIROUX, mad. GIROUX, mad. SABATIER. (Elle descend l'escalier soutomie par deux gendarmes.)
GIROUX
J'en étais sûr ; encore un événement.
M AD. GIROUX
Ce n'est pas un événement... Une femme qui se trouve
mal, ça se voit a chaque instant., c'est i'eniotion. ( Le gendarma fait asftooir rnad. Sahatinr sur une chaise qui io trouve auprès de l'escalier. )
GIROUX
Eh! non, c'est la chaleur... on ctoufTe là- haut... {Au gendarme. ) Donnez-lui de l'air à cette femme; il ne lui faut pas autre chose.
LE GENDARME, d'un tou brusquc.
On n'a pas hesoin de vos conseils.
GIROUX
Je ne vous demande rien pour cela !... Est-il gentil... le chapeau galonné' !...
MAD. GIROUX, quittant mad. Sahatier.
Ça n'aura point de suite ; clic est d'ailleurs en honnes mains...
GIROUX
Dis donc , ma femme , a-t-il hien parle' le témoin !...
MAD. GIROUX
Oui, le premier; mais le second, il n'a rien dit... Est-ce qu'on devrait venir devant le monde quand on n'a rien à dire?
GIROUX
Tu as raison... Moi, si j'avais un jour le honheur d'être te'moiii, comme j'en dirais... Tu m'as entendu dans l'affaire des f.uisses clefs... quand il a parM de la gâchette du volet, je lui ai cric' : L'espagnolette!... et le pre'sident m'are'pondu : Silence... Cependant quand on dit des hctises....
MAD. GIROUX
C'est e'gal ; il faut les entendre par respect pour le tribunal... Ah!çà, il y en aura encore pour long-temps Ik-dedans; il faudrait prendre nos pre'cautions. {Le ijendarme sort.) Air : De Turenne.
Tu devrais bien , car la faim me lourmente . Aller chercher quelque chose.
GIBOUX.
Oui-dà.
J'demand* pas mieux...
( Montrant mad. Sahatier. )
Mais r'ie dame est soufFranle , Ca m'fait d'ia pein' de la quitter comm' ça... Faudra au moins s'informer de c'qnelle a.
MAD. GIROUX
Bah ! son (5lal ne m'cause plus d'alarme.
GIROUX
EU' doit au fails'lrouver en surcié, Puisfjue nous laissons sa sanlé Sous la surveillanc' d'un gendarme. ( // sort. ) (Le gendarvie rentre , portant un ver re d'eau qn il offre à mad.Sabaiier.) MAD. SARATiER, au (jciularme..
Merci , gendarme... Mon Dieu! que d'humaniti^ dans ce corps-là!...
MAD. GIROUX, à mad, Sahatier.
Il paraît que cela va mieux...
Répertoire Dramatique.
( 23 ) M AD. SÂBATIEB.
Oui, je me sais tout-à-fait remise... les idées me reviennent peu à peu. (^Ch:î:^qeant de ton.) Oii en est-on des dépositions?
MAD. GIROUX
Vous n'avez rien perdu d'intéressant.
MAD. SABATIER
Je crois, maigre cela, qu'il serait prudent de remonter... J'ai ma fille qui est là , avec M. Théophile , qui me garde une place... Si vous vouliez me donner le bras...
MAD. GIROUX
Avec plaisir... Nous sommes là à perdre notre temps pendant qu'il se dit peut-être des choses superbes. {^EUea remontent Vescalier de la Cour d'Assises.)
LUGEVAL, COQUELET.
COQUELET
C'est entendu... je me chargerai de l'affaire. .. M. Germeuil.. je l'ai beaucoup connu ; oui , je l'ai vu dans plusieurs socie'tes, dans des bals... parbleu à celui de mes noces; oui, je crois même qu'il a fait danser ma femme..»
LUCEVAL
Et vous espérez le sauver !..,
COQUELET
Ce sera difficile ; mais, in hoc triumphat oratio, nous ferons tout notre possible... Ecrivez-lui qu'un avocat distingué se charge de plaider sa cause , sans compromettre les personnes qui l'inte'ressent , et faites remettre ça par le gendarme, avec la permission du président.
LUCEVAL , écrivant sur son carnet.
Il va l'avoir dans l'instant. (// remet le papier au gendarme.) COQUELET, portant la main à son front.
Je tiens là sa justification... Voilà mon exorde : « S'il ost un spectacle digne de porter dans les âmes une e'motion profonde , c'est celui d'un homme qui commence sa carrière < qui n'a encore posé , pour ainsi dire , qu'un pied sur le seuil de la vie , et qui se trouve sous le poids d'une accusation, etc.. n {A Luceval. ) Heim ! qu'en pensea-vous ?
LUCEVAL
Mais c'est ce que vous deviez dire pour cette vieille femme ) et vous l'appliquez à un jeune homme.
COQUELET
Qu'importe?... l'éloquence n'a point d'âge...
Air : La Luth (jalant ^ etc.
En y chan^eani qiu.'lques mots , quelques tours , Kn tous les temps on [)lace un bon discours ; Combien d'hommes d'ct.ttdonl la France s'honore . Qui n'en ont jamais qu'un bien ronflant , bien sonore; Ça leur servait jadis , et ça leur sert encore ; Ça servira toujours.
La Cour d'assises. 4*
( =6 ) Al»! ça, vous m'avez mis au courant de l'afFaire que je vais plaider..*, je la possède h merveille... , Jaurais cepeiidanl encore ddsire quelques petits détails.
kccnt 12*
COQUELET, LUCKVAL, Mad. DE MERCOURT,
( Rentrant par le fond.)
MAD. DE MERCOURT, à part.
Je viens de renvoyer cette pauvre femme... Je l'ai forcée de partir pour sa terre de Choisy... J'aime mieux qu'elle attende là l'issue du procès... Personne ne sera tdmoin de son inquiétude , de ses larmes.
LUCBVAL, voyant Mad. de Marcourt, à Coquelet.
Et justement, voici Mad. de Mercourt qui va vous les donner.
MAD. DE MERCOUAT, à LuCCVal.
Eh bien , monsieur ?
LUCEVAL
J*ai trouvé ce qu'il nous faut... Tai communiqué l'affî^ire à un avocat distingue'... M. Coquelet.
MAD. DE MERCOURT
M. Coquelet... le mari...
LLCEVAL.
Dieu ! qn'ai-je fait !
COQUELET, s' approchant et sahiant.
C'est Mad. de Mercourt, celte jeune et aimable veuve, dont j'ai déjà eu l'bonner d'être l'avocat.
MAD. DE MERCOURT, avcc embarras.
C'est possible , monsieur.
COQUELET
Enchante' de pouvoir vous offrir encore mes services... mon confrère m'a promis que vous me fourniriez des explications sur certaines circonstances.
MAD. DE MERCOURT
Il a eu tort... Je ne sais rien ; je n'ai rien dit, cl je ne puis comprendre...
LUCEVAL
Quel embarras !
COQUELET, s'arrctant.
Pardon , en ma qualité d'avocat, je crois avoir des droits à votre confiance ; les secrets que Ton nous communique ne sortent pas de nos dossiers... D'ailleurs , j'en sais assez pour que vous puissiez me dire le reste sans le moindre inconvénient.
MAD. DE MERCOURT, à part.
Je suis au supplice.
COQUELET
Il s'agit ici de l'intérêt de la cause... Avez-vous obtenu la déclaration dont nous avions besoin?
AUD. DE MERCOURT, avcc le plus grand embarras. La déclaration ?
COQUELET
Oui , ce papier que vous venez de serrer.
M AD. DE MEBCOURT.
Un papier 1 je ne crois pas...
COQUELET
Si fait... Mais il paraît que c'est un mystère. ( A Luceval. ) Je comprends... je n'insiste plus...
LUCEVAL
Que voulez-vous dire?
COQUELET, bas à Luceval.
Que c'est elle qui est la dame en question...
LUCEVAL
Quelle idée!
COQUELET, de même.
J'en suis sûr... Comme j'ai été son avocat, que je connais son écriture , elle ne veut pas me confier le billet , ni avouer devant moi ce qui en est...
LUCEVAL
Quel soupçon !
COQUELET
C'est égal... ça ne m'empêchera pas de gagner loyalement mes dix mille francs... Je plaiderai par supposition... vous entendez ?
LUCEVAL, distrait^ et observant Mad, de Mercourt.
Parfaitement.
COQUELET, à Luceval.
Je dirai donc aux jurés : « Admettons que le prévenu ait été attiré par deux beaux yeux. » ( Regardant Mad. de Mercourt , et à part.) C'est bien ça. i^Haut.) « Une taille charmante... y» {^A 'part.) C'est bien ça... {Haut.) « Un sourire enchanteur... » (Bas.) C'est encore ça... (Haut.) En un mot, je désignerai la dame sans la nommer ; je présenterai la vérité sous la forme du doute; je ferai un roman historique , d'autant qu'en ce moment ils sont à la mode... Mais, comme il est bon de se ménager toutes les chances , dites-lui qu'il n'est pas nécessaire que le billet passe par mes mains...
LUCEVAL
C'est juste.
COQUELET
Elle peut le faire remettre au président , ou à un des membres du jury... Je n'en demande pas davantage... Les apparences seront sauvées, et l'accusé aussi , par contrecoup. LUCEVAL , d'un air préoccupé.
Oui , je vais tâcher de la décider.
COQUELET
Air : D'une nuit au château.
Employez votre élo(juonce Pour chang^er ses senlimens , Moi , je vais à l 'audience Déployer tous mes laleiis.
LrCKYAL.
BieD qu'un tel soupçon me blesse.
MAD. DB MERCOC&T.
llélas ! mon troul)I(: .s'accroît.
COQUKI.KT.
Celle cause in'inlf'Tesse.
SI AD. DK MEECOUEX.
Bien plus encor qu'il ne croit.
COQUELET
Employez voire élo<iuencc, etc.
LDCEVAL.
Je croyais à sa constance , Je croyais à ses sermens { .«.«.,.. ^ / Modérons en sa présence
^ Le troubUî que je ressens.
MAD. DE MERCOUET.
Ah ! je tremble quand j'y pense ; Grand Dieu! que d'événeraens !
Modérons en sa présence Le trouble que je ressens.
( Coquelet sort par la galerie à droite. )
LUCEVAL, MAD. DE IMERCOURT, peu après BOMBÉ.
LUCEVAL
Et vous avez voulu que je lui laissasse une erreur qui vous accuse.
MAD. DE MERCOURT
Il le fallait!... L'important, comme il ledit, est de faire parvenir cette lettre au jury... A qui nous adresser? LUCEVAL, apercevant Bombé qui entre.
Mais je vois un membre du jury!... (Courant à lui.) Eh bien! monsieur, quelle nouvelle?
BOMBÉ
Grâce au ciel, il y avait unanimité'... Aussi je m'en lave les mains... Ce n'est pas moi plus que les autres.
MAD. DE MERCOURT
Le jugement est prononce ?
LUCEVAL
Eh ! quoi , monsieur , l'affaire Germeuil ?
BOMBÉ
Elle vient de commencer.
MAD. DE MERCOURT
Dieu soit loue'... Et ce dont vous parliez tout-à- l'heure?
BOMBÉ
C'est la première cause... Vol avec effraction... En arrivera ce qu'il pourra... J'ai dit comme les trois derniers... j'ai dit : Oui.
LUCEVAL
Comment , monsieur ?
' BOMBÉ
Que voulez-vous ?
Ara ; J)u premier Pris.
Tour jii^»^er avec certitude , Et poiu* bien appliquer la loi , Il faudrait en f^iire une étude. .
ie n'en ai pas le temps , ma foi.
La justice est un art qu'on prouve , Et que démontre un professeur.
C'est dans les livres qu'on la trouve.
LUCEVAL
Eh! non , monsieur, c'est dans son cœur.
MAD. DE MERCOURT
Et l'on vient d'appeler la cause de M. Germeuil?
BOMBÉ
Si vous aviez vu quelle sensation dans Tauditoire... surtout quand il a paru... Une tournure distingue'e, de beaux cheveux noirs!... et on criait de tous côtes... « Assis, mesdames, assis... vos chapeaux empêchent de voir. » Car les chapeaux des dames, ça gêne au tribunal comme au spectacle... Je suis reste pour entendre la de'position de ma femme, qui e'tait toute tremblante... Je n'ai jamais vu d'émotion pareille... A peine si on l'entendait, quand elle a dit : « Femme de M. Bombe , inge- » nieur-opticien,ruede l' Arbre-Sec.» On dit cela à voix haute, snrtout^uand l'assemblée est nombreuse... cela donne votre adresse... Elle aurait pu ajouter : « Fournisseur en chef de » plusieurs académies des sciences , et breveté de plusieurs » princes, grands personnages et gens d'ëtat. »
MAD. DE MERCOURT
Et vous êtes sorti , après cela ?
BOMBÉ
Oui, madame... D'après la déposition de ma femme, je m'étais récuse, comme intéressé à l'affaire.
LUCEVAL
Comme juré, vous pouvez toujours approcher du siège du jury?
Sans contredit... j'ai encore une affaire après celle-ci... et si elle se prolonge, je ne sais pas à quelle heure je vais dîner,
LUCEVAL
Eh bien , monsieur... nous vous prions de remettre au président du jury la lettre que voici.
BOMBÉ, passant outre les deux.
Vous dites : cette lettre au président du jury,
MAD. DE MERCOURT, passaut auprès de Bomhé. Et aux jurés... en les priant de l'anéantir dès qu'ils en auront pris connaissance, (/iow&e s'avance toujours vers V escalier, tandis que mad. de Mercourt lui parle , en le suivant.) Et ne perdez pas de temps , je vous prie... car cet écrit peut prouver finnocence de Germeuil.
BOMBÉ, revenant.
Il n'est donc pas coupable?
MAD. DE MERCOURT
Non, monsieur.... Ce vol dont on l'accuse , la nuit... à cette campagne , n'étût autre chose qu'une intrigue amoureuse,., un rendez-vous...
BOMiiÉ, étonna.
Hein!... que dites-vous?
MAD. DE MERCOURT
Pas autro chose... Il a (H(î arrête dans la chambre du celle qu'il aimait.
BOMDÉ , h fart.
Lacliambre de ma femme.
MAD. DE MERCOURT
YX par discrelion... par amour... il se laisserait condamner'... Pourriez-vous le souffrir?...
BOMBÉ , à part , et se promenant avec agitation. Oui , certainement...
MAD. DE MERCOURT
Que dites-vous?
BOMBÉ, furieux.
Je dis, madame... je dis que je suis désole de m'êtro récuse... et que je voudrais mainte^iant êlre jure'... ne fût-ce que pour avoir Je plaisir de le condamner... pour mon compte, et à mon bénéfice.
LUCEVAL et MAD. DE MERCOURT, étonnés.
Mais qu'a-t-il donc?... Il a perdu la tête !
BOMBÉ
Non... tout est découvert... c'est pour ma femme qu'il venait.
MAD. DE MERCOURT
Eh! non, monsieur... ce n'est pas pour elle.
BOMBÉ
C était peut-être pour moi... une visite de cérdmonie... a cette heure-là... à la campagne...
MAD. DE MERCOURT
Non , monsieur...
BOMBÉ , avec impatience.
Et bien , pour qui donc ?
MAD. DE MERCOURT, trOnhléo.
Pour qui?... Puisqu'il faut vous le dire... apprenez... (F<>y(w»* Coquelet qui entre.) Bieu\... M. Coquelet!
^cétlC 14.
Les Précédens, COQUELET.
COQUELET"^ U7i moiichoir a la viain.
Je n'en puis plus. Je n'ai jamais eu, je crois , de se'ance aussi chaude.