La cour de Charles X
Le jeudi 16 septembre 1824, au moment où Louis XVHI rendait le dernier soupir dans sa chambre à coucher du château des Tuileries, les courtisans se trouvaient réunis dans la galerie de Diane. Il était quatre heures du matin. Le duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse de Berry, le duc et la duchesse d'Orléans, le comte Charles de Blacas, l'archevêque de Paris, l'évêque d'Hermopolis et les médecins se tenaient dans la chambre du mourant. Quand le roi eut rendu l'Ame, le duc d'Angoulême, qui devenait dauphin, se jeta aux genoux de son père, qui devenait roi, et lui baisa la main avec une respectueuse tendresse. Les princes et les princesses .suivirent cet exemple, et celui qui s'appelait désormais Charles X les embrassa tous en sanglotant. On s'agenouilla ensuite autour du lit. On récita le Do Profundis. Puis le nouveau roi jeta de l'eau bénite sur le corps de son frère, dont il baisa la main glacée. Un instant après, M. de Blacas, ouvrant la porte de la galerie de Diane, criait: « Messieurs, le roi! » Et Charles X apparaissait.
Ecoutons la duchesse d'Orléans : « Il fallait voir, à ces mots, comme toute la foule des courtisans, en un clin d'œil, a laissé la galerie vide pour entourer et suivre le nouveau roi. C'était comme un torrent. Nous en avons été entraînés, et ce n'est qu'à la porte de la salle du Trône que mon mari s'est avisé que nous n'avions plus rien à y faire. Nous sommes rentrés chez nous en faisant de grandes réflexions sur la faiblesse de notre pauvre humanité et sur le néant des choses de ce monde. »
Le maréchal Marmont, qui se trouvait dans la galerie de Diane, au moment de la mort du souverain, fut très frappé par les deux phrases prononcées, à un instant d'intervalle, par M. de Damas : « Messieurs, le roi est mort ! Le roi, messieurs ! »
Il a écrit dans ses Mémoires : « Sensation difficile à peindre que celle qui fut produite par cette double annonce en si peu de moments. Le nouveau souverain fut entouré des charges, et tout, sauf la personne du roi, se trouva dans l'ordre accoutumé. Belle et gronde pensée que celle de cette vie non interrompue du dépositaire de la souveraine puissance ! Par cette fiction, il n'y a pas de lacune dans l'existence de ce pouvoir protecteur de la société, si nécessaire à sa conservation. » Le maréchal ajoute : « Le gouvernement était, par le fait, depuis plus d'une année, dans les mains de Monsieur. Ainsi, le même ordre de choses devait continuer, et cependant il y avait du mouvement dans les figures ; on voyait des espérances naître et des existences pâlir. Tout le monde accompagna le nouveau roi dans son pavillon de Marsan. Il fit connaître aux ministres qu'il les confirmait dans leurs fonctions. Puis chacun se retira. »
Pendant qu'aux Tuileries la duchesse de Berry assistait à la mort de Louis XVIII, le duc de Bordeaux et sa sœur Mademoiselle, alors âgés l'un de quatre ans, l'autre de cinq, étaient restés au château de Saint-Cloud, avec la gouvernante des enfants de France, la vicomtesse de Gontaut-Biron. Cette dame passa dans une grande anxiété la nuit du
L'AVÈNEMENT DE CHARLES X
15 au 16 septembre. Elle écoutait sur le balcon, attendant et craignant les nouvelles.
Au moment où le jour commençait à poindre, elle entendit de loin le galop d'un cheval qui s'approchait, passait le pont, montait l'avenue, arrivait au château, et, pour réponse au qui-vive de la garde, elle distingua ces mots : « Dépêche pressée pour M°" la gouvernante. » C'était une lettre du nouveau roi. M"" de Gontaut tremblait en l'ouvrant. Charles X lui annonçait, avec de tristes paroles, que Louis XVIII n'existait plus, lui ordonnait de tout faire préparer pour l'arrivée de la famille royale. « Logez-moi où vous et le gouverneur le trouverez convenable. Nous passerons trois ou quatre jours à Saint-Cloud. Communiquez ma lettre au maréchal ; je n'ai pas la force d'écrire un mot de plus. »
Kl Le jour commençait à paraître, lisons-nous dans les Mémoires inédits de la gouvernante des enfants de France ; j'allai au lit de Monseigneur ; on l'éveilla ; il n'en fut pas surpris, ne dit rien, se laissa habiller ; il n'en fut pas ainsi de Mademoiselle. Je lui appris doucement le malheur qui arrivait dans sa famille. J'étais agitée, elle fit des questions, me demanda où était bon-papa. Je lui dis qu'il était encore à Paris, mais allait venir à Saint-Cloud, puis j'ajoutai : « Votre bon-papa, Mademoiselle, est roi, puisque le roi n'existe plus. » Elle réfléchit alors, puis répéta le mot : « Roi ! Oh ! c'est bien là le pis de l'histoire ! » Comme j'étais étonnée et voulais lui faire expliquer son idée, elle la répéta sans autre explication. Je pensai alors qu'elle se faisait l'idée d'un roi toujours roulé dans son fauteuil. »
Le même jour, la cour arriva. Ce n'était plus la voiture légère qui amenait presque journellement Monsieur seul, à la grande joie de ses petits-enfants. C'était la voiture royale à huit chevaux, la livrée, l'escorte, les gardes du corps. Le duc de Bordeaux et sa sœur se tenaient sur le perron avec leur gouvernante. En apercevant la voiture, au lieu de pousser, comme à l'ordinaire, des cris d'allégresse, ils ne firent aucun
mouvement, et restèrent interdits. Charles X était pâle, ne disait rien. Arrivé devant le vestibule, il s'arrêta. « Quelle chambre m'avez-vous préparée ? » dit-il avec tristesse à M""" de Gontaut, en regardant la porte de la sienne. La gouvernante répondit : « L'appartement de Monsieur est prêt, ainsi que la chambre du roi. » Le souverain s'arrêta; puis, joignant les mains en silence : « Il le faut ! s'écria-t-il. Montons ! »
On le suivit. Il traversa les appartements. Au seuil de la chambre royale, M°" de Gontaut approcha de Charles X le duc de Bordeaux et Mademoiselle. Il les embrassa. Les pauvres enfants étaient déconcertés de tant de tristesse. « Dès que je le pourrai, leur dit-il, je vous promets d'aller vous voir. » Puis, se retournant du côté des personnes qui le suivaient : « J'ai besoin d'être seul. » On se retira en silence. La Dauphine pleurait. Le Dauphin avait disparu. Tout était morne. On ne se parlait pas. Ainsi se passa le premier jour du règne de Charles X.
Le lendemain, le roi reçut les félicitations de tous les corps de l'Etat. Beaucoup de harangues lui furent adressées. « Toutes renfermaient l'expression de Famour public, a dit le maréchal de Marmont dans ses Mémoires, et je crois qu'elles étaient sincères ; mais l'amour du peuple est, de tous les amours, le plus fragile et le plus sujet à s'évanouir. Le roi répondit d'une manière admirable, avec à-propos, avec esprit et avec chaleur. Ses réponses, peut-être moins correctes que celles de Louis XVIII, avaient du mouvement et de l'àme ; et il est si précieux d'entendre, chez ceux qui sont investis do la souveraine puissance, des choses parties du cœur que Charles X eut un grand succès. Je l'écoutai avec soin, et j'admirai sincèrement cette facilité de varier son langage et de modifier ses expressions suivant le degré d'éminence de l'autorité qui l'avait complimenté. »
Les réceptions durèrent plusieurs heures. Quand les vcàtures se furent écoulées, et quand le calme se rétablit dans le château de Saint-
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Cloud, Charles X, en habit de douil des rois, l'habit violet, se rendit à l'appartement du duc de Bordeaux et de sa sœur. L'huissier cria : « Le roi ! » Les deux enfants, intimidés, et se tenant par la main, gardaient le silence. Charles X leur ouvrant les bras, ils s'y jetèrent. Puis le souverain s'assit sur son fauteuil accoutumé, et tint pendant quelques instants ses petits-enfants serrés contre son cœur. Le duc de Bordeaux couvrait de baisers les mains et le visage de son grand-père. Mademoiselle regardait avec attention les traits altérés du roi et l'habit de deuil, nouveau pour elle. Elle lui demanda pourquoi il portait cet habit. Charles X ne répondit rien, et soupira. Puis il interrogea la gouvernante sur l'impression que les enfants avaient éprouvée en apprenant la mort de Louis XVIIL M"' de Gontaut hésitait à répondre, se rappelant l'étrange plirase que Mademoiselle avait dite : « Roi ! oh ! c'est bien là le pis de l'histoire. » Mais voici que la petite .princesse, tenant à son idée, se mit à répéter la phrase malencontreuse. Charles X, voulant y donner une interprétation bienveillante, assura Mademoiselle qu'il la verrait aussi souvent que par le passé, et que rien ne pourrait l'éloigner d'elle. Les deux enfants, avec l'insouciance de leur âge, reprirent leur gaieté habituelle, et allèrent à la fenêtre regarder les forts de la halle, les charbonniers et les poissardes venus à Saint-Cloud pour féliciter le nouveau roi.
Les chagrins des souverains, pendant la période de leur prospérité,durent moins que ceux des simples particuliers. Les courtisans se donnent tant de peine pour leur en atténuer le poids ! A la douleur d'avoir perdu son frère succéda vite chez Charles X la joie de régner. Chateaubriand, qui, lorsqu'il le voulait, avait l'art de porter la flatterie jusqu'au lyrisme, publiait sa brochure: Le vol est mort. Vive le roc! Il y disait : « Français, celui qui vous annonça Louis le Désiré, qui vous fit entendre sa voix dans les jours d'orage vous parle aujourd'hui de Charles X dans des circonstances bien différentes. Il n'est plus obligé
de vous dire quel est le roi qui vous arrive, quels sont ses malheurs, ses vertus, ses droits au trône et à votre amour ; il n'est plus obligé de vous peindre sa personne, de vous apprendre combien il existe encore de membres de sa famille... Vous le connaissez ce Bourbon qui vient le premier après nos malheurs, digne héraut de la vieille France, se jeter entre vous et l'Europe, une brandie de lys à la main. Vos yeux s'arrêtent avec amour et complaisance sur ce prince, qui, dans la maturité de l'Age, a conservé le charme et la noble élégance de sa jeunesse, et qui maintenant, orné du diadème, n'est encore qu'rm Français de plus au milieu de vous. Vous répétez avec émotion tant de mots heureux échappés à ce nouveau monarque, qui puise dans la loyauté de son cœur la grâce de bien dire. Quel est celui de nous qui ne lui confierait sa vie, sa fortune, son honneur ? Cet homme, que nous voudrions tous avoir pour ami, nous l'avons aujourd'hui pour roi. Ah ! tâchons de lui faire oublier les sacrifices de sa vie ! Que la couronne pèse légèrement sur \i\ tête blanchie de ce chevalier chrétien ! Pieux comme saint Louis, affable, compatissant et justicier comme Louis XII, courtois comme François I", franc comme Henri IV, qu'il soit heureux de tout le bonheur qui lui a manqué pendant de si longues années ! Que le trône où tant de monarques ont rencontré des tempêtes soit pour lui un lieu de repos !... Sujets dévoués, pressons-nous aux pieds de notre bien-aimé souverain, reconnaissons en lui le modèle de l'honneur, le principe vivant de nos lois, l'âme de notre société monarchique, bénissons une hérédité tutélaire, et que la légitimité enfante sans douleur un nouveau roi ! Que nos soldats élèvent sur leurs drapeaux le .père du duc d'Angoulême ! Que l'Europe attentive, que les factions, s'il en existe encore, voient dans l'accord de tous les Français, dans l'union du peuple et de l'armée, le gage de notre force et de la paix du monde ! » L'auteur du Génie du Christianisme terminait ainsi son dithvrambe en prose : « Que Dieu accorde à Louis XVIII la couronne im-
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mortelle de saint Louis ! Que Dieu bénisse sui' la tête de Charles X la couronne mortelle de saint Louis ! »
Dans cette espèce de cantique en l'honneur du roi et de la royauté, M. de Chateaubriand n'avait oublié ni le duc et la duchesse d'Angoulème, ni la duchesse de Berry et le duc de Bordeaux. « Saluons encore, disait-il, le dauphin et la dauphine, noms qui lient le passé à l'avenir, en rappelant des souvenirs nobles et touchants, en désignant le propre fils et le successeur du monarque, noms sous lesquels nous retrouvons le libérateur de l'Espagne et la fille de Louis XVL L.' Enfant de l'Europe, le nouveau Henri, a fait aussi un pas vers le trône de son aïeul, et sa jeune mère le guide vers le trône où elle aurait pu monter. »
Heureuse de la facilité avec laquelle s'était opéré le changement de règne, et voyant les manifestations unanimes de dévouement et d'enthousiasme qui se produisaient autour du trône, la duchesse de Berry envisageait l'avenir avec la plus entière confiance. Portée par sa nature, à l'optimisme, l'aimable et jeune princesse se croyait spécialement protégée par la Providence, et eût considéré comme une sorte d'impiété tout ce qui n'aurait pas été une foi absolue dans la durée de la monarchie et dans le respect des droits de son fils. A la cour, quiconque eût exprimé le plus léger doute sur les destinées futures de VEnfant du Miracle, aurait été taxé d'alarmiste et de trembleur. Les rovalistes avaient la naïveté de croire que, grâce à cet enfant, l'ère des révolutions était close pour toujours. Ils se disaient que la royauté française aurait, comme la royauté britannique, ses wihgs et ses tories, mais qu'elle était débarrassée à jamais des républicains et des impérialistes. Lors de l'avènement de Charles X, le mot de républicain, devenu synonyme de celui de Jacobin, n'évoquait que des souvenirs de guillotine et de terreur. La répul)lique modérée paraissait n'être qu'une chimère. On ne songeait qu'à celle de Robespierre et de Marat. On ne parlait plus de l'aigle ; quant à l'aiglon, il était prisonnier à Vienne. Quelles ciiances pouvait
avoir encore de régner le duc de Reichstadt, cet enfant de treize ans, condamné par toutes les puissances de l'Europe ? Quels moyens auraitil de monter sur le trône? Qui pourrait exercer la régence en son nom? Serait-ce un Bonaparte ? Serait-ce l'oublieuse Marie-Louise ? De pareilles hypothèses étaient reléguées dans le domaine de la pure fantaisie. A part peut-être quelques vieux soldats fanatiques, qui s'obstinaient à dire que Napoléon n'était pas mort, personne, en 1824, ne croyait à la possibilité d'une résurrection de l'Empire. Quant à l'orléanisme, c'était encore un mythe. Le duc d'Orléans lui-même ne se montrait pas orléaniste. De tous les courtisans de Charles X, c'était lui le plus empressé, le plus zélé, le plus enthousiaste. De quelque côté qu'elle dirigeât ses regards, la duchesse de Berry ne voyait autour d'elle que des motifs de satisfaction et de sécurité.
La duchesse de Berry figurait dans l'entrée solennelle que Charles X fit à Paris, le lundi 27 septembre 1824. Elle était dans le même carrosse que la daupliine, la duchesse et Mademoiselle d'Orléans. Le roi partit du château de Saint-Cloud à onze heures et demie du matin, passa par le bois de Boulogne et monta à cheval à la porte Maillot. Arrivé à la barrière de l'Étoile, il y fut salué par une salve de cent-et-un coups de canon, et le comte de Chabrol, préfet de la Seine, entouré des membres du conseil municipal, lui présentait les clefs de la ville. Charles X répondit ainsi à la harangue du préfet : « Je vous laisse en dépôt ces clefs, parce que je ne puis les remettre en des mains plus fidèles. Gardez-les donc. Messieurs, c'est avec un sentiment profond de douleur et de joie que j'entre dans ces murs, au milieu de mon bon peuple ; de joie, parce que je sais bien que je veux employer, consacrer jusqu'au dernier de mes jours pour assurer et consolider son bonheur. » Accompagné par les princes et princesses de sa famille, ainsi que par un magnifique état-major, le souverain descendit les Champs-Elysées jusqu'à l'avenue de Marigny, suivit cette avenue, et entra dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, devant le palais de l'Elysée. A ce moment, le temps, qui était froid et sombre, s'éclaircit, et la pluie, qui tombait depuis longtemps, cessa. Le roi entendit alors deux voix d'enfants qui criaient joyeusenient : « Bon-papa ! » C'étaient le petit duc de Bordeaux
et sa sœur, ù une fenêtre d'un entresol de l'Elysée, qui donnait sur la rue. En apercevant ses deux petits-enfants, Charles X ne put résister au plaisir de s'approcher d'eux. Il sortit des rangs du cortège, ce qui désespéra le grand-maître des cérémonies. Le cheval se cabra. Un sergent de ville' le saisit par la bride. Ecoutons M"" de Gontaut : « J'eus peur, et fis un cri. Le roi m'en gronda plus tard ; je lui avouai ma faiblesse : tomber au premier pas dans Paris eût paru un mauvais présage. Le roi vainquit son cheval ombrageux, dit aux enfants quelques tendres paroles, ôta son chapeau avec grâce aux dames qui nous entouraient. Mille voix s'écrièrent : Yiise le roi ! Le grand-maître se calma, le cheval s'apprivoisa, et le roi reprit sa place. La voiture des princesses passant alors, les petits princes les virent, ce fut pour eux une joie de plus. »
Le cortège suivit cet itinéraire : la rue du Faubourg-Saint-Honoré, les boulevards jusqu'à la rue Saint-Denis, la rue Saint-Denis, la place du Châ'telet, le pont au change, la rue de la Barillerie, le Marché-Neuf, la rue Neuve-Notre-Dame, le Parvis. A chaque instant, le roi retenait son superbe cheval arabe, pour contempler plus à son aise la foule charmée. Il souriait, et saluait avec un air de bonté et une grâce qui produisaient la meilleure impression. Charles X était un excellent cavalier ; il avait encore la taille, les allures d'un jeune homme. Le contraste qui s'établissait naturellement dans les esprits entre son attitude vigoureuse et celle de son prédécesseur, vieillard infirme et impotent, ajoutait à la satisfaction générale. Les maisons étaient décorées de drapeaux blancs fleurdelisés. Des arcs de triomphe .se dressaient sur le passage du souverain. Les rues et les boulevards étaient jonchés de fleurs. Le peuple, en voyant le monarque si heureux, redoublait ses acclamations. Benjamin Constant cria : « Vive le roi ! — Ah ! je vous y prends enfin, » lui dit en souriant Charles X.
Arrivé au parvis Notre-Dame, le souverain, avant d'entrer dans la cathédrale, s'arrêta devant le seuil de l'Hotel-Dieu. Cinquante religieuses
se présentèrent devant lui. « Sire, lui dit la prieure, vous vous arrêtez devant la maison si justement appelée l'Hôtel-Dieu, et qui fut toujours honorée de la protection de nos rois. Nous n'oublierons jamais, Sire, que les malades ont vu au chevet de leur lit le prince qui est aujourd'hui leur roi. Ils savent qu'en ce moment votre marche est suspendue par la charité. Nous allons leur dire que le roi s'est occupé de leurs maux, et ils seront soulagés. Sire, nous vous offrons notre hommage, nos vœux et l'assurance que nous remplirons toujours avec zèle nos devoirs envers les pauvres malades. » Charles X répondit : « Je sais avec quel zèle, vous et ces messieurs, vous servez les pauvres. Continuez, mesdames, et vous pouvez compter sur ma bienveillance et sur ma constante protection. »
Le roi l'ut i'0(;u ù l'église métropolitaine par l'archevêque de Paris, à la tête de son clergé. On entonna le Domine, salvuin fac regem, qui fut répété par les députations de toutes les autorités et par la foule remplissant la nef, les bas-cotés et les tribunes de la vaste basilique. Puis un corps nombreux de nmsiciens chanta le Te Deiiin. A la sortie de l'église, le roi remonta à cheval, et se rendit aux Tuileries, par les quais, au bruit des salves d'artillerie et des acclamations de la foule. La duchesse de Berry, qui avait suivi le souverain pendant toute la solennité, entra avec lui au château, et adressa tout de suite à la gouvernante des enfants de France ce billet : « De Saint-Cloud à Notre-Dame, de Notre-Dame aux Tuileries, le roi a été escorté d'acclamations, de signes d'approbation et d'amour. »
Charles X devait passer, le jeudi 30 septembre, une revue au Champde-Mars. Le matin de ce jour, on put lire dans tous les journaux une ordonnance, datée de la veille, qui abolissait la censure et rétablissait la liberté de la presse. Immense fut l'enthousiasme. Le Journal de Paris écrivait : «. Aujourd'hui, tout est joie, confiance, espoir. L'enthousiasme excité par le nouveau règne serait trop mal à l'aise sous une
»2 L.\ DUGIIKSSE DE BERRY ET LA CUUIl DE CHARLES X
censure. Il ne peut pas y en avoir pour la reconnaissance publique. Il faut la laisser éclater tout entière. Heureux le conseil de Sa Majesté d'avoir à saluer- le nouveau roi par un acte si digne de lui. C'est le bouquet du joyeux avènemont ; car rendi-e ù la presse sa liberté, c'est rendre leur cours aux bénédictions que mérite Cliarles X. »
La revue fut superbe. Après avoir entendu la messe à la chapelle du château des Tuilei'ies, le roi monta à cheval, à onze lieures et demie, et, accompagné par le dauphin, le duc d'Orléans et le duc de Bourbon, se rendit au Champ-de-Mars. Deux calèches suivaient : l'une, était occupée par la dauphine, la duchesse de Berry et le duc de Bordeaux en uniforme de colonel de cuirassiers, — un colonel de quatre ans, — l'autre, par la duchesse d'Orléans, et M"" d'Orléans, sa belle-sœur. Le temps était doux et serein. Les douze légions de la garde nationale à pied, la garde nationale à cheval, la maison militaire du roi et tous les régiments de la garde royale, que le souverain allait passer en revue, avaient un aspect magnifique. Une immense multitude couvrait les talus du Ghamps-de-Mars. Charles X recueillit l'effet de la mesure libérale qu'il venait d'adopter. Un tonnerre d'applaudissements et de vivats accueillit son arrivée sur le terrain. A un moment où il se trouva, pour ainsi dire, engagé au milieu de la foule, plusieurs lanciers de son escorte voulurent rompre le cercle formé autour de lui, en repoussant les curieux avec le bois de leurs lances. « Mes amis, point de hallebardes ! » leur cria le souverain. Cette phrase heureuse, répétée de groupe en groupe, mit le comble à la satisfaction générale. Un témoin de cette solennité militaire, le comte de Puymaigre, alors préfet de l'Oise, a dit dans ses curieux Souvenirs :
Cliarles X paraissait avoir"; conjuré tous les dangers qui, pendant dix ans, avaient nsenacé son auguste prédécesseur. Il ne s'élevait de toutes parts que des acclaniatjor.s d'allégresse en faveur du nouveau roi, qui se montrait si populaire, et dont la figure gracieuse ne savait exprimer que des intentions bienveillantes. J'ai assisté,
mOlc à la foule, à la première revue que Gliarles X passa au Chainps-de-Mars, et les propos étaient si franchement royalistes que quiconque aurait témoigné d'autres sentiments aurait pu être maltraité par le peuple.
La duchesse de Berry était dans la joie. Elle tressaillait de plaisir. Très populaire dans l'armée et dans le peuple, comme à la cour et à la ville, elle était fière de montrer aux officiers et aux soldats son bel enfant, qui portait déjà l'uniforme. Elle apparaissait à tous les yeux comme le symbole vivant de l'amour maternel, et les mères contemplaient son fils, comme s'il avait été le leur. Dès qu'on apercevait le petit prince, il y avait sur tous les visages une expression de bienveillance et de sympathie. C'était l'enfant de Paris, l'enfant de la France. Qui aurait pu prédire alors que cet enfant si aimé, si admiré, si acclamé, serait, innocente victime, condamné, moins de six ans plus tard, à un exil perpétuel. Et par qui ?
Charles X venait d'obtenir un ti'iomphe. Jamais Napoléon, au temps de ses plus grandes gloires, à l'apogée de sa prodigieuse fortune, n'avait reçu plus chaleureux accueil de la population parisienne. Pendant la revue, le roi parla à tous les colonels. "En retournant aux Tuileries, il allait au petit pas, s'arrêtait souvent pour recevoir des placets, les remettait à l'une des personnes de sa suite, et répondait, de la manière la plus gracieuse, aux hommages unanimes dont il était l'objet. Un historien, qu'on ne peut accuser de partialité pour la Restauration, M. de Vaulabelle, a écrit : « En rentrant aux Tuileries, Charles X pouvait croire que la faveur qui accueillait son règne efïaçait la popularité obtenue par tous les souverains ses prédécesseurs. Heureux de se trouver enfin roi, ému par les acclamations qui saluaient chacun de ses pas, le nouveau monarque laissait déborder dans toutes ses paroles la joie qui l'enivrait. On remarquait son affabilité dans les promenades qu'il faisait à l'intérieur de Paris, et la grâce avec laquelle il accueillait tous les solliciteurs qui pouvaient l'aborder. » Partout oii il se montrait
à l'Hôtel-Dieu, à la Madeleine, à Sainte-Geneviève, la foule se près-, sait autour de lui, et lui témoignait le plus sincère enthousiasme. M. Villemain, dans le discours d'ouverture de son cours d'éloquence à la Faculté des lettres, était applaudi avec transport, quand il faisait ainsi l'éloge du nouveau souverain : « Monarque aimable et vénéré, il a la loyauté des mœurs antiques et les lumières modernes. La religion est le sceau de sa parole. Il tient de Henri IV ces grâces du cœur auxquelles on n'échappe pas. Il a rec-u de Louis XIV l'amour éclairé des arts, la noblesse du langage et cette dignité qui frappe de respect, et qui pourtant séduit ■> Tous les journaux chantaient ses louanges. Voyant que le ConstUutionnel lui-même, affranchi de la censure, rendait un hommage éclatant à la légitimité, il en était venu à croire ce principe inattaquable. On l'appelait Charles lo Loyal. Au Théâtre-Français, le vers du Tartufe :
Nous vivons sous un prince ennemi de la fraude
était salué par une triple salve d'applaudissements. Les anciens adversaires du roi se reprochaient de l'avoir méconnu. Ils se reprochaient sincèrement leurs critiques d'autrefois, et adoraient ce qu'ils avaient brûlé. M. de Vaulabelle lui-même l'a écrit :
Peu de souverains prirent possession du Irùne dans des circonstances plus . favorables que celles dont l'avènement de Charles X se trouvait entouré.
Il semblait (jue le grand problème politique était définitivement résolu : la conciliation de l'ordre et de la liberté. Le drapeau blanc, rajeuni par la guerre d'Espagne, avait repris toute sa splendeur. Les meilleurs officiers, les meilleurs soldats de la garde impériale servaient le roi, dans la garde royale, comme ils avaient servi l'empereur, avec un dévouement à toute épreuve. Les sociétés secrètes avaient cessé leurs manœuvres souterraines. Plus de troubles, plus de complots. Dans les Chambres, l'opposition, réduite à une infime minorité, était découragée
ou convertie. Les ambitieux dont elle se composait songeaient à se tourner du Coté du soleil levant. La paix avait heureusement fécondé les ressources prodigieuses du pays, finances, commerce, agriculture, industrie, beaux-arts, tout prospérait. Les revenus publics ne cessaient de s'accroître. La facilité qu'on avait de s'enrichir portait tous les esprits à l'optimisme. Les salons avaient repris les traditions les plus exquises de courtoisie et d'élégance. On se vantait de conserver tous les bons côtés de l'ancien régime et d'en rejeter tous les mauvais. La France n'était pas seulement respectée, elle était à la mode. L'Europe entière la contemplait avec une admiration sympathique. Personne, en 1824, n'aurait pu prédire 1830. Les écrivains les moins favorables à la Restauration ont eux-mêmes constaté cette accalmie générale, cet ensemble de bonnes volontés, cet accord parfait entre le pays et la couronne. Les premiers jours du règne de Charles X étaient pour ainsi dire la lune de miel de l'union du roi et de la France.
Les funérailles de Louis XVIII apparurent aux populations comme un triomphe mortuaire de la Royauté sur la Révolution et sur l'Empire, Les profanations de 1793 étaient expiées. Napoléon n'avait que le saule de Sainte-Hélène ; le descendant de saint Louis et de Louis XIV avait pour lieu de sépulture la basilique de ses ancêtres, et la chaîne des temps se trouvait ainsi renouée. Les obsèques de Louis XVIII suggéraient une foule de réflexions. Depuis 1774, année de la mort de Louis XV, c'était la première fois qu'avait lieu une cérémonie de cette nature.
Comme le disait le Moniteur, cette solennité, absolument neuve pour la plus grande partie de la génération actuelle, ofTrait un aspect à la fois lugubre et imposant. Un monarque si justement regretté, un roi très chrétien venant prendre place entre les j-cstes gloiieux des martyrs de sa race et les ossements de ses ancêtres, profanes, dispersés par la tempête révolutionnaire, mais que sa piété a su recueillir, était un grave sujet de méditations, un spectacle attendrissant par son objet, et majestueux par la pompe dont on l'a environné.
Que de péripéties pour ces tombes royales que le cercueil de Louis XVIII venait rejoindre ! II faut lire dans l'ouvrage de M. Georges d'Heylli : les Tombes royales de Saint-Denis, l'histoire de ces profanations et de ces restaurations.
Le Moniteur du 6 février 1793 avait publié en variété littéraire une ode prétendue patriotique du poète Lebrun, où on lisait la strophe suivante :
Purgeons le sol des patriotes,
Par des rois encore infecté.
La terre de la liberté
Rejette les os des despotes.
De ces monstres divinisés
Que tous les cercueils soient lirisés !
Que leur mémoire soit flétrie!
Et qu'avec leurs mânes errants
Sortent du soin de la patrie
Les cadavres de ses tvrans !
Ces vers avaient servi comme de prélude à la discussion qui s'ouvril, quelques mois plus tard, au sein de la Convention nationale, sur la propo.sition qui lui fut faite de détruire les monuments des rois à Saint- Denis, de brûler leurs restes, et d'envoyer à la fonte des boulets et clés balles le bronze et le plomb de leurs tombeaux et de leurs cercueils. Dans la séance du 31 juillet 1793, Barrère, l'Anacréon de la guillotine, comme on le surnommait, avait lu à la Convention, au nom du Comité de Salut public, un rapport oii il était dit :
Pour célébrer la journée du 10 août, qui a abattu le trône, il faut dans son anniversaire détruire les mausolées fastueux qui sont à Saint-Denis. Dans la monarcbie, les tombeaux mêmes avaient appris à flatter les rois ; l'orgueil et le faste royal ne pouvaient s'adoucir sur ce théâtre de la mort, et les porle-sceptre, qui ont fait tant de maux à la France et à l'humanité, semblent encore, même dans la tombe, s'enorgueillir d'une grandeur évanouie. La main puissante de la République doit effacer impitoyablement ces épitaphes superbes, et démolir ces mausolées qui rappelleraient des rois l'effrayant souvenir.
Le projet fut voté par acclamation. Les tombeaux furent démolis
pendant les journées des 6, 7 et 8 août 1793, et l'on annonça, pour
l'anniversaire du 10 août 1792, « cette grande, juste et réparatrice des-
ruction, indispensable pour permettre d'ouvrir les cercueils, et de jeter
LES T0MBP:AUX de SAINT-DENIS Î9
les restes des tyrans dans une fosse remplie de chaux, où ils* seraient à jamais consumés, opération qui ne saurait tarder d'avoir lieu. »
Ce qui était dit fut fait au mois d'octobre suivant. Pendant plusieurs jours, on accomplit une profanation plus sacrilège encore que la démolition des tombeaux : on viola les cercueils qui contenaient les restes des rois et des reines, des princes et des princesses. Le mercredi 16 octobre 1793, à l'heure même où montait sur l'échafaud Marie-Antoinette, qui avait tant pleuré son fds, le premier dauphin, mort le 4 juin 1789, au début de la Révolution, les déterreurs des rois avaient violé le sépulcre de cet enfant, et jeté ses os dans un charnier. Des iconoclastes, jaloux de la mort, s'en disputaient la proie, et ils profanaient, entre autres sépultures, celles de M"" Henriette d'Angleterre, de la princesse Palatine, du Régent et de Louis XV.
Au milieu de ces dévastations, quelques hommes, moins insensés que les autres, essayèrent du moins d'arracher aux mains des démolisseurs ce qui pouvait être conservé dans l'intérêt de l'art. De ce nombre était un artiste, Alexandre Lenoir, qui avait présidé aux travaux de démolition des tombeaux de Saint-Denis. Il ne put empêcher de faire envoyer à la fonte, selon les termes du décret, les tombes de plomb, de cuivre et de bronze ; mais il sauva les autres d'une destruction complète — ce sont celles qu'on voit aujourd'hui dans l'église de Saint-Denis — Il les fit placer d'abord dans le cimetière des Valois, auprès des fosses remplies de chaux où avaient été jetés les restes des grands de la terre expropriés de leurs sépulcres. Plus tard, un arrêté du ministre de l'intérieur, Benezecii, en date du 19 Germinal on IV, autorisa le citoyen Lenoir à faire porter les tombes, ainsi sauvées de la destruction, dans le Musée des Monuments français, dont il était le conservateur, et qu'on avait installé à Paris, rue des Petits-Augustins. C'est de là qu'elles devaient être reportées à l'église de Saint-Denis, sous le règne de Louis XVIII.
Au faîte de sa puissance. Napoléon avait rêvé poui- lui la même
sépulture que les rois, ses prédécesseurs. Il avait décidé qu'il serait inhumé dans l'église de Saint-Denis, et s'y était préparé un cortège d'empereurs autour de l'emplacement dont il avait fiiit choix pour le caveau de sa dynastie. Il ordonna la construction d'un vaste monument dédié à Chai'lemagne, et qui devait s'élever dans l'église impérialisde. Le grand empereur carlovingien serait apparu dehout sur une colonne de marbre, au pied de laquelle les statues de pierre des empereurs ses successeurs auraient été placées. Mais, à la chute de Napoléon, le monument n'était pas fini. On n'avait achevé que les statues, qui ont pris leur rang dans la crypte. Elles représentent Charlemagne, Louis le Débonnaire, Charles le Chauve, Louis le Bègue, Charles le Gi'os, et même Louis d'Outremer, qui, pourtant, ne fut que roi.
Comme les Pharaons dont parle Bossuet, Napoléon ne devait pas jouir de son sépulcre. Ecoutons le langage que lui fait tenir le poète :
Je promets ma poussière à ces voûtes funestes. A cet insigne honneur, ce temple a seul des droits, Car je veux que le ver qui rongera mes reslcs
Ait déjà dévor<5 des rois.
Et lorsque mes neveux, dans leur fortune altière,
Domineront l'Europe entière.
Du Kremlin à l'Escurial, Ils viendront tour à tour dormir dans ces lieux sombres. Afin que je sommeille escorté de leurs ombres,
Dans mon linceul impérial.
Et le poète reprend :
Celui qui disait ces paroles Croyait, soldat audacieux, Voir,en magnifiques symboles, Sa destinée écrite aux cieux.
Dans ses étreintes foudroyantes, .
Son aigle, aux serres flamboyâmes, Eût étouiïé l'aigle romain.
La victoire était sa compagne, . Et le globe de Charlemagne
Était trop léger pour sa rnaiu.
Eh bien, des potentats ce formidable maître, Dans l'espoir de sa mort par le ciel fut trompé, De ses ambitions, c'est la seule peut-être
Dont le but lui soit ccbappé.
En vain tout secondait sa marche nieurtiière,
En vain sa gloire incendiaire
En tout lieux portait son flambeau.
Tout chargé de faisceaux, de scepti'es, de couronnes. Ce vasie ravisseur d'empires et de trônes
Ne put usurper un lomboau.
Etre inhumé pompeusement à Saint-Denis, tandis que Napoléon reposait à Sainte-Hélène sous une humble pierre, où son nom ne se trouvait pas même insci^it, c'était pour Louis XVIII un dernier triomphe, le triomphe dans la mort. Victor Hugo venait d'écrire son ode sur les funérailles du roi, et les royalistes disaient, avec le poète, au sujet de celui qu'ils appelaient Bonaparte :
Loin du sacré tombeau qu'il s'arrangeait naguère, 11 dort enveloppé de son manteau de guerre,
Sans compagnon de son sommeil, El tandis qu'il n'a plus de l'empire du monde
Qu'un noir rocher baltu de l'onde.
Qu'un vieux saule battu du vent, Un roi longtemps banni, qui fit nos jours prospères, Descend au lit de mort où reposaient ses pères
Sous la garde du Dieu vivant.
La rentrée de Louis XVIII n'avait pas été seulement la restauration du trône, elle avait été la restauration des tombeaux. Le 21 janvier 1815, vingt-deux ans, jour pour jour, après le supplice de Louis XVI, les restes de l'infortuné roi et ceux de la reine Marie-Antoinette avaient été transférés dans l'église de Saint-Denis où l'on avait célébré leurs obsèques solennelles. Chateaubriand s'était écrié :
Quelle main a reconstruit la voùlî de ces caveaux et prépafé ces tombeaux vides? La main de ce même homme qui était assis sur le trône des Bourbons! 0 Providence ! Il croyait préparer des sépulcres à sa race, et il ne faisait que bâtir le tombeau de Louis XVL L'injustice ne règne qu'un moment ; il n'y a que la sagesse qui compte des aïeux et laisse une postérité. Voyez en môme temps le maître de la terre
tomber, Louis XVHI ressaisir le sceptre, Louis XVI retrouver la sépulture de ses pères !
Au début de la seconde Restauration, le roi décida, par une ordonnance du 4 avril 1816, que des recherches seraient faites dans le cimetière dit des Valois, autour de l'église de Saint-Denis, afin d'y retrouver les restes de ses ancêtres qui auraient pu échapper à l'action dévorante du lit de chaux, dans lequel on les avait enfouis sous la TeiTcur. La même ordonnance décidait que les restes retrouvés seraient réintégrés solennellement dans l'église de Saint-Denis.
Des fouilles furent faites en janvier 1817 dans le cimetière des Valois, et les ossements, ainsi découverts, furent transportés dans la nécropole des rois.
Il iHait nuit, a 'dit Alexandre Lenoir, dans sua Histoire des Arts en France par les monuments. La lune éclairait les tours ; les flambeaux que perlaient les assistants reflétaient les murs de l'édifice. Quel spectacle ! Les dépouilles des rois, des reines et des princes de la plus ancienne monarchie recherchées avec un pieux recueillement, avec un saint respect, dans des fosses que leur creusèrent, pour les y confondre, des bras impies, dans des jours malheureux ! Les ossements des Valuis et des Bourbons, retrouvés pêle-mêle hors des murs de l'église, et rentrant, après un long exil, dans leur antique sépulture !
On déposa dans un petit caveau à gauche les cercueils renfermant les ossements antérieurs aux Bourbons, et une table de marbre fut placée sur le caveau avec cette inscription : « Ici reposent les dépouilles mortelles de dix-huit rois, depuis Dngobert jusqu'à Henri III; dix reines, de Nantilde, femme de Dagobert, à Marguerite do Valois, première femme de Henri IV ; vingt-quatre dauphins, princeset princesses, enfants et petitsenfants de France ; onze personnages divers (Hugues le Grand, quatre abbés de Saint-Denis, trois chambellans, deux connétables, et Sédille de Sainte-Croix, femme du conseiller Jean Pastourelle). Arrachées à leurs sépultures violées les 17, 18, 19, 20, 21, 22, 23, 24 octobre 1793 et
18 janvier 1794, rendues à leurs tombeaux le 19 janvier 1817. » A droite, on plaça les cercueils où étaient renfermés les restes des
princes et des princesses de la famille de Bourl)on, dont une deuxième plaque de marbre donne la liste. « Ici reposent les dépouilles mortelles de .sept rois, de Charles V à Louis XV ; sept reines, de Jeanne de Bourbon, femme de Charles V, jusqu'à Marie Leczinska, femme de Louis XV ; des dauphins, dauphines, princes et princesses, enfants et petits-enfants de France, au nombre de quarante-sept, depuis le deuxième fils de Henri IV, jusqu'au dauphin, fils aîné de Louis XVI. Arrachées à leurs sépultures violées les 12, 14, 15 et IG octobre 1793, rendues à leurs tombeaux le
19 janvier 1817. »
Outre ces caveaux, il y en a un qui porte le titre de caveau royal des Bourbons, bien qu'un petit nombre de princes et princesses de cette famille y aient leur sépulture. C'est là que Louis XVIII devait reposer. En 1815, on avait mis dans ce caveau les cercueils de Louis XVI et de Marie-Antoinette, retrouvés sur l'emplacement de l'ancien cimetière de la Madeleine. On avait gravé sur le cercueil du roi : « Là est le corps de très haut, très puissant et très excellent prince Louis seizième du nom, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre. » Et sur celui de la reine : « Ici est le corps de très haute, très puissante et très excellente princesse Marie-Antoinette-Joséphine-Jeanne de Lorraine, archiduchesse d'Autriche, épouse de très haut, très puissant et très excellent prince Louis XVI, par la grâce de Dieu roi de France et de Navarre. »
En 1817, on avait mis à côté de ces deux cercueils ceux de M°" Adélaïde et de M"' Victoire, filles de Louis XV, mortes à Trieste, l'une en 1799, l'autre en 1800, et dont les restes venaient d'être transportés de cette ville à Saint-Denis. L'on avait également placé dans le même caveau un cercueil contenant le corps de Louis VII — un roi venant pour la première fois, comme a dit Alexendre Lenoir, prendre place dans le .souterrain de ces princes anéantis, où les rangs ne sont plus si pressés,
et que le crime fut plus prompt ù disperser que la mort n'avait été à les remplir — ainsi que le cercueil de Louise de Vaudemont, femme de Heni'i III, cette reine ensevelie dans l'église des Capucins, place Vendôme, et dont les .restes avaient échappé aux profanations de 1793. Dans ce môme caveau se trouvaient aussi deux petits cercueils, ceux d'une fille et d'un fils du duc et de la duchesse de Berry, morts l'une en 1817, l'autre en 1818, immédiatement après leur naissance, et le cercueil de leur père, assassiné le 13 février 1820, à la sortie de l'Opéra. Tels allaient être les compagnons et les compagnes de sépulture du roi Louis XVIII.
Louis XVI II était mort le 16 septembre 1824 au château des Tuileries. Son corps y resta jusqu'au 23 septembre, jour où, au bruit d'une salve de cent et un coups de canon, il fut transporté à l'église de Saint-Denis. Le cercueil demeura exposé dans cette basilique, au milieu d'une chapelle ardente, jusqu'au 24 octobre, veille du jour fixé pour les obsèques ; et, pendant tout ce temps, l'église fut remplie d'une foule de fidèles appartenant à toutes les classes de la société, qui accouraient de Paris et de toutes les communes environnantes, pour rendre un dernier hommage au vieux roi. Le dimanche 24 octobre, à deux heures de l'après-midi, on transporta le corps de la chapelle ardente sur le catafalque préparé pour le recevoir. On chanta ensuite les vêpres et les vigiles des Morts, et le grand aumônier officia, revêtu de ses habits pontificaux. Le lendemain, lundi 25 octobre, eut lieu le service d'inhumation.
Le dauphin et la dauphine partirent des Tuileries, à dix heures et demie du matin, pour assister à la solennité funèbre. Conformément à l'étiquette, Charles X n'y figura point. Il resta aux Tuileries, en compagnie de la duchesse de Berry, avec laquelle il entendit une messe de Requiem^ dite à onze heures, dans la chapelle du château. On épargnait ainsi à la duchesse le spectacle le plus douloureux. Avec quelle émotion n'aurait-elle pas vu s'ouvrir la crypte dans laquelle elle croyait qu'elle
serait elle-même inhumée, et qui était le lieu de sépulture de son mari assassiné et de ses deux enfants morts aussitôt après leur naissance! Voici la cérémonie qui commence à l'antique nécropole. L'intérieur de l'église est entièrement tendu de noir jusqu'aux voussures, oii des fleurs de Ivs brodées en or se détachent sur les tentures funèbres. La
lumière du joui", interceptée absolument, est remplacée par une immense quantité de lampes, de cierges et de bougies suspendues à une multitude de candélabres, de lustres et de lampadaires. Au fond du chœur étincelle une grande croix lumineuse. La Dauphine, la duchesse d'Orléans, les princes et princesses ses enfants, et Mademoiselle d'Orléans, sa l)ellesœur, sont conduits dans la tribune de Madame la Dauphine, construite du coté de l'épître. L'église est remplie par la foule des autorités constituées. A l'entrée de la nef, on aperçoit une députation des dames et des forts de la Halle, ainsi ({u'un certain nombre d'autres corporations qui, au dire du Moniteur, ont mérité la faveur d'être admises à cette douloureuse cérémonie par l'affliction qu'elles ont témoignée lors du décès du roi. » Le Dauphin s'avance. La queue de son manteau est portée depuis le seuil de l'église jusqu'au chœur par le duc de Blacas, le duc de Damas et le comte Melchior de Polignac. Le duc' d'Orléans vient ensuite. Trois de ses officiers portent la queue de son manteau .
Une salve d'artillerie, à laquelle une décharge de mousqueterie répond, annonce le commencement de la cérémonie. Le grand aumônier de France dit la messe. Après l'Evangile, M^' de Frayssinous, évêque d'Hermopolis, monte en chaire, et prononce l'oraison funèbre du roi. Aux passages les plus pathétiques, les assistants portent les yeux sur le catafalque où reposent, pour quelques instants encore, les dépouilles mortelles du défunt. A la fin du discours, une nouvelle salve d'artillerie et une nouvelle décharge de mousqueterie retentissent. L'office continue. Ce sont les musiciens de la chapelle du roi, sous la direction de
M. Plnntade, qui exécutent la messe de Cherubini. Au Sancius, douze pages du roi, conduits par leur gouverneur, reviennent de la sacristie, où ils ont été chercher des flambeaux, saluent l'autel, puis le catafalque, se mettent à genoux sur les premières marches du sanctuaire, et ne se retirent qu'après la communion. On chante ensuite le De Profandis et le Libéra. Après les absoutes, douze gardes du corps s'avancent vers le catafalque, qui rappelle par sa forme les mausolées élevés à François I" et à Henri II par les architectes du seizième siècle, et occupe le centre de la nef. Les cordons du poêle sont tenus par le chancelier Dambray au nom de la Chambre des pairs, par M. Ravez, au nom de la Chambre des députés, par le comte de Sèze, au nom de la magistrature, par le maréchal Moncey, duc de Conegliano, au nom de l'armée. Les douze gardes du corps enlèvent le cercueil du catafalque, et le portent dans la tombe royale. Le roi d'armes se rend ensuite seul au caveau, jette dans la tombe son caducée, se dépouille de sa toque et de sa cote d'armes, qu'il y jette également, recule d'un pas, et crie: « Hérauts d'armes, venez faire vos charges. »
Les hérauts d'armes, marchant les uns après les autres, jettent leur caducée, leur toque et leur cotte d'armes dans la tombe, puis se retirent î\ leurs places, à l'exception de deux, dont l'un est descendu dans le caveau, pour y placer les honneurs sur le cercueil, et l'autre s'est mis sur les premiers degrés, pour recevoir les honneurs et les passer à celui qui se tient sur les marches.
Voici le roi d'armes qui commence à appeler les honneurs. Il dit : « Monsieur le maréchal, duc de Raguse, major général de la garde royale, apportez le drapeau de la garde royale. » Le maréchal se lève de sa place, prend le drapeau des mains de l'officier qui le portait, s'avance, salue successivement le dauphin et le duc d'Orléans, arrive près du caveau, salue profondément, remet le drapeau entre les mains du héraut d'armes, placé sur les degrés. Celui-ci le remet à l'autre héraut
d'armes, qui le dépose sur le cercueil. Le maréchal salue l'autel et les princes, et va reprendre sa place. On procédera de la même manière pour les autres honneurs.
Le roi d'armes continue les appels : « Monsieur le duc de Mortemart, capitaine-colonel des gardes à pied ordinaires du corps du roi, apportez l'enseigne de la compagnie dont vous avez la charge. » Il appelle de la même façon le duc de Luxemboui'g, le duc de Mouchy, le duc de Gramont, le duc d'Havre, qui apportent chacun l'étendard de la compagnie de gardes du corps dont ils sont les quatre capitaines.
L'appel des autres honneurs se poursuit dans l'ordre suivant :
« Monsieur le comte de Peyrelongue, écuyer ordinaire de Sa Majesté, apportez les éperons du roi.
« Monsieur le marquis de Fresne, écuyer ordinaire de Sa Majesté, apportez les gantelets du roi.
« Monsieur le chevalier de Rivière, écuyer cavalcadour de Sa Majesté, apportez la cotte d'armes du roi.
« Monsieur le marquis de Vernon, faisant les fonctions de premier éeuyer, apportez le heaume du roi.
« Monsieur le duc de Polignac, faisant les fonctions de grand écuyer de France, apportez l'épée royale. (L'épée royale n'est présentée devant le caveau que par la pointe, et on ne l'y descend pas.)
« Monsieur le prince de Talleyrand, grand chambellan de France, apportez la bannière. »
On voit apparaître, la bannière en main, un vieillard chétif et boiteux, couvert de satin, de broderies d'or et de décorations en brillants. C'est le prêtre défroqué qui a dit la messe au Champ-de-Mars, pour la fête de la Fédération ; c'est le diplomate qui dirigeait le ministère des affaires étrangères au moment du meurtre du duc d'Enghien ; c'est l'homme de cour qui, avant d'être le grand chambellan de Louis XVIII et de Charles X, a été celui de Napoléon. La bannière est présentée devant
le caveau seulement par son extrémité. Elle s'incline sur l'ouverture de la crypte, mais sans y être jetée, salue pour la dernière fois le roi défunt, puis se relève aussitôt, comme pour proclamer que la noble bannière de France, elle, ne meui't pas, et que la royauté qu'elle abrite sous ses plis ne descend pas dans la tombe
Le roi d'armes, reprenant la parole, crie :
« M. le duc d'Uzès, faisant les fonctions de grand maître de France, venez faire votre office. » Alors les maîtres de l'hôtel, les chambellans de l'hôtel et le premier maître de l'hôtel s'approchent du caveau, rompent leurs bâtons, les y jettent, puis retournent à leurs places.
Le roi d'armes appelle les personnes portant les insignes de la rovauté :
« Monsieur le duc de Brissac, apportez la main de justice.
« Monsieur le duc de Chevreuse, apportez le sceptre.
« Monsieur le duc de la Trémoïlle, apportez la couronne. »
Ces trois insignes sont descendus dans le caveau, comme l'ont été le drapeau et quatre étendards.
Alors le duc d'Uzès met le bout du bîlton de grand maître de France dans le caveau, et s'écrie: « Le roi est iriort! »
Le roi d'armes recule de trois pas et répète à haute voix : « Le roi est mort ! le roi est mort ! le roi est mort ! » Puis, se retournant vers l'a-ssemblée, il dit : « Priez Dieu pour le repos de son âme. »
A ce moment, le clergé et tous les assistants se précipitent à genoux, prient et se relèvent. Le duc d'Uzès retire son bâton du caveau et, le brandissant, crie: « Vive le roi! »
Le roi d'armes répète : « Vive le roi ! vive le roi ! vive le roi Charles, dixième du nom, par la grâce de Dieu, roi de France et de Navarre, très chrétien, très auguste, très puissant, notre très honoré seigneur et bon maître, à qui Dieu donne très longue et très heureuse vie ! Criez tous : Vive le roi ! » Alors les trompettes, les tambours, les
fifres, les instruments des musiques militaires éclatent en une bruyante fanfare, et leur son est couvert par les acclamations prolongées de l'assemblée tout entière, dont les cris de: « Vive le roi! vive Charles X! » contrastent avec le silence des tombeaux.
A cet élan des espérances publiques, dit le Moniteur, a succédé le retour de pieux et lugubres devoirs ; la tombe s'est refermée sur les dépouilles mortelles du monarque qu'à son retour de la terre d'exil ses sujets lendus au bonheur ont salué du nom de Louis le Désiré, et qui a réconcilié deux fois son peuple avec l'Europe. Ce cérémonial imposant étant terminé, les princes ont été reconduits dans l'abbaye à leurs appartements par le grand maître, le maître et les aides des cérémonies, précédés du roi d'armes et des hérauts d'armes qui avaient repris leurs toques, leurs cottes d'armes et leurs caducées. La foule s'est ensuite lentement écoulée. Nous n'essaierons pas d'exprimer les sentiments que devait faire naître cette imposante et lugubre solennité. Aux regrets, à la douleur causés par la perte d'un prince si justement pleuré, se mêlait l'espérance qu'inspire un roi déjà maître de tous les cœurs. Cette funèbre cérémonie, où, immédiatement après l'inhumation d'un monarque que Dieu appelle à lui, se font entendre les cris de « Vive Charles X ! » ce nouveau roi salué sur la tombe de son auguste prédécesseur, cette sorte d'inauguration au milieu des pompes de la mort, ont dû laisser des impressions qu'on ne saurait rendre et au-delà de tout ce que l'imagination pourrait se représenter.
Lecteur, si ce récit vous a intéressé, allez visiter l'église de Saint- Denis. Il n'y a peut-être pas au monde un spectacle plus saisissant, plus fécond en leçons austères que la vue de l'antique nécropole des rois. Pénétrez dans la basilique admirablement restaurée sous le second Empire. A la lueur mystique des vitraux qui reproduisent fidèlement ceux des siècles anciens, les funérailles de tant de rois, les profanations de 1793, la restauration des tombeaux, tout, cela envahit votre pensée, et vous in.spire je ne sais quelle impression religieuse de recueillement et de stupeur. Ces pierres ont leur langage. Lapides clamabunt. Elles parlent au milieu du silence sépulcral. Écoutez l'écho d'une voix loin-
taine. C'est là, sous ces voûtes séculaires, que, le 21 août 1670, Bossuet prononça l'oraison funèbre de Madame Henriette d'Angleterre. Oui, c'est là qu'il a dit :
De quelque superbe distinction que se flattent les hommes, ils ont tous une même origine, et cette origine est petite. Leurs années se poussent successivement comme des flots ; ils ne cessent de secouler, tant qu'enfin après avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus de pays que les autres, ils vont tous ensemble se confondre dans un abîme où l'on ne reconnaît plus ni princes, ni rois, ou toutes ces autres qualités superbes qui distinguent les hommes, de même que ces fleuves tant vantés deviennent sans nom et sans gloire, mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus inconnues.
L'église de Saint-Denis n'est-elle pas elle-même comme une oraison funèbre de pierre, plus grandiose et plus éloquente que celle de l'orateur sacré ? Regardez de chaque côté de la nef ces mausolées superbes, ces tombeaux fastueux, qui ne sont là, qu'en parade, car leurs morts n'y demeurent plus. Contemplez « ces colonnes qui semblent vouloir porter jusqu'au ciel le magnifique témoignage de notre néant ». Puis, à la droite du maître-autel, descendez par les marches qui vous mènent à la crypte. Alors songez à tous ces rois, à toutes ces reines, à tous ces princes, à toutes ces princesses dont les ossements ont été replacés, comme au hasard, sous ces caveaux, sans qu'on ait pu les réintégrer dans leurs anciennes tombes, car leurf^ corps avaient été, en 1793, jetés dans une fosse commune, au cimetière des Valois, pour y être consumés par la chaux. Les grands de la terre, expropj'iés de leurs sépulcres, n'ont-ils pas dû se dire, dans la région des ombres, ces lugubres paroles du Sermonnaire :
La mort ne nous laisse pas assez de corps pour occuper quelque place, et on ne voit là que les tombeaux qui fassent quelque figure ; notre corps prend un autre nom ; même celui de cadavre, parce qu'il nous montre encore quelque forme immaine, ne lui demeure pas longtemps ; il devient un je ne sais quoi qui n'a plus de nom dans aucune langue, tant il est vrai que tout meurt en lui, jusqu'à ces termes
funèbres par lesquels on exprimait ses malheureux restes. C'est ainsi que la puissance divine, justement irritée contre noire orgueil, le pousse jusqu'au néant, et que, pour égaler à jamais les condilions, elle ne fait de nous tous qu'une même cendi-e.
Les restes de tant de souverains et de souveraines, de tant de princes et de princesses, ne sont plus même des cadavres. Les cadavres ont péri, comme périssent les ruines. Les cercueils des prédéces- .seurs de Louis XVI, vous ne pouvez pas les voir. Mais ceux du roi martyr, de la reine Marie-Antoinette, du duc de Berry, de Louis XVIII, ils sont là, devant vous, dans la crypte. Arrêtez-vous. Voici le caveau royal des Bourbons. Vous ne pouACz y jeter les regards qu'à travers cette lucarne grillée, très étroite, par oii s'infiltre un peu du demi-jour de la crypte. Si, au fond, une lampe n'était pas allumée, l'œil ne distinguerait rien. Approchez tout près de la lucarne. A la lueur douteuse de cette lampe sépulcrale, vous parviendrez à distinguer dans les ténèbres les cercueils déposés sur des tréteaux de fer : à gauche, celui du duc de Berry, puis les deux tout petits cercueils de ses deux enfants morts à leur naissance, puis sur deux rangs, ceux de Mesdames Adélaïde et Victoire, filles de Louis XV, ceux de Louis XVI et de Marie-Antoinette, ceux des deux derniers princes de Condé, morts en 1818 et en 1830, et, à droite, tout à fait au fond, à l'extrémité du caveau, celui du seul souverain qui, dans l'espace de plus d'un siècle, soit mort sur le trône : Louis XVIII.
Ce caveau royal des Bourbons, il a été diminué de plus de moitié pour fîiire place au caveau impérial que Napoléon III avait fait construire. L'ancienne entrée avec les marches sur lesquelles se tenaient les hérauts d'armes aux obsèques des rois a été supprimée. Le cercueil de Louis XVIII n'avait pas été, lors de ses funérailles, placé sur les tréteaux de fer, oii il est posé aujourd'hui. On l'avait mis sur le seuil du caveau, et c'est là qu'il aurait dû être remplacé par celui de Charles X, pour être alors posé sur les tréteaux de fer ; car, d'après l'antique tra-
dition, quand un roi de France mourait, de même que son successeur occupait sa place sur le trône, de même lui, dans la mort, déplaçait son prédécesseur. Mais Louis XVIII a vainement attendu Charles X dans le caveau royal des Bourbons, et c'est à Goritz, dans la chapelle des franciscains, que repose le dernier frère de Louis XVI.
Ce n'est pas seulement Charles X qui a été frustré de ses droits sur son tombeau, c'est le duc et la duchesse d'Angoulême, c'est le comte de Chambord. C'est aussi Napoléon III. Le second empereur et le prince impérial, son fils, dorment leur sommeil en Angleterre, car les Bonaparte ont été exilés de Saint-Denis comme les Bourbons. Par un décret du 18 novembre 1858, l'homme qui releva l'Empire avait décidé que la dynastie impériale aurait sa sépulture dans l'antique nécropole des rois. Napoléon III n'a, pas plus que Napoléon I", réalisé ce projet funèbre. Il a fait achever sous son règne le caveau magnifique qu'il destinait à lui-même et à sa race. Mais le sic vos non cobis s'est accompli une fois de plus, et aucun cadavre impérial n'a pris place dans le caveau napoléonien, resté vide. L'ouverture, située dans l'église, vers le centre du transept, est fermée actuellement par d'énormes dalles encadrées dans des baguettes de cuivre ; et, comme il n'y a sur ces dalles aucune inscription, bien des gens qui les foulent aux pieds, en visitant l'église, ne se doutent même pas qu'ils ont au-dessous d'eux l'escalier de quatorze marches, par où l'on descendrait, si les dalles étaient soulevées, dans le caveau qui devait être le lieu de sépulture des empereurs. « 0 vanité ! ô néant ! ù mortels ignorants de leurs destinées ! » Ce n'est point assez que les dynasties en lutte se soient disputé des couronnes ; il faut encore que leurs convoitises et leurs rivalités aient eu pour objet des tombeaux. Ce n'est point assez que des souverains aient été exilés de leur patrie ; il faut aussi qu'ils aient été exilés de leur sépulture. Déceptions dans la vie, déceptions dans la mort, voilà le dernier mot de la colère divine et des leçons de la Providence !
Né à Versailles, le 9 octobre 1757, Charles X, roi de France et de Navarre, allait entrer dans sa soixante-huitième année, lors de son avènement au trône. Suivant le portrait que Lamartine en a tracé, « il avait conservé, sous les premiers frimas de l'Age, la verdeur, la stature, la souplesse et la beauté de sa jeunesse. » Sa santé était excellente, et, sans la couleur de ses cheveux presque tous blanchis, on ne lui aurait guère donné plus de cinquante ans. Aussi alerte que son prédécesseur était immobile, chasseur infatigable, hardi cavalier, montant h cheval avec la grâce d'un jeune homme, aimable causeur, affable souverain, ce survivant de lu cour de Versailles, ce familier du Petit-Trianon, cet ami de Marie-Antoinette, de la princesse de Lamballe, de la duchesse de Polignac, du duc de Lauzun, du prince de Ligne, gardait, malgré sa dévotion, un grand prestige mondain. Il perpétuait les traditions d'élégance de l'ancien régime. Avant beaucoup vécu dans la société des femmes, sa politesse pour elles était exquise. Cet ancien homme à bonnes fortunes ne conservait plus que les bons côtés de la galanterie.
Le comte d'Haussonville a écrit dans son livre intitulé Ma Jeunesse :
J'ai maintes fois aperçu Charles X à clieval, passant des troupes en revue ou suivant des chasses à courre ; je l'ai entendu, assis sur son trône, et environné de
tou'es les pompes d'un cortège officiel, prononcer les discours d'ouverture des deux sessions ; je l'ai plusieurs fois approché dans les petites fêtes intimes que Madame la duchesse de Berry donnait, le matin, au pavillon de Marsan, afin d'amuser les enfants de France, comme on disait alors, et pour leur faire lier connaissance avec la jeune génération de leur âge. Un jour que j'accompagnais mes parents visitant je ne sais quelle exposition d'objets d'art ou de fleurs dans une des salles basses du Louvre, je l'ai vu aborder ma mère, qu'il avait connue en Angleterre, avec une familiarité à la fois respectueuse et charmante. Il avait évidemment l'envie de plaire aux personnes auxquelles il adressait la parole, et il en avait le don. C'est un genre de succès qui ne lui faisait guère défaut, surtout auprès des femmes. Sa physionomie l'y aidait, autant que ses manières. Elle était ouverte et bienveillante, perpétuellement animée d'un sourire débonnaire et peut-être un peu banal, celui d'un homme ayant conscience d'être irrésistible à force de bonne grâce, et de pouvoir, à la faveur de quelques mots aimables, triompher de tous les obstacles.
Le.s adversaires les plus fougueux de Charles X eux-mêmes n'ont pas contesté la séduction qui se dégageait de toute sa personne, et dont la bienveillance était le principal secret. Dans son constant désir de charmer quiconque l'approchait, il y avait un je ne sais quoi qui ressemblait à la coquetterie féminine. Le comte de Puymaigre, qui, étant préfet de l'Oise, le vit souvent au château de Compiègne, a dit :
Si l'on était intimidé par le ton imposant de Louis XVIII, il n'en était pas de même avec Charles X ; le danger dont on avait plutôt à se préserver, c'était d'oublier, en se promenant avec lui dans sa cahmbre, que l'on causait avec le roi.
Quoiqu'on l'ait prétendu, le nouveau monarque ne rêvait point une chimère comme la reconstitution de l'ancien régime. Nous ne croyons pas qu'il ait eu un seul instant l'idée insensée de remettre les choses au point oîi elles étaient avant 1789. Son ministre favori, M. de Villèle, n'était pas un grand seigneur, et les hommes qui devaient jouer le principal rôle à la cérémonie du sacre étaient d'origine plébéienne. L'impartial historien de la Restauration, M. de Viel-Castel, l'a remarqué :
CHARLES X, Roi de France et de Navarre
Charles X, par cela seul que, depuis trois ans, il était activement mêlé aux affaires et qu'il en voyait mieux les difficultés, par cela seul qu'il n'était plus exaspéré par l'ardeur de la lutte et par l'impatience de la nullité politique où les événements l'avaient longtemps retenu, avait dépouillé une partie de son ancienne exagération... Dans la satisfaction très vive qu'il ressentait d'entrer enfin, à soixante-sept ans, dans la jouissance du pouvoir suprême dont les perspectives hantaient depuis longtemps son imagination, il était disposé à ne rien négliger pour capter la faveur publique et obtenir ainsi la possibilité de réaliser les rêves de toute sa vie. Sa bienveillance, sa courtoisie naturelle lui eussent inspiré une pareille tactique, alors même que la politique ne la lui aurait pas conseillée.
La dignité de la vie privée du roi ajoutait au respect qu'inspirait sa personne. Ses mœurs étaient absolument irréprochables. Veuf de Marie-Thérè.se de Savoie, depuis le 2 juin 1805, il ne s'était jamais remarié, et sa conduite n'avait plus été qu'un sujet d'édification. Le sacrifice qu'il fit à Dieu, en renonçant à l'amour des femmes, depuis qu'il perdit sa bien-aimée, la vicomtesse de Polastron, morte en 1803, était d'autant plus méritoire qu'à part même le prestige de sa naissancs et de son rang, il était resté séduisant plus longtemps que les hommes de son Age. Aucun des scandales qui avaient déshonoré la cour de presque tous .ses prédécesseurs ne se produisait à la sienne, et les personnes les plus malveillantes elles-mêmes ne pouvaient lui attribuer une favorite. Dans son intérieur, c'était un homme aussi respectable qu'attachant, un tendre père, un aïeul peut-être plus tendre encore, un oncle affectueux, un parent plein de bonté, un maître doux et indulgent pour ses serviteurs. Aucune des divisions qui existaient dans la famille de Louis XVIII ne reparaissait dans celle de son successeur ; une harmonie parfaite régnait à la cour des Tuileries.
Esprit plus .superficiel que profond, Charles X ne manquait cependant ni de tact, ni d'intelligence. Il avait le sincère désir de bien faire, et, en commettant des fautes politiques, il était toujours de bonne foi.
ne cessant jamais d'obéir aux inspirations de sa conscience. Lamartine, qui eut l'occasion de l'approcher, résume ainsi son caractère :
Homme de cœur et de premier mouvement, toutes ses qualités étaient des dons de la nature, presque aucunes n'étaient en lui les fruits acquis du travail et de la méditation. H avait l'esprit de la race française, superficiel, rapide, spontané et heureux en hasards de reparties, le sourire bienveillant et communicatif, le regard ouvert, la main tendue, l'attitude cordiale, un vif désir de plaire, une soif ardente de la popularité, une grande sûreté de commerce, une ci^nstance, rare sur le trône, dans l'amitié, une modestie vraie, une recherche inquiète des bons conseils, une conscience sévère pour lui-môme, indulgente pour les autres, une piété sans petitesse, un repentir noble des seules faiblesses de sa vie : de jeunes amours, un amour raisonné et senti de son peuple, un désir honnête et religieux de faire le bonheur de la France et de rendre son règne profitable à l'amélioration morale et à la grandeur nationale du pays que la Providence lui avait confié. Toutes ces royales dispositions de son âme étaient écrites sur sa physionomie. Noblesse, franchise, majesté, bonté, honnêteté, candeur, tout y révélait un homme né pour aimer et être aimé. La profondeur et la solidité manquaient seules à ce visage ; en le regardant, on se sentait attiré vers l'homme, on doutait du roi.
Cette dernière phrase, très juste si on l'applique à la fin du règne de Charles X, n'aurait pas été exacte au début. En 1824, on ne doutait ni de l'homme, ni du roi. Les Français étaient contents de Charles X, et Charles X était content de lui-même.
Le nouveau roi se disait que sa politique était la bonne, puisque, depuis son avènement, les haines semblaient toutes «apaisées. Au calme ab.solu dont jouissait la France, il comparait les agitations, les complots, les violences, les troubles, les fureurs dont elle avait été le théâtre sous le ministère Decazes. A partir du jour où la droite avait pris le pouvoir, et où Louis XVIII avait laissé son frère s'occuper des affaires publiques, la victoire de la royauté s'était manifestée complètement. Charles X pensait donc que les résultats lui donnaient raison, que la prévision, la sagesse, le sens politique, étaient de son côté. Inutile de
dire que toutes les personnes de son entourage l'entretenaient dans cette idée ; qu'il croyait, en toute conscience, être dans le vrai, obéir h la voix de l'honneur, et agir en roi et en chrétien. Une -politique autre que celle qu'il suivait lui eût paru être folle et lâche. A entendre ses courtisans, on eût dit que l'Age d'or était revenu en France, et les autorités qui le félicitaient prenaient le ton de l'idylle. Le comte de Chabrol, préfet de la Seine, lui disait, le 1" janvier 1825, à la grande réception des Tuileries :
A votre avènement, Sire, un prestige de grâce et de puissance a calmé, au fond des cœurs, jusqu'au dernier murmure de l'orage, et vous embellissez aujourd'hui la paix dont nous jouissons par un charme qui n'appartient qu'à vous.
On lisait le même jour, dans un article du Drapeau blanc, que le Moniteur reproduisait le lendemain :
Pourquoi une foule inaccoutumée se presse-t-elle autour du palais habité par un monarque el par des princes chéris ? Elle attend avec amour un regard, un sourire de Charles. Voilà les étrennes d'un peuple passionné pour la noble race de ses rois. Ce regard, qui exprime tant de bonté, ce sourire si rempli de grâce, on veut les retrouver partout et les avoir sans cesse sous les yeux. Des traits sévères et chéris sont reproduits sous toutes les formes ; chaque lieu public a son buste, chaque salon son tableau, chaque chaumière son image ; ce sont les dieux domestiques d'un culte pur et sans superstition, qui semblent apporter avec eux dans nos foyers la paix et le bonheur.
L'aurore du règne de Charles X fut comme celle du règne de Louis XVL Les deux frères ressemblèrent à ces voyageurs qui, trompés par l'éclat du soleil matinal et la limpide pureté du ciel, partent pleins de joie et de confiance, et, tout à coup, sont surpris par un orage. Le nouveau Jacques II s'était imaginé que sa royauté mettait un terme à ses épreuves. Elle n'était, au contraire, qu'une halte dans le chemin de ses malheurs et de ses exils. Il croyait la Révolution finie, et la Révolution ne faisait que commencer.
LE DAUPHIN ET LA DAUPHINE
A l'avènement de- Charles X, la famille royale proprement dite se composait de six personnes seulement : le roi, le duc et la duchesse d'Angoulême, la duchesse de Berry et ses deux enfants : le duc de Bordeaux et Mademoiselle. Conformément aux traditions de la monarchie, le duc d'Angoulême, en sa qualité de fils et d'héritier du roi, prit le titre de Dauphin, et sa femme celui de Dauphine. La duchesse de Berry qui, sous le règne de Louis XVIII, était qualifiée de Madame, duchesse de Berry, eut désormais le droit de s'appeler Madame tout court, privilège qui appartenait à la duchesse d'Angoulême, avant qu'elle fût dauphine. C'est pourquoi le Gymnase, théâtre que la duchesse de Berry avait pris sous sa protection spéciale, s'appela, depuis le nouveau règne, le Théâtre de Madame.
Né à Versailles le 5 août 1775, le duc d'Angoulême venait d'entrei' dans .sa cinquantième année. Fils tendre et respectueux, époux irréprochable, brave militaire, bon chrétien, il avait, à défaut de qualités brillantes, des qualités solides. Son air gauche, sa timidité, .sa myopie, ses allures, plus bourgeoises que princières, lui nuisaient. Il n'avait rien du charme et de la grâce de .son père. Mais, quand on le connaissait, on constatait en lui des mérites réels et d'incontestables vertus. C'était, pour Charles X, le plus fidèle des .sujets et le meilleur des fils. A la différence de tant d'héritiers présomptifs, qui contrecarrent publiquement ou
en secret les idées politiques de leur père, il n'était que le soutien humble et docile du trône. L'expédition d'Espagne lui avait fait honneur. Il s'y était montré courageux et zélé. L'armée l'estimait, et il s'occupait sérieusement des choses militaires. Homme de bon sens et de bonne foi, il s'était tenu en dehors de toutes les exagérations. Au moment des réactions de la Terreur blanche, il avait répudié les fureurs des ultras, et s'était signalé par une louable modération. Il avait une très grande piété, sans hypocrisie, sans bigoterie, sans fanatisme. Le comte de Puymaigre dit dans ses curieux Soucenirs :
Le duc d'Angoulême me parut toujours subordonné à la volonté du roi, et il me dit un jour très expressément que sa position excluait de sa part la manifestation de tout sentiment personnel, paice qu'il n'allait pas à l'héritier présomptif du trône de faire de l'opposition. Quoique très religieux, il ne partageait pas les idées exagérées de ce qu'on appelait alors la Congrégation, et je me souviens qu'un jour, m'interpellant brusquement : « Ètes-vous partisan des missions ? » Comme j'hésitais à répondie, il insista. « Non, Monseigneur, nullement; je pense qu'il suffit d'un bon curé dans une commune, et que des missionnaires, en échauffant les esprits d'une ferveur extraordinaire, portent souvent le trouble avec eux, et nuisent souvent même à la considération que doit avoir le prêtre résidant. »
Marié, depuis le 10 juin 1799, à la fille de Louis XVI et de Marie- Antoinette, le duc d'Angoulême n'avait jamais eu d'enfants; mais la stérilité de .sa femme l'afHigeait, sans que jamais il s'en plaignît. On ne lui connut ni favorites, ni maîtresses. La vie de ce descendant de Louis XIV et de Louis XV était la pureté même. Ni scandales, ni intrigues ne se produisaient autour de lui. Né irascible et opiniâtre, il avait modifié, par le raisonnement et surtout par la religion, cette tendance de son caractère. Assidu à ses devoirs, sans morgue et sans orgueil, considérant son rôle de prince comme une mission que la Providence lui avait donnée, et qu'il voulait remplir consciencieusement, il n'avait, en aucune manière, l'arrière-pensée de rétablir l'ancien régime.
Mgr le DAUPHIN
Imp. phol. ARON ïrim, i Paris.
LE DAUPHIN ET LA DAUPHINE
et témoignait peut-être plus de bienveillance aux lieutenants de Napoléon qu'aux officiers de l'armée de Condé, ses compagnons d'armes. En résumé, ce n'était pas un prince séduisant, mais c'était un prince respectable. Le comte de Puymaigre termine ainsi le portrait qu'il en trace :
On ne peut dire que la tournure, les gestes et la tenue du duc d'Angoulême fussent gracieux, surtout par le contraste qu'offraient les manières de son père. Sans doute, on ne peut exiger d'un prince plus que d'un autre homme qu'il soit favorisé de la nature, mais il serait toutefois à désirer qu'il eût un air de supériorité. Le goût prédominant de M. le dauphin était la chasse. Il lisait aussi beaucoup, et s'occupait du personnel de larmée. Se couchant de bonne heure, il était levé tous les jours à cinq heures du matin, et allumait lui-même son feu. Loin d'avoir à me plaindre de lui, j'ai toujours eu à me louer de ses bontés.
La Dauphine Marie-Thérèse- Charlotte de France, duchesse d'Angoulême, née à Versailles le 19 décembre 1778, avait quarante-cinq ans, au moment où son oncle et beau-père Charles X monta sur le trône. Elle était entourée de la vénération universelle. On la considérait avec raison comme une vraie sainte, et, dans tous les partis, on la déclarait sans peur et sans reproche.
La duchesse d'Angoulême, fuyant le bruit autant que d'autres princesses le recherchent, préférait à tous les salons son oratoire. Cependant sa dévotion n'avait rien de mesquin et d'étroit. Malgré les catastrophes légendaires qui avaient pesé sur elle, elle paraissait exactement à toutes les fêtes oii l'étiquette exigeait sa présence. Elle riait de bon cœur au théâtre, et sa conversation n'avait rien de monacal ou de morose. Elle ne parlait jamais de ses malheurs. Un jour elle s'apitoyait sur les souffrances d'une jeune fille qui avait des engelures. « Je sais ce que c'est, dit-elle, j'en ai eu. » Puis elle ajouta, sans autre commentaire: « Il est vrai que les hivers étaient alors bien durs. » Elle ne voulait pas dire qu'elle avait eu ses engelures dans sa captivité au Temple, à l'époque où on lui refusait du bois.
Et cependant, cette princesse, qui ne parlait jamais d'elle-même, ne cessait de penser aux martyrs qu'elle pleurait. Aux Tuileries elle occupait, entre le pavillon de l'Horloge et le pavillon de Flore, les appartements du rez-de-chaussée qui avaient été ceux de sa mère. Elle se tenait dans un petit salon tendu de velours blanc avec un semis de marguerites lilas. Cette tapisserie était l'ouvrage de l'infortunée reine et de Madame Elisabeth. Dans la même pièce se trouvait un escabeau sur lequel avait langui et soulïert Louis XVII, dans son horrible cachot. Il servait de prie-Dieu à l'orpheline du Temple. Il y avait dans cet escabeau un tiroir où elle avait enfermé les reliques qui lui restaient de ses parents : le gilet de soie noire et la cravate blanche que Louis XVI portait le jour de son supplice ; un bonnet de dentelles qui avait appartenu à Marie-Antoinette; le dernier ouvrage auquel la reine travaillait, dans sa prison de la Conciergerie, et que Robespierre lui fit enlever, .sous prétexte que la veuve du roi très chrétien pouvait se tuer à l'aide de l'aiguille ou du lacet : enfin quelques lambeaux du fichu que le vent souleva des épaules de Madame Elisabeth, au moment où l'angélique princesse était déjà sur l'échafaud. La Dauphine, qui ordinairement dînait avec le roi, dînait seule le 21 janvier et le 16 octobre. Elle s'enfermait dans la chambre où elle avait recueilli ses reliques, et y passait toute la journée et toute la soirée en prières.
La charité de la pieuse princesse était inépuisable. Presque tous .ses revenus se dépensaient en aumônes. Elle ne voulait pas que les personnes à qui elle faisait distribuer des secours signassent des reçus. « Le devoir de ceux qui donnent, disait-elle, est d'oublier ce qu'ils donnent et le nom de ceux à qui ils donnent; c'est à ceux qui reçoivent de se .souvenir. » Elle ne demandait jamais quelle était l'opinion politique de ceux qu'elle secourait. Pour exciter son intérêt, il suffisait d'être malheureux. Un jour, la sœur Rosalie, chargée par la princesse de payer une pension à un homme dont elle découvrit la mauvaise conduite, crut devoir
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avertir la bienfaitrice et suspendre le secours. « Ma sœur, répondit la Dauphine, continuez de payer la pension de cet homme. Il faut faire la charité aux bons pour qu'ils persévèrent, aux méchants pour qu'ils deviennent meilleurs. » Le dimanche, jour oii la princesse ne travaillait pas, elle passait la soirée à détacher les cachets en cire des enveloppes et des lettres. Cette cire, que l'on convertissait en bâtons, produisait annuellement un millier de francs qu'elle remettait à une famille pauvre. Elle donnait beaucoup, mais ne donnait qu'à des Français ou à des Françai- .ses. Quand on lui écrivait pour demander des secours en faveur d'étrangers, elle faisait répondre qu'elle regrettait de ne pouvoir accéder aux vœux qu'on lui exprimait, mais qu'elle croirait faire une injustice si elle donnait à des étrangers tarit qu'il y aurait un seul Finançais malheureux. Elle redoublait ses aumônes à chaque anniversaire de deuil.
L'existence de la Dauphine aux Tuileries se passait avec une extrême régularité. Très matinale, comme son mari, elle faisait seule sa première toilette, ayant appris, dans .sa captivité du Temple, à se servir elle-même. Elle déjeunait à six heures du matin et assistait journellement à la première messe de la chapelle du château, qui se disait à sept heures. Il y en avait une seconde à neuf heures pour le Dauphin et une troisième h onze heures pour le roi. Elle donnait ses audiences de huit heures à onze heures du matin. Elle se couchait à dix heures du soir, et ne prolongeait la soirée jusqu'à onze heures, que lorsqu'elle allait chez la duches.se de Berry, pour qui elle avait une grande affection, et dont elle voyait les enfants deux ou trois fois par jour. Compagne dévouée de Charles X, elle le suivait toujours dans les divers châteaux royaux. Le comte de Puymaigre a écrit dans ses Souvenirs:
La Dauphine m'ayant liabitué par ses bontés à lui parler librement, j'usais de celte faculté sans gène, sans embarras, mais aussi en gardant toujours cette mesure qui maintient dans de justes limites l'homme de bonne compagnie, également soigneux de ne pas se mettre ridiculement à l'aise et de ne pas être tellement inti-
midé par une exagération do respect qu'il en devienne insipide. J'ai toujours pensé qu'une princesse, pas plus qu'une autre femme, n'aimait à s'ennuyer. Je parlais beaucoup en voilure, je cherchais à amuser la princesse en lui racontant quelques anecdotes, et je ne craignais pas de l'entretenir de choses sérieuses, sur lesquelles elle s'exprimait toujours avec une véritable sagacité. Quand on lui a reproché de manquer de tact dans les nombreuses réceptions dont elle devait subir la monotonie, c'était souvent la faute de ceux qui l'accompagnaient et qui n'avaient pas la précaution de lui donner sur les personnes des renseignements convenables. Combien de fois je l'ai engagée à parler à tel homme dévoué, qui regardait comme une insigne faveur un mot de la princesse, à céder à des demandes peut-être intempestives pour visiter tel établissement, à recevoir les humbles demandes d'un maire, d'un curé, d'un conseil municipal! Je ne veux pas nier toutefois une sorte de brusquerie qui tenait beaucoup à un organe trop élevé, et des moments d'humeur, passagers sans doute, mais ne laissant pas moins une impression pénible à ceux qui avaient eu à s'en ressentir. M"" la Dauphine ne s'abusait pas sur l'état de la France ; elle n'était pas dupe des obséquiosités de certains hommes de la cour, et le mérite était certain d'obtenir ses suffrages, qu'il se fût révélé sous l'ancien ou sous le nouveau régime; mais elle n'avait pas l'influence qu'on lui supposait, et je ne crois pas même qu'elle cherchât à l'acquérir.
Un jour, la princesse parlait au préfet de l'Oise des grands seigneurs qui avaient des possessions dans le département.
« Ont-ils quelque influence sur la population? lui demanda-t-elle.
— Non, Madame, et c'est bien leur faute. M. de La Rochefoucauld est le seul qui soit populaire : mais son influence est contre vous. Quant aux autres, avides des bienfaits de la cour, ils viennent dans leurs terres pour y faire des économies, pour régler leurs comptes avec leurs intendants, et le peuple, qui ne reçoit d'eux aucune marque d'intérêt, n'est tenu à rien à leur égard.
— Vous avez parfaitement raison, répondit la Dauphine, et ce n'est pas ainsi qu'est l'aristocratie anglaise. »
« Elle voyait avec peine, ajoute M. de Puymaigre, les mariages d'argent que faisaient certains hommes de la cour, mais ce n'était point
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quand ils s'alliaient à une famille plél)éienne honorable ; son indignation se manifestait justement contre ceux qui prenaient des femmes dans des familles où une source impure avait apporté les richesses que l'on convoitait. »
Les catastrophes extraordinaires dont le poids s'était appesanti sur la fille de Louis XVI et de Marie-Antoinette lui avaient donné une grande expérience, et les palinodies des courtisans ne pouvaient pas la surprendre. Les Cent-Jours lui avaient peut-être fait faire plus de réflexions encore que sa captivité du Temple et ses premiers exils. Elle ne pouvait oublier comment, en 1815, elle avait été abandonnée par les officiers qui lui faisaient la veille tant de protestations et de serments. Au milieu même de la prospérité présente, elle avait comme l'instinct de l'adversité future. Quelque chose lui disait qu'elle n'en avait pas fini avec la douleur, et que la coupe d'amertume n'était pas encore vidée jusqu'à la lie. Tandis que tout le monde, autour d'elle, envisageait l'avenir avec confiance et avec sérénité, elle pensait à l'extrême mobilité du caractère français, et se défiait encore de l'inconstante fortune. Le lendemain de la naissance du duc de Bordeaux, une personne de sa maison lui avait dit:
« Votre Altesse Rovale était bien heureuse hier.
— Oui, bien heureuse hier, avait répondu la fille de Louis XVI; mais aujourd'hui je réfléchis à la destinée de cet enfant. »
A qui se serait laissé tromper par les illusions du prestige qui environnait le trône, lors de l'avènement de Charles X, il eût suffi de jeter les yeux sur la figure austère de l'orpheline du Temple pour être ramené à la tragique réalité des choses. Le roi avait pour sa nièce et belle-fille une affection mélangée de compassion et de respect. La pieuse et vénérable princesse donnait à la cour un caractère de gravité et de sainteté.
La duchesse d'Angoulême et la duchesse de Berry vivaient dans la meilleure intelligence, et se témoignaient mutuellement une sympathie très vive. Il y avait cependant fort peu d'analogie entre leurs caractères, et l'on peut même dire que les deux princesses formaient un contraste complet, car l'une représentait les côtés graves, et l'autre les côtés riants de la cour.
Née le 7 novembre 1798 et veuve depuis le 14 février 1820, Madame (c'est ainsi qu'on appelait la duchesse de Berry, depuis que la duchesse d'Angoulême était dauphine) n'avait que vingt-cinq ans au moment où son beau-pèi'c Charles X monta sur le trône. Elle n'était certainement pas jolie ; mais il y avnit en elle quelque chose de séduisant et d'entraînant. Sa vivacité d'allures, sa conversation prime-sautière, son entrain, son animation, sa jeunesse lui donnaient du charme. Elevée à la cour de son aïeul, le roi de Naples Ferdinand, qui poussait la bonhomie et la familiarité jusqu'à l'exagération, et vivait dans la société des paysans et des lazzaroni, elle avait horreur de tout ce qui était prétentieux et guindé. Sa physionomie juvénile avait je ne sais quoi d'espiègle et de mutin. Les propos un jjcu lestes ne lui déplaisaient pas. Cette idole de l'aristocratie était simple et joviale, mêlant dans la conversation le sel gaulois à la gaieté napolitaine. A la différence de tant de princesses qui s'ennuient, et qui ennuient leur entourage, elle s'amusait, et amusait les autres.
Entrée dans une famille célèbre par des catastrophes légendaires, elle n'avait rien perdu de l'enjouement qui était au fond de sa nature. Les Tuileries, théâtre de tant de drames terrililes, ne lui inspiraient pas, comme à la duchesse d'Angoulême, des réflexions sinistres. Quand elle entendait la messe dans la chapelle du château, elle ne se disait pas que c'était à ce même emplacement qu'avaient retenti les fureurs de la Convention, Les grands appartements, la cour du Carrousel, le jardin, ne pouvaient lui rappeler les scènes horribles du 20 juin et du 10 août. Quand elle entrait dans le pavillon de Flore, elle ne songeait pas que le comité du Salut public y avait siégé. Les Tuileries n'étaient à ses yeux qu'un lieu de puissance et de plaisir, un agréable et beau séjour qui lui avait porté bonheur, puisque c'était là qu'elle avait mis au monde son fils, l'Enfant de l'Europe, « l'Enfant du Miracle ».
La duchesse de Berry pensait qu'un palais ne doit ressembler ni à une caserne, ni à un couvent, ni à une prison, et que, même pour une princesse, il n'y a pas de bonheur sans liberté. Elle aimait à sortir sans escorte, à se promener à pied, à visiter les magasins, h suivre les petits théâtres, à faire des parties de campagne. C'était comme un oiseau dont la cage est dorée, mais qui en sort souvent, et qui n'y rentre avec plaisir que parce qu'il en est sorti. Elle n'était ni fatiguée, ni blasée ; tout l'intéressait, tout l'égayait ; elle ne voyait que le bon côté des choses. En elle, tout était jeune, l'esprit et le caractère, l'imagination et le cœur. Aussi ne connaissait-elle ni ces vagues inquiétudes, ni ces mélancolies sans cause, ni ces tristesses irréfléchies dont souffrent tant de souveraines et tant de princesses assises sur les marches d'un trône.
Gracieuse et simple dans ses manières, modeste dans son attitude, plus portée au rire et au sourire qu'aux sanglots et aux larmes, satisfaite de son sort, malgré son veuvage, elle se sentait heureuse d'être prince.çse, heureuse d'être mère, heureuse de vivre en France. Flattée des hommages qu'on lui adressait de toutes parts, mais sans en concevoir
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MADAME, Duchesse de Berry
de fierté hautaine, elle protégeait les lettres et les arts sans pédanterie, rajeunissait la cour, embellissait la ville, jetait de l'admiration partout où on l'entrevoyait, et apparaissait à la population comme une séduisante magicienne. Quand elle recevait, on se trouvait non devant une princesse solennelle et froidement majestueuse, mais devant une maîtresse de maison accomplie, tout occupée à rendre son salon agréable à ses invités. Elle n'avait rien d'intimidant, et, par son gracieux abord, par son extrême affabilité, elle savait mettre ses interlocuteurs à leur aise tout en gardant très bien son rang. Elle n'était pas seulement polie, elle était avenante, cherchant toujours à dire quelque chose de flatteur ou de bienveillant aux personnes qui avaient l'honneur de l'approcher. Se rendaitelle dans un atelier, elle félicitait l'artiste avec effusion ; dans un magasin, elle faisait une foule d'emplettes et parlait aux marchands avec une bonne grâce qui les charmait peut-être plus encore que son extrême libéralité. Allait-elle au théâtre, elle s'y amusait comme un enfant. Les petites fêtes intimes qu'elle donnait revêtaient toujours un caractère particulier de distinction et de gaieté.
La Dauphine avait à la cour un rang plus élevé que Madame, puisqu'elle était mariée à l'héritier du trône. Mais, comme elle s'intéressait beaucoup moins aux choses mondaines, elle ne brillait pas d'un si vif éclat. La reine de l'élégance était donc la duchesse de Berry. C'est elle (jui, en fait de parures, de toilettes, de mobilier, donnait la mode. Un brevet de fournisseur de Madame était le rêve de tous les marchands. On annonçait parfois au Moniteur les acquisitions qu'elle faisait pour le jour de l'an dans les principaux magasins. Sous la Restauration, il n'y avait pour ainsi dire pas de chroniques dans les journaux. Un simple fait divei's suffisait pour relater les fêtes les plus éblouissantes. Si les mœurs du journalisme avaient été sous le règne de Charles X ce qu'elles sont aujourd'hui, la duchesse de Berry aurait alimenté tous les carnets mondains, et l'objectif des reporters, pour nous servir d'une expression
américaine, eût été le pavillon de Marsan, le petit château, comme on disait alors. C'était là, en etïet, que rayonnaient dans toute leur splendeur les étoiles de la noblesse française et de la noblesse étrangère, les femmes qui avaient toutes les aristocraties, celles de la naissance, de la fortune, de l'esprit et de la beauté. Ce petit cénacle de luxe et d'élégance excitait moins de critiques et de jalousies que ne l'avait fait, dans les dernières années de l'ancien régime, la société intime de Marie-Antoinette. C'est que, du temps de la reine, la fréquentation du Petit-Trianon était le chemin des honneurs, tandis que, sous le règne de Charles X, les familiers du pavillon de Marsan ne se faisaient pas des plaisirs mondains le marchepied de leur fortune.
La duchesse de Berry ne se mêlait aucunement de politique. Sans doute, ses sympathies comme celles de la Dauphine étaient toutes pour la droite, mais elle n'exerçait nidle influence sur la nomination des ministres et des fonctionnaires. Charles X ne la consultait jamais sur les affaires publiques, l'idée ne serait pas venue au royal vieillard de. demander des avis à une femme si jeune et si inexpérimentée.
Il faut aussi rendre à la princesse cette justice que, tout en étant, plutôt portée vers les hommes de la droite, elle n'avait ni dans ses idées, ni dans son attitude, l'exagération des ultras, et que, répudiant la morgue et les préjugés du passé, elle ne songeait, en aucune manière, à une résurrection de l'ancien régime. Elle plaisait beaucoup à l'armée, car on la savait bonne amazone et courageuse ])rincesse. Quand elle parlait aux officiers, elle leur disait des choses qui leur allaient droit au cœur. Elle ne faisait aucune différence dans ses politesses entre les hommes de la vieille noblesse et les parvenus de la victoire. Les anciens serviteurs de Napoléon lui savaient très bon gi-é de ses pi'évenances pour eux et peutêtre auraient-ils toujours respecté le drapeau blanc, si le drapeau de Henri IV avait toujours été tenu par la gracieuse main de sa digne descendante. Elle était, en résumé, ce qu'on appellerait aujourd'hui une
princesse très moderne ; son rôle aurait pu foi-t bien se concilier avec les idées et les aspirations de la France nouvelle.
La duchesse de Berry menait une vie très active. Lorsqu'elle était arrivée en F'rance, elle avait l'iinbitude de se lever lard. Mais son mari, qui trouvait que les journées sont moins longues pour les princes que pour les autres honmies, s'en montra contrarié ; et, à partir de cette époque, la princesse ne voulut plus rester au lit que feix heures, l'hiver comme l'été. Dès qu'elle était prête, elle faisait appeler ses enfants, qui recevaient pendant une demi-heure ses instructions. En les quittant, elle allait entendi'e la messe, puis elle déjeunait. Venaient ensuite les promenades qui avaient presque toujours un but utile. C'était tantôt un hôpital où Madame portait des secours, tantôt un atelier d'artiste, ou un magasin, ou un établissement industriel qu'elle voulait encourager par ses achats et sa présence. En rentrant, elle s'occupait, avec le soin le plus con.sciencieux, le plus tendre, de l'éducation des deux jeunes filles que son mari mourant lui avait léguées, et qui, depuis, sont devenues, l'une la baronne de Charette, et l'autre la princesse de Lucinge. Le reste de la matinée était consacré aux audiences, qui duraient parfois jusqu'au dîner. Comme quelqu'un lui disait un jour qu'elle devait en être fatiguée :
« Pas du tout, répondit-elle ; pendant tout ce temps, on me dit la vérité, et, en ma qualité de princesse, j'éprouve autant de plaisir à l'entendre que les gens du monde à lire des romans. »
Madame était très chai-itable. Elle consacrait aux indigents un budget ordinaire et un budget extraordinaire. Le dixième de son revenu était toujours destiné à secourir les malheureux, et versé par douxième, au commencement de chaque mois, dans la caisse de son premier "aumônier. Cette dîme de l'indigence était distribuée avec autant de méthode que de .sagacité. Un valet de cliambre remettait tous les soirs à la princesse les pétitions et demandes de secours de la journée. Madame les classait de sa main par ordre alphabétique, et les enregistrait en les numérotant.
Quelle que fût l'heure où elle rentrait, elle n'ajournait jamais cette occupation au lendemain. Le .secrétaire particulier faisait ensuite le dépouillement de ces pétitions, puis en présentait une analyse à la princesse, qui écrivait en marge ce qu'elle voulait donner. C'était là le budget ordinaire des pauvres, le dixième du revenu de Madame. Mais elle avait, en outre, un budget extraordinaire de la charité, pour des infoi'tunes d'autant plus respectables qu'elles se cachaient dans l'ombre et attendaient le bienfait, au lieu de le solliciter. Il arriva plusieurs fois à la princesse de contracter des emprunts, afin de pouvoir donner davantage. La totalité de ses revenus annuels s'élevait à dix-sept cent trente mille francs : quinze cent mille francs de dotation, cent mille francs de rentes de Naples, provenant de sa dot, et cent ti-ente mille francs que rapportait son domaine de Rosny. Madame dépensait tout en aumônes, ou en achats destinés à encouragei* les arts et le commerce.
La duchesse d'Angoulême et la duchesse de Berry avaient toutes deux, dans les environs de Paris, une maison de plaisance qui était, pour ainsi dire, leur Petit-Trianon, et où elles pouvaient mener une vie plus simple et moins asservie aux lois de l'étiquette que dans les châteaux royaux. C'étaient, pour la Dauphine, Villeneuve -l'Etang, et pour Madame, Rosny. Le premier de ces deux châteaux avait été acheté en 1821, par la duchesse d'Angoulême au maréchal Soult. Quand elle sortait de Paris en voiture, c'était presque toujours le but de ses promenades. Lorsqu'elle résidait à Saint-Cloud, il lui arrivait souvent de partir à pied, de grand matin, sans personne pour l'accompagner, de suivre à travers le parc un sentiei* qu'on nommait le chemin de la Dauphine, et de gagner une petite porte du château de Villeneuve-l'Étang, dont elle avait la clef sur elle.
Quant à Rosny, c'est un château situé dans le déportement de Seine-et-Oise, à sept kilomètres de Mantes, où naquit, en 1560, Sully, le célèbre ministre de Henri IV, et qui avait été acheté par le duc de
Berry, en 1818. C'était le séjour de prédilection de Madame. Elle y allait très souvent et y passait une grande partie de Tété. Elle y vivait de la vie d'une simple particulière, recevant elle-même toutes les personnes qui se présentaient pour offrir un hommage, ou demander un secours. Le village de Rosny prospérait par les libéralités du château. On lit dans un article de la Quoiidlenno, reproduit par le Moniteur :
Depuis que S. A. R. la duchesse de Berry est devenue propriétaire de la terre de Rosny, elle n'est occupée qu"à faire le bonheur de ce pays. Chaque voyage qu'elle y fait est marqué par un trait do bonté. Outre l'hospice Saint-Charles, monument de sa bienfaisance et de sa piélé, qui est ouvert à tous les malades de la contrée, elle envoie journellement des secours à domicile. Les maisons qui s'élèvent dans le village remplacent de chélives chaumières, et lui donnent un aspect plus riant et plus agréable. Les enfants de l'un et de l'autre sexe, objet tout particulier de sa tendre sollicitude, y sont instruits à ses frais. Dans tous ses voyages, Madame les honore de sa visite et les encourage par les récompenses qu'elle daigne leur distribuer elle-même.
Dans ses Souvenirs intimes, le comte de Mesnard, pi^emier écuyer de la duchesse de Berrv, a écrit :
Le roi Charles X ne reconnaît pas à beaucoup près à sa belle-fille autant de solidité qu'elle ea a. Il la croit légère et ne la regarde que comme un grand enfant ; il l'aim'e cependant beaucoup ; sa gaieté lui plaît infiniment, car lui-même est d'un caractère fort gai. Vous aurez entendu raconter qu'un jour. Madame est allée en omnibus ; cela n'est pas exact. Mais il est vrai qu'un jour Son Altesse Royale dit au roi :
« Mon père, si vous voulez parier dix mille francs, j'irai demain en omnibus.
— Je m'en garderais bien, ma chère, répondit Sa Majesté, vous êtes assez folle pour cela. »
M. de Mesnard ajoute cette réflexion : « Ce que le roi appelle de la folie n'en est que l'apparence. Il y a, chez Madame, un grand fond de raison, de justice et d'humanité. Indépendamment de tous les actes
de bienfaisance qui se font chaque jour ici, Madame emploie des sommes encore plus considérables à l'entretien de jeunes demoiselles pauvres dans les couvents de Luçon, de Mantes et de plusieurs autres établissements. Il' y a dans les collèges un grand nombre do jeunes gens appartenant à des familles peu fortunées, dont elle paye la pension. Le seul hospice de Rosny coûte à Madame de vingt à vingt-cinq mille francs par an. L'inépuisable bonté de cette auguste princesse se répand sur tout le monde. Il n'est pas de genre de secours que Son Altesse Royale ne se complaise à accorder : des souscriptions sans intérêt pour elle, des concerts qu'elle ne veut pas entendre, des représentations à bénéfice qu'elle ne veut pas aller voir, tout cela re(-oit sa souscription, et tout cela prend plus d'argent qu'il n'en faudrait dépenser avec le revenu de la princesse. Parfois il arrive que la caisse do Madame s'épuise, et, comme sa bienfaisance ne s'épuise jamais, il en résulte des embarras. »
A ce propos, le comte do Mesnard raconte une touchante anecdote. En hiver, par un froid excessif, la duchesse de Beiry devait donner le soir une fête au pavillon de Marsan. Dans la journée, elle avait présidé elle-même aux ])réparatifs. Les choses étaient arrangées ù merveille, quand tout à coup sa figure s'assombrit. On lui demanda respectueusement ce qui pouvait la mécontenter. « Quel temps glacial ! s'écria-t-elle ; des pauvres mourront peut-être de faim et de froid cette nuit, pendant que nous nous divertirons. Cela me gâte tout mon bonheur. » Puis elle ajouta vivement : « Allez me chercher le marquis de Sassenay. » (C'était son trésorier.)
Le marquis arriva sur-lo-champ.
« Monsieur, lui dit la bonne princesse, il faut à l'instant même écrire aux douze maires de Paris et mettre dans chaque lettre un billet de mille francs pour être employés en bois et distribués, ce soir même, aux plus pauvres familles de chaque arrondissement. C'est bien peu, mais enfin cela peut sauver quelques malheureux. »
MADAME o7
Le trésorier répondit : « Madame, je serais bien empressé d'exécuter les ordres de Son Altesse Royale, si cela était possible, mais elle n'a rien, ou presque rien dans sa caisse. »
Un sentiment d'humeur se peignit fortement sur la figure de Madame, qui allait l'exprimer, lorsque M. de Mesnard s'empressa de lui dire que la caisse du premier écuyer était mieux garnie que celle du trésorier, et remit à ce dernier les douze mille francs qui, le soir même, furent distribués aux pauvres, suivant les intentions de la princesse.
La duchesse de Berry avait le double don de plaire et de se faire aimer. Toutes les personnes de sa maison, tous ses serviteurs, depuis les grands seigneurs et les grandes dames, jusqu'aux domestiques et aux femmes de chambre, lui étaient profondément dévoués. Pauvres ou riches, elle avait pour tous des attentions. Ecoutons encore le comte de Mesnard :
« Madame ne cesse de faire des présents à tous ceux qui l'approchent. Aux étrennes, ses appartements sont un véritable bazar, un extrait de tous les magasins de Paris ; son approvisionnement, fait dans tous les quartiers, est universel ; depuis les bonbons, jusqu'aux choses les plus précieuses, tout s'y trouve. Madame a pensé à chacun en particulier : les gens de son service ne sont pas plus oubliés que les dames et les officiers de sa maison ; père, mère, enfants, tout le monde est compris dans la distribution. La famille royale passe la première naturellement ; les nombreux parents du Palais-Royal, qu'elle aime beaucoup, viennent ensuite ; sa famille de Naples, qui est elle aussi fort nombreuse, vient après, et puis nous tous, maîtres et gens, nous avons notre tour. »
Personne, à notre avis, n'a fait de la duchesse de Berry un portrait plus exact que le comte Armand de Pontmartin, si au courant des choses de la Restauration. Dans ses Souvenirs d'un vieuw critique, toujours vrais et toujours vivants, comme il nous représente bien « cette Heur d'Ischia ou de Castellamare, transplantée sur les bords de la Seine,
SOUS le ciel grisâtre de Paris, dans ce château des Tuileries que les révolutions ont peuplé de fantômes, avant d'en faire un spectre. » Comme c'est bien là « cette bonne duchesse, si Française et si Napolitaine tout ensemble, mi-partie de Vésuve et de Gymnase, que rien ne doit nous empêcher d'honorer et d'aimer ! » La rhétorique chevaleresque et sentimentale du temps, les élégies des poètes, la noble prose de Chateaubriand, les articles larmoyants des journaux royalistes l'avaient condamnée à être perpétuellement solennelle et sublime. Elle se contentera d'être aimable. On avait voulu enfermer sa jeunesse entre un tombeau et un berceau. Mais, comme le remarque si finement M. de Pontmartin, « au bout de deux ou trois ans, la vraie nature reparaît à travers les draperies factices. Les amusements recommencent, les distractions surabondent. La princesse n'est plus une héroïne, c'est une fée... La plage de Dieppe chante ses louanges mieux, mille fois mieux que le chœur des courtisans. Elle aime le plaisir, mais elle veut que chacun de ses plaisirs soit une grâce ou un bienfait. Elle crée une mine d'or sous le sable des côtes normandes ; elle apaise les rancunes politiques, et panse les blessures des grognards de la Grande Armée. Elle popularise le nom de Bourbon, exposé à tant d'ingi-atitudes. Le petit château, ainsi qu'on appelle son délicieux état-major, renouvelle les mœurs élégantes, les galanteries exquises de la cour d'Anne d'Autriche, et offre aux romanciers des modèles dont Balzac abusera plus tard. Je vois là notre aimable duchesse dans son véritable élément, et non pas sur l'espèce de Sinaï où l'ont hissée les écrivains à panaches blancs, prodigues de pastiches de Bossuet, — entre Jeanne d'Arc et Jeanne Hachette, entre Valentine de Milan et la veuve du Malabar. »
En résumé, la duchesse de Berry fut, à la cour de Charles X, ce que la duchesse de Boui^gogne avait été à celle de Louis XIV. Sa belle jeunesse éclaira tout. Rendons-lui cette justice que, malgré un caractère en apparence frivole, elle poussait jusqu'à une sorte de fanatisme l'amour
de la France et la passion des gloires françaises. Il y avait quelque chose que la gracieuse veuve prenait très au sérieux : c'étaient les droits de son fils. Elle eût risqué mille morts pour défendre la cause de cet enfant, qui, dans sa conviction de mère, était la cause de la patrie. Il y avait dès lors, dans le regard et l'attitude de cette frêle jeune femme, quelque chose de ferme et de décidé. Pour un observateur sagace, l'amazone perçait déjà sous la mondaine. Elle ressemblait aux officiers qui brillent également dans un bal et sur un champ de bataille. Tout en lui reconnaissant plus d'une imperfection, l'on ne peut lui contester ni le courage, ni l'esprit, ni le cœur. Par ses qualités, comme par ses défauts, c'était bien la descendante de Henri IV. Mais elle était plus franche et plus reconnaissante que le Béarnais. Sans doute elle n'avait ni le génie, ni la prodigieuse habileté, ni le sens politique si fin et si profond de ce grand homme ; mais sa nature était meilleure, sa générosité plus grande, son caractère plus sympathique.