LA DERNIÈRE SESSION
La séance royale de l'ouverture des Chambres devait avoir lieu le 2- mars. La veille de cette solennité, Charles X se rendit des Tuileries à Notre-Dame pour y assister à la messe du Saint-Esprit. Deux escadrons de chasseurs, deux escadrons de gardes du corps avec leur musique, les hérauts d'armes, les pages précédaient sa voiture, oii il avait à sa gauche la Dauphine, et sur le devant le Dauphin et la duchesse de Berry. Le maréchal Oudinot, duc de Reggio, et le duc de Mouchy étaient à cheval, l'un à droite, l'autre à gauche de la voiture du souverain. Un escadron de grenadiers et de gendarmerie fermaient la marche. Beaucoup de députés s'abstinrent d'assister à la messe. Les bancs de la gauche étaient vides, ceux du centre peu remplis, la droite seule était presque au complet. A en croire les journaux dévoués au ministère, Charles X, en allant du château à la cathédrale, et en revenant de la cathédrale au château, excita l'enthousiasme de la population. Au fond, llaccueil avait été beaucoup plus froid qu'à l'ordinaire.
Le Constitutionnel publiait cet article : « La messe du Saint-Esprit a été célébrée aujourd'hui suivant l'usage. La religion a été appelée à consacrer, par l'éclat de ses cérémonies, l'ouverture de la session législative la plus importante jusqu'ici de nos fastes parlementaires, car elle va décider de la nature même du gouvernement. Aussi une inquiétude visible se peignait sur la physionomie des spectateurs témoins de la
pompe du jour... Demain, un ministère odieux à l'immense majorité ■des Français va se trouver en présence de cette majorité parlementaire ■que ses organes insultent si lâchement depuis six mois. C'est demain ■que va se découvrir le mensonge qui l'a enfanté dans un jour de malheur. La faction avait dit : Il n'y a qu'un ministère royaliste — ce qui signifie, dans son langage, un ministère contre-révolutionnaire — qui puisse être en majorité dans les deux Chambres. Les chefs de la faction parlaient avec tant d'assurance, ils paraissaient si convaincus qu'ils ont porté la conviction dans les conseils de la couronne. Ainsi vint au monde le ministère Polignac, désastreux produit de craintes chimériques et de ténébreuses impostures. Eh bien ! ils avaient menti. »
L'ouverture de la session qui devait être la dernière du règne, eut lieu le 2 mars, au Louvre, dans la salle des Etats. A une heure, une salve d'artillerie, tirée par le canon des Invalides, annonça que Charles X sortait des Tuileries. Accompagné des princes de sa famille, il traversa la grande galerie du Louvre, le salon carré, la galerie d'Apollon, et s'arrêta quelques instants dans la salle qui précède celle des Gardes de Henri IV, pour recevoir les hommages des doux grandes députations de douze membres pour la Chambre des pairs, et de vingtcinq membres pour la Cliambre des députés. Ces deux députations furent conduites auprès du roi par le marquis de Dreux-Brézé, grand maître des cérémonies. La Dauphine, la duchesse de Berry, la duchesse d'Orléans s'étaient déjà rendues dans leur tribune, oh furent amenés le duc de Bordeaux, en uniforme de cuirassier, et sa sœur, Mademoiselle, l'un par son gouverneur, le général baron de Damas, l'autre par sa gouvernante, la duchesse de Gontaut. « L'intelligence précoce de ces enfants augustes, disait le Joariinl des Débats, l'intérêt qu'ils paraissent prendre chaque année à cette imposante cérémonie, ne sont pas ce qui présente le moins d'attrait aux nombreux spectateurs. » Le
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chancelier de France, marquis de Pastoret, se plaça en avant de son siège à bras. Le prince de Tallejrand, grand chambellan, avait son siège particulier, garni de velours ponceau à franges d'or. Les ministresétaient sur des banquettes de chaque côté du trône. A ces mots prononcés avec force : « Le roi ! » un mouvement se fit dans l'assemblée ; tout le monde se leva spontanément, et l'on vit entrer Charles X, en uniforme d'ofïicier général, suivi des princes de sa famille. Il fut salué par d'unanimes acclamations. On eût dit un retour de son ancienne popularité. Il prit place sur son trône, ayant à sa droite le Dauphin et le duc de Chartres, à sa gauche le duc d'Orléans et le duc de Nemours. Les princes étaient en habit de pair de France, et décorés du grand collier de l'ordre du Saint-Esprit.
Le visage du vieux roi était bienveillant et doux comme toujours, mais avec un air de gravité solennelle et de résolution attristée. Il se fit un profond silence, et le souverain lut son discours. Il annonçait que la paix de rEuroj)e était consolidée et que la Grèce indépendante allait renaître de ses ruines. « Au milieu des graves événements dont l'Europe était occupée, ajoutait Charles X, j'ai dû suspendre l'effet de mon ressentiment contre une puissance barbaresque ; mais je ne puis laisser plus longtemps impunie l'insulte faite à mon pavillon. La réparation éclatante que je veux obtenir, en satisfaisant à l'honneur de la France, tournera, avec l'aide du Tout-Puissant, au profit de la chrétienté. » Il annonçait ensuite que le budget se soldait par un excédent des recettes sur les dépenses, et il terminait ainsi son discours : « Messieurs, mon premier besoin est de voir la France, heureuse et respectée, déveloi)per toutes les richesses de son sol et de son industrie, et jouir en paix des institutions dont j'ai la ferme résolution de consolider le bienfait. La Charte a placé les libertés publiques sous la .sauvegarde des droits de ma couronne. Ces droits sont sacrés, mon devoir envers mon peuple est de les transmettre intacts à mes successeurs.
» Pairs de France, députés des départements, je ne doute pas de votre concours pour opérer le bien que je veux faire. Vous repousserez les perfides insinuations que la malveillance cherclie à propager. Si de coupables manœuvres suscitaient à mon gouvernement des obstacles que je ne veux pas prévoir, je trouverais la force de les surmonter dans ma résolution de maintenir la paix publicjue, dans la juste confiance des Français et l'amour qu'ils ont toujours montré pour leurs rois. »
L'Assemblée fut vivement impressionnée par ce langage. La droite et les centres éclatèrent en acclamations. Il y eut même quelques membres de la gauche qui applaudirent ce chant du cygne de la royauté légitime. M. Guizot, qui venait d'être élu pour la première fois député, et qui assistait à cette séance royale, en a dit : « L'attitude du roi était, comme à son ordinaire, noble et bienveillante, mais mêlée d'agitation contenue et d'embarras. Il lut son discours avec quelque précipitation, quoique avec douceur, comme pressé d'en finir, et, quand il en vint à la phrase qui, sous une forme modérée, contenait une menace royale, il l'accentua avec plus d'affectation que d'énergie. En y portant la main, il laissa tomber son chapeau, que le duc d'Orléans releva et lui rendit, en ployant le genou. »
Le discours du trône une fois achevé, le cliancelier, après avoir pris les ordres de Charles X, annonça que le roi permettait au duc de Nemours, prince du sang, pair de France par droit de naissance, de prêter en sa présence le serment prescrit à tous les pairs du royaume. Le chancelier donna lecture de la formule du serment ainsi conçue : « Je jure d'être fidèle au roi, d'obéir à la Charte constitutionnelle et aux lois du royaume, et de me conduire en tout comme il appartient à un bon et loyal prince du sang, pair de France. » On remarqua avec quel accent énergique le jeune prince, alors Agé de quinze ans et beau comme le jour, répondit: — Je le jure!
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A peine Charles X avait-il quitté l'Assemblée, qu'il s'établit à droite et à gauche des colloques animés au sujet de son discours. Les uns le portaient aux nues, les autres y voyaient une déclaration de guerre. L'agitation ne se produisait ni dans les masses, ni dans les rues; mais, dans le monde politique, elle était très vive. La discussion de l'adresse fut des plus animées à la Chambre des députés.
Si les partisans de M. de Chateaubriand avaient voté avec le ministère, il aurait eu la majorité ; mais ceux des royalistes qui faisaient, comme l'illustre écrivain, de la révolution à leur insu, se coalisèrent avec la gauche, et la Chambre vota par 221 voix contre 181 la fameuse Adresse destinée à devenir si célèbre sous le nom d'Adresse des 221, qui, sous une forme courtoise et respectueuse, contenait comme résumé une menace contre la politique du roi, et qui fut, on peut le dire, la cause première de la révolution de 1830. Elle avait été discutée, le 15 et le 16 mars, en comité secret dans la vaste salle vide de spectateurs. « M. de Polignac, a dit M. Guizot, témoin oculaire, était à son banc, immobile et peu entouré même de ses amis, avec l'air d'un homme dépaysé et surpris, jeté dans un monde qu'il connaît mal et où il est mal venu, et chargé d'une mission délicate dont il attend l'issue avec une dignité inerte et impuissante... Evidemment, au moment où ils faisaient acte de volonté hardie, ni le roi, ni son ministre n'étaient à leur aise; il y avait dans ces deux personnes, dans leur physionomie comme dans leur âme, un mélange de résolution et de faiblesse, de confiance et de trouble qui, en même temps, attestait l'aveuglement de l'esprit et le pressentiment du mallieur. »
La Gazette de France, comme si elle eût déjà vu apparaître la catastrophe prochaine, écrivit: « 221 hommes ayant prêté serment de fidélité au roi ont sanctionné le premier manifeste de la révolution de 1830. Ils auront à répondre au roi qu'on n'a pas encore dépouillé de
son autorité, et qui, entouré d'une armée dévouée, appuyé sur une pairie fidèle, défendu par l'amour de tout son peuple demandera compte, avec un front sévèi'e, de sa prérogative attaquée, de la Charte violée. » C'est ainsi que les deux partis s'accusaient mutuellement de porter atteinte à la Charte.
Ecoutons encore M. Guizot. « Le surlendemain du vote de l'Adresse, le 18 mars 1830, dit-il, nous nous rendîmes aux Tuileries pour la porter au roi. Vingt et un députés seulement s'étaient joints au bureau et à la grande députation de la Chambre. Nous n'étions en tout que quarante-six. Nous attendîmes quelque temps dans le salon de la Paix que le roi fût revenu de la messe. Nous étions là debout et silencieux. En face de nous, dans les embrasures des fenêtres, se tenaient les pages du roi et quelques hommes de sa cour, inattentifs et presque impolis à dessein. Madame la Dauphine traversa le salon, pour se rendre à la chapelle, précipitamment et sans nous regarder. Elle eût été bien plus froide encore que je ne me serais senti nul droit de m'en étonner et de m'en plaindre. Il y a des crimes dont le souvenir fait taire tout autre pensée et des infortunes devant lesquelles on s'incline avec un respect qui ressemble presque à du repentir, comme si l'on en était soi-même l'auteur. »
Charles X avait communié à la messe, ainsi qu'il était accoutumé à le faire dans les occasions solennelles ou difficiles de son règne. En revenant de la chapelle, il s'arrêta dans la salle du Troue, où, entouré des princes et princesses, des ministres, des grands ofliciers de la couronne, il admit les députés en sa présence. M. Royer-Collard, président de la Chambre des députés, donna lecture de l'Adresse, (|ui n'était déjà que trop connue du roi. Il y avait dans ce document des passages tout à fait respectueux, celui-ci, par exemple : « Accourus à votre voix de tous les points de votre royaume, nous vous apportons de toutes parts, sire, l'hommage d'un peuple fidèle, encore ému de vous avoir vu le plus
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bienf:iisant de tous au milieu de la bienfaisance universelle, et qui révère en vous le modèle accompli des plus touchantes vertus. Sire, ce peuple chérit et respecte votre autorité. Quinze ans de paix et de liberté qu'il doit à votre auguste frère et à vous ont profondément enraciné dans .son cœur la reconnaissance qui l'attache h votre royale famille ; sa rai.son, mûrie par l'expérience et par la liberté des di.scus.sions, lui dit que c'est surtout en matière d'autorité que l'antiquité de la possession est le plus saint de tous les titres, et que c'est poui' son bonheur autant que jjour votre gloire, que les siècles ont placé votre trône dans une région inacces.sible aux orages. Sa conviction s'accorde donc avec son devoir pour lui présenter les droits sacrés de votre couronne comme la jiius sûre garantie de ses libertés, et l'intégrité de vos prérogatives comme nécessaire à la conservation de ses droits. »
C'était avec satisfaction (pie M. Royer-Collard lisait ce pas.sage re.spectueux, presque ob.séquieux pour le .souverain. Mais il fut embarra.ssé et troublé quand, dans sa lecture, il en arriva ù cet autre passage qui .soulevait aux Tuileries un si profond re.s.sentiment : « Sii"e, la Charte que nous devons à la .sagesse de voti'O auguste prédécesseur, et dont Votre Majesté a la ferme volonté de con.solider je bienfait, consacre comme un droit l'intervention du pays dans la délibération des intérêts publics. Cette intervention devait être, elle est en eiïet indirecte, sagement mesurée, circon.sci'ite dans des limites exactement tracées et que nous ne soutTrirons pas que l'on ose tenter de franchir ; mais elle est positive dans .son résultat, car elle fait du concours permanent des vue.s politiques de votre gouvernement, avec les vo'ux de votre peuple la condition indispen.sable de la marche régulière des aiïaires publiques. Sire, notre loyauté, notre dévouement nous condamnent à vous dire que ce concours n'exi.ste plus. »
Quand il dut prononcer cette dernière phrase, que Charles X considérait comme injurieuse, M. lloyer-Collai'd, loin de prendre un air arro-
gant, adoucit le ton de sa voix, comme s'il était fâché de tenir au souverain un tel langage.
-Quelques jours plus tard, le vicomte Sosthène de La Rochefoucauld devait écrire, dans un rapport adressé à Charles X, le 24 mars 1830 : « Jamais, me disait Royer-Collard, ces jours derniers, le roi n'a été si beau, si digne, et si bien roi que le jour où nous lui avons porté l'Adresse : triste sans humeur, sévère sans colère ; j'en étais attendri aux larmes. Il m'en veut, me disais-je, et moi je reste convaincu que je lui ai rendu un immense service ; la session était devenue impossible avec le ministère actuel, et cependant le roi ne pouvait en changer en présence des Chambres. Aujourd'hui, le roi est debout, c'est à lui de bien faire, car il est encore le maître ; plus tard, il ne le serait plus et les événements iraient plus vite que la volonté des hommes. Malgré tout, je le plains du fond de mon cœur, et sa dignité, comme sa tristesse, m'ont touché profondément. J'espère, du moins, qu'il m'aura su gré du ton respectueux avec lequel j'ai lu l'Adresse ; c'était mon devoir. »
Charles X fit sa réponse d'une voix sonore, mais qui laissait voir une vive émotion. « Messieurs, dit-il, j'ai entendu l'Adresse que vous me présentez au nom de la Chambre des députés. J'avais droit de compter sur le concours des deux Chambres pour accomplir tout le bien que je méditais. Mon cœur s'afflige de voir que les députés des départements déclarent que, de leur part, ce concours n'existe pas. Messieurs, j'ai annoncé mes intentions dans mon discours d'ouverture de la session ; ces résolutions sont immuables, l'intérêt de mon peuple me défend de m'en écarter. Mes ministres vous feront connaître mes résolutions. »
On dit que M. Royer-Collard, en sortant du château des Tuileries s'écria : « C'est une chose vraiment grande et imposante qu'un roi sur son trône ; je n'en ai jamais été autant frappé que je le suis aujourd'hui. » Il aurait dit plus tard : « Je croyais que le roi céderait ;