ET LA RÉVOLUTION DE
L'année 1830 commença aux Tuileries avec le même cérémonial et les mêmes protestations de dévouement que les années précédentes. Le 1" janvier fut à la fois une solennité nationale et une fête de famille. Charles X était bien loin de se figurer que c'était le dernier jour de l'an qu'il passait dans le château de ses pères, et ses adversaires, les plus acharnés eux-mêmes, ne croyaient pas que sa chute fût si prochaine. En recevant du haut de son trône les hommages des grands corps de l'État, il avait encore tout le prestige d'une souveraineté qui semblait être placée au-dessus des atteintes de la Révolution, car, d'api'ès la Charte, les ministres étaient .seuls responsables, le roi ne l'était point. Le vieux monarque se persuadait alors que, pour maintenir son trône, il n'aurait pas besoin de faire des coups d'État. « Vous avez bien raison. Messieurs, disait-il aux membres du conseil municipal, de déclarer que le bonheur des rois et celui des peuples sont in.séparables ; on ne peut détruire l'un sans détruire l'autre. J'espère qu'avec l'aide de la Providence, tout se passera comme nous pouvons le désirer, et comme doivent le désirer tous les
Français. On sentira combien le maintien du trône et celui des libertés publiques se lient intimement. De là dépend le bonheur de la France. » Selon un antique usage, une députation des villes de Pontoise et de Beauvais fut admise à présenter un mouton au souverain. Les joailliersbijoutiers de sa chambre lui mirent sous les yeux les bijoux et objets d'argenterie donnés en présent à la Dauphine, à la duchesse de Berry, au duc de Bordeaux et à Mademoiselle. M. Giroux lui mit également sous les yeux diverses étrennes des Enfants de France. Les jardiniers des jardins royaux lui présentèrent les fruits de leur industrie, et les capitaines des chasses les produits de leur tir.
Le 5 janvier, il y eut au château des Tuileries un dîner de famille. On tira le gâteau des rois. La fève échut au duc de Bordeaux. Qui fut choisie pour reine par le petit prince ? M"" la duchesse d'Orléans. Il ne se doutait pas qu'avant la fin de l'année elle serait reine effectivement.
Il y avait déjà plus d'un légitimiste qui, à son insu, peut-être même malgré lui, préparait cette nouvelle royauté. Comme MM. Thiers et Odilon Barrot en 1848, M. de Chateaubriand, en 1830, faisait de la révolution sans le savoir. Il croyait ne travailler qu'au renversement d'un ministère, et, en réalité, il travaillait à la chute d'un trône. Lors de l'arrivée du prince de Polignac au pouvoir, il avait donné sa démission d'ambassadeur de France à Rome, et peut-être commençait-il déjà à s'en repentir. « Quand les hirondelles approchent du moment de leur départ, a-t-il dit dans les Mémoires d'outre-tomhe, il y en a une qui s'envole la première pour annoncer le passage prochain des autres ; j'étais la première aile qui devançait le dernier vol de la légitimité. Les éloges dont m'accablaient les journaux me charmaient-ils? Pas le moins du monde... J'avais au fond de la conscience une certaine crainte d'avoir déjà poussé trop loin l'opposition ; j'en allais forcément devenir le lien, le centre et le point de mire ; j'en étais effrayé, et cette frayeur augmentait les regrets du tranquille abri que j'avais perdu. »
L'auteur du Génie du Christianisme ne devait-il pas s'apercevoir que son royalisme faisait fausse route, quand, le 1" janvier 1830, il recevait la lettre suivante de M. Thiers, cet ennemi systématique et acharné de Ciiarles X ? « Monsieur, ne sachant si le service d'un journal qui débute sera exactement fait, je vous adresse le premier numéro du National. Tous mes collaborateurs s'unissent à moi pour vous prier de vouloir bien vous considérer, non comme souscripteur, mais comme notre lecteur bénévole. Si, dans ce premier article, objet de grand souci pour moi, j'ai ré.ussi à exprimer des opinions que vous approuviez, je serai rassuré et certain de me trouver dans une bonne voie. Recevez, Monsieur, mes hommages. ;> Et cependant M. de Chateaubriand avait pour la nouvelle feuille une bien médiocre sympathie, car il ajoute, après avoir cité cette lettre : « Le patron du National, M. le prince de Talleyrand, n'apportait pas un sou à la caisse, il souillait seulement l'esprit du journal en versant au fonds commun son contingent de trahison et de pourriture... Je dirai comment j'ai connu les rédacteurs ; mais, dès à présent, je dois mettre à part M. Carrel; supérieur à MM. Thiers et Mignet, il avait la simplicité de se regarder, à l'époque où je me liai avec lui, comme venant après les écrivains qu'il devançait ; il soutenait avec son épée les opinions que ces gens de plume dégainaient. »
Dès les premiers jours de 1830, il y avait des inquiétudes dans l'air; mais, si vives que fussent les passions politiques et si ardentes que fussent les polémiques des journaux, on ne croyait pas encore à une révolution prochaine. On considérait généralement le ministère comme très menacé, on ne lui prédisait que quelques mois, peut-être même quelques semaines seulement d'existence, mais le trône semblait encore solide. Le 7 janvier, parut au Moniteur l'ordonnance royale qui convoquait les Chambres pour le 2 mars, ce qui paraissait sinon faire disparaître, au moins ajourner toute arrière-pensée de coup d'Etat. Les républicains ne levaient pas encore la tète, et les bonapartistes savaient que le gouvernement
autrichien n'était nullement disposé à leur rendre le fils de l'homme^ comme le poète Barthélémy appelait le duc de Reichstadt. Toutefois les observateurs perspicaces commençaient à s'apercevoir que, dans toutes les classes de la société, les gloires impériales redevenaient à la mode. On pouvait le constater dans le salon de la comtesse de Flahaut. Son hôtel, situé au coin des Champs-Elysées et de la rue qui, après s'être successivement nommée rue d'Angoulême, rue de la Charte, rue de Morny, porte actuellement le nom de La Boëtie, était le rendez-vous des personnalités mondaines les plus en vue.
Le comte d'Haussonville a dit dans son livre intitulé Ma Jeunesse : « M°" de Flahaut était Anglaise et fille de l'amiral Keith. Elle s'était éprise, en 1815, du brillant comte de Flahaut, l'un des aides de camp de l'empereur Napoléon I", lors de la bataille de Waterloo, où il s'était héroïquement battu. Sa qualité d'étrangère lui permettait d'attirer chez elle des personnes qui ne se seraient pas aussi naturellement rencontrées ailleurs. Les concerts et les bals qu'elle donnait fréquemment, grâce à sa grande fortune, étaient fort recherchés. Le faubourg Saint-Germain était loin de lui tenir rigueur. M. de Flahaut, malgré son passé impérialiste et ses liaisons actuelles avec le groupe de Lafayette et de Casimir Périer, passait avec raison pour un homme de la meilleure compagnie et un très agréable maître de maison. Il attirait volontiers chez lui la jeunesse de tous les camps et donnait des fêtes dont il faisait particulièrement les honneurs au duc de Chartres, fils aîné du duc d'Orléans. » Il y avait, chez le général de Flahaut, un petit cénacle d'élégants qui se piquaient de donner la mode, entre autres les frères Montebello, MM. Charles Laffitte, Achille Fould, Walewski et de Morny. Le comte d'Haussonville a dit de ces deux derniers : « Ils se sont toujours montrés attentifs et très aimables pour moi. Ils avaient tous deux des manières distinguées et gracieuses. Ils étaient sans apprêt, doués d'un air comme il faut qui était chez eux comme un don natif. » L'effet que le jeune comte Wale\vski
produisait sur les grandes dames du faubourg Saint-Germain était un signe des temps. Aucun grand seigneur de la haute société légitimiste ne fut plus à la mode pendant l'hiver de 1829-1830.
Écoutons encore M. d'Hausson ville nous raconter ainsi les débuts mondains de l'homme qui devait être, vingt-six ans plus tard, le ministre des affaires étrangères de Napoléon III et le président du Congrès de Paris : « Les débuts du comte Walewski dans le monde ont eu lieu, chose singulière, sous les auspices de ce qu'il y avait de plus exclusif et de plus pur dans la société aristocratique de Paris. Ce fut comme un mot d'ordre parmi les dames les plus recherchées du faubourg Saint- Germain de faire le plus bienveillant accueil au jeune homme dont les traits rappelaient d'une fac^on frappante, mais avec une physionomie avenante et douce, ceux du masque célèbre. Devant cet empressement féminin à lui complaire, M. Wale^vski demeurait, ce qui n'était pas sans mérite, parfaitement modeste. Il laissait, sans se rengorger aucunement, les plus huppées, celles qui étaient en pas.se de se considérer connue les plus jolies ou les plus spirituelles, se mettre en frais pour lui, soit de brillantes toilettes, .soit de bel esprit, chacune employant les moyens de séduction qui lui allaient le mieux. Il se livrait ainsi tous les soirs, dans les salons à la mode, une véritable course au clocher entre une savante marqui.se, qui affectait de parler à chaque ambassadeur la langue de son pays, et une belle duchesse qui était alors à Paris un type de souveraine élégance. Entre ces dames, les paris étaient ouverts et les chances paraissaient douteuses, Wale\vski ayant .soin de partager également entre elles ses discrètes attentions. »
Malgré les préoccupations politiques, malgré l'extrême rigueur d'un hiver exceptionnellement froid, l'animation était très grande dans les salons et les théâtres. Aux Tuileries, où elle habitait le pavillon de Marsan, la duche.s.se de Berry donnait, une ou deux fois par semaine, des .soirées que Charles X honorait de sa pré.sence, et qui avaient d'autant
plus de prestige mondain que les invitations y étaient moins nombreuses. Il faut le reconnaître, la charmante princesse avait beau êti-e la grâce, la politesse, la bienveillance mêmes, la bourgeoisie opulente, fière de ses capitaux, lui en voulait de s'entourer exclusivement des sommités de l'aristocratie. La société du petit château, comme on appelait alors le pavillon de Marsan, soulevait des colères analogues à celles qu'avait fait naître, du temps de Marie-Antoinette, la société du Petit- Trianon. Rien n'est implacable comme les vanités féminines. Les femmes à la mode de la Chaussée-d'Antin étaient exaspérées de se voir exclues du fauboui^g Saint-Germain et de la cour. Quel crève-cœur pour ces élégantes de n'avoir pu se faire inviter au fameux bal costumé de 1829, où la duchesse de Berrv était en Marie Stuart ! Les femmes de la haute bourgeoisie et surtout de la haute finance ne pouvaient s'habituer à la supériorité des grandes dames. Il est vrai que celles d'entre elles qui, grâce à leur fortune, épousaient un homme portant un grand nom, se montraient peut-être parfois plus infatuées d'un blason tout nouveau pour elles que les femmes qui appartenaient, et par leur mariage et par leur naissance, aux plus illustres familles de la noblesse française. On ne saurait s'imaginer combien les personnes les plus libérales, même les plus révolutionnaires, se laissaient encore fasciner par l'éclat des titres. C'était une situation à part, même en 1830, que celle de fils aîné de pair de France, et il n'y avait point de notaire à Paris qui n'eût quelque fille de banquier à offrir, avec une très grosse dot, à l'héritier d'un siège â la Chambre des pairs.
Au fond, les libéraux, si jaloux des anciennes familles, ne s'acharnaient contre la vieille aristocratie que dans l'espérance de constituer à leur profit une aristocratie nouvelle. Ce qui les poussait à la révolution, était-ce le sentiment démocratique, le grand principe de l'égalité? Non, c'était l'intérêt personnel, c'était surtout la vanité. Traitaient-ils leurs inférieurs, leurs fournisseurs, leurs domestiques, d'une manière plus
polie, plus humaine, plus chrétienne, que ne le faisaient les grands seigneurs ? Devaient-ils, après leur triomphe, se montrer plus généreux, plus bienveillants, plus justes, envers les prolétaires que la noblesse envers le tiers état? En aucune manière. Ce qui déplaisait surtout aux élégantes de la Chaussée-d'Antin dans le règne de Charles X, c'était la pensée qu'elles ne pouvaient y occuper le premier rang. Il ne devait y avoir à leurs yeux de gouvernement convenable que celui où elles seraient reçues à la cour, et où leurs maris pourraient endosser un bel uniforme d'officier de la garde nationale. En attendant la réalisation de ce rêve, elles s'amusaient autant qu'elles le pouvaient dans leur société, qui ne laissait pas que d'être animée et même brillante. Elles se faisaient surtout remarquer dans les grandes fêtes de charité. Jamais hiver n'ayant été plus rigoureux, on cherchait à remédier aux souffrances des pauvres en combinant l'aumône et le plaisir. Mais, même au bal de bienfaisance qui fut donné à l'Opéra le 15 février, on pouvait apercevoir le signe des jalousies qui devaient être une des causes principales de la Révolution prochaine.
C'était le roi qui avait fait les frais du bal. Voulant que l'argent des souscripteurs revînt tout entier aux pauvres, il s'était chargé de toute la dépense. Les musiciens du 5° régiment de la garde, qui exécutaient des fanfares à l'entrée, avaient refusé toute gratification, ainsi que le service des pompiers, de la garde royale et de la gendarmerie. Sans cesse circulaient dans la salle des domestiques avec des plateaux chargés de glaces et de rafraîchissements qu'on offrait gratuitement à tout le monde. C'était le roi fiui payait. Et cependant, malgré le conseil <lii vicomte Sosthène de La Rochefoucauld, il s'abstint de paraître à ce bal, où on lui aurait fait une ovation, et, en face de sa loge, qui resta vide toute la soirée, celle de la famille d'Orléans attirait l'attention
générale.
Le bal était magnifique. Le roi ayant fait mettre à la disposition
des commissaires les décorations des Menus-Plaisirs, la salle et ses abords présentaient un aspect féerique. A l'entrée, des escaliers couverts de tapis; de chaque côté, des arbustes et des fleurs; au premier palier, des glaces encadrées dans des guirlandes de verdure ; dans la salle et dans le foyer, une profusion de candélabres et de lustres. Lisons le compte rendu du Journal des Débats : « Des loges, l'aspect du parterre était fort curieux. C'était un mouvement et une diversité inexprimables. Des quadrilles de dames, des promeneurs, des spectateurs, tout le monde mêlé: pairs de France, députés, officiers, bourgeois. Anglais, Russes, Allemands ; il y avait là des représentants de tous les ordres de l'État et de toutes les langues de l'Europe. Quelques jeunes Égyptiens, avec leurs riches costumes orientaux, se promenaient au milieu de toute cette foule en fracs et en pantalons étroits ; ils semblaient fort émerveillés de cette fête ; et, de fait il n'y a, je crois, que dans les contes arabes qu'ils en verront de plus belles. »
Les commissaires et les dames patronnesses avaient été choisis dans la haute aristocratie et dans la société libérale, la charité ne devant être d'aucun parti. A cette fête éclectique, le duc de Chartres choisit pour danseuses la duchesse de Guiche, M"" Alphée de Vatry, la princesse de Beaufïremont et M'" Munster, fille d'un marchand de diamants. M'" Delphine Gay, la future M"' Emile de Girardin, composait sur ce bal une pièce de vers où elle disait :
Ce charitable jour est plus qu'un jour de fête, C'est un présage heureux, un destin qui s'apprête. Au nom du bien de tous nos débats vont finir. Ces partis opposés, qu'un même honneur enflamme, Bientôt comme aujourd'hui viendront se réunir, Et je sens, à l'espoir dont s'inspire mon âme, Qu'en chantant ce beau jour, je parie d'avenir.
La naïve jeune fille se trompait du tout au tout. Jamais l'union des diverses classes .sociales n'avait été plus éloignée. Ne voyait-on point
LE COMMEiNCEMENT DE 1830 265
les symptômes de leur rivalité percer jusque dans le récit du Journal des Débats ? « Quelques personnes, disait cette feuille, prétendent avoir observé que la haute société se tenait plus volontiers dans les loges, laissant le parterre et la danse au second rang de cette assemblée d'élite. Quant à nous, dans un bal, ne jugeant de la qualité qu'à la grâce et à l'élégance, nous n'avons remarqué aucune différence entre les loges et le parterre. On parlait aussi de quelques refus d'admission. Nous n'y croyons pas. Quand il y a dans une assemblée quatre à cinq mille personnes, il n'y a plus guère lieu de faire de l'aristocratie et de l'étiquette... A une heure et demie du matin, l'orchestre du foyer a joué quelques airs de galop. Les spectateurs alors s' écartant ont laissé dans toute la longueur du foyer un passage, et comme une sorte de long corridor où le galop a pris l'essor. Le duc de Chartres était parmi les danseurs. » Très élégant et ti-ès joli garçon, le jeune prince avait eu beaucoup de succès. On eût dit que les beautés de la Chaussée-d'Antin avaient le pressentiment qu'il donnerait des bals qui remplaceraient ceux de la duchesse de Berry, et où elles auraient le bonheur d'être invitées.
Cinq jours après le bal de bienfaisance de l'Opéra, il y avait aux Tuileries, après la mes.se, un chapitre de l'ordre du Saint-Esprit, tenu par le Dauphin. Le duc de Nemours, ayant atteint sa quinzième année, y était proclamé chevalier de l'ordre. Le soir, il assistait, avec la duches.se de Berrv, le duc de Chartres et la fille aînée du duc d'Orléans, à un bal donné par le duc de Duras, premier gentilhomme de la Chambre. Voilà un bal auquel les belles élégantes de la Chausséed'Antin auraient bien voulu être conviées !
Le moment approchait où la session des Cliambres allait s'ouvrir.
Il existait un grand contraste entre la surface et le fond, l'apparence
et la réalité des choses. C'était, a dit M. Guizot, la fermentation sous
l'immobilité. On ne faisait rien, et on s'attendait à tout. On voyait le
calme, et on prévoyait la tempête. « Personne n'agissait, a-t-il ajouté, et tous se préparaient pour des chances inconnues. Nous menions notre train de vie ordinaire, et nous nous sentions à la veille du chaos. On ne conspirait point, on ne se soulevait point, on ne s'assemblait point tumultueusement, mais on se préparait à tout. En Bretagne, en Normandie, en Bourgogne, en Lorraine, à Paris, des associations se forinaient publiquement pour le refus de l'impôt, si le gouvernement tentait de le percevoir sans vote légal. Le ministère restait timide et inactif. »
Les préoccupations politiques allaient grandissant d'heure en heure, et cependant à Paris, ni le mouvement charitable, ni le mouvement mondain et théâtral ne se trouvaient entravés. Lors de la représentation extraordinaire donnée à l'Opéra, au bénéfice des pauvres, les artistes s'étaient généreusement associés à l'empressement du public en Yefusant toute espèce d'indemnité pour leur concours. « On aime à voir, disait le Moniteur, ceux qui cultivent les arts s'honorer par- un désintéressement digne d'éloges, et des qualités estimables s'accorder si bien avec les talents. «
A l'Opéra, on jouait Guillaume Tell et la Muette avec un grand succès. Aux Italiens, deux cantatrices d'élite M"° Sontag et M""" Malibran soulevaient des transports d'enthousiasme, et c'était la duchesse de Berry qui donnait le signal des applaudissements. Le 25 février, dans la matinée, à l'église Saint-Thomas d'Aquin, elle assistait, avec la duchesse d'Angoulème, à une assemblée de ciiarité pour les aliénés pauvres. L'abbé Deguerry, aumônier de la garde royale, prononçait le sermon. Le soir du même jour, un grand événement littéraire se produisait sur la scène du Théâtre-Français : la première représentation de Hernani. Le surlendemain, on lisait dans le Moniteur : « Qu'il suffise aujourd'hui de constater le succès étourdissant d'un ouvrage monté avec un soin admirable, avec une grande richesse de décors, de costumes,
et qui doit exciter une grande curiosité. Le jeu entraînant de Firmin dans le rôle de Hernani, la manière animée dont il a conçu son personnage, et dans l'incomparable talent de M"° Mars (dona Sol) dans le cinquième acte, l'intelligence et l'énergie de Joanny dans le rôle du duc, gai'antissent à cet ouvi-age un long cours de représentations des plus productives. » Le Moniteur avait raison de dire que le succès avait été étourdissant^ car il s'était produit un véritable tumulte, une sorte de rixe bruyante et acliarnée entre les romantiques et les classiques. Cette bataille littéraire était comme le prélude de la bataille politique qui allait s'engager, dès l'ouverture de la session, entre les amis et les ennemis du roi.