‹ La cour de Charles XChapitre 16 sur 22 · DREUX ET VERNEUIL · texte numérisé non relu

DREUX ET VERNEUIL

Charles X et son coi'tège cheminèrent sans difficulté depuis [ Main-^ tenon jusqu'aux environs de Dreux désigné pour la première étape. Les voitures du roi et de sa famille étaient suivies par celle des commissaires, et sur la route les paysans ne témoignaient point d'hostilité. Un maréchal des logis du palais, le comte de Geslin, avait pris les devants pour aller préparer les logements à Dreux. Il trouva la ville fermée et barricadée. On l'arrêta, on le conduisit à l'Hôtel de Ville, et on lui signifia que toute la population, armée, s'opposerait à l'entrée de Charles X dans la ville. On le relâcha ensuite pour qu'il pût porter cette nouvelle aux commissaires. Il rebroussa chemin, et les rencon^ trant au bord de la ville, il leur apprit, tout effaré, ce qui se passait.

Ecoutons le récit de M. Odilon Barrot : « Nous fîmes prendre à notre voiture, hors de laquelle flottaient nos écharpes tricolores, la tête de l'escorte, et lorsque nous fûmes en vue de Dreux, Schonen et moi nous descendîmes et nous avançâmes vers le poste de gardes nationaux. Reconnus et acclamés, nous fûmes portés pour ainsi dire à l'Hôtel de Ville, au milieu d'une afïluence immense des habitants de la ville et des campagnes environnantes, et là, chacun de nous monté sur ime table, harangua cette foule. « La cause du droit et de la liberté a » triomphé, leur disions-nous, il n'y a plus de combat et par conséquent » plus d'ennemis. Il n'y a plus que le malheur d'une famille déchue, et

» s'acheminant vers l'exil à respecter. Le peuple de Paris, qui a versé » son sang pour le triomphe de la cause commune, a donné l'exemple » de ce respect pour le malheur. Serez-vous moins généreux que lui ? >) Non ! non ! Qu'il entre ! » Telle fut la réponse que la foule fit retentir de toutes parts à l'Hôtel de Ville, comme dans les rues et les places publiques.

Le maréchal des logis, qui avait accompagné les commissaires, au lieu de se réjouir de leur intervention, se répandait en gémissements. « Faut-il que j'aie assez vécu, s'écriait-il, pour entendre traiter ainsi mon maître? — Vous êtes fou, mon cher, reprit M. Odilon Barrot ; dites-moi donc quel moyen il faut employer pour entrer dans une ville fermée, quand on ne peut pas y rentrer par la force ? »

En retournant à la rencontre du roi, les commissaires trouvèrent sur la route le Dauphin, qui était à cheval à la tête de l'escorte. Ils lui rendirent compte de ce qu'ils avaient fait et obtenu. « Cela ne me regarde pas, répondit le prince, allez le dire à mon père. » Les commissaires s'approchèrent alors de la voiture de Charles X, et lui annoncèrent que l'obstacle qui s'opposait à son entrée à Dreux était levé, mais qu'il devait être préparé à trouver toute la ville pavoisée des couleurs nationales. « Cela m'est égal, dit le roi, pourvu que j'entre, » et il donna l'ordre d'avancer.

Le même jour, mercredi 4 août, vers quatre heures du soii", Charles X entrait à Dreux oii, dans la chapelle du château appartenant à la famille d'Orléans, sont les tombeaux des princes et des princesses de sa maison. La promesse faite par les habitants de la ville fut exactement tenue, La population, si animée quelques instants auparavant, vit passer avec le plus grand calme le long cortège d'hommes et de bagages. Il n'y eut pas une insulte, pas un cri.

Un escadron de gardes du corps bivouaqua devant la demeure du roi. Le reste fut réparti sur le bord de la rivière ou dans les prairies.

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Les dragons de la garde, commandés par le lieutenant-colonel Cannuet, officier très distingué de l'ancienne armée, avaient suivi le roi sans qu'il restât un seul homme en arrière. « Arrivé à Dreux, a dit le mai'échal Marmont, le roi renvoya ce brave régiment, exemple de bonne discipline et de fidélité, et lui adressa des éloges qu'il venait de mériter. L'escorte ne se composa plus que des gardes du corps, de la gendarmerie d'élite et de deux pièces de canon. Le roi régla son itinéraire ; mais il le composa de journées si courtes et de tant de séjours, (|ue son voyage eût été éternel. Je fus chargé de connnuniquer cet itinéraire aux commissaires. Ceux-ci demandèrent quelques changements (jui furent l'objet d'arrangements postérieurs. «

Les vagues espérances que certains gardes du corps avaient conservées jusque-là se dissipaient. L'un d'eux, M, Théodore Anne, a écrit : « Ce fut à Dreux que nous sûmes que nous allions à Cherbourg, où le roi s'embarquerait. On gardait encore quelque espérance, disait-on, pour M. le duc de Bordeaux, et l'on parlait de voyager à petites journées pour attendre les événements. Mais la présence des commissaires nous montrait tout ce qu'il y avait d'illusion dans un pareil espoir. »

M. Odilon Barrot raconte, dans ses Mémoires, qu'à Dreux le roi fut rejoint par un de ses aides de camp. On l'interrogea sur toutes les <irconstances de la journée de la veille. On lui demanda de combien d'hommes était composée la colonne qui s'était avancée de Paris sur Rambouillet, si elle était en ordre, si elle était bien armée. Il répondit qu'il y avait environ de quinze à vingt mille liommes, qu'une grande partie n'était pas sérieusement armée, et que le plus grand désordre se faisait remarquer dans toute cette foule qui marchait pêle-mêle sans être formée en bataillons. « Cet officier, ajoute M. Barrot, exagérait peut-être dans un sens opposé à l'exagération du maréchal Maison ; mais on peut juger de l'exaspération que ce récit jeta dans l'àme de

tous ces hommes qui regrettaient de n'avoir pas combattu, et qui se plaignaient liautement de ce que le roi s'était laissé tromper par le maréchal Maison. Tel qui s'était félicité tout haut du dénouement pacifique que la retraite de Rambouillet avait substitué à un conflit sanglant, qui avait ses hasards, criait le plus fort à l'infamie et à la trahison. Mais la réflexion sur la situation de cette petite troupe de fidèles, que chaque pas éclaircissait de plus en plus, et qui, entourée de populations hostiles, ne pouvait même traverser une ville sans l'intervention de ses sauvegardes, fit bientôt évanouir toute colère. »

C'est encore M. Barrot qui relate ainsi un entretien qu'il eut, le soir du même jour, avec la duchesse de Gontaut : « M"' de Gontaut nous dit ce mot si plein de sens et d'esprit : — Si le trente juillet je vous avais apporté le jeune prince à l'Hôtel de Ville et que je l'eusse mis sur les genoux du général La Fayette, qu'auriez-vous fait? — Ma foi, Madame, il est probable qu'alors ni vous ni nous ne serions ici. »

On passa la nuit du 4 au 5 août à Dreux. Le matin, on ne fut pas sans inquiétude. Nous fûmes éveillées, a dit la duchesse de Gontaut, par le bruit si connu, hélas ! d'une émeute ; je courus à la fenêtre ; je vis l'hôtel entouré de paysans armés de faux ; j'eus un instant d'inquiétude, qui fut bientôt calmée, quand on vint m'avertir que la politique n'entrait pour rien dans ce mouvement populaire ; que c'étaient simplement les moissonneurs des environs, qui, voulant obtenir une augmentation de salaire, s'insurgeaient, pour suivre l'exemple de Paris. Cette agitation, continuant une partie de cette journée, fut désagréable, mais sans danger. »

L'étape suivante devait être Verneuil. Les commissaires partirent de Dreux le jeudi 5 août, à quatre heures du matin, précédant la famille royale d'une heure, pour disposer les populations au calme et prévenir toute manifestation blessante.

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